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Full text of "Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale"

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LES RELIGIONS 

ET 

LES PHILOSOPHIES 

DANS 

L'ASIE CENTRALE 



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X' 



' Parîs.^-Typ. Pillet fils aîné, me des Grands- À ngustins, 5. 



LES RELIGIONS 



PHILOSOPHIES 



DANS 



L'ASIE CENTRALE 

( {>4zf£fUv)rf*A?hoL 1 PAR 
Û 'il. LE COMTE DE G 



GOBINEAU 

-IIUSTI* »t riAHCI - ITBt-Ei 



DEUXIÈME ÉDITION 




^ PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

DIDIER ET O, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS 

.866 
Tous droits réservés. 



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LES 

RELIGIONS ET LES PHILOSOPHES 

DANS L'ASIE CENTRALE 



CHAPITRE PREMIER 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES 

Tout ce que nous pensons et toutes les manières dont 
nous pensons ont leur origine en Asie. Il est donc inté- 
ressant de savoir ce que l'Asie pense encore et comment 
elle le fait; une curiosité de ce genre se trouve déjà assez 
justifiée par les motifs que j'en allègue, du moins pour 
les hommes qui aiment à ne pas perdre de vue les traces 
de l'histoire. Mais si l'on réfléchit que nos rapports de 
toute nature avec les peuples qui occupent les parties 
orientales de notre globe deviennent chaque jour plus 
nombreux, plus féconds, et que nos intérêts, les matériels 
comme les politiques, les plus relevés comme beaucoup 
de ceux qui le sont moins, sont engagés et le deviendront 
chaque jour davantage dans de telles questions, on ad- 
mettra tout à fait, non plus seulement l'opportunité, mais 
bien l'utilité directe et pratique de connaître' du mieux 
possible la conscience intellectuelle et moxrite ôfc w» 



2 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

peuples, que, bon gré mal gré, nous voulons institu 
nos associés. 

Avoir affaire aux nations sans les connaître, sans ] 
comprendre, c'est bon pour des conquérants; moins b 
pour des alliés et même pour des protecteurs ; et ri 
n'est plus détestable et plus insensé pour des civilis 
teurs, ce que nous avons la prétention d'être. 

Je ne crois donc pas me placer en dehors des nécessif 
générales de ce temps, ni faire un livre de pure spécu 
tion en venant analyser d'aussi près et aussi bien que 
le pourrai les notions religieuses, philosophiques, m 
raies et même les habitudes littéraires actuelles des ha 
tants de l'Asie Centrale. Peut-être les résultats que je v 
présenter et les considérations auxquelles ces résuit 
donneront lieu pourront-ils fournir l'explication de beî 
coup de faits qui, jusqu'à présent, semblent être impi 
faitement compris, en admettant même qu'ils le soie 
un peu. 

Ce qui importe avant tout, dans cette étude, c'est 
considérer la vraie nature du génie asiatique. 

Lorsqu'un Européen embrasse une doctrine, son int 
ligence se porte assez naturellement à renoncer à tout 
qui n'y appartient pas, ou du moins à ce qui produir 
un contraste trop marqué. Ce n'est pas qu'une telle oj 
ration soit chose facile ni simple. Si Ton parvient asi 
aisément à reconnaître que le noir et le blanc sont inco 
patibles et que, pour conserver l'une ou l'autre de < 
couleurs dans un état désirable de pureté, il importe 
l'isoler et de supprimer sa rivale, l'esprit possède rai 
ment l'énergie suffisante pour rendre la séparation au 
absolue qu'elle devrait être, et il conserve le plus s( 
vent un peu de l'opinion qu'il n'a plus, ou même enc< 



CARACTÈRE MURAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 3 

de l'opinion qu'il n'a pas. Il est possible dans des décla- 
rations claires, nettes, de rejeter tels ou tels dogmes, mais 
il ne Test pas autant de se soustraire à telles ou telles 
conséquences de ces mêmes dogmes, à des notions qui 
n'existeraient pas sans eux : en un mot, le nombre des 
consciences résolument blanches ou noires est rare par- 
tout ; ce sont les grises qui se rencontrent le plus fréquem- 
ment. 

Toutefois, je le répète, il faut convenir, que de tous les 
peuples qui furent jamais, ceux de notre partie du monde, 
je dis nos contemporains, sont encore ceux qui ont 
réussi davantage à se donner des croyances d'apparence 
homogène. Il n'en va pas de même des Asiatiques. Ils 
sont tellement loin d'un pareil résultat, qu'ils n'en con- 
çoivent même pas l'utilité; ils lui tournent le dos et 
leur préoccupation est moins de chercher, ainsi que 
nous, un état de vérité bien circonscrit, bien déterminé, 
clos de murs, garni de sauts de loups infranchissables à 
Terreur, que de ne pas laisser échapper une seule forme/ 
une seule idée, un seul atome de forme ou d'idée percep ' 
tible à l'intelligence ; voilà ce qu'ils estiment être la 
vérité; les antinomies ne les effarouchent pas, l'immen- 
sité des terrains les ravit, le vague des délimitations ou 
plutôt l'absence de bornes leur semble de première obliga- 
tion, si bien que, quelle que soit la thèse soutenue devant 
eux, cette thèse sera importante et digne de leur sym- 
pathie, non pas suivant la mesure de l'élan qu'on y re- 
marquera vers l'exactitude, mais suivant la minutie de la 
recherche attachée à quelque point négligé jusqu'alors, 
et que sa subtilité permet de faire, sinon même entre- 
voir, au moins rêver. 

C'est l'usage immodéré de la méthode màv\cl\ve op\fc 



4 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

amené cette disposition morale. Elle a aiguisé les int< 
ligences très-finement, mais, en même temps, elle les 
trempées d'une sorte de scepticisme inconscient q 
résulte du besoin même de ne pas mettre de bornes à 
curiosité métaphysique. Elle a montré tant de chos 
diverses, elle promène si bien les imaginations au mili 
des paysages les plus variés, elle est toujours si dispos 
à les conduire au fond des abîmes après les avoir f 
planer au plus éthéré des hauteurs, qu'il ne reste pi 
ni l'envie, ni le besoin, ni le temps de s'attacher défi: 
tivement à aucun des résultats qu'elle présente. On 
laisse bercer dans cette vague atmosphère, ou mieux, 1' 
éprouve sans cesse le sentiment qui fait marcher a^ 
joie les voyageurs dans certaines contrées de montagne 
le chemin est étroit, sans horizon, la route invisibl 
les rochers s'élèvent à droite et à gauche, menaçant 
dérober la vue du dernier lambeau d'azur qui domi 
leur sommet; on ne sait comment on sortira; on avar 
pourtant, et enfin le passage se montre ; puis nouvea 
doutes, nouvelle issue, et bientôt l'on ne marche p. 
pour avancer, mais seulement pour le plaisir de dénoi 
la perpétuelle énigme de la route. 

Ainsi des Orientaux et de leurs horizons philosop 
ques. Nous dirions, et non sans justesse, que l'habitude 
est leur jugement de se livrer sans fin ni trêve à i: 
gymnastique aussi exagérée a dû le disloquer. C'est 
vérité pure ; ils sont pleins de feu et d'une facilité d' 
tuition la plus alerte et la plus adroite du monde ; 
excellent, comme on dit, à fendre un cheveu en quatre 
de ces quatre intangibles ils feront un pont qui port" 
voiture ; ils verront matière à des méditations sans 
mites, non sans valeur, sur la notion la plus minuscul 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 5 

mais il est certain, en même temps, que cette faculté 
morale que nous appelons le bon sens et qui, soit dit en 
passant, nous déprime pour le moins aussi souvent 
qu'elle nous guide, n'est pas chez eux en équilibre par- 
fait avec leur puissance imaginative et leur rapidité de 
conception; à vrai dire, le bon sens manque chez eux; 
aussi n'en aperçoit-on guère la trace dans leurs affaires de 
quelque ordre que ce soit. Tout ce qui les mène et les 
pousse y est généralement étranger. Leur vie entière s'é- 
coule à n'en faire presque aucun usage. Les grandes 
choses, peu communes partout, leur sont cependant plus 
accessibles et plus familières que les choses raisonnables. 
Certes, rien n'est fâcheux dans la conduite des affaires 
positives comme ce vacillement perpétuel du jugement. 
Aussi yoit-on, dans les siècles actuels, les Orientaux, qui 
ne manquent, assurément, pas plus de courage et de réso- 
lution que d'esprit, devenir, à tous les degrés, les vic- 
times d'aventuriers européens coulés dans un métal bien 
inférieur au leur, mais plus rigide. Ce qui n'est pas moins 
digne de remarque, c'est que cette infériorité, si fâcheuse 
pour eux, à notre avis, ne les affecte pas autant que nous 
serions portés à le supposer. Ce n'est pas dans les avan- 
tages de la vie matérielle, de la vie sociale ou politique 
que les Asiatiques ont placé l'idéal du souverain bien. 
La première de toutes les affaires, à leur sens, et je parle 
ici de la disposition générale parmi eux, c'est de con- 
naître le plus possible et avec le plus de détails possible 
les choses supernaturelles. Toutes les nouvelles qu'on 
leur en apporte, quelle qu'en soit la source, ont du prix 
à leurs yeux. Pour peu qu'ils aient acquis en vous un 
certain degré de confiance, les Asiatiques sont disços&aA 
vous livrer ce qu'ils savent de cet objet <te \ev\x wro&\ «w 



6 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

échange de ce que vous savez vous-mêmes. Ils ont to 
soin du monde qu'on ne voit pas; ils le sentent pesc 
sur eux ; ils se débattent contre l'impression perpétuel! 
du mystère ; ils cherchent quelque chose au-dessus de 1 
vie courante et, dans une agitation, dans une attenU 
dans un désir, dans une fièvre qui ne se calme pas, o 
les voit en alerte, leurs yeux cherchant à s'ouvrir san 
mesure, regardant en l'air et partout, inquiets de la vie 
venir bien plus que de tout ce qui est au monde. Ils or 
peur de manquer Dieu ou même que Dieu les manque. 

Si certaines classes de leur société étaient seules ainj 
disposées, ce ne serait pas une grande merveille. Mai? 
encore une fois, le trait important, c'est que toutes le 
classes sont livrées au même démon, et on le sent ausj 
vif chez le dernier des muletiers que chez le premier de 
moullas. Chacun, à vrai dire, en Asie, a l'esprit ecclésias 
tique ; chacun aime à exposer, à démontrer, à prêcher e 
à entendre prêcher. Il n'est là personne, pas même te 
mauvais garnement qui, à certains moments, ne sach 
prendre, non pas tant pour tromper autrui que pour s'édi 
fier lui-même, un ton de nez fort dévot et déduire de 
considérations dogmatiques dont on ne se serait pa 
attendu à trouver même l'instinct le plus superficiel un 
à cette chemise déchirée au cabaret, à ce poignard fan 
faron et à ce bonnet de travers. Il ne faut pas non plu 
méconnaître qu'il ne s'agit pas ici de tels ou tels reli 
gionnaires, mais bien de tous les Asiatiques : les obser 
vations qui précèdent s'appliquent à la généralité, san 
distinction de culte. Voilà donc que ces cultes, sans dis 
tinction, je le répète, sont rapprochés les uns des autres 
en dépit de leurs divergences, par ces trois première! 
causes de sympathie : usage commun des méthodes in« 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 7 

ductives poussées à l'excès, curiosité exagérée des faits 
théologiques, habitude de divaguer. 

Il n'est de vraiment haineuse que l'opinion qui, pétri- 
fiée en elle-même, ne parle pas. Les Indépendants de 
Cromwell, les Puritains de la Grande Rébellion, étaient 
fort dangereux pour les catholiques, parce qu'aucune con- 
sidération n'aurait pu amener ces sectaires à raisonner 
avec des gens condamnés une fois pour toutes. Mais quand 
on dispute, on discute et, quand on discute, on cause, et 
c'est ici le cas de répéter après le Maréchal de Montluc 
que ville qui parlemente et femme qui écoute sont près 
de se rendre. La passion des Orientaux pour les entre- 
tiens de philosophie et de religion les a accoutumés à 
tout entendre, et quand il est arrivé deux fois que le 
moulla le plus disposé à l'intolérance s'est rencontré avec 
des juifs, des chrétiens ou des guèbres, voire même avec 
des Banians hindous, il se sent disposé à un certain calme, 
d'autant qu'avec la mobilité naturelle de son esprit il n'a 
pas manqué de conserver en sa mémoire une partie des 
arguments contraires à son opinion qu'il a entendu four- 
nir, et il les garde moins pour réfléchir sur leur perver- 
sité ou leur débilité que pour chercher à en tirer quelque 
quintessence qu'il puisse mêler aux notions qu'il possède 
déjà. Ces sortes de combinaisons constituent un arrange- 
ment des plus usités. Les musulmans albanais se font 
un devoir de brûler des cierges à saint Nicolas. Les chré- 
tiens mirdites consultent avec respect les derviches. Les 
femmes de Khosrova> en Ghaldée, font des offrandes à 
Notre-Dame pour obtenir des enfants et, si leur vœu a 
réussi, elles ne manquent pas de se présenter à l'église, 
afin de remercier, et elles prennent soin de s'informer 
des rites qu'il leur faut accomplir afin de faire leurs 



8 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

prières à la mode chrétienne, ce qui, suivant elles 
montre mieux leur déférence et leur bonne volonté, i 
Pondichéry, le territoire n'étant pas très-étendu, la con 
ciliation est allée encore au delà ; non-seulement les mu 
sulmans ont adopté des Hindous et des chrétiens lusag 
des processions, qui leur est primitivement étranger e 
qu'ils ont pourtant rattaché tant bien que mal au cuit» 
parfaitement hétérodoxe de leurs saints, mais de plus le: 
trois communions se font un devoir et un mérite d'ob- 
server leurs fêtes en commun et d'assister avec un éga 
recueillement à leurs solennités mutuelles. Dans le goû 
qui les rapproche, les communautés n'ont pas borné leu 
éclectisme à la pompe de processions absolument sem* 
blables. Les catholiques ont ajouté à leurs rites la repré- 
sentation de drames religieux interminables qui, par 1< 
système dramatique dans lequel ils sont composés, n< 
permettent pas de méconnaître des copies des tazieht 
shyytes et surtout des représentations brahmaniques 
Toutefois, ce que j'ai vu de plus complet, en fait de mé- 
langes de dogmes, s'est présenté à moi au temple du feu 
à Bakou. Ce sanctuaire, soit dit en passant, n'est nulle- 
ment ancien comme on le suppose généralement. Il ne 
remonte pas au delà du xvn e siècle, époque à laquelle 
de nombreux marchands indiens fréquentaient les cours 
des khans tatares de Derbent, de Goundjeh, de Shamakhj 
et de Bakou. Ce sont ces négociants qui se sont avisés de 
créer là des lieux de dévotion à leur usage. Les pénitente 
par lesquels ces lieux sont habités aujourd'hui n'ont plus 
aucune notion de religion positive. Tout s'est fondu, poui 
eux, dans la pratique d'une complète insouciance ascé- 
tique résultant d'un syncrétisme plus sceptique que 
croyant. Je retrouvai là un ancien ami que j'avais connu 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 9 

plusieurs années auparavant, parcourant en pèlerin des 
contrées assez distantes. Mostanshah me fit assister à une 
sorte de service divin qui fut célébré dans une des cel- 
lules du temple avec accompagnement des petites cym- 
bales guèbres ; sur l'autel, à côté des divinités sivaïques, 
se montraient des vases appartenant au culte parsy, des 
images russes de saint Nicolas et de la Vierge et des cru- 
cifix catholiques ; ces reliques si diverses étaient traitées 
avec un respect égal. Les pénitents, tous tant qu'ils étaient 
dans le temple, à cause de la chaleur des feux de naphte, 
se promenaient à peu près nus, bien qu'on fût à la fin de 
décembre. Mais leurs corps maigres ou plutôt décharnés 
ne paraissaient pas plus sensibles aux influences physi- 
ques que les âmes qu'ils renfermaient aux suggestions du 
sens commun. Mon ami ne me cacha pas que la qualifica- 
tion qui lui convenait, ainsi qu'à ses compagnons, était 
celle depadri, qu'il m'assura être le mot anglais signi- 
fiant « brahmane. » Il regrettait seulement que, depuis plu- 
sieurs années, il ne fût pas venu à Bakou un homme 
versé dans la science pratique des austérités, ce qui 
m'expliquait pourquoi je n'apercevais pas de martyrs 
volontaires. Du reste, il en prenait son parti comme de 
tout au monde. Son langage était devenu aussi bigarré 
que sa foi. Depuis que nous ne nous étions vus, il ne se 
contentait plus de parler persan avec un mélange de plu- 
sieurs dialectes hindous, il y avait ajouté un peu d'an- 
glais, un peu de français, un peu de russe et beaucoup 
d'allemand, que lui avait appris un ouvrier livonien au- 
quel il avait loué la moitié de sa chambre dans le temple, 
car il y a en face une fabrique de bougies dont tes^&fe\fô5> 
ne se montrent ni scandalisés ni importunés. Qr\\k«hî\\. 
qu'ils ne l'aperçoivent pas» 



JO CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

Dans les classes plus lettrées que celles auxquelle 
appartiennent les exemples que je viens de citer, le 
mélanges d'idées sont, sans doute, d'une nature moin 
franche, mais ils y sont portés jusqu'à la complication li 
plus illimitée. C'est là que l'on entre dans un véritabli 
pandémonium où tout pénètre, s'embrasse, se mélange 
s'accepte, et n'expulse rien que le doute philosophique 
il y a des natures de scepticisme qui s'en passent. L'his- 
toire portant témoignage que, dès les âges les plus reculés 
l'Asie a ouvert l'oreille à toutes les assertions du super- 
naturalisme, on peut comprendre quelle richesse effroyable 
de théories s'y est produite, combien elle en a mariées e 
que de générations de systèmes mixtes sont sorties d< 
pareilles alliances; et rien de tout cela n'a été oublié, riei 
perdu. Des transformations, moins importantes qu'on n< 
saurait le supposer, ont à peine travesti les plus antiques 
théories. C'est ce que j'ai montré déjà dans un autn 
ouvrage 1 ; on en verra dans ce livre la preuve la plu* 
éclatante, et sans cesse, à côté de ces ancêtres, sont venu* 
et viennent se placer leurs enfants et les enfants de leurs 
enfants. 

Si toutes ces doctrines et nuances de doctrines s'étaieni 
isolées, renfermées en des cercles définis de croyants, 
il n'y aurait, dans un tel milieu, ni religions dominantes 
ni religions d'État possibles. Telle est leur multitude que 
le tableau en présenterait une série de petits groupes 
insignifiants, au point de vue du nombre des sectateurs. 
Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut les concevoir et l'on peut 
établir comme un fait incontestable que chaque tète 
d'homme contient et fait vivre, en suffisante harmonie, 

* Traité des Écritures cunéiformes^ Didût,lS6*, 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 11 

une troupe plus ou moins considérable de conceptions 
contendantes et que, au fond d'un même esprit, ces con- 
ceptions, toujours en mouvement, toujours en procès, 
dominent tour à tour ou s'éliminent les unes les autres, 
de telle sorte que, pendant le cours de sa vie, leur ingé- 
nieux appréciateur parcourt une gamme fort étendue de 
croyances peu compatibles et souvent directement oppo- 
sées. 

Ceci n'empêche point que chacun possède en propre 
une religion positive. On est musulman, juif, chrétien, 
guèbre, hindou, et tel on est né, tel on meurt. Les con- 
versions proprement dites, d'une foi à une autre, sont 
des plus rares et tellement onéreuses au petit nombre de 
ceux qui s'y laissent aller que l'on voit généralement 
leurs enfants, sinon eux-mêmes, revenir à la religion des 
aïeux. On peut citer à cette occasion l'exemple de beau- 
coup de juifs de Perse devenus musulmans, dont les uns 
ont fait retour purement et simplement au mosaïsme, 
tandis que les autres y ont ramené leurs enfants, tout en 
restant dans leur foi nouvelle, et, ce qui est digne de 
remarque, c'est qu'il n'en est résulté, pour ces apostats, 
aucune querelle avec les autorités du pays, bien que le 
Koran édicté des peines mortelles contre un pareil crime. 
Mais les raisons politiques qui ont amené le Prophète, 
sans beaucoup de succès, à ne vouloir que des musul- 
mans dans l'Arabie, et qui ont, de même, porté les Turcs 
à se montrer sans pitié pour ce qui constitue chez eux 
une désertion civile, n'existent pas ailleurs. La tolérance 
pratique des idées l'emporte donc et on laisse chacun 
libre de faire ce qu'il entend, à moins que des causes 
toutes mondaines ne s'y opposent. Ainsi, \\ faxA cot&y- 
dérer, en général, la conscience d'un Asiatique cwasûfe 



il CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

composée des ingrédients religieux et philosophique 
suivants : 

4° Un titre à peu près nu de religionnaire ; 

2° Une foi plus ou moins vive dans certains des pré 
ceptes du culte avoué ; 

3° Une opposition résolue à beaucoup de ces préceptes 
fussent-ils des plus essentiels ; 

4° Un fonds d'idées tenant à des théories complétemen 
étrangères et qui prend plus ou moins de place ; 

5° Une disposition constante à favoriser la pérégrina 
tion de ces idées et de ces théories et à remplacer le 
anciennes par des nouvelles. 

Le remplacement est d'autant plus assuré que théorie 
et idées auront davantage la saveur du contraste. Alor 
Theureux penseur suppose qu'il vient de s'ouvrir su 
l'infini une porte inaperçue jusque-là par lui et par lei 
autres. 

Pareille organisation, ou, si on le préfère, pareilh 
désorganisation intellectuelle serait impossible chez nous 
et par plusieurs causes. D'abord, la méthode expérimen- 
tale en laquelle les Européens ont une confiance absolue 
et de routine laisse subsister un si faible goût pour h 
supernaturalisme que la plupart des esprits l'excluen 
absolument ou du moins n'en admettent que la plus pe- 
tite dose. En outre, la discussion, chez nous, est ferme, 
un peu brutale, et la plupart du temps sans réticences 
essentielles, de sorte que le partisan d'une idée, à moins 
de la garder pour lui seul, ce qui constitue un téte-à-téte 
de difficile durée, est contraint de la risquer au milieu 
du combat, et, par conséquent, de veiller à ce qu'elle 
donne peu de prise sur elle. Il sera forcé souvent, bien 
loin de lui permettre trop de licence, de la traiter en 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 13 

chien de basse-cour, lui coupant la queue et les oreilles 
pour laisser moins de prise à l'assaillant. C'est en cet 
état qu'il la présente, et le résultat inévitable de ce 
genre d'armement en guerre, c'est que le promoteur 
d'une théorie, contraint d'avance à examiner ce cham- 
pion avec sévérité pour ne pas le voir étranglé du pre- 
mier coup, le traite sans complaisance, et lui-même se 
refuse, autant qu'il en est capable, à divaguer avec lui. 
Si l'idée ne concorde pas assez avec les notions aux- 
quelles il est attaché, avant de la produire il l'aura répu- 
diée. Ces motifs de sévérité, ces garanties, ces barrières 
n'existent pas pour l'Asiatique; on peut dire, tout au 
contraire, qu'il s'est arrangé de façon à ce que rien ne 
pût gêner l'essor de sa fantaisie, et rien, en effet, ne le 
gêne. 

C'est une règle de sa sagesse antique, comme de celle 
des philosophes de la Grèce, que toute opinion sur les 
entités supérieures doit être environnée de mystère. En 
premier lieu, le respect qu'on doit aux choses saintes 
l'exige. 11 n'est pas raisonnable (je parle ici le langage 
des gens que j'observe) de jeter des vérités élevées devant 
des esprits indignes de les concevoir, et l'indignité résulte 
tout aussi bien de la non-préparation et de la seule igno- 
rance que de l'hostilité et du mauvais vouloir. Pour 
mériter la participation à une doctrine quelconque, il faut 
une initiation dont le caractère et les épreuves varient 
suivant les bonnes ou mauvaises dispositions, connues 
ou supposées, du néophyte. Quant à la divulgation in- 
discrète, l'antiquité, par les accusations si fréquentes de 
profanation des mystères dont elle a poursuivi plusieurs 
de ses grands hommes, nous a fait assez voir coTctàtew 
elle en était révoltée. Cette façon de penaet, \*îna 



14 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

d'Asie, s'y est conservée toute entière. C'est une c 
causes latentes, mais certaines, qui justifient la réf 
gnance des musulmans à laisser les chrétiens ou les ji 
entrer dans leurs temples. Il en est de même pour ceu 
ci quant à leurs lieux de prières, et pour les guèbi 
quant à leurs ateshgâhs. Chez tous, la raison de la c 
fense est la même que chez le prêtre de la grande Dia 
des Ephésiens. 

Ensuite, il n'est pas bon d'exposer sa foi à l'insulte à 
incrédules, attendu que l'on peut rencontrer un sophis 
qui profitera de sa supériorité d'adresse pour ébranl 
chez le fidèle des idées, en elles-mêmes incontestable 
mais que leur partisan ne saura pas défendre. De soi 
que le malheureux, frappé par son imprudence, décl 
des augustes prérogatives du croyant, se trouvera da; 
la même position qu'un voyageur dépouillé de son « 
par des bandits. L'or et la foi n'auront rien perdu < 
leur valeur; mais, dans les deux cas, la victime n'y sei 
plus participante. Il est donc de prudence élémentaire < 
ne pas affronter des argumentateurs trop retors ; et, di 
lors il est nécessaire de ne pas avouer ce qu'on pense < 
de cacher avec soin ce qu'on croit. 

En outre, une raison forte, bien que d'un tout auti 
ordre, milite dans le même sens. Le possesseur de 1 
vérité ne doit pas exposer sa personne, ses biens ou s 
considération à l'aveuglement, à la folie, à la perversil 
de ceux qu'il a plu à Dieu de placer et de maintenir dar, 
l'erreur. En tant que sage et jparchant dans la bonn 
direction, il est précieux à Dieu; sa prospérité, son sak 
importent au monde. Parler à la légère ne pourrait ja 
mais produire d'avantages; car Dieu sait ce qu'il veut 
et s'il lui convient que l'infidèle ou l'égaré trouve la vrai 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 15 

route, il n'a besoin de personne pour opérer ce miracle. 
Il faut donc considérer le silence comme utile, et savoir 
que parler, en exposant la personne du croyant et sou- 
vent la religion même, est inopportun et devient quel- 
quefois impie. 

Pourtant il est des cas où le silence ne suffit plus, où 
il peut passer pour un aveu. Alors on ne doit pas hési- 
ter. Non-seulement il faut alors renoncer sa véritable 
opinion, mais il est commandé d'accumuler toutes les ruses 
pour que l'adversaire prenne le change. On prononcera 
toutes les professions de foi qui peuvent lui plaire, on 
exécutera tous les rites que l'on reconnaît pour les plus 
vains, on faussera ses propres livres, on épuisera tous 
les moyens de tromper. Ainsi seront acquis la satisfaction 
et le mérite multiples de s'être mis à couvert ainsi que 
les siens, de n'avoir pas exposé une foi vénérable au 
contact horrible de l'infidèle, et enfin, d'avoir, en abu- 
sant ce dernier et en le confirmant dans son erreur, 
imposé sur lui la honte et la misère spirituelles qu'il 
mérite. 

C'est là ce que la philosophie asiatique de tous les 
âges et de toutes les sectes connaît et pratique, et que 
Ton appelle le Ketmdn. Un Européen serait porté à voir ^ ' 
dans ce système , qui ne rend pas seulement la réticence 
indispensable, mais qui détermine l'emploi du mensonge 
sur la plus vaste échelle, il y verrait, dis-je, une situa- 
tion humiliante. L'Asiatique, au rebours, la trouve glo- 
rieuse. Le Ketmân enorgueillit celui qui le met en prati- 
que. Un croyant se hausse, par ce fait, en état permanent 
de supériorité sur celui qu'il trompe, et fût ce der- 
nier un ministre ou un roi puissant, n'importe', ^\*t 
Ybomme qui emploie le Ketmân à son égard, \V esl^N^W, 



16 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

tout, un misérable aveugle auquel on ferme la dn 
voie, qui ne la soupçonne pas; tandis que vous, dég 
nillé et mourant de faim, tremblant extérieurement i 
pieds de la force abusée, vos yeux sont pleins de lumiè 
vous marchez dans la clarté devant vos ennemis. C 
un être inintelligent que vous bafouez; c'est une fc 
dangereuse que vous désarmez. Que de jouissances i 
fois! 

Voilà le système. Mais il ne faudrait pas ici se tromp 
L'Asiatique n'a en lui ni l'énergie active, ni surtout l'i 
perturbable suite dans les idées qui lui seraient ind 
pensables pour appliquer le Ketmân dans toute sa 
gueur. Je viens de tracer la théorie ; la pratique ne 
pique point de la suivre pas à pas. 

11 existe aux environs de Trébizonde et d'Erzeroum < 
communautés de religionnaires qui professent extérieu 
ment, disent-ils, l'islamisme sunnite. Dans leurs villaj 
ils ont des mosquées qu'ils fréquentent le vendredi; 
entretiennent des moullas pour leur lire le Koràn 
leur commenter les traditions du prophète. Et, cependai 
ajoutent-ils tout bas, nous ne sommes pas musulmar 
nous allons aux églises, nous entendons la messe, co 
fessons la divinité de Jésus-Christ et vénérons les imag 
des saints. 

Tout cela est rigoureusement vrai et, à force de le di 
en confidence à quelques personnes sûres, personne i 
l'ignore en Anatolie, et c'est aussi public que le son d 
cloches. Il semblerait dès lors que la feinte est inutile 
nullement. A l'occasion, ces hommes paraissent deva; 
les kadys , et on ne leur dispute pas les prérogatives d 
musulmans fidèles. Ils prêtent serment sur le livre < 
Dieu; leur serment est aussi valable que celui du shéi 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. il 

de la Mecque. Chacun sait quelle est leur opinion ; mais 
chacun feint d'ajouter foi à leur mensonge. Il a tous les 
effets civils qu'on peut s'en promettre, et, en réalité, 
l'injustice n'est pas trop forte; car ces paysans sont 
beaucoup moins fourbes qu'ils ne le croient eux-mêmes 
Voulussent-ils demain se débarrasser de leur hypocrisie, 
ils ne pourraient plus abandonner des croyances qui sont 
devenues les leurs, par cela seul qu'ils en ont fait la co- 
médie, et, à la fois musulmans et chrétiens, la mosquée 
ne leur est guère devenue moins indispensable que 
l'église. 

En Perse, les Nossayrys, qui ne croient pas au Dieu 
individuel ni à la détermination fixe des existences, se 
donnent aussi pour musulmans, sont admis sans diffi- 
culté à tous les droits des croyants, sont reçus dans les 
mosquées et peuvent, en même temps, sans qu'on les in- 
quiète, user de leurs droits d'incrédules pour rompre 
assez publiquement le jeune du ramazan. Ces Nossayrys, 
avec une apparence beaucoup plus musulmane que les 
chrétiens dont je parlais tout à l'heure, se tiennent ce- 
pendant plus loin de l'islam pour lequel ils n'éprouvent 
qu'antipathie. D'ordinaire, outre qu'ils sont Nossayrys, 
ils sont soufys. Une des inconséquences remarquables 
qu'on peut relever en eux, c'est leur attachement à la 
circoncision. Ils n'ont pas, dans leur magasin propre 
d'idées et de notions, une seule raison pour justifier cette 
pratique, et ils conviennent qu'elle est parfaitement inu- 
tile. Néanmoins tous sont circoncis, et ils ne manquent 
pas de circoncire leurs esclaves noirs, même quand ils 
les achètent à l'âge adulte ou même plus tard. Les femmes 
surtout attachent une grande importance à l'observation 
de cet antique usage. Un Nossayry, fort inteWigeta^T^^fc 



18 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

sur ce sujet, avouait que c'était l'influence conjugale 
le contraignait à faire circoncire ses enfants. Au fc 
l'habitude impose cette inconséquence : elle est en j 
non moins puissante qu'ailleurs, sinon plus. 

Les guèbres assurent que l'auteur de leur religi 
Zerdusht, n'était autre que le patriarche Abraham; 
veulent ainsi que leurs livres sacrés, provenant d'un 
prophètes reconnus par l'islam, soient admis par 
musulmans comme saints. Au moyen de cette ini 
prétation , ils seraient classés parmi les gens des livi 
et jouiraient des avantages assurés par Mahomet aux j 
et aux chrétiens. Personne n'ignore que la prétention 
guèbres est fausse et qu'eux-mêmes n'en sont nullem 
dupes. Cependant, on l'accepte officiellement, et j'ai 
tendu des musulmans, affectant une grande rigidité, m' 
primer, sans y croire, l'opinion la plus flatteuse sur i 
Altesse Zerdusht, en m'assurant que c'était un des ne 
d'Abraham. Les guèbres tendent, du reste, fortement, 
dehors de toute autre considération , aux méthodes is 
iniques, et, à force de chercher à se concilier l'esti 
des docteurs unitaires, ils ont souscrit à des concessi< 
telles qu'on peut considérer aujourd'hui ces dualis 
comme des espèces de déistes superstitieux. Leur ancier 
foi proprement dite est bien malade dans leurs espri 
Ce n'est, du reste, pas si nouveau qu'on pourrait le croi 
Dès avant le temps de la réforme sassanide, arrivée se 
Shapour, l'esprit unitaire était insufflé par l'araméisi 
dans le sein des prêtres zoroastriens. 

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples 
Ketmân en matière religieuse; il n'est pas une comm 
nion, pas une secte qui ne s'en donne la gloire ou 
plaisir ; tantôt sur un point, tantôt sur un autre, s 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 19 

l'ensemble ou sur les détails. Mais, précisément pour 
cette cause, je serai si souvent ramené à parler du Ket- 
mân et à en montrer Faction et les effets, qu'il est inutile 
d'y insister ici davantage. En ce qui concerne les opi- 
nions philosophiques, on conçoit aussi que ce principe a 
mille occasions de s'appliquer. 

D'abord, la disposition de tout le monde à changer fré- 
quemment d'avis et à accoupler les opinions les plus 
adverses, rend le Ketmân particulièrement commode. 
Quand on cache ce qu'on pense, on n'a pas l'inconvé- 
nient d'avoir à s'expliquer nettement vis-à-vis de soi- 
même , et quand on ne livre que par petits morceaux et 
avec des réticences ou des déguisements ce qu'on admet, 
on n'est pas aisément pris en flagrant délit de contradic- 
tion. Or, c'est ainsi que les Asiatiques se communiquent 
leurs idées. On devine, sans doute, la direction générale 
de la pensée de quelqu'un que l'on connaît bien ; mais on 
n'est jamais sûr que cette direction ne soit pas modifiée 
par l'action de quelque croyance nouvelle ou ancienne 
dont il ne nous a jamais été fait confidence, et si, par 
hasard, une déviation se révèle et qu'on la signale, 
l'ami, par crainte, par fausse honte, par caprice, par or- 
gueil ou par moins que tout cela, par un sentiment qu'il 
ne s'explique pas à lui-même, s'empresse de vous prou- 
ver que vous vous trompez, en vous démontrant que 
l'idée que vous lui supposez est absurde, inadmissible, 
coupable au premier chef, et en vous avouant que sa 
vraie façon de voir y est diamétralement opposée. Un 
mois après il aura oublié sa belle défense, et, de lui- 
même, vous exposera dans tous ses détails le sentiment 
contre lequel il s'était tant révolté. 

Car, avec les Orientaux, nul secret n'est gpx&fc\oTt%- 



20 CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 

temps. Un des faits qui étonnent davantage quand on 
au milieu d'eux, c'est de s'apercevoir que cette grande 
fectation de mystère qui entoure la vie de chacun n' 
qu'un voile suspendu par en haut, non attaché par 
bas, voile léger, que le moindre souffle d'air dérange 
qui s'écarte à chaque instant pour laisser voir même 
choses les moins nécessaires à rendre accessibles au ] 
blic. Du temps de Feth-Aly-Shah, les scènes de son 1 
rem défrayaient de leurs détails un peu singuliers tou 
les conversations des bazars, et l'on se disait publiqi 
ment, librement, le nom du marchand géorgien, du bi 
lant cavalier nomade ou de l'élégant Mirza qui a\ 
trouvé, la veille au soir, l'accès libre et de quelle fa< 
il était entré. Si ces indiscrétions se commettent avec 
laisser-aller bien étrange en matière si délicate, on p 
aisément croire que la chronique scandaleuse des pai 
culiers n'est pas plus soustraite aux commérages. En efl 
l'indiscrétion va loin sur ce chapitre, et l'on est fo 
de conclure bien vite que la clôture des maisons et la v 
lure des femmes ont, pour conserver les secrets, jus 
ment l'effet contraire à celui que l'on suppose d'abo 
Puisque les Asiatiques parlent avec tant d'ingénuité 
choses qui les touchent de si près, il n'y a pas à s'étoni 
qu'ils aient autant d'intempérance d'imagination et 
langue dans le domaine des idées. Le Ketmân leur s 
plus à en faire un carnaval perpétuel , à se rendre ins 
sissables à force de déguisements et de mobilité, qu'à d 
simuler réellement leur pensée. Un musulman sou) 
très-avancé, me confiait que la Perse, à son avis, ne c( 
tenait pas un seul musulman absolu. Je suis tenté 
croire que la proposition doit s'étendre et se transforn 
ainsi ; L'Asie centrale ne contient pas un seul religic 



CARACTÈRE MORAL ET RELIGIEUX DES ASIATIQUES. 21 

naire qui ne reconnaisse que les seuls préceptes de sa foi 
et qui les admette tous. 

Maintenant, on peut comprendre sans difficulté pour- 
quoi j'ai affirmé dans un autre ouvrage que le fanatisme, 
en tant que représentant une persuasion exclusive d'une 
religion quelconque, était un phénomène antipathique à 
l'esprit des Orientaux et n'existait pas chez eux * . Comme 
il n'y a pas là de foi entière, il n'y a pas non plus de 
préoccupation exclusive. Comme il n'y a pas de groupe 
suffisamment considérable uni parles liens d'une doctrine 
strictement acceptée, il n'y a pas non plus d'enthousiasme 
collectif, ni de haine commune déterminée. Ce qui existe, 
ce sont des individualités ou de petites réunions dans 
lesquelles on entre et d'où l'on sort sans éclat et sans 
bruit, qui se considèrent comme sachant la vérité en 
toutes choses et ne voulant pas la dire, mais la laissant 
échapper malgré elles, méprisantes pour ce qui ne cadre 
pas avec leurs idées du moment, contribuant ainsi à pro- 
pager l'esprit de secte et de personnalité égoïste, grande 
raison d'être de la débilité politique des Orientaux, et ne 
présentant à l'œil de l'observateur qu'un bouillonnement, 
une ondulation incessante des doctrines les plus diverses, 
ballottées, mélangées par des influences ambiantes, et, en 
somme, beaucoup trop faibles et trop occupées de se dé- 
fendre pour avoir le loisir, les grands desseins, la témé- 
rité et la résolution implacable qui constituent le fana- 
tisme. 

1 V. mon ouyrage intitulé : Trois Ans en Asie. 



CHAPITRE II 



L ISLAMISME PERSAN 



L'islamisme, mélange à peine déguisé de religions anté- 
rieures, est par sa structure très-disposé à subir et même 
à servir les dispositions naturelles que j'ai observées dans 
les pages précédentes. Il convient donc à merveille à l'es- 
prit des Orientaux et à toute nature d'intelligence qui A 
s'en rapproche. C'est à ce fait qu'il faut attribuer les 
succès vraiment remarquables que les missionnaires ma- 
hométans obtiennent aujourd'hui sur tous les points du 
continent d'Afrique. Naturellement, les conversions nom- 
breuses qui semblent les y attendre et qui éclatent à leurs 
premières paroles, les encouragent singulièrement à se 
porter vers ces régions si bien disposées pour eux. Ils y 
vont en nombre assez notable. Ils offrent ainsi le spec- 
tacle d'une sorte de jeunesse et d'énergie de prosélytisme 
fort curieuses surtout en ce qu'elles contrastent avec la 
situation de l'islam dans d'autres contrées. Vis-à-vis des 
races européennes, ce culte s'est toujours trouvé dénué de 
séductions. Il a dû se contenter de quelques recrues alba- 
naises ou bosniaques. Dans l'Inde, les conquérants arabes, 
gaznévides, mongols, afghans n'ont réussi qu'avec b^u- 



24 l'islamisme p eus an. 

coup de peine à se créer un certain nombre de coreligî 
naires parmi leurs sujets. Pour amener ce nombre au chi 
respectable qu'il montre aujourd'hui, il a fallu infinim 
de violences, de temps et aussi d'immigrations. En Chi 
il semble que tous les musulmans indigènes descend 
des artilleurs persans de Djynghyz et de Koubilay 
que la population locale proprement dite n'a jan 
beaucoup goûté leurs enseignements. Partout aillei 
l'islam est resté à peu de chose près ce qu'on l'a vu 
x e siècle, et il ne parait pas avoir fait aucune conqi 
qui, du moins, soit de quelque marque. 

Si l'on sépare la doctrine religieuse de la nécessité 
litique qui souvent a parlé et agi en son nom, il n 
pas de religion plus tolérante, on pourrait presque c 
plus indifférente sur la foi des hommes que l'islam. C< 
disposition organique est si forte qu'en dehors des 
où la raison d'Etat mise en jeu a porté les gouverneme 
musulmans à se faire arme de tout pour tendre à l'ui 
de foi, la tolérance la plus complète a été la règle foui 
par le dogme. Qu'enseigne le Koran? Que la reconni 
sance de la vérité ne dépend en aucune façon de la 
lonté de l'homme; c'est Dieu qui, à son gré et sans < 
nul puisse apprécier ses motifs, à accorde ou refuse la 
mière à l'esprit de sa créature. Tel personnage est 
dans les plus profondes ténèbres. Tout lui est révélé, 
autre, non-seulement ne voit pas la vérité posée dev 
lui, il ne l'apercevra jamais, et cette vérité l'aveugle, 
pourrait dire avec malice, et c'est ce que déclare le Ko 
quand il affirme que la ruse de Dieu est supérieur» 
toutes les ruses. Ainsi cet homme né pour être croya 
mais ainsi repoussé, Dieu le mène d'erreurs en erre 
jusqu'au but marqué d'avance, c'est-à-dire jusqu'à 



L'iSLAkISkË PEftSÀN, t>H 

damnation éternelle. Toutes les prédications du monde 
n'y peuvent rien faire, et, en conséquence, il est inutile 
de se jeter en travers du droit et des voies de la Provi- 
dence en cherchant à amener à elle un néophyte dont, 
sans doute, elle ne se soucie pas, puisqu'elle ne Ta pas 
marqué de son sceau. Aussi a-t-il toujours été de règle 
dogmatique que les chrétiens et les juifs ne peuvent être 
contraints à changer de religion. Si on leur demande un 
tribut particulier, c'est que, n'étant pas musulmans, ne 
prenant point part aux charges générales de l'Etat, 
comme, par exemple, le service militaire, il est cepen- 
dant juste qu'ils contribuent en quelque chose au service 
public. Pour ce qui est des idolâtres, le Prophète a été 
plus dur en théorie ; mais, dans la pratique, la loi s'est 
immédiatement adoucie et a accepté ce qu'elle prétendait 
vouloir détruire sans rémission. Qu'on ne s'arrête pas 
aux violences, aux cruautés commises dans une occasion 
ou dans une autre. Si on y regarde de près, on ne tar- 
dera pas à y découvrir des causes toutes politiques ou 
toutes de passion humaine et de tempérament chez le 
souverain ou dans les populations. Le fait religieux n'y 
est invoqué que comme prétexte et, en réalité, il reste en 
dehors. Ce que l'islam a eu en vue, presque uniquement, 
c'est de recommander la notion d'un Dieu unique, se 
révélant par des prophètes. Voilà l'alpha et l'oméga de 
sa théologie. Pourvu qu'on reconnaisse ces deux points, 
l'islam est satisfait et la plus grande liberté est laissée à 
la conscience de l'homme qui les a confessés; cet homme 
eùt-il d'ailleurs les opinions les plus différentes de 
celles des autres musulmans, il est toujours considéré 
comme fidèle, tant qu'il n'abjure pas officiellement. La 
conséquence de ce principe a été double et cot&\â&t3fcta\ 



28 L'ISLAMISME PERSAN. 

rants et grossiers. Il en est, sans cloute, et des plus gr< 
tesques, mais il faut avouer de même qu'il a existé < 
tout temps, partout, et même en Europe, des philosoph 
et des savants qui n'étaient pas des modèles de raist 
et de bons sentiments, ce qui n'est pas plus à la char] 
de la science que les sottises de prêtres ineptes ne sa 
raient l'être à celle de l'islam. 

Ce qui reste certain, c'est que l'esprit de critique, < 
recherche et de discussion suscité, dès les premiers joui 
par Mahomet lui-même, ne s'est jamais perdu. C'est 
de la vie plus ou moins bien employée, mais c'est de 
vie. On en voit aujourd'hui, en Perse, des manifest 
Uons fort accusées dans les contestations des trois part 
principaux qui se divisent le clergé et les fidèles, et 
partagent l'orthodoxie shyyte. Il s'agit des Akhbarys, d 
Moushtehedys et des Sheykhys, discuteurs de trois op 
nions nouvelles, au moins quant à la forme qu'on le 
voit actuellement et qui leur est imposée par les te 
dances, les besoins ou les résistances du milieu soci 
dans lequel elles se produisent. 

Les Akhbarys acceptent, à titre également authentiqu 
toutes les traditions courantes soit des prophètes, soit d 
Imams. Cette théorie, respectueuse en apparence 
beaucoup moins en réalité pour les sources de l'islai 
permet à ceux qui la suivent d'admettre, sous coule 
d'opinions professées par Aly et ses onze successeurs, ui 
quantité notable d'idées et de principes qui, bien év 
demment, n'ont rien de commun avec les doctrines < 
Koran. Mais du moment qu'on réussit à placer ces idé 
et ces principes sous le patronage d'un nom révéré, ( 
se tient pour dispensé de les comparer avec des prescri] 
tions définies qui, sans nul doute, les repousseraient. 



J/ISLÀMISME PERSAN. 29 

suffit de les justifier par un hadys, une tradition venue 
juste à point au moment où un secours était nécessaire. 
Cette tradition ipso facto devient authentique de plein 
droit et l'opinion qu'elle appuie se trouve du même coup 
orthodoxe. 

C'est une façon de procéder un peu large sans doute ; 
je ne crois pas, cependant, qu'on puisse, à proprement 
parler, accuser les Akhbarys de mauvaise foi déclarée et 
encore moins d'avoir inventé la masse énorme de docu- 
ments dont ils se piquent de disposer. On en trouverait 
l'étoffe, sinon toujours la forme, dans les Agoual-al- 
Houkkema ou « Dires des philosophes, » « formules, » qui 
sont presque absolument d'origine sassanide ou perse, 
mais traduites, retraduites et remaniées. Je ne cite ici que 
la principale source ; sans aucun doute on doit en indi- 
quer d'autres, comme, par exemple, les doctrines judaï- 
ques et une dérivation notable des enseignements indiens. 
A la faveur de ces autorités si variées, toutes ramenées, 
quand il le faut, à n'être que l'opinion officiellement 
exprimée de quelqu'un des Imams, les Akhbarys se don- 
nent comme les plus purs des Shyytes, parce qu'ils dé- 
montrent sans peine qu'ils sont les plus éloignés d'ac- 
cepter les notions rigoureuses des Arabes et des Turks 
sunnites sur la critique de la tradition. En conséquence, 
ils se vantent d'être les hommes de la religion nationale 
par excellence, ce qui implique, suivant nos façons de 
parler, la prétention à un patriotisme plus exalté que 
celui de leurs contradicteurs. 

Ainsi, se proposant de haut à la sympathie publique, 
les Akhbarys croient pouvoir entretenir et professent, 
en toute sécurité de conscience, des maximes peu mu- 
sulmanes. Ils n'acceptent pas la résurrecWoxv ç&oc&s^ 



30 L'ISLAMISME PERSAN. 

des corps et assurent qu'après le dernier jugement le 
hommes revêtiront de pures apparences. Rien qui n 
soit complètement immatériel ne subsistera ni dans le 
élus ni dans les damnés. Les jouissances des uns, h 
souffrances des autres seront d'une nature puremei 
idéale. 

Les Akhbarys se montrent faciles à vivre et ils comp 
tent parmi leurs sectateurs un grand nombre d'homme 
du peuple et de petits fonctionnaires ; c'est à peu prè 
l'opinion bourgeoise. Pourvu qu'une idée soit placé 
sous le couvert du nom d'un des Imams, elle est assuré 
de leur plaire et accueillie sans qu'on l'examine de plu 
près. Ce système ne s'accorde pas avec une érudition u 
peu sévère. Si, pourtant, les théologiens sérieux, surtoi 
dans le haut clergé, surtout à Téhéran, réprouvent le 
Akhbarys et se font gloire de réfuter leurs doctrines, i 
est cependant des villes, comme Hamadan, par exemple 
où la majeure partie du clergé et son chef, l'Imam-Djum 
lui-même, sont des Akhbarys déclarés. 

Les Sheykhys ont bien un point de contact avec le 
opinions que je viens d'indiquer. Bien que ne repoussan 
pas tout à fait l'idée de la résurrection des corps, ils on 
repris une ancienne opinion d'Avicenne au sujet de l'en 
lèvement au ciel de Mahomet et du miracle que le pro 
phète accomplit lorsqu'il fendit la lune en deux avec soi 
doigt, le shekk-el-Kamar. Ils prétendent que, dans ce 
deux cas, comme lorsqu'il s'agit des nombreux miracle 
inconnus au Koran, mais prêtés à Mahomet par 1 
shyysme, il ne faut pas songer à l'admission d'une réa 
lité matérielle, mais, au contraire, recourir à un sem 
figuré. Ainsi, pour le premier fait, ils proposent l'hypo- 
thèse d'une vision ; pour le second, celui d'une interpré 



L'ISLAMISME PERSAN. 34 

tation parabolique, et de même, dans chacun des autres 
faits de ce genre, l'explication rationnelle la plus conve- 
nablement indiquée par le sujet lui-même. 

Hadjy-Sheykh-Ahmed, qui passe pour l'auteur de cette 
théorie, était un Arabe de Bahreyn. Il professait, il y a 
une quarantaine d'années, à Tebryz et est mort à Ker- 
bela. Bien qu'il ait laissé plusieurs ouvrages de théo- 
logie, il n'a jamais avancé ouvertement dans ces livres, 
de l'aveu même de ses disciples les plus passionnés, rien 
qui puisse mettre sur la voie des idées qu'on lui prête 
aujourd'hui. Mais tout le monde assure qu'il pratiquait 
le Ketmân et que, dans l'intimité, il était d'une extrême 
hardiesse et d'une grande précision dans l'ordre de doc- 
trines qui porte aujourd'hui son nom. Ce qui est cer- 
tain, c'est que la croyance sheykhye compte de nombreux 
partisans parmi les personnages les plus instruits du 
clergé. Ce sont les principaux adversaires des Akhbarys. 
Ils s'élèvent avec force contre le nombre immodéré de 
traditions et le peu de critique ou plutôt l'absence com- 
plète de critique avec laquelle on les adopte. Ils ne 
manquent pas de rappeler à l'observation des règles 
prescrites par les anciens exégètes et qui sont, en effet, 
sévères ; bref, ils se rapprochent, à cet égard, de la façon 
de raisonner et d'agir des Sunnites. Ils n'accepteraient 
cependant pas ceci comme un compliment, car ils se 
piquent, à leur tour, d'être les plus zélés comme les 
plus scrupuleux des Shyytes. Se tenant dans une position 
moyenne entre le puritanisme des Sunnites et le laisser- 
aller un peu fantasque des Akhbarys, ils ne ressemblent 
pas mal aux Puséytes anglais, d'autant plus hostiles au 
catholicisme qu'ils s'en rapprochent davantage. LesShey- 
khys, généralement savants, sont un peu \>\vmfctews>. 



32 L'ISLAMISME PERSAN. 

L'orgueil scholastique est leur grand péché. Quant a 
Moushtehedys, ils s'arrangent de façon à se faire tou 
tous. 

Ils n'approuvent pas la légèreté des Akhbarys en n 
tière de traditions et reconnaissent volontiers qu' 
document de cette nature, pour être authentique ou 
moins considéré comme tel, doit avoir subi victorieu* 
ment l'épreuve des quatre ordres de témoignages in 
qués dans les écoles. Sur ce point ils ne faiblissent p 
quant à la théorie; mais, dans la pratique, ils s'humai 
sent. Leur cœur se fend à refuser ce qu'on leur of 
comme venant de l'héritage des Imams, et, alors, sans 
faire trop prier, ils ferment les yeux sur les démonsti 
tions qu'on ne leur donne pas. Sur le point des mirac 
du Prophète et des Imams, ils se montrent surtout plei 
de laisser-aller et de bon vouloir. Ils n'acceptent pas 1 
interprétations latitudinaires des Sheykhys et préfère 
s'en tenir au fait brut. L'examen porté sur de pareils s 
jets leur semble d'un exemple mauvais et de conséquent 
fort dangereuses. Ils entrevoient au bout quelque chc 
comme la ruine de la religion et comme un rationalisi 
qui, pour être rigoriste d'apparence, n'en est pas moi 
au fond très-hostile à la foi. Puis, en tant qu'Asiatique 
ils tiennent aux miracles. En général, les Moushtehed 
se recrutent parmi les mondains, les ecclésiastiques q 
s'occupent plus d'affaires judiciaires ou administra tiv 
que de questions théologiques, les grands officiers 
l'État, les hommes importants de l'administration. 

Il ne faut pas perdre de vue que si l'on peut, approj 
mativement, classer les trois opinions ainsi que je 
fais, il est nécessaire pourtant d'ajouter qu'il est ra 
que, dans le cours de sa vie, un Persan n'ait point pas 



à 



L'ISLAMISME PERSAN. 33 

de l'une à l'autre et ne les ait point toutes les trois pro- 
fessées. 

Je laisse ici de côté les fractions et les nuances et m'en 
tiens à ces trois grandes divisions du shyysme. L'opinion 
sunnite, bien plus partagée encore en elle-même, existe 
peu en Perse, où le sentiment national la repousse. De- 
puis les Seféwys, l'horreur un peu exagérée que l'on 
professe pour elle a toujours été en augmentant; mais la 
religion a moins à faire dans cette querelle que la poli- 
tique. Je n'en parlerai donc pas; ce qui suffit, c'est de 
montrer que, de toutes les religions existantes, l'islam est 
certainement la plus morcelée, et cela de deux manières . ~~ 
d'abord, par le nombre infini de ses sectes reconnues; 
ensuite, par l'habitude de tous ses fidèles, habitude que 
je m'efforce d'exposer et de faire comprendre, d'entre- 
tenir toujours dans les esprits, à côté des préceptes du 
Koran, un certain nombre de notions qui viennent des 
points de l'horizon les plus opposés. La cause de cette 
extraordinaire liberté critique, c'est, sans doute, ainsi 
que je l'ai montré, le vague et la pauvreté originelle 
de la formule : « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet ., 
est le prophète de Dieu, » formule qui, pourtant, au 
point de vue théorique comme au point de vue pratique, 
contient tout l'islam. Mais pourquoi ce vague? pourquoi 
cette pauvreté? C'est ce qu'on ne saurait comprendre 
qu'en sortant de l'islam et en remontant à ses^origines. - 

Dans la première partie de son existence, le Prophète, 
singulièrement tourmenté de questions philosophiques 
et religieuses, n'était pas une exception parmi ses com- 
patriotes. C'était un homme de tribu, mais non un no- 
made. Issu d'un sang très-noble, bien que de la branche 
la plus pauvre d'une grande famille, il était maxctoa&ài ç\, 



34 L'ISLAMISME PERSAN. 

avait nécessairement la nature de sentiments ordinair 
sa caste dans toute l'Asie. Qui dit là marchand, dit pi 
seur, personnage dévot, occupé des problèmes supérieu 
Mahomet était donc, nativement, dans cette voie. Qua 
séries d'idées se présentaient comme éléments de so 
tion pour toutes les questions qu'il pouvait agiter en ] 
même : les pratiques de son peuple ; le judaïsme, pi 
fessé par un nombre considérable d'Arabes ; le christ 
nisme qui comptait aussi suffisamment de sectateui 
enfin, le chaldaïsme, ou pour me servir de l'expressi 
même du Prophète, le sabysme. 

Les pratiques de son peuple s'offraient à lui com: 
dignes de considération, en général, mais inadmissib 
sur certains points et insuffisantes sur d'autres. Le p 
phète respectait le temple de sa ville natale, acceptait 
vénération dans laquelle il avait été nourri pour la Pier: 
Noire, le puits de Zemzem, etc.; mais, comme chacun i 
vait que les idoles dont on avait rempli l'enceinte saci 
étaient là assez nouvellement; que, d'ailleurs, leur pi 
sence s'unissait à des règles superstitieuses, grossières 
répugnantes pour des natures un peu relevées, Mahon 
trouvait à réformer dans les institutions qui avaient e 
touré sa jeunesse. Cependant, il n'éprouvait aucun désir 
supprimer l'essentiel de cette foi ancienne, même qua 
à la partie purement cérémonielle, et, en effet, il r 
rien tenté de semblable. Ainsi donc, vis-à-vis du cul 
ancien, Mahomet n'est qu'un réformateur, et encore i 
réformateur timide, modéré; lui-même ne se donne p 
pour autre chose. 

Comme moyen de reconnaître les côtés faibles du cul 
existant, comme instrument de critique, il est évide 
par le Koran que Mahomet eut recours au judaïsme, 



L'ISLAMISME PERSAN. do 

qu'il lui accorda une grande confiance pour établir son 
exégèse et appuyer sa polémique. Mais, en même temps, 
il n'est pas moins certain que ce judaïsme n'était point 
celui de la Bible, et que Mahomet n'a jamais vu ce livre. 
Toutos les sources où le prophète a puisé se retrouvent 
dans la Gemara et le Talmud, et peut-être plus bas en- 
core, c'est-à-dire dans les anecdotes traditionnelles cir- 
culant parmi les docteurs israélites ou forgées par les 
ouailles de ceux-ci au moyen de récits mal transmis ou 
mal compris. Mahomet avait acquis sa science plus par 
voie orale que par lecture, bien qu'il ne fût nullement 
resté étranger à ce mode d'études. Il avait beaucoup en- 
tendu, et de toutes sortes de personnes, les unes réelle- 
ment savantes dans la littérature talmudique, les autres 
moins et se contentant des traditions populaires. Il a 
admis le tout, à titre égal, comme opinion des juifs sur 
eux-mêmes. S'il n'a pas consulté la Thora, les livres 
essentiels et originaux de la foi israélite, il ne semble 
pas qu'il l'en faille accuser. Les juifs avec lesquels il 
était en rapport devaient être hors d'état de les lui mon- 
trer, car, avec un respect profond pour l'Ancien Testa- 
ment, les juifs d'Asie, à cette époque, ne le négligeaient 
pas moins qu'ils ne le font aujourd'hui, où les traditions 
des docteurs, les dires des savants et les sentences des 
saints personnages, absorbent la totalité de leur atten- 
tion. Pour nous, qui ne connaissons aujourd'hui l'histoire 
des patriarches que par la Bible, la façon dont Mahomet 
la rapporte, le point de vue souvent si bizarre sous le- 
quel il envisage les faits bibliques qu'il raconte, nous 
causent un externe étonnement ; mais il faut observer que 
c'est précisément ainsi que les juifs d'Asie racontent et 
comprennent les mêmes faits et les modifient et Ves arc\- 



36 L'ISLAMISME PERSAN. 

pli fient et les changent. Mahomet ne mérite aucunemc 
le reproche qu'on lui a fait d'avoir brodé sur le tei 
biblique et inventé des choses inconnues avant lui. D' 
bord, il y a peu de vraisemblance à ce qu'il ait pu 
agir ainsi, parce que la contradiction eût été trop i 
surée, trop certainement victorieuse. Les juifs rempl 
saient les villes et les campements de l'Arabie, et sing 
lièrement Yatrib, la ville du prophète, Medinet-Ennet 
Ensuite, on ne voit pas quelle eût été l'utilité d'un sj 
tème aussi grossier. Les passages où Mahomet se sert è 
traditions bibliques seraient tout aussi bons pour sa d< 
trine s'ils étaient tirés directement de la Bible que a 
rompus comme on les voit. D'ailleurs, le fait seul que 
plus grande partie de ces versions apocryphes se retrou 
dans les livres talmudiques tranche la difficulté. Du pe 
nombre de ceux qu'on n'y voit pas, une certaine par 
est cependant admise par les juifs comme vraie. Un fail 
reliquat reste, dont l'origine paraît perdue, mais cela 
valait pas la peine d'être inventé, et, j'en suis convainc 
ne l'a pas été plus que le reste. Les motifs qui ont poi 
Mahomet à se préoccuper de la tradition biblique devaie 
nécessairement l'obliger à prendre cette tradition là où 
science de son époque la cherchait de préférence. Il '. 
fallait agir sur les savants de son pays, il fallait leur fai 
voir ce que c'étaient que les hommes du Vieux Testamei 
et comment Dieu leur avait parlé, ce qu'il leur avait d 
ce qu'il leur avait commandé. Assurément il ne pouv 
remplir cette tâche que suivant les moyens avoués p 
la science d'alors. Prétendre retourner à la Thora, q 
personne ne connaissait et qu'on avait embaumée da 
la vénération et dans l'oubli, c'eût été vouloir créer u 
science nouvelle, vouloir beaucoup étonner tout le mon 



L'ISLAMISME PERSAN. 37 

et se mettre sur les bras nombre d'affaires qui n'étaient 
pas les siennes, qui n'étaient surtout pas celles d'un pro- 
phète. Mahomet a donc suivi la seule voie ouverte, et, 
incontestablement, il l'a fait d'instinct, sans nulle idée 
qu'il aurait pu ou dû agir autrement, afin d'éviter les re- 
proches que les critiques chrétiens ne lui ont pas mé- 
nagés, et qu'en bonne foi il ne pouvait pas prévoir. 

On doit le défendre de même sur ses connaissances en 
matière de doctrine chrétienne. Je lui sais un certain gré, 
je l'avoue, d'avoir posé en principe que les chrétiens de 
son temps corrompaient l'Évangile, reproche, du reste, 
qu'il adressait aussi aux juifs par rapport à leurs livres 
saints. Probablement, si on lui avait demandé de prouver 
cette allégation, il l'aurait spécifiée en la faisant tom- 
ber sur certains dogmes que nous reconnaissons comme 
fort authentiques; mais il n'en est pas moins vrai que 
dans la forme générale donnée par lui à son accusation, 
il a raison : les chrétiens de sa connaissance avaient fal- 
sifié les Évangiles. 

On ne voit pas que Mahomet ait jamais été en relation, 
du moins en relation suivie, ni qu'il ait pu l'être, avec des 
catholiques. Au moment où il vint remplir sa mission, 
l'Arabie et les provinces environnantes n'en comptaient 
plus guère. Les hérésies aujourd'hui existantes dans ces 
contrées, appuyées d'autres hérésies désormais dispa- 
rues, y dominaient absolument, et les livres dont on se 
servait n'étaient autre chose que des commentaires sur 
les Écritures, infectés des hérésies de leurs auteurs et se 
réclamant de quelques-uns de ces nombreux évangiles ou 
actes apocryphes par lesquels l'Orient, dans les premiers 
siècles de l'Église, s'est rendu si célèbre. Toutes les fois 
que Mahomet cite le Nouveau Testament, il \e la\l atexxit 



38 L'ISLAMISME PERSAN. 

suivant nous; mais il cite très-juste d'après un apocryp 
quelconque, et en envisageant ainsi les choses, on p< 
mettre de côté, sur ce point encore, les accusations 
supposition d'écrits. 

Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'appuyé sur des c 

cuments hébreux et chrétiens également erronés, et s'« 

posant ainsi à faire pénétrer toutes les faussetés dont < 

documents étaient chargés au sein de sa propre doctrii 

Mahomet professe pour les deux religions qu'il appell 

son aide un respect profond et sincère. Il dénonce ai 

indignation ceux de leurs sectateurs qui les vicient ou 

pratiquent mal ; il proclame son estime pour leurs sain 

il se fait leur champion, et, les prenant l'une et l'au 

par la main, il les propose aux Arabes comme deux < 

voyées célestes, comme deux manifestations divines, d 

les ordres doivent être écoutés, qui, ayant fixé suce 

sivement et possédant la tradition, doivent donner 

moyens de la retrouver toute pure, et c'est pour acee 

plir cette tâche que lui, Mahomet, a été suscité. Il n' 

pas Dieu, il n'est même pas, comme Moïse, l'instrum 

direct de Dieu. Il n'a pas, comme le Christ, le don < 

miracles; mais il est l'homme ignorant et faible qu': 

plu à Dieu de choisir pour recevoir ses commandeme 

par l'intermédiaire de Gabriel. Ces commandements, Y 

change les lui apporte tout rédigés; ils ne contienn 

aucune parole qui soit de lui, il donne tout « sans ai 

mentation ni diminution; » en un mot, le livre est di 

et le prophète ne l'est pas, et ce livre divin est le comj 

ment nécessaire et la correction des livres juifs et ch 

tiens corrompus par leurs sectateurs. 

Ainsi, au moyen de ces trois livres, la Thora, que 
prophète n'a pas lue, les Évangiles qu'il reconnaît p 



L'ISLAMISME PERSAN. 30 

falsifiés, maïs qu'il semble avoir pratiqués directement, 
enfin le Koran, apporté par Gabriel, que veut Mahomet? Pas 
autre chose que retrouver et rétablir dans sa pureté pri- 
mitive la foi des anciens Arabes, des anciens prophètes, 
des anciens patriarches, d'Abraham, de Noé, d'Adam et 
d'Eve. Pas d'innovation, rien qui accuse dans son esprit 
l'idée de temps révolus amenant une ère plus heureuse 
pour l'humanité; il prétend revenir au passé le plus loin- 
tain, à la croyance de l'Eden bien purifiée et dégagée de 
tout ce que la série des siècles y avait ajouté de scories et 
mêlé de cendres. Or, le noyau de cette foi, ce n'était ni 
dans l'Évangile, ni dans la Thora qu'il le cherchait et 
l'apercevait encore, puisque ces deux livres ne sont pour 
lui que des instruments de critique et de théologie com- 
parées ; il est dans son point de départ même, dans l'objet 
de ses plus vives préoccupations, dans la foi dos Arabes, 
abstraction faite de l'idolâtrie qui s'y est mêlée. Considé- 
rons donc avec lui ce que c'est que la foi des Arabes. 



CHAPITRE H! 



LA FOI DES ARABES 
ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU SHTTSHE 

La foi des Arabes, c'est une branche fort maigre et 
très-sèche du chaldaïsme. On comprend sans peine que, 
dans les siècles reculés, les hommes du désert n'avaient 
ni le loisir, ni le goût de se jeter dans toutes les recher- 
ches philosophiques des écoles de la Mésopotamie, mais 
ils n'avaient pas non plus la puissance intellectuelle de 
chercher ailleurs que là leurs opinions religieuses. Par le 
commerce, par les caravanes, parla politique, par les dé- 
prédations même, les Bédouins d'alors, tout comme ceux 
du Bas-Empire, tout comme ceux d'aujourd'hui, étaient 
en relations trop suivies avec les peuples les plus cul- 
tivés de leur sang et de leur race pour avoir pu s'en 
isoler, et ils ne l'avaient pas fait ni voulu faire. Leurs 
mœurs étaient nécessairement différentes des mœurs des 
villes assyriennes ou babyloniennes, différentes dans le 
sens d'une austérité que la pauvreté et l'habitude guer- 
rière soutenaient; mais, parlant un dialecte des mêmes 
langues, voyant les faits des mêmes yeux, souvent tribu- 
taire des mêmes rois, l'Arabe du désert qui voulait croire 
à quelque chose avait dû se renseigner dans \es gcaxvà&& 



42 LA FOI DES ARABES. 

villes auprès des prêtres et des savants, et cela dès la 
plus haute antiquité. 

Aussi lui en voit-on les principales doctrines. Il ne 
connaît pas tous les raffinements des philosophes, mais 
il connaît les principes premiers, et, ce qu'il n'ignore pas 
davantage, ce qu'il sait peut-être mieux encore, ce son! 
les superstitions que professent les basses classes "ou 
même les classes élevées dans les pays qui l'ont instruit 

11 croit à l'unité divine, stricte, rigoureuse, sans mo- 
ralité définie, voulant le mal aussi souvent que le bien, 
et mettant sa justice dans le fait seul de sa volonté. Cette 
unité est respectable, assurément, parce qu'elle est toute- 
puissante, mais elle l'est encore bien plus parce qu'elle 
est toujours agissante, et que, toujours prête à frapper, 
elle peut atteindre partout. Se répandant dans le monde 
sous toutes sortes de formes, elle existe majestueuse 
dans les planètes; elle est aussi à reconnaître dans les 
autres manifestations cosmiques. Celles-ci sont fortesj 
celles-là sont faibles. Il s'agit de vénérer le tout, de ne 
pas se faire d'ennemis dans ces forces émanées de la 
force unique. Mais l'esprit de l'homme, malheureuse- 
ment, no se prête pas à suivre avec aisance, dans toutes 
ses diversités, un système aussi complexe; il aime à se 
fixer. Le Bédouin finira donc par vénérer théoriquement 
la force unique, ce qui n'a jamais cessé d'avoir lieu, et 
par so choisir, pratiquement, des protecteurs beaucoup 
plus souvent implorés parmi les forces émanées. C'est 
ce qui arrive à tout moment dans la vie mondaine aux 
solliciteurs de grâces. Ils estiment plus fructueux d'ob- 
tenir la bienveillance de quelques autorités subalternes 
que de rechercher celle d'un maître suprême. Ainsi les 
Arabes s'occupaient à discerner quelle était la divinité 



LA FOI DES ARABES. 43 

secondaire qui leur offrait le plus d'avantages, et ils s'at- 
tachaient presque uniquement à elle, sans nier le moins 
du monde le caractère auguste des autres. De là ces dis- 
cussions dont la Bible a gardé et transmis plus d'un sou- 
venir, où un dieu est opposé en mérite à un autre dieu. 
Ce genre de culte était renforcé par toutes les pratiques 
de la divination et de la magie, apprises aussi dans les 
villes syriennes avec le culte des planètes : celui de Hobal 
apporté de Belka, celui d'Asàf et de Nayelàh, celui de 
Mény, de toute l'armée céleste, enfin. Naturellement, à 
cet ordre de notions se rattachait, jusqu'à l'infiniment 
petit, la longue série des superstitions domestiques *. 

Il est vrai que les Arabes du désert ont l'esprit moins 
tourné à cette sorte de recherche ténébreuse que les 
Arabes des villes, cependant ils n'en pratiquaient pas 
moins, dans bien des cas, l'immolation des enfants devant 
les idoles, à la manière des Chananéens. En somme, tou- 
tefois, à l'exemple des autres peuples sémitiques, l'unita- 
risme en religion a toujours été pour eux une tendance 
assez forte, et qu'ils n'ont jamais perdue de vue entière- 
ment, même quand ils ont cédé à des influences diffé- 
rentes . Les allures indépendantes, qui leur sont chères dans 
la vie de ce monde, leur inspirent assez de propension à 
une critique négative ou du jnoins fort restrictive dans les 
choses de l'autre. C est ainsi qu'ils ont contrarié absolu- 
ment le vœu de Mahomet et ses efforts pour faire de 
l'Arabie une terre d'une orthodoxie irréprochable. Même 
de son temps, et sous ses premiers et habiles successeurs, 
il fut impossible de gagner ce point. Aujourd'hui, il 
n'existe pas dans tout l'Islam un seul pays qui soit moins 

* Traité des Écritures cunéiformes, t. Il, pas». 



44 LA FOI DES ARABES. 

musulman. Certainement, les mêmes tendances à Top- 
position existaient avant Mahomet contre la religioi 
existante, et il ne fut pas le premier à s'élever ave< 
passion contre les idoles et contre les pratiques su- 
perstitieuses que leur culte entraînait. Le désir géné- 
ral était de trouver une forme de doctrine ramenant ven 
Tunitarisme par des chemins agréables au genre d'esprii 
de la nation. On ne trouvait pas le judaïsme assez arabe; 
on ne voulait pas se soumettre à ses théories trop israé- 
lites, précisément parce qu'on était porté, comme lui el 
par identité de sang, à faire ce qu'il avait fait, en voyant 
dans la famille arabe le centre du monde. On ne voulait 
pas non plus du christianisme, comme trop compliqué. 
Le dogme de la Trinité sonnait mal aux oreilles des lo- 
giciens du désert. 

En réalité, le passé qu'on regrettait était encore ap- 
préciable à tous les souvenirs, si, même, çà et là, il n'en 
restait pas de fortes traces, ce qui est le plus probable. 
C'étaient les débris des doctrines les plus élevées des 
écoles mésopotamiques, que l'on pouvait apercevoir au 
milieu de la littérature philosophique, théologique, as- 
trologique, médicale des Syriens, des Juifs, des Perses *. 
D'importantes universités étaient en possession sécu- 
laire de répandre et d'augmenter l'éclat de cette littéra- 
ture, plus certainement de corrompre la masse énorme de 
notions qui s'étaient concentrées dans les diverses scien- 
ces qu'elle embrassait. C'étaient Néhardéa, Bumbedita, 
Rishihr, d'autres villes encore. Là, affluaient des troupes 
nombreuses d'étudiants de toutes les races et de toutes 
les croyances, des chrétiens aussi bien que d'autres. Si 

1 Traité de$ Écritures cunéiformes, t. II, pass. 



LA FOI DES ARABES. 45 

célèbres que pussent être les écoles d' Antioche eu d'Édesse 
pour renseignement de la foi catholique, il ne faut pas se 
dissimuler que leur éclat était loin d'effacer celui de ces 
centres scientifiques, et tout ce qu'il pouvait, c'était de 
soutenir, sans trop pâlir, le rayonnement rival. La meil- 
leure preuve qu'on en peut donner, c'est que les disciples 
chrétiens qui allaient étudier les sciences sémitiques ne 
manquaient pas, lorsqu'ils continuaient à rester dans la 
foi, triomphe assez rare, de rapporter avec eux un butin 
fâcheusement hétérodoxe, et qui aboutissait à étendre, à 
consolider, à animer d'une nouvelle ardeur ces innombra- 
bles sectes gnostiques presque jumelles de l'Église, et que 
l'esprit occidental a seul à peu près réussi à étouffer. 

Tant d'écoles célèbres que je viens de nommer exer- 
çaient donc une influence immense sur tout l'Orient. 
Elles représentaient, pour lui, qj, méme'en dehors de lui, 
la science par excellence. Elles se vantaient, et non sans 
raison, d'avoir recueilli l'héritage de cette érudition an- 
tique, nourrice des premiers philosophes de la Grèce, 
et qui, après avoir fourni des notions premières à Thaïes, 
à Pythagore et à leurs émules, n'avait pas été moins gé- 
néreuse pour Platon. Enfin, ce n'était l'objet d'aucun 
doute, que les doctes critiques d'Alexandrie, que les 
néoplatoniciens, dans toutes leurs nuances, s'étaient trou- 
vés en communion beaucoup plus étroite encore avec 
les écoles mésopotamiques, et n'étaient autre chose que 
des disciples restés plus ou moins fidèles dans la forme, 
mais, en tous cas, des disciples avoués de la doctrine 
sémitique. On conviendra qu'une science qui pouvait 
se parer de tels souvenirs et invoquer de tels témoi- 
gnages, non-seulement n'était pas à mépriser, mais devait 
encore compter sur une vénération universeWe.W fe\&\\. 



46 LA FOI DES ARABES. 

difficile que sa réputation n'eût pas pénétré dans le 
camps des tribus arabes, dont le contact avec les popula 
lions urbaines était, en définitive, si fréquent; mais i 
serait plus extraordinaire encore qu à la Mecque, où ve 
liaient et revenaient tant de voyageurs et de gens curieu 
et même instruits, on n'eût pas su ce qui, depuis de 
siècles, faisait l'objet de la vénération enthousiaste d 
toute l'Asie. Surtout, il serait radicalement impossibl 
que Mahomet, enfant d'une grande maison en possessioi 
de la grande charge de Gardien du temple de la Kaaba 
et où se devaient agiter souvent des questions religieuses 
que Mahomet, marchand et voyageur, ayant fréquent 
les villes de Syrie et conversé avec tant de gens, qu< 
Mahomet, enfin, plein de curiosité pour apprendre e 
plein de zèle pour comprendre, et plein d'ardeur pou: 
combiner des idées, n'eut pas été, de tous ses concitoyens 
celui qui avait encore le plus de notions et la plus hauU 
idée de la science araméenne. 

Tous ces motifs, qui semblent de poids, ne sont ce 
pendant en eux-mêmes que des inductions raisonnables 
dénuées de preuves matérielles. Ils vont prendre la va- 
leur qui leur appartient devant certaines observations de 
fait. 

La science araméenne , comme toutes les sciences du 
monde, a donné naissance à une esthétique littéraire. Il 
lui a été indispensable de connaître, à son point de vue, 
et de fixer les règles et les conditions du beau en matière 
de compositions écrites. Les différentes sociétés civilisées 
ont vu se produire un phénomène analogue, et le ré- 
sultat obtenu pour elles par l'intelligence locale a été 
conforme aux conditions d'existence de la langue et du 
goût, ainsi qu'à l'expérience que cette intelligence avait pu 



LÀ FOI DES ARABES. 47 

acquérir. Il n'en a pas été autrement, dans les pays de 
langage sémitique, qu'en Grèce et en Italie. Seulement les 
conditions linguistiques se sont trouvées telles que la 
beauté littéraire s'est produite là d'une façon toute spé- 
ciale , et que le goût aussi bien que le genre des connais- 
sances ont rendu ce qui a passé pour être la perfection du 
style absolument inséparable des puissantes vertus se- 
crètes attribuées aux écrits. Ainsi un document bien 
composé , bien rédigé , suivant toutes les règles , n'a pas 
seulement eu le mérite d'être beau suivant les idées sé- 
mitiques ; il a encore, par cette cause même, possédé une 
énergie mystérieuse qui, en l'assimilant aux forces de la 
nature, en a fait un redoutable instrument d'action ma- 
gique. Telle est la composition littéraire comme on la 
comprenait dans les universités fameuses que j'ai nom- 
mées tout à l'heure. Un docteur, un sage concevait et 
exécutait son œuvre de telle façon que, dans quelque di- 
rection qu'on en lût les lignes, il en devait sortir un sens 
religieux et théologique ; en outre, en changeant, d'après 
des règles fixes, la valeur des lettres, de nouveaux sens, 
également continus, se présentaient; ensuite, il fallait 
que toutes les lettres fussent allitérées les unes avec les 
autres; enfin, il ne suffisait pas que des sens multiples se 
rencontrassent dans le texte, il fallait encore que certains 
de ces sens fussent d'une nature favorable, certains au- 
tres d'une nature néfaste. De pareils tours de force n'é- 
taient assurément pas faciles à exécuter, et, par consé- 
quent, leur nombre n'était pas infini; mais il n'y a pas de 
doute que rien ne devait être plus glorieux que de trou- 
ver une combinaison nouvelle dans ce genre; ce devait 
être le plus grand succès de la vie d'un savant, et l'œuvre 
la plus considérable que le temps pût enfanter. En effet, ces 



48 LÀ FOI DES ARABES. 

textes qui, à les lire, ne présentent guère que des com- 
binaisons de noms divins, renferment, ipso facto, toute 
l'énergie de ces différents noms, en tant qu'ils manifes- 
tent tels ou tels attributs de la puissance divine. Ils exer- 
cent sur la nature une influence irrésistible; ce sont des 
formules médicales d'une force extrême; et, quanta la 
philosophie, que pourrait-elle trouver de plus profond et 
de plus auguste que ces écrits qui , sous la couverture 
étroite d'un mot bi-syllabique ou même d'une seule 
lettre, offrent à la méditation du savant les secrets les plus 
variés et cela à l'infini? C'est ainsi que la science sémiti- 
que aboutissait à la production des talismans. Les talis- 
mans, maîtres de toutes les imaginations, se fabriquaient, 
à la vérité, en Asie, mais couraient le monde occidental 
tout entier. Les Mecquois avaient des talismans, ainsi 
que tout le monde, et n'en pouvaient ignorer le mode de 
production. Ainsi Mahomet devait savoir, et il savait 
aussi bien que personne, que l'unitarisme sémitique au- 
quel il voulait faire revenir son peuple n'allait pas sans 
cette certaine science, de certaine nature, qui en était 
déjà sortie et qui était la plus célèbre du monde d'alors, 
chez les Asiatiques, chez les Grecs, chez les Romains, 
et que cette science , pour être vraiment auguste , ne 
pouvait s'exprimer qu'au moyen d'un certain style qui 
faisait ressembler les œuvres de toute l'école aux talis- 
mans que l'on avait l'habitude séculaire de tant redou- 
ter et vénérer. 

Le Koran fut écrit suivant ce système. Il a plu au pro- 
phète de se taxer lui-même d'ignorance, afin de bien établir 
qu'il aurait été incapable d'inventer la sublimité de forme 
et de fond qu'on trouve dans son ouvrage. Il attache tant 
de prix à la qualité de pauvre d'esprit qu'il fait remarquer 



LA FOI DES ARABES. 49 

plusieurs fois que Dieu seul était capable d'exécuter un 
chef-d'œuvre comme celui qu'il présente, et il met au défi 
ses contradicteurs de rien produire d'approchant. Sous ce 
rapport, je ne crois pas qu'il ait trop présumé de la por- 
tée de son argument; car, en arabe, aucune composition 
ne saurait se comparer, en effet, au mérite supérieur de 
la rédaction et des pensées de certaines parties du Koran; 
et, soit que les circonstances n'aient jamais été si favo- 
rables qu'au moment où ce livre fut écrit, soit qu'il ne se 
soit jamais rencontré un second écrivain aussi habile à 
manier la langue, il est incontestable que tous les efforts 
pour produire quelque chose de beau en arabe n'ont ja- 
mais abouti, tant nombreux qu'on les ait vus, qu'à des 
essais de qualité inférieure et toujours à des copies. 
Aussi n'est-ce pas sérieusement qu'il faut discuter la qua- 
lification d'ignorant que se donne Mahomet et que des 
critiques chrétiens ont assez naïvement relevée pour 
s'en servir contre lui ; il ne faut pas accepter cette pré- 
tention, sans quoi on serait obligé d'entrer avec le pro- 
phète dans l'hypothèse du livre dicté par l'archange Ga- 
briel. Car, pour savant, au point de vue arabe, suivant 
les possibilités du temps et du pays, savant dans les apo- 
cryphes chrétiens, dans les traditionnalistcs juifs, dans 
la philosophie araméenne, savant et rompu au manie- 
ment du style difficile de cette philosophie, savant par une 
connaissance inouïe du vrai caractère de la langue arabe 
et de ses ressources propres , et du genre de beautés qui 
ressort de son génie particulier, le Prophète l'est à un 
degré supérieur et avec un génie qu'il serait puéril de 
nier ou de prétendre méconnaître. 11 a su, notamment 
dans l'adoption du style talismanique, manier l'allitéra- 
tion et accumuler les sens multiples comme personne ne 



KO LA POI DES ARABES. 

Ta jamais pu faire. De même qu'au dire de Kabbalistes, 1 
Bible renferme quarante-neuf sens purs et quarante-nei 
sens impurs, de même, sur la déclaration d'El Djahedh 
le Koran présente d'une part la louange de Dieu, de Tau 
tre le blasphème, antinomie absolument indispensabl 
dans un livre sacré, suivant les idées chaldéennes. Ce n 
sont pas là de ces résultats qui s'obtiennent par inspira 
tion; il faut, pour les produire, des modèles parfaits 
l'étude, la méditation, le travail, la patience et le temps 
Considérée sous cet aspect, la grande œuvre de Mahc 
met, l'Islam, est une religion qui s'est donnée pour but d 
remonter le cours des âges, afin de retrouver l'unitarism 
absolu des ancêtres arabes, c'est-à-dire des ancêtres assj 
riens. Épurer l'arabisme de son temps, voilà donc ce qu 
le Prophète se propose; pour instruments, il emploie le 
notions chrétiennes et juives, et il les choisit de préfé 
rence parce que ces religions lui présentent une forme d 
l'unitarisme plus exacte que les productions contempo 
raines de la même idée. Seulement, par les raisons que j'a 
indiquées, il ne consent à accepter ni l'une ni l'autre reli 
gion : elles se sont séparées de l'araméisme. Il se sert auss 
et surtout de cet araméisme et avec une prédilection mar 
quée; c'est là qu'il va chercher et la forme et même beau 
coup de ses idées , sans compter ce que ce système avai 
déjà en commun avec le judaïsme et les dogmes chrétiens 
L'araméisme est placé vis-à-vis de lui à peu près dans h 
même situation que l'arabisme, ou plutôt c'est identique- 
ment la même chose. Il y reconnaît la vraie foi, souilléi 
par des accumulations d'erreurs idolàtriques successives 
C'est ce terrain qu'il lui faut déblayer et sur lequel frap- 
pent ses colères les plus fortes. Mais, par cela même 
que c'est le terrain aimé, favorisé, celui qu'on doit ren- 



LA FOI DES ARABES. 51 

dre à la foi véritable, le terrain fécond où celle-ci ger- 
mait jadis et prospérait, il est aussi tout naturel que le 
Prophète accorde aux partisans de cette ancienne loi, 
qu'il appelle les Sabys , les mêmes prérogatives qu'aux 
chrétiens et aux juifs. Il voit en eux, bien qu'égarés, des 
. adorateurs du Dieu unique. Enfin, de cent manières, il 
laisse apercevoir qu'il est au fond leur homme. Il admet 
leur magie, leur astrologie, leur algèbre, leur talis- 
manique, leur doctrine sur la puissance active des sons, 
des lettres , des mots combinés avec l'énergie des nom- 
bres; c'est là le milieu de connaissances qu'il accepte; 
et, pourvu qu'il détruise l'idolâtrie qui s'y est glissée, il 
ne prétend y rien changer ou bien peu de chose. 

Aussi sa morale est-elle très-imparfaite. Elle reste 
absolument celle de l'ancien sémitisme, et, en réalité, 
au point de vue où se place Mahomet, il n'en peut être 
autrement. Personnellement, le Prophète était, parmi 
les Arabes et même entre tous ses contemporains, un 
homme de mœurs douces, graves, aimant la justice, 
d'une bienveillance étendue, d'une indulgence grande 
et d'un désintéressement sans bornes. Mais ce sont 
là , chez lui, des questions de tempérament, et non pas 
de principes. Il n'a cherché à rien changer, dogma- 
tiquement, au fond de la morale connue, reçue, prati- 
quée autour de lui, avant lui. Il a fait beaucoup de bien, f 
assurément, mais sans esprit de suite, sans système, sans 
aucune notion nettement sentie , encore moins démontrée 
du droit. Il s'est opposé, avec une assurance généreuse, à 
la continuation des inhumations d'enfants naissants, usage 
qui, dans les tribus du désert, souvent menacées de fa- 
mine, remplaçait l'exposition usitée dans l'empire gréco- 
romain; il a étendu l'usage des compositions pécuniaires 



52 LÀ FOI DES ARABES. 

pour meurtre ; il a rendu presque impossibles dans la pra- 
tique les condamnations régulières pour adultère en exi- 
geant la présence de quatre témoins oculaires; dans les 
cas où il a dû subir l'action des préjugés un peu sangui- 
naires de son peuple, il n'a jamais manqué de faire re- 
marquer que Dieu aimait ceux qui pardonnent; enfin, pour 
ne pas trop étendre la liste de ses bienfaits très-réels et 
nous en tenir au principal, il a créé la position légale des 
femmes dans le mariage, et elle est loin d'être aussi dure 
que nos idées nous portent à le croire. Mais, encore une 
fois, cette législation, toute louable qu'elle est, surtout si 
on la compare à celle qu'elle a renversée, présente de 
grandes lacunes, offre de nombreuses inconséquences, 
manque de sérieux, parce que c'est une œuvre du sang 
et des nerfs, et que l'essentiel . les principes logiques, y 
manquent, comme à toutes les conceptions de l'esprit 
sémitique, et, en effet, l'unitarisme sémitique auquel le 
Prophète remonte et se rattache le plus étroitement qu'il 
peut, ne possède rien de ce genre. Dans sa notion de la 
nature divine, ce qui domine, c'est l'infini d'abord, la 
toute-puissance ensuite, et sur ces deux attributs, comme 
les rameaux d'un arbre sur les maîtresses branches, se 
ramifient les autres idées que les sectateurs d'un culte 
pareil se font des perfections appartenant à l'Être souve- 
rain. La justice y reste dans un état dindéfinition com- 
plet. On la compte, assurément, parmi les qualités de la 
Toute-Puissance ; mais qu' est-elle, cette justice? Je l'ai 
déjà dit : rien autre que la volonté; et cette volonté de 
l'essence infinie, constamment présentée sous un aspect 
rébarbatif, contient autant le mal que le bien; elle n'a 
rien de pur, rien de net. 
C'est là un défaut considérable assurément, et qui 



LA FOI DES ARABES. 53 

exerce sur les esprits asiatiques la plus déplorable in- 
fluence. La justice n'est pas une de ces conceptions que 
les théologiens, après les fondateurs de religions, peu- 
vent laisser impunément aux siècles futurs à reconnaître 
et à déterminer. L'idée de mystère ne saurait s'adjoindre 
à elle; on ne saurait la vénérer à l'état voilé, comme 
une Isis; il faut qu'elle se montre toute entière et toute 
nue comme la vérité, parce que le monde a soif de la 
justice, et il faut encore que la notion en soit si complète 
qu'on ne puisse se tromper sur son caractère sans le vou- 
loir. Le catholicisme a atteint sur ce point capital un dé- 
gré de précision qui ne laisse rien à souhaiter ; et, suivant 
l'exposition de saint Thomas, il a établi que, dans la défi- 
nition de cet attribut, il faut d'abord la volonté pour bien 
déterminer que l'acte juste est nécessairement libre ; en- 
suite admettre la constance et la perpétuité, pour qu'il soit 
fort et bien établi. Ces points fondés, arrive la formule : 
« La justice est une habitude d'après laquelle quelqu'un, 
par une volonté constante et perpétuelle , rend à chacun 
son droit. » On ne voit pas que les âges modernes, dans 
leurs philosophies successives, aient ajouté beaucoup de 
choses à l'expression de l'Ange de TÉcole. 

Mais l'Islamisme n'a produit rien de semblable sur ce 
point capital. Partout le vague, l'incertitude; la crainte 
infinie des jugements de Dieu, qu'il n'y a aucun moyen 
de prévoir, et la déférence absolue avec laquelle on dé- 
clare s'y soumettre, voilà tout ce qu'il sait dire. Encore 
une fois, le Prophète n'a modifié nullement l'ancienne 
conception de la morale, se bornant à adoucir les usages 
autant qu'il était en lui, par bonté et douceur natu- 
relles plus que par un système réfléchi. En matière dog- 
matique, on a vu de même qu'il n v avait vou\u cjate isXw&r 



54 LA FOI DES ARABES. 

ver les anciennes bases, les antiques croyances c 
l'araméisme. On peut donc prononcer avec assurant 
que l'originalité manque essentiellement à son dogme, 
que, s'il n'a pas fait avancer, au point de vue moral, 1« 
populations sur lesquelles il a étendu son influence, il 
simplement voulu, au point de vue de la foi, leur fai: 
rebrousser un peu chemin sur la route déjà parcouru 

La conséquence de ce défaut de nouveauté a été nati 
Tellement ce que nous avons déjà observé; l'islam n 
réussi qu'à jeter un instant d'incertitude dans les espri 
de ses sectateurs, et bientôt on a pu s'apercevoir qu'ai 
cun des abus intellectuels du passé n'était vraiment d 
truit. Seulement, comme l'islam, avec ses formul 
vagues et inconsistantes, semblait inviter tout le mom 
à le reconnaître sans forcer personnne à abandonn 
rien de ce qu'il pensait, il est devenu ce que nous 
/ voyons, le manteau commode sous lequel s'abritent, < 
se cachant à peine, tout le passé et les idées hybrid 
qui bourgeonnent chaque jour sur un sol qui contie 
tant de choses en putréfaction. 

La plus grande preuve qu'on en puisse donner, c'e 
l'existence même du shyysme persan. 

Lorsque les Arabes eurent renversé l'empire sass 
nide, à la bataille de Kadessyeh, leurs succès furent r 
pides et, au premier abord, aussi inconcevables que cei 
dont ils avaient à se réjouir du côté des provinces gre 
ques. La raison en est la similitude parfaite de décoi 
- position où se trouvaient les deux grands États qu'ati 
quait le jeune Mahométisme. Sans rien ôterde l'énerç 
sauvage, de l'enthousiasme belliqueux des arrivan 
sans nier leurs vertus conquérantes : dévouement, s 
briété, grandeur d'àme, intrépidité ; sans méconnaître 



LA FOI DES ARABES, 55 

génie de leurs chefs, il est manifeste que s'ils avaient eu 
en face d'eux en Orient, comme il est arrivé en Occident, 
des populations attachées à leurs maîtres et des chefs 
militaires capables d'user avec discernement des res- 
sources immenses que possédaient les contrées envahies, 
les résultats eussent été tout différents de ceux que l'on 
a vus, et les Amrou et les Khaled se fussent fait rudement 
et promptement rembarrer dans leurs déserts. Mais les 
contrées byzantines étaient pourries de vices, désarmées 
et disloquées par les hérésies, et Tes territoires persans 
ne l'étaient pas moins par des causes tout analogues. 

Les mages, en fondant, sous l'abri de la politique sassa- 
nide, une religion d'État qui prétendait ne tolérer aucune 
foi dissidente à côté d'elle, faute que les Arsacides s'étaient 
refusés à commettre, n'avaient pas pris garde que le sol 
était d'avance miné sous leur édifice. Dans le sud et 
dans tout l'ouest de la monarchie, les polythéismes grec 
et assyrien, fondus ensemble par le néo-platonisme, do- 
minaient chez les populations. Dans le nord, les tribus 
ne voulaient reconnaître et pratiquer le parsysme que sous 
les formes libres du culte primitif, qui n'admettait pas de 
clergé; elles repoussaient donc les emprunts nombreux 
faits par la nouvelle cléricature à l'araméisme, préten- 
daient que chaque chef de famille devait rester l'unique 
prêtre de l'autel domestique, et n'acceptaient pas d'autre 
autel. Et, par-dessus ces résistances ou par-dessous, ou à 
côté, se glissaient à travers mille fissures un groupe notable 
de sectes chrétiennes, un nombre considérable de com- 
munautés juives assez puissantes pour avoir leurs princes 
et leurs gouvernements particuliers, déployer des éten- 
dards, souâoyep des soldats, conduire des guerres pri- 
vées, et d'autres associations encore, plus modestes peut- 



56 LA FOI DES ARABES. 

être, mais non moins obstinées dans leur foi, des boud 
dhistcs, des manichéens, et aussi des brahmanistes, ce 
derniers dans le Kerman et les districts d'Hormouz. 

L'énergie avec laquelle le parsysme renouvelé pro 
voqua, accepta, soutint la lutte, n'est pas sans mérite 
quelque considération. Par le grand nombre d'emprunt 
que ses promoteurs firent au judaïsme, au christianisme 
à la philosophie chaldéenne, il est clair qu'il se proposai 
la tdche qui a souvent séduit de grands politiques, mai 
qui n'a jamais réussi à aucun. Il voulait, en contentant toi 
le monde, en acceptant quelque chose de toutes les idée 
et , en remplaçant les anciens cultes par un syncrétism 
habile, faire succéder une ère de concorde universelle 
la discussion générale. Il est curieux que cette volont 
toute philanthropique, chaque fois qu'elle s'est produit 
avec une pareille netteté, n'a jamais manqué d'aboutir 
des violences. Le parsysme fut, en effet, amené à étr 
essentiellement persécuteur, et quand il n'en venait pa 
à une tyrannie ouverte, il se montrait taquin, agressi 
oppresseur, odieux aux populations. Il l'était d'autar 
plus que l'administration politique le soutenait, et tout 
la haine que celle-ci pouvait s'attirer, il ne manquait pa 
de la partager avec elle. 

La bataille do Kadessyeh fut un signal de délivranc 
pour les dissidents, et on vient de voir qu'ils étaient non 
broux. Los Juifs, que l'on massacrait de temps en temp* 
et les chrétiens, que l'on déportait, respirèrent sous l'au 
torité d'un prophète qui les déclarait vrais croyants quoi 
que incomplets et n'exigeait plus d'eux qu'un impôt en le 
exonérant des obligations militaires. Les innombrable 
gens do métiers que frappait une réprobation légal 
fondée sur ce qu'ils souillaient le feu, l'eau, ou la terr 



LA POÎ DES ARABES. o7 

par leurs professions et que Ton maltraitait en consé- 
quence, s'empressèrent de se convertir et allèrent grossir 
les rangs avides des vainqueurs. Voilà ce qui explique 
assez les prompts succès, l'extension subite de l'islam 
dans l'Asie centrale. 

Cependant, le gouvernement n'était pas resté pendant 
plus de quatre siècles aux mains de religionnaires aussi 
savants et aussi fermes que les parsys sans que l'in- 
fluence de ces derniers, impuissante à tout saisir, n'eût 
réussi du moins à s'étendre beaucoup. S'ils avaient d'ail- 
leurs été vaincus, c'était avec la monarchie nationale, avec 
la patrie elle-même. Ils se trouvèrent, au bout de quelque 
temps, quand bien des griefs furent oubliés, représenter 
cette patrie opprimée. Débris des anciens pouvoirs, ils 
avaient conservé richesses, honneurs, influence locale 
beaucoup plus qu'on ne le croit, car on a fort exagéré les 
instincts oppresseurs et surtout spoliateurs des musul- 
mans. Les chefs féodaux des tribus et des villages qui 
étaient parsys à l'ancienne mode, sous les Sassanides, et 
odieux au clergé triomphant, devinrent parsys à la nou- 
velle et chers au clergé opprimé. Quand des princes turks 
ambitieux voulurent se créer des royaumes dans les do- 
maines des khalifes, ils ne manquèrent pas de remarquer 
ces dispositions et, tout musulmans qu'ils étaient, souvent 
musulmans excessifs comme Mahmoud de Ghazny, ils les 
encouragèrent. La littérature, sauf quelques réserves de 
formes, se piqua d'être guèbre au fond parce qu'il lui était 
commandé d'être persane. Tout le monde devenu libre de 
maudire les Arabes s'en donna à cœur joie, même les 
petits-fils de ceux qui les avaient tant accueillis, et les 
souvenirs affaiblis de l'ancien mécontentement s'effacè- 
rent devant les souvenirs grandioses de l'ancien sacer- 



nft LA FOI DES ARABES. 

doce, qui devinrent autant de regrets. Ce fut cette puif 
sance éclipsée qui devint désormais l'objet de tous 1< 
rêves. On n'avait plus de descendants de l'ancienne dj 
nastie; mais on pouvait refaire la nationalité si l'o 
réussissait à reformer un clergé semblables celui que l'o 
pleurait. A dater de ce moment, le patriotisme persa 
eut pour expression la recherche d'une formule religieuf 
qui lui fût propre et qui se rapprochât, autant que 1< 
temps le pouvaient permettre, des anciennes apparence 

Car, de quitter brusquement l'islam, il n'en pouvait pî 
être question. Le monde entier, alors, était musulms 
pour un Oriental. C'était la puissance politique, c'éta 
l'éclat, c'était la civilisation. Volontiers on réduiss 
l'islam à n'être qu'un mot; les philosophes y travai 
laient à leur manière, avec non moins d'ardeur que 1 
princes sassanides, gaznévydes, bouydes, deylémites à 
leur; mais ce mot, il le fallait; il en était, absolume 
comme nous, où les incrédules, sans tenir en aucune faç< 
à la messe, font cependant un si grand éclat de ces terme 
« civilisation chrétienne » — « monde chrétien. » 

C'était à l'unité du khalifat qu'on en voulait. On étoi 
fait sous cette domination unique, étendue de l'Espagne 
l'Inde, et les Persans aspiraient à leur autonomie. L 
Persans attaquèrent donc la légitimité des khalifes. Ils 
firent les champions du droit, méconnu des Alydes et 
trouvèrent ainsi établis sur un terrain où, devenus maîtr 
d'une théorie légale plus exigeante que la légalité reçi 
plus arabes que les Arabes, plus musulmans que lei 
rivaux, ils les assaillirent au nom de principes que ceu 
ci avaient mauvaise grâce à nier et qui étaient tous cont 
eux. Ce fut le commencement du shyysme et, dès 1 
premiers jours, cette levée de boucliers occasionna 



LA FOI DES ARABES. 50 

grands troubles et causa de grands malheurs. Mais elle 
servit au delà de toute espérance la cause nationale et 
raviva merveilleusement les données morales et les 
croyances de l'ancien Iran. 

En apparence, il ne s'agissait que d'une opinion sur le 
droit des Abbassides à occuper le trône. En réalité, des 
habitudes absolument opposées aux dogmes de Mahomet 
reparurent et s'établirent graduellement. Chaque ville, 
de la réunion de ses docteurs, forma un clergé; ce clergé 
reprit une hiérarchie, s'attacha à couvrir de ses membres 
unis le pays tout entier et, avec le temps, y réussit. Il ne 
pouvait pas justifier son existence par le Koran, ni même 
par les traditions authentiques du Prophète, qui, au con- 
traire, avait voulu que chacun des croyants restât maître 
et libre dans sa foi. Il s'arma donc de maximes antiques 
et, les métamorphosant en dires du Prophète et des 
imams, il établit dogmatiquement que le Koran, sous 
peico d'infidélité, ne pouvait être lu et commenté que par 
des moullas. Ces maximes antiques, auxquelles j'ai déjà 
fait allusion plus haut, furent prises un peu partout, dans 
les écrits des philosophes comme dans ceux des parsys, 
mais préférablement dans les derniers, et ainsi, graduel- 
lement, il arriva un jour où la religion sassanide se trouva 
virtuellement ressuscitée, à peu de chose près, dans le 
shyysme. Ce jour suivit de peu l'avènement des Séféwys, 
qui se trouvèrent ainsi être à leur tour des espèces de Sas- 
sanides musulmans. 

En allant au fond des choses, voici aujourd'hui ce 
qu'est le shyysme : Dieu infini, éternel, unique, n'exerce 
pas sur le monde une action directe. Il en a posé les lois, 
il a établi les conditions de la damnation et du salut ; on 
retournera à lui. Le Prophète est invoqué plutôt pour la 



V. 



60 LA FOI DES ARABES. 

forme qu'en fait. Il est la plus excellente des créatures. 
Est-il créature? On en peut douter, tant il se confond avec 
Dieu sur bien des points. En tous cas, le Koran est in- 
créé, il a existé de toute éternité dans la pensée divine. 
En somme, Dieu, le Prophète, le Koran reviennent assez 
bien à une unité enveloppante qui représente la notion 
du Zerwanè-Akerené, le temps sans limites, d'où le par- 
sysme des derniers âges tirait tout le reste des existences 
et au moyen de laquelle il prétendait donner satisfaction 
à l'uni tarisme araméen. 

Ce qui est vraiment actif, c'est le corps des imams. 
Le monde n'est conservé, justifié, conduit directement 
que par eux et leur action. En dehors d'eux, il n'y a que 
ténèbres. Ne pas s'en tenir à eux, c'est courir au-devant 
de la Géhenne. Avec eux, tout est salut. Ils sont douze, 
mais en y regardant de près on aperçoit en eux deux faits 
bien distincts : chez Aly, le rôle tout divin, tout conser- 
vateur, tout sauveur d'Ormuzd, tandis que ses descen- 
dants ressemblent aux Amshaspands à s'y méprendre. Si, 
au contraire, on contemple l'imamat, réduit à une exis- 
tence concrète, c'est encore Ormuzd que l'on retrouvera. 
Quant au monde, à la matière, au Sheytan sémitique qui 
y préside et qui est en contention perpétuelle avec les 
imams, on y aperçoit sans peine Ahriman et sa défaite 
assurée. 11 n'est pas très-extraordinaire qu'un pareil 
système soit odieux aux sunnites ; ils n'ont pas grand 
peine à le reconnaître à travers ses déguisements et 
malgré ses habiletés de langage. S'ils lui donnent le nom 
qui lui appartient en l'accusant de parsysme, ils n'ont 
pas tort. Mais ce qu'ils méconnaissent à leur tour, c'est 
qu'une religion aussi vague que la leur, aussi inconsis- 
tante dans sa profession de foi, pouvait seule permettre 



là foi des arabes. <h 

une pareille intrusion. S'il y a scandale, c'est un scan- 
dale que l'islam rendait inévitable en prenant si peu de 
soin de l'écarter. En effet, l'islam, moins exigeant que 
le parsysme sassanide, semble avoir plutôt voulu fonder 
un empire terrestre qu'une religion proprement dite. 
On pourrait l'accuser d'avoir surtout tenu à enrôler, 
sous ses étendards, aux plus faciles conditions possibles, 
le plus de gens, le plus d'esprits différents. Réellement, 
cette foi n'est pas une foi dans l'idée d'un système bien 
défini ; c'est un compromis, une cocarde, un signe de 
ralliement; on peut à peine y rien trouver d'obligatoire 
et, c'est pourquoi, favorisant la mobilité de l'esprit asia- 
tique, ne le gênant en rien, il lui est agréable en presque 
tout et ne menace aucunement de tomber en ruines de la 
façon dont nous l'entendons en Europe. Mais on verra 
tout à l'heure qu'une transformation de plus, après toutes 
celles auxquelles il s'est constamment prêté, est impos- 
sible. 



l— 



CHAPITRE IV 



LE SOUFYSMB — LA PHILOSOPHIE 



Quelque regret que j'en éprouve, on ne peut véritable- 
ment citer le christianisme que pour mémoire dans une 
revue des opinions vivantes de l'Asie centrale. Ne serait- 
ce que pour l'honneur du nom de chrétien, on voudrait 
avoir ici quelque chose de favorable à dire. Malheureuse- 
ment, je ne l'ai pas trouvé. Tous les vices des musulmans 
se rencontrent chez les gens qui professent le christia- 
nisme, catholiques ou schisma tiques. D'une ignorance 
effrayante, ils ne sauraient exercer aucune action sur leurs 
compatriotes, sinon sur la partie la plus basse et par les 
superstitions. Quand, par un grand hasard, il m'est arrivé 
de rencontrer un prêtre chrétien indigène qui s'occupât, 
outre le soin exagéré de ses intérêts temporels, de quel- 
ques questions plus élevées, j'ai constaté qu'il était soufy . 
Rien de plus simple. Dans le manque de contact avec les 
choses de l'Europe et ne lisant jamais de livres théologi- 
ques, n'en ayant même point et n'éprouvant aucun désir 
d'en posséder, ces ecclésiastiques n'ont d'autre reflet de 
science que ce qui leur est renvoyé par le monde musul- 
man qui les entoure, et comme le soufysme est adopté à 



64 LE SOUFYSME ET LÀ PHILOSOPHIE. 

peu près par tout le monde, ils en entendent forcément 
parler, se plaisent, en tant qu'Asiatiques, à ses subtilités, 
goûtent son panthéisme et le mêlent à leurs doctrines pro- 
pres. J'ai même connu un prêtre élevé à Rome, renvoyé 
sans ordination, consacré cependant, par la suite, à l'aide 
de quelque fraude, et qui était un soufy de la plus vul- 
gaire espèce. 

Cette dégradation est si réelle et si générale, la morale 
même, chose à peine croyable, se montre chez ces 
malheureux si inférieure de tous points à celle des mu- 
sulmans, qu'on ne sait comment s'expliquer des véri- 
tés si tristes. Pour moi, après y avoir réfléchi long- 
temps, je serais tenté de croire que la cause en est dans 
la bassesse originelle des classes sociales auxquelles ap- 
partiennent primitivement les chrétiens. Soit Koptes en 
Egypte, soit Ghaldéens en Perse, ce sont des restes de 
populace urbaine ou agricole. Les classes supérieures 
n'ont pas résisté longtemps aux séductions du pouvoir, 
de la richesse, de la considération, et ont promptement 
embrassé une religion victorieuse qui ne leur demandait 
guère de sacrifices. Ce qui est demeuré chrétien, c'est ce 
qui ne valait pas la peine d'être converti. 

Les Juifs ne méritent pas tant de dédain. La plus grande 
partie, à la vérité, s'occupe uniquement de soins maté- 
riels et présente ce laisser-aller extérieur, ce délabre- 
ment de visage et de vêtements qui ne leur ont valu nulle 
part ni beaucoup de sympathie ni beaucoup d'estime ; 
mais on leur retrouve, en Asie comme ailleurs, cette 
énergie morale, cet orgueil religieux qui les élève et les 
fait surnager sur tant de catastrophes, et cela uni à une 
préoccupation vive, chez quelques-uns d'entre eux, de 
leurs dogmes, de leurs livres, de leurs sciences. Ce que 



LE SOUFYSME ET LÀ PHILOSOPHIE. 65 

les presses européennes ont surtout envoyé à l'Asie de* 
puis cent ans, ce sont des livres hébreux. On rencontre 
ces volumes en nombre assez considérable, et il n'est 
si petite communauté, dans des villes insignifiantes, dans 
des villages de l'intérieur, qui ne possède les ouvrages 
essentiels en éditions de Venise ou de Livourne. On a vu 
tout à l'heure qu'on ne pouvait rien dire d'analogue des 
Églises chrétiennes. Les juifs ont des docteurs dont quel- 
ques-uns, en fait de connaissances talmudiques et philo- 
sophiques, sont très-savants. J'ai été frappé d'un étonne- 
ment véritable, le jour où l'un de ces érudits m'a parlé 
avec admiration de Spinoza et m'a demandé des éclaircis- 
sements sur la doctrine de Kant. Ces noms, ces idées, 
des lueurs d'autres idées qu'on devrait leur supposer in- 
connues arrivent jusqu'à eux dans les ouvrages qu'ils 
font venir surtout d'Allemagne et dont l'entrepôt est 
Bagdad. Du reste, ils entretiennent des communications 
les uns avec les autres "sans que -les distances les arrê- 
tent. Pour des intérêts dogmatiques, pour des points doc- 
trinaux, pour des questions de droit civil, ils se main- 
tiennent en rapports constants avec le grand rabbin de 
Jérusalem qui, qualifié, dans leur style officiel, de « Roi 
d'Israël, » décide souverainement sur toutes les ques- 
tions litigieuses. Son opinion fait loi et n'est jamais 
contredite. Très au courant des noms et de la façon 
de penser de leurs coreligionnaires européens les plus 
puissants, les juifs sont visités dans l'Inde et en Perse par 
des missionnaires ou plutôt des collecteurs qui recueillent 
parmi eux, pour les juifs de Jérusalem, des aumônes qui 
ne sont pas refusées. C'était par ces voyageurs qu'autre- 
fois les nouvelles circulaient. Aujourd'hui les juifs se ser- 
vent aussi à l'occasion des moyens de communication dont 

4. 



66 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

disposent les Européens et qui sont plus fréquents et 
plus rapides, sinon plus sûrs. Non seulement ces corres- 
pondances traitent de questions d'intérêt ou de nationa- 
lité, mais elles ont aussi pour objet la discussion de 
points de doctrine et même l'échange de productions litté- 
raires, tantôt, mais rarement, en hébreu proprement dit, 
tantôt en chaldéen, ou araméen, et avec des recherches 
d'élégance linguistique très-raffinées. Ces compositions ne 
sont pas toujours d'un caractère sérieux. Il y a peu de 
mois, les juifs lettrés de Téhéran étaient occupés d'une 
satyre en vers, déclarée par eux admirable et dont un 
rabbin de Jérusalem était l'auteur. 

En aucun temps la hardiesse des spéculations philoso- 
phiques n'a fait défaut aux juifs. Rien parmi eux n'est 
changé sous ce rapport, et on cite principalement à 
Bagdad plusieurs savants qui, par la témérité de leurs 
objections, sont dignes de ce que leur nation a produit de 
plus hétérodoxe. L'esprit juif est chercheur de sa nature 
et aime à acquérir, dans les richesses de ce monde, aussi 
bien ce qui est science que ce qui est or. Il faut, en 
outre, observer qu'un nombre très-restreint des juifs de 
Perse se prévaut d'une origine hébraïque. La masse des- 
cend de prosélytes, et il en résulte des prétentions à la 
noblesse qui ne sont point contestées aux familles que 
l'on reconnaît être venues de Terre-Sainte. Celles-ci, re- 
gardant leurs coreligionnaires comme d'un sang moins 
pur, ne s'unissent pas volontiers à eux par mariage. Mais, 
do leur côté, les descendants des prosélytes doivent à 
leur origine de posséder les qualités d'esprit actives et 
turbulentes de leurs concitoyens persans. Us entrent vo- 
lontiers en discussion avec les musulmans et, en ce mo- 
ment même, des rabbins vont faire imprimer à Téhéran 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 67 

une réfutation en règle d'un moulla qui a publié, il y a 
six mois, un livre contre certains points de leurs doctri- 
nes. Le soufysme leur plaît et les attire; mais- il me 
semble à remarquer que les plus habiles d'entre eux sont 
surtout séduits par la philosophie proprement dite. Ce qui 
est l'objet de leurs études favorites, c'est la talismanique 
et tout ce qui s'y rattache, et, sur ces points, les musul- 
mans sont assez disposés à les reconnaître comme leurs 
maîtres et à accorder plus de confiance aux charmes com- 
posés par les juifs qu'à ceux dont ils sont eux-mêmes les 
auteurs *. 

En fait de doctrine courante, celle qui se fait le plus 
remarquer, c'est celle des Soufys. Il est indispensable 
d'en dire ici quelques mots. 

En Europe, on s'est intéressé particulièremenl à cette 
face des idées persanes. D'habiles gens s'en sont occupés 
et ont donné des traductions et des appréciations fort 
exactes en soi, mais peut-être insuffisantes pour faire bien 
comprendre la nature, la portée et la raison du succès de 
cette philosophie. 

Elle a commencé de très-bonne heure sous l'islam et 
en revêtant avec exagération quelques-unes de ses livrées, 
en vantant jusqu'à la folie, la nature et le rôle du Pro- 
phète , elle s'est fait admettre, elle s'est fait même ad- 
mirer là où des doctrines cependant moins dangereuses 
qu'elle rencontraient l'exclusion et l'anathème. Elle 
était propre à séduire et à tromper l'esprit asiatique, et 
cela parce qu'elle le sert merveilleusement suivant ses 
goûts. Si elle est courtisanesque pour le Prophète, elle 
est, à la vérité, profondément, sincèrement unitaire. Elle 

1. Traité des Écritures cunéiformes^ tom. II. 



68 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

accepte avec joie tout ce que le Koran enseigne à cet 
égard; seulement, et là est sa particularité, elle l'exagère 
et profite du vague des formules pour aller bien au delà 
de ce que Mahomet a voulu. Sous ses apparences de 
piété dévouée, elle pousse le principe jusqu'au pan- 
théisme le plus absolu, ne reconnaît d'être, d'existence 
qu'en Dieu, nie tout ce qui n'est pas Dieu, voit Dieu 
partout et en tout et rejoint par toutes sortes de détours 
et de faux-fuyants l'araméisme le plus condamné. Mais, 
je le répète, ses allures sont d'un islamisme irrépro- 
chable. Le soufysme pratique le Ketmân mieux qu'aucune 
autre secte. Il excelle dans l'art de dérouter les investi- 
gations menaçantes, et ce n'est que rarement qu'un de 
ses adeptes enivré se compromet au point de crier en 
public ce que tous les doctes pensent en secret : Dieu, 
c'est moi I 

Le soufysme, grâce à son Ketmân, grâce à son adresse, 
séduit toutes les classes de la société orientale. Il a per- 
fectionné à l'excès ses moyens d'action. Il a des chefs, 
des conseils, des moines, des missionnaires et une si 
grande multiplicité de degrés, qu'il est bien difficile qu'un 
esprit quelconque ne rencontre pas à s'y loger. Les sages : 
les ouréfas, mesurent la science à chacun suivant la force 
ou la faiblesse de son esprit. S'ils s'aperçoivent qu'un* 
maxime scandalise leur néophyte, ils ont toujours sous k 
main un double sens qui leur permet de lui démontrer qu'i 
s'est récrié à tort. Si, au contraire, son estomac théolo- 
gique est robuste, ils lui prodiguent les aliments de k 
plus difficile digestion. Les rêveurs sont communs er 
Orient. Pour les rêveurs, ils tiennent prêts les plus 
amplps, les plus séduisants sujets de divagation, et ne se 
fiant pas encore assez aux puissances naturelles de l'ima- 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 69 

gination humaine surexcitée, pour aller aussi loin qu'ils 
le souhaitent, ils recommandent l'usage de F opium et du 
beng, élevés ainsi à la dignité de véhicules religieux. On 
peut assez supposer ce que ces pratiques seules valent de 
popularité à une doctrine auprès d'un peuple qui a la pas- 
sion effrénée de l'ivresse physique aussi bien que morale. 
L'ivrognerie est, en effet, un vice général dans l'Asie 
centrale. On ne se douterait jamais que la religion offi- 
cielle prohibe absolument l'usage même modéré des bois- 
sons fermentées, ni encore moins que la loi civile, sous 
cette inspiration, ait édicté et applique encore assez sou- 
vent, contre les contrevenants, des peines d'une dureté, 
on pourrait dire d'une férocité disproportionnée à l'objet. 
Rien n'y fait, et les délits que Mahomet a voulu prévenir 
sont de tous les jours, de tous les instants et de toutes les 
personnes. Les prêtres aussi bien que les princes passent 
les nuits à boire. Les dames de la famille royale, tout au- 
tant que les filles du bazar, tombent, vers le minuit, ivres 
mortes sur leurs tapis, et le thé froid, comme on appelle 
par décence l'arak, l'eau-de-vie d'Europe même, remplis- 
sent les théières et en coulent incessamment à flots. Ce 
n'est pas le plaisir de banqueter en compagnie ni de par- 
courir les degrés successifs de l'excitation et de la gaieté, 
c'est encore moins le goût du breuvage en lui-même qui 
amènent ces excès. Les Asiatiques n'aiment ni la saveur 
du vin, ni celle des spiritueux. Quand ils boivent, ils s'ar- 
ment d'un mouchoir, font, avant d'avaler, une grimace de 
dégoût, s'exécutent comme un patient qui s'administre 
une médecine, et s*essuient ensuite la bouche avec toutes 
sortes de démonstrations d'horreur. Si quelques-uns des 
grands achètent à grands frais des vins d'Europe, c'est 
affaire d'ostentation et pour que leurs hôtes admirent leur 



70 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

magnificence ; en réalité, ils ne reconnaissent que deux 
classes de boissons : celles qui enivrent lentement et celles 
qui enivrent vite. Depuis quelques années, ils commen- 
cent à tenir le porter en haute estime, parce qu'ils le 
classent dans la seconde catégorie. Arriver le plus promp- 
tement possible à ne plus discerner la saveur de ce qu'ils 
avalent et à tomber dans la torpeur, voilà ce qui les 
charme. Le sommeil de l'abrutissement est l'objet de 
leurs vœux. Je connais des hommes profondément ins- 
truits, avides de connaissances, goûtant avec délices les 
jouissances philosophiques les plus raffinées, et qui ne 
sauraient se passer d'être ivres-morts tous les soirs. Ce 
qu'il faut admirer, c'est la façon dégagée dont ils portent 
un pareil régime ; mais je reviens aux soufys, qui pa- 
raissent être, en grande partie, coupables d'avoir implanté 
ces habitudes dans les populations. 

Ce n'est rien dire de nouveau que de les déclarer pan- 
théistes; toutefois cette qualification, exacte si l'on con- 
sidère les tendances de leur doctrine, ne peut rigoureu- 
sement s'appliquer en réalité qu'à certaines classes de 
soufys. Les degrés inférieurs n'ont pas toujours une cons- 
cience nette de la conséquence dernière de leurs opinions 
et s'en tiennent, avec plus ou moins de discernement, à 
la lettre des déclarations de leurs grands docteurs Mah- 
moud Shébestéry, Djélaleddin, surnommé « le Moulla du 
Roum», ou FérydEddyn, « l'Épicier. » Sur la foi des ap- 
parences qu'ils n'ont pas pénétrées, ils reconnaissent le 
Dieu individuel du Koran , et ne supposent pas qu'après 
leur mort il leur soit réservé autre chose plus que de 
l'approcher dans une intimité supérieure à celle à la- 
quelle seront appelés les religionnaires qui n'ont pas le 
bonheur de partager leurs doctrines. On n'est donc pas 



LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 71 

tout à fait dans le vrai en prenant le panthéisme pour le 
dogme essentiel des soufys. Le plus grand nombre, au 
contraire^ ne s'en doute pas. En réalité, le soufysme a 
pour caractère dominant d'offrir un enchaînement de doc- 
trine fort lâche qui place en échelons des notions de signi- 
fications très-différentes, si différentes qu'elles n'ont entre 
elles qu'un seul et unique rapport, et ce rapport c'est un 
quiétisme adapté à chacune d'elles, une disposition d'âme 
passive qui entoure d'un nimbe de sentimentalité inerte 
toutes les conceptions imaginables de Dieu, de l'homme et 
du monde. D'union entre les soufys des différents grades, 
il n'en existe pas d'autre que cette disposition générale à 
tout faire passer en spectacle devant l'homme intérieur, 
quel que soit cet homme et quelque jugement qu'il porte 
des choses du dehors. Aussi la concorde et la bonne en- 
tente ne sont-elles nullement des vertus à l'usage des dif- 
férentes classes de soufys, dans leurs rapports récipro- 
ques. Elles se méprisent singulièrement. Les ouréfas, les 
hommes des hauts degrés, considèrent ceux des plus bas 
et même ceux des degrés moyens comme à peine supé- 
rieurs à la brute, et il n'y a pas de secte religieuse ou 
philosophique qui réduise plus complètement en système 
l'usage du mépris dogmatique. Un soufy de grade supé- 
rieur, arrivé à se considérer lui-même comme Dieu, admet 
sans peine et professe avec hauteur que la création au 
milieu de laquelle il se trouve momentanément et impar- 
faitement détenu, est toute entière digne de ses dédains. 
11 parle des prophètes comme d'avortons qui avaient en- 
core grand chemin à faire pour arriver jusqu'à lui. Il ne 
reconnaît aucune distinction , quant à lui , entre le bien 
et le mal; car, au point de vue où il en est, toutes les 
antinomies se résolvent dans le fait unique de son exis- 



72 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

tence intérieure. Qu'on ne suppose pas, toutefois, poui 
rester juste, que cette abrogation de toute règle moral* 
ait de bien grandes conséquences pratiques. Les ouréfai 
sont des vieillards sans force, assez ascétiques de fait 
sauf l'opium ou le beng, et qui se sont fait de longu 
main une nature de l'indifférence. Ce qui les persuad 
surtout de leur qualité divine et l'attribut qu'ils en pri 
sent davantage, c'est l'immobilité de leurs sensations 
Que le prototype originel de ces ouréfas des premiers de 
grés se trouve chez les bouddhistes, c'est, je crois, c 
qu'il serait difficile de révoquer en doute. En tout cas 
on peut prononcer hardiment que la vaste association 
qui, à parler rigoureusement, n'en est pas une, dont j 
viens de retracer les principaux traits, a été, est encor 
excessivement funeste aux pays asiatiques par la natur 
de ses influences. Le quiétisme, le beng et l'opium, l'ivro 
gnerie la plus abjecte, voilà surtout ce qu'elle a produit 
On a souvent reproché à l'islam d'avoir exagéré 1 
croyance au fatalisme et partant propagé les principe 
délétères qui en sont la conséquence. C'est une erreur € 
une injustice. Il n'est facile à la logique d'aucun cuit 
de faire concorder la prescience divine avec la liberté d 
l'homme, et, cependant, pas de religion positive qui n 
reconnaisse la nécessité de concilier ces deux termes, ( 
ne refuse d'admettre que l'un soit sacrifié à l'autre. Ma 
homet devait avoir plus de peine que tous les autre 
législateurs religieux à opérer la fusion, parce qu< 
préoccupé surtout du soin de déterminer, à part et d'ur 
façon bien distincte, la personnalité divine, afin de sorti: 
une fois pour toutes, des pires conséquences du par 
théisme araméen, il avait exagéré tant qu'il avait p 
l'expression de l'omnipotence, de l'omniscience, et c 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 7.1 

tous les attributs propres à mettre un abîme entre le 
Créateur et la créature. Cependant, il n'avait pas méconnu 
non plus le péril que cette façon de parler pouvait provo- 
quer, et avait répété, en plus d'une occasion, — on le 
voit dans le Koran, on le voit dans les hàdys ou tradi- 
tions, — que l'homme est libre, qu'il répond de son salut 
et de sa damnation; qu'il peut être fidèle et qu'il peut 
être coupable, et qu'en lui ouvrant le paradis ou l'enfer, 
Dieu ne fait qu'exercer sa justice et le rémunérer d'après 
ce qu'il a librement mérité. 

Que l'expression de deux ordres d'idées si différents 
offre ici des termes difficiles à concilier, cela, encore une 
fois, est incontestable. Il serait aisé, en opposant les uns 
aux autres, les passages que je rappelle, de les mettre en 
contradiction flagrante. On parviendrait, peut-être, à dé- 
montrer qu'en bonne logique l'une des thèses est plaidée 
avec une force supérieure, de sorte que l'autre reste anéan- 
tie ; peut-être aussi arriverait-on simplement à les détruire 
Tune par l'autre, de sorte qu'il ne resterait rien des deux ' 
propositions. Mais, en agissant de la sorte, on aurait 
prouvé seulement que le prophète arabe était un dialec- 
ticien assez faible qui ne connaissait pas les ressources de 
l'École ; je ne vois pas que ce résultat vaille la peine d'être 
recherché. Ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut démêler, c'est 
son intention, et elle n'est pas douteuse. 11 a voulu, incon- 
testablement, sauver le libre arbitre et donner, imposer 
à l'homme la responsabilité de ses actes. Les docteurs ne 
s'y sont pas mépris et ils ont appuyé dans le même sens. 
Aly, lui-même, a prononcé que tous ceux qui niaient le 
libre arbitre étaient des hérétiques. El Ghazzaly n'est pas _ 
moins explicite et n'entend pas raillerie. Pour les shyytes 
comme pour les sunnites, il n'y a pas le moindre doute 

5 



74 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

que c'est la doctrine orthodoxe. Mais ceux qui l'ont sapée, 
ceux qui la nient, ce sont les quiétistes, ce sont les diffé- 
rentes classes de soufys, absolument comme, chez nous, 
les amis de madame Guy on et les jansénistes auraient fait 
si on les avait laissé aller, absolument comme les calvi- 
nistes zélés font de nos jours. Ce quiétisme, et non l'islam, 
voilà la grande plaie des pays orientaux, et quand je dis 
orientaux, il y faut comprendre l'Inde musulmane d'une 
part et l'Afrique de l'autre, tout aussi bien que la Turquie 
et l'Egypte. Le malheur a voulu qu'il y eût, pour lui 
venir en aide, des secours de toutes les natures. J'en ai 
nommé quelques-uns; en voici deux autres encore : le 
spectacle constant des révolutions politiques et l'attrait 
de la poésie. 

On ne comprend que trop avec quelle facilité devaient 
se laisser glisser dans l'atonie des gens qui voyaient se 
succéder sous leurs yeux, avec les dynasties différentes, la 
ruine des villes, la cessation du commerce, la dispersion 
des familles, le massacre des individus. Quand on a con- 
templé deux ou trois fois dans sa vie le cortège d'un 
prince tatare venant couper la tête à un prédécesseur 
mongol , turk ou arabe qui en avait fait autant à son de- 
vancier, et qu'à la suite de ces événements on a passé 
par autant de situations fort diverses; quand on a été, 
comme Sady, un grand personnage, puis un soldat, puis 
le prisonnier d'un chef féodal chrétien; qu'on a travaillé 
comme terrassier aux fortifications du comte d'Antioche, 
et qu'enfin on a regagné le Fars et Shyraz à pied, on 
n'est pas loin de convenir que rien de ce qui existe n'est 
réel ou du moins ne vaut la peine qu'on s'y attache. C'est 
la solidité des attaches qui fait les deux tiers de leur prix; 
l'instabilité, à la longue, amène l'indifférence. Un scepti- 



LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 7;i 

cisme immense a de bonne heure, pour ces causes, en- 
vahi l'Orient tourmenté, et le quiétisme, après tout, 
qu'est-ce autre chose qu'une forme du scepticisme, où 
lame croit conserver encore assez de vigueur pour tran- 
sporter ce qui lui reste de foi au sein d'une abstraction? 
Une fois là, ce trésor, cette foi prend vie, s'enfle, grandit, 
s'exalte, s'enfièvre dans l'impalpable, et d'autant plus 
énergique qu'elle ne travaille que sur elle-même, ne re- 
connaît plus la raison que dans ses rêves, et l'activité que 
dans le sommeil des facultés pratiques. Je le répète, voilà 
ce qu'a produit le soufysme; et ce qu'il souffle aux Orien- 
taux, ce n'est pas l'annihilation de l'homme, c'est la dé- 
pravation de ses forces. 

Mais la séduction n'eût pas été aussi puissante, malgré 
tout ce qui l'appuyait, si, après s'être emparée de l'âme et 
du cœur et avoir détourné les tendances actives de leurs 
buts véritables, elle n'avait su également conquérir l'es- 
prit. Elle n'y manqua pas et le pouvait d'autant mieux 
que le soufysme, aux époques malheureuses, comptait 
dans ses rangs la plupart des hommes d'intelligence. Ces 
hommes, rebutés par les maîtres militaires, et, en face 
de la brutalité du sabre, n'ayant pas l'emploi de leurs 
facultés, se sont repliés sur eux-mêmes, et ils ont produit 
des œuvres littéraires qui sont souvent d'une admirable 
beauté. Voilà donc la poésie qui achève de conquérir ceux 
que le quiétisme ne suffisait pas à prendre . Les vers et le 
désenchantement des poëtes soufys sont dans toutes les 
mémoires et dans toutes les bouches. On les cite dans le 
bazar, dans la boutique du marchand, chez les grands, 
comme dans les réunions dévotes du clergé. Il serait ex- 
traordinaire que l'influence ne s'en fit pas sentir sur des 
homme» qui, dès l'enfance, bercés de ces maximes délé- 



76 LE S0UFYSME ET LÀ PHILOSOPHIE. 

tères , sont accoutumés à en faire cas comme de la plus 
sublime sagesse. A force d'ouïr répéter que le monde ne 
vaut rien et même n'existe pas, que l'affection de la 
femme et des enfants n'a rien que de faux, que l'homme 
sensé doit se renfermer en lui-même, se borner à lui- 
même, ne pas compter sur des amis qui le trahiraient, et 
que c'est dans son cœur seul qu'il peut trouver la féli- 
cité, la sécurité, le pardon facile de ses fautes, la plus 
tendre indulgence, et finalement Dieu, il serait bien 
extraordinaire que le plus grand nombre de ceux qui 
reçoivent de pareilles leçons et qui les voient si uni- 
versellement approuvées, ne finissent pas par accepter 
comme des vertus l'égoïsme le plus naïf et toutes ses 
conséquences , dont la principale est le plus entier dé- 
tachement de tout ce qui se passe autour d'eux dans la 
famille, dans la ville et dans la patrie. 

C'est là qu'il faut chercher la source principale de ce 
qui frappe d'abord dans la contemplation des populations 
orientales : le dédain radical que ces nations éprouvent 
pour leurs gouvernements, quels qu'ils soient, et, en 
même temps, la facilité placide avec laquelle elles les ac- 
ceptent et les supportent. On peut penser et dire beau- 
coup de mal, en effet, du plus grand nombre des adminis- 
trations asiatiques, et l'on restera encore au-dessous de 
la vérité. Cependant il n'y a pas plus dans ce monde de 
choses absolument mauvaises qu'il n'y en a de parfaite- 
ment bonnes. Les sujets persans, arabes , turcs, hindous 
soijt loin d'être aussi opprimés qu'on se le figure, et si le 
but de ce livre le permettait, il ne me serait pas mal aisé 
de montrer que la liberté pratique leur est, au contraire, 
assurée sur une grande échelle , que les spoliations sont 
surtout des grapillages, et que des obstacles, résultant 



à 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 77 

du code religieux, des mœurs et de l'imperfection des 
moyens gouvernementaux, arrêtent à chaque instant 
l'action même légitime du pouvoir. Il s'en faut donc de 
beaucoup que les peuples souffrent à un degré qui expli- 
que leur dégoût de toute vie publique. En outre, si mau- 
vaise opinion que l'on puisse avoir de la masse des 
hommes qui conduisent d'ordinaire les affaires, il ne laisse 
pas de s'en trouver parmi eux, et plus souvent qu'on ne 
le croit, ayant à la fois capacité et bon vouloir. Règle gé- 
nérale, on ne leur sait gré ni de l'un ni de l'autre, et 
ce que l'opinion publique est portée à leur reprocher le 
plus amèrement, ce sont encore les tentatives de réfor- 
mes ; elle supporte ces essais plus impatiemment qu'elle 
ne fait les allures surannées , rapaces et souvent insen- 
sées, inhérentes aux vieux systèmes. C'est tout simple- 
ment parce que cette opinion publique s'y trouve moins 
dérangée dans sa somnolence. Son repos est troublé par 
les efforts d'une amélioration. Les novateurs lui deman- 
dent du travail, de la compréhension, un changement 
d'attitude. Les gens s'en indignent; mais, comme l'intel- 
ligence est' vive en eux, elle s'éveille lorsque le ministre 
détesté est à peine tombé depuis deux jours; on lui rend 
justice, on analyse, on apprécie ses intentions, on le 
porte aux nues et les éloges servent à lapider ses succes- 
seurs. 

Je dis que, dans cet ordre, les populations supportent 
aisément le pire régime, et cela, saus aucun doute, pré- 
cisément par le même motif qui les mutine contre les 
réformes. Pour protester, il faudrait se lever et marcher, 
s'unir, s'entendre, agir; mais rester chacun dans son iso- 
lement, voilà ce qu'on est habitué à appeler sage. Un 
coup reçu de temps en temps est un inconvénient dont la, 



78 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

douleur s'efface ; quant aux coups qu'on voU distribuer 
à côté de soi, la sagesse quiétiste enseigne essentielle- 
ment à ne pas se mêler des affaires des autres. 

Tant que le soufysme, à ses différents degrés, régnera 
sur l'esprit asiatique, il n'y aura pas de ressources contre 
les maux qu'il engendre. Il est bien fort, il est bien an- 
cien , il est bien ancré dans les mœurs et singulière- 
ment servi par le climat, tout autant que par cette vieille 
expérience de la vie qu'on ne peut refuser à des sociétés 
qui, datant de si loin, ont vu tant de choses. Et, cepen- 
dant, comme rien n'est plus compliqué que cet esprit 
asiatique, comme rien n'obéit à des ressorts plus nom- 
breux, plus différents et agissant, Dieu sait comme, sous 
l'empire des causes les plus diverses et pour les buts les 
plus étrangers les uns aux autres, il ne faut pas mécon- 
naître , tout en avouant que le soufysme est un des élé- 
ments intellectuels les plus puissants et les plus géné- 
ralement agissant de ces pays, qu'il n'a réussi nulle part à 
supprimer, d'une façon aussi complète qu'il l'aurait voulu, 
les manifestations des autres instincts. Pas de soufy qui 
n'ait encore dans la tète, plus ou moins complètement, 
un, deux, trois systèmes ou fragments de systèmes agis- 
sant en sens inverse. De là cette agita tiou curieuse de 
tous les esprits, ce trouble dans la nonchalance, cette 
surexcitation dans la torpeur, cette passion de parler po- 
litique chez des gens qui posent en principe que la poli- 
tique ne doit pas les intéresser; de là, enfin, chez des 
sceptiques qui voudraient être somnolents, la continua- 
tion d'une recherche curieuse de la vérité ou pou* mieux 
dire de la nouveauté. 

La religion qu'ils ont faite à leur image, le shyysme, 
où ils ont transporté et ravivé le,s dogmes priijçipsux des 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 79 

parsys ne donnait pas aux Persans une morale pratique 
appropriée suffisamment à leurs goûts. C'est pour cela 
qu'ils ont pris et développé le soufysme. Mais celui-ci ne 
saurait répondre non plus à toutes les questions que le 
shyysme a lui-même soulevées et laissées de côté. Il est 
bon de s'être ressaisi du dualisme, mais faut-il pour cela 
abandonner l'idée unitaire? Le voudrait-on, on ne le pour- 
rait pas. Cette idée est trop éclatante dans le Koran et, 
mieux que cela, trop inséparable des instincts sémitiques, 
et ces instincts, on les a en grande partie dans les veines. 
Il faut donc quelque chose d'autre que la religion de 
l'État et que le soufysme, et voici la philosophie. 

Elle est née en Asie, elle y est immortelle. Avant les 
temps historiques, elle s'y établissait toute puissante, et 
l'on peutbien admettre qu'elle y vivra autant que le monde. 
Si, dans des circonstances particulièrement contraires, il 
lui est arrivé d'y subir des éclipses, celles-ci ont été cour- 
tes; elle a toujours résisté aux plus violents orages et 
brûlant alors, comme une lampe abritée contre le vent, 
au fond de quelques chambres de savants, elle a bientôt 
remontré au monde sa flamme vacillante, diminuée, char- 
bonneuse, obscurcie, jamais éteinte. 

Les Mongols, au xm e sièle, n'en purent venir à bout et, 
cependant, il n'y eut jamais d'adversaires plus acharnés et 
plus avides d'en finir avec elle. A leur arrivée, ils avaient 
été pris à son égard de cette haine que l'ignorance lui voue 
plus qu'à toutes les autres connaissances humaines. Quand 
un peu calmés, ils voulurent organiser et administrer, 
ils découvrirent que, faisant obstacle à la religion, elle 
n'entrait pas dans leur plan et ils la livrèrent volontiers 
à toutes les sévérités des moullas. Les persécutions furent 
grandes et elles échouèrent. Le temps passa, ces vio- 



80 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

lences étaient usées et il vint un moment où, dans l'im- 
patience de la fatigue qu'éprouvaient le public et même 
les rois de sentir trop pesamment le joug de la cléricature 
shyyte, on se rappela Avicenne, on voulut le relire, et 
alors ses sectateurs, qui n'étaient nullement morts, sor- 
tirent de leurs retraites pleins de ses doctrines. 

La dynastie des Séfewys commençait alors sa gloire. 
Les magnifiques collèges d'Ispahan participaient à la 
splendeur de l'Etat par l'activité de leurs études. On peut 
voir encore ces édifices, bâtis vers la fin du xvn e siècle, 
et admirer leurs coupoles émaillées de bleu, leurs cel- 
lules alignées autour de jardins qu'encombrent les roses 
et les platanes. De nombreux et célèbres professeurs 
attiraient là des auditeurs de tous les âges et de tous 
les rangs, venus des différentes parties de l'Asie, et la 
maison régnante témoignait d'un zèle passionné pour les 
travaux de l'esprit, au point que la mère de Shah-Abbas 
le Grand s'était chargée elle-même d'aller toutes les se- 
maines avec ses femmes recueillir le linge des étudiants 
et le remplacer par du linge neuf. Elle ne voulait pas, 
disait-elle, que des préoccupations d'un ordre si misé- 
rable pussent détourner l'esprit des élèves et des maîtres 
des contemplations sublimes auxquelles il devait rester 
uniquement attaché. 

Dans une situation si favorable, au milieu des docteurs, 
des littérateurs de tout genre, des hommes de guerre et 
des hommes d'État, on ne tarda pas à distinguer un 
moulla, natif de Shyraz, qui se nommait Mohammed, fils 
d'Ibrahim. Adonné principalement aux recherches philo- 
sophiques, ce personnage devint assez tôt fameux. Tout 
le monde se pressa à son cours, tout le monde voulut 
l'entendre ; les rois lui prodiguèrent leur estime, les 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 81 

jpcoples leur vénération, et c'est encore lui qui, après 
.-avoir fourni à l'ère des Séfewys, cette recrudescence phi- 
losophique indispensable à toute grande époque, a main- 
tenu jusqu'à nos jours son autorité sous le nom fameux 
*de Moulla-Sadra, ou, comme on l'appelle plus couram- 
iment, Akhound, « le maître par excellence. » 

Moulla-Sadra n'a point seulement beaucoup enseigné et 
formé de nombreux élèves; il a aussi beaucoup écrit, et on 
ne l'estime pas moins comme théologien que comme phi- 
losophe. Son œuvre se compose d'environ une vingtaine 
de volumes, dont plusieurs sont consacrés à des commen- 
taires sur différents chapitres du Koran. On lui doit encore 
aine dissertation sur les traditions authentiques. 11 a laissé 
•environ cinquante traités sur la théodicée, où des recher- 
ches relatives à la nature divine l'entraînent plutôt vers le 
terrain philosophique qu'elles ne le soutiennent dans les 
domaines propres de la théologie orthodoxe. On a de lui 
quarante-quatre ouvrages sur des points obscurs de la 
doctrine, composés pendant un long séjour dans les mon- 
tagnes de Goûm, où il s'était retiré pour vaquer sans dis- 
traction à l'étude. Il a écrit de plus quatre livres de 
voyages. Il fit sept pèlerinages à la Mecque, et, au retour 
du septième, il mourut à Basra. 

Son père avait été vizir du Fars et, s'étant vu longtemps 
sans enfants, avait adressé à Dieu de nombreuses prières 
pour en obtenir. Il eut Sadra comme récompense d'inces- 
santes aumônes et nommément pour avoir distribué un 
jour, à des passants, trois tomans qu'il avait sur lui. Dès 
son enfance, le philosophe fut surnommé Sadra, à cause 
de son mérite supérieur. Confié aux soins d'un précepteur 
habile, il ne tarda pas à faire de remarquables progrès. 
Un jour son père lui ayant confié le so\x\ e\, \^ «qxn^\- 



82 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

lance de la maison et ayant, ensuite, voulu sq fçpdre 
compte delà manière dont l'eqfant s'açquittait.dftsa.tàche, 
il remarqua qu'une somme de trois torpans figurait inva- 
riablement dans le compte de chaque jour au chapitre des 
aumônes. Surpris, le vizir demanda des explications. L'en- 
fant lui dit : Mon père, c'est le prix que te cojlfte ton fils. 

Devenu plus grand, il employait tout son .argent à 
acheter dès livres et était surtout avide d' apprendre ce 
que les Grecs avaient écrit. Étant venu de Shyraz à 
Ispàhàn, il fit connaissance, dans un bain de cette ville, 
avec le séyd Aboulkassem-Fenderesky^ un des métaphy- 
siciens lés plus subtils de l'époque. ïl n'était nullement 
connu de cet érudit, qui, en se voyant saluer t lui dit : 
Sans doute tu es étranger, mon enfant? — ^Oui, répondit 
Sadria. — Et de quelle famille es-tu? J)e quelle ville? 
Pour quel motif te trôuves-tu à Ispahan ? 

Sadra répondit : Je suis du Fars et venu ici pour suivre 
mes études. 

— Et quel est celui de nos savants dont tu prêteras 
entendre les leçons ? 

— Celui-là même que vous me désignerez. 

— Si ce que tu souhaites est de .dégourdir ta cervelle, 
adresse-toi à Sheykh Behay ; mais si tu prétends dégourdir 
ta langue, prends pour maitre Emyr Mohammed Bagher. 

Sadra répondit : Je ne me soucie point de ma langue, 
et, de ce pas, il s'en alla trouver Sheykh Behay et se mit 
à étudier, sous la discipline de ce professeur, les sciences 
philosophiques et théologiques, tant et si bien que celui- 
ci reconnut un jour n'avoir plus rien à lui apprendre. 11 
l'envoya donc, lui-même, trouver Emyr Mohammed Ba- 
gher sous prétexte d'un livre à emprunter. 

Sadra, sans aucun soupçon des intentions de son maître, 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 83 

se présenta devant le dialecticien et s'acquitta de sa com- 
mission. Dans ce moment même, Myr Mohammed Bagher 
donnait sa leçon, de sorte que Sadra y assista. 

Lorsque le jeune étudiant revint auprès de Sheykh 
Behay, celui-ci lui demanda : Que faisait le professeur? 

Sadra répondit : Il enseignait. 

— Ses leçons, reprit Sheykh Behay, valent mieux que 
les miennes. Je n'avais nul besoin du livre que tu rap- 
portes, mais je souhaitais que tu pusses juger par toi- 
même du mérite de l'homme. A dater d'aujourd'hui, 
quitte-moi et suis son enseignement. 

Sadra obéit et, en peu d'années, il arriva à la perfec- 
tion d'éloquence qu'on lui a connue. 

Mais, avant de se fixer définitivement à Ispahan et d'y 
devenir le maître des maîtres, le philosophe eut à tra- 
verser beaucoup de peines et de fatigues. Car si, depuis 
l'avènement des Séfewys, le développement philosophique 
était un besoin général des esprits et le desideratum des 
princes de la dynastie nouvelle, rien de solide n'avait 
réellement été fait et la science se contentait encore d'as- 
pirations assez stériles. Surtout elle redoutait le clergé, 
et cette peur la paralysait. On a vu qu'une pression si 
fâcheuse avait pris naissance à la suite des invasions 
mongoles. Je ne l'ai peut-être pas assez expliqué. 

Jusqu'au moment où Djenghyz-Khan et ses succes- 
seurs vinrent renverser l'établissement politique en 
Perse, les grands instituteurs philosophiques avaient été 
Avicenne et Mohy-Eddin. Le premier, surtout, usant lar- 
gement de l'imposante situation qu'il s'était acquise, de 
son influence sur l'esprit des sultans, du respect qu'inspi- 
raient sa grande indépendance de fortune et sa célébrité, 
n'avait pas pris beaucoup de pr6ca\itiot& &Ne&YSstas&.*X^ 



84 LE SOUFYSME ET LA PH'LOSOPHIE. 

réagissant contre tout ce que la religion enseignait depuis 
quatre cents ans, s'était donné pour tâche de restaurer, 
au xi e siècle, la philosophie chaldéenne, en la déshabil- 
lant même un peu des voiles alexandrins sous lesquels 
les anciens philosophes la lui livraient. Il y eut autour 
d'Avicenne une énorme éclaircie, une grande abattue 
dans le dogme mahométan. Les plus anciennes théories 
I panthéistiques de l'Assyrie se réveillèrent. 

Mais quand les Mongols furent venus, au xm e siècle, ce 
mouvement s'arrêta. Les conquérants voulaient de l'ordre 
et de la régularité politique. C'est une observation peut- 
être inattendue. On ne se fait pas, en Europe, une idée 
tout à fait juste de la domination mongole proprement 
dite, que l'on confond trop avec les premiers temps de 
la conquête. Ces maîtres prétendaient créer une orga- 
nisation civile aussi forte que possible, et quand, dans une 
préoccupation toute pratique, ils eurent embrassé l'islam, 
ils trouvèrent logique de soutenir fortement cette re- 
ligion et se montrèrent dès lors on ne peut moins favo- 
rables à la philosophie d'Avicenne et de ses continua- 
teurs. Ce n'est pas qu'à ce moment ils fussent restés 
insensibles aux sciences ni aux arts. Ils protégèrent 
activement certaines branches de connaissances ; ils 
n'eurent pas un goût exquis en littérature, peut-être, 
mais ils donnèrent beaucoup d'argent et accordèrent 
beaucoup d'honneurs aux poëtes et aux écrivains, et, 
quant aux artistes, ils en firent un cas tout particulier. 
Les constructions de l'époque mongole furent d'une ma- 
gnificence inouïe; les mosquées de Tebriz, de Sultanieh, 
de Véramin, en portent encore témoignage, bien qu'en 
ruines; mais pour la philosophie, rien de bon. Ils n'eu- 
rent à son endroit que des rigueurs et se firent forts de 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 85 

l'exterminer. On a vu plus haut qu'ils n'y avaient pas 
réussi. Ce n'est pas qu'à ce moment l'orthodoxie ait profité 
beaucoup de ces dispositions favorables et de la chute 
ou du moins de l'humiliation de sa rivale. Elle y poussa 
tant qu'elle put, il est vrai, mais ce fut pour être assaillie 
elle-même par un côté qu'elle ne songeait pas à défendre. 
Une erreur complète, abus désastreux de sa victoire, ve- 
nait d'être commise en son nom, et ici se montrait, dans 
tout son jour, le génie persan. Le chaldaïsme, vaincu 
sous la forme avicenniste, garda le silence, et aussitôt ce 
fut le mazdaïsme qui prit la parole et le fit avec autorité, 
sous l'habit du clergé mahométan. Ce fut, en effet, pen- 
dant la période écoulée du xm e siècle à la fin du xvi e , que 
le shyysme local, se développant de plus en plus, laissa 
le plus loin ses anciennes formes, ranima, restaura le 
magasin presque entier des idées, voire des habitudes guè- 
bres, et leur fit prendre la place des prescriptions moham- 
mediques. Ce fut alors que, sous des apparences discrètes, 
on vit renaître le véritable dualisme, dont j'ai déjà parlé. 
Avec le retour à ces idées fondamentales, avec la fabrica- 
tion illimitée des hadys ou traditions, qui fit rentrer l'an- 
cienne théologie dans le domaine que la foi arabe croyait 
avoir conquis, le shyysme alla chaque jour se développan 
s'admira avec raison comme expression véritable d< 
nationalité persane et, en même temps que, en dépit 
Prophète, il rétablissait tout ce passé qu'on aurait \ 
croire à jamais décédé et qui se retrouva si vivant, il res- 
suscitait aussi l'institution d'un clergé hiérarchique dont 
Mahomet n'aurait jamais admis les constitutions. Les cho 
ses avaient marché ainsi jusqu'à l'avènement des Séfewys. 
Le premier de ces princes était de tous les Soufys le plus 
éloigné, non-seulement de l'islam, mais même d'une reli- 



86 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

gion positive quelconque. C'était un panthéiste, et il est 
certain qu'il se proposa, pendant quelque temps, de 
laisser choir tout l'établissement islamique. Cependant il 
changea d'avis. Les dangers lui parurent trop grands et 
les avantages trop frivoles, et, voyant le shyysme si to- 
pique, lui et ses successeurs se prirent pour lui d'un 
amour sagace. Ils activèrent ses développements, lui don- 
nèrent toute l'ampleur et toute l'autorité qu'il pouvait 
prétendre. Alors la religion de l'État fut fondée et elle ne 
se soucia ni du véritable islam ni non plus de la philoso- 
phie d'Avicenne. 

Celle-ci remuait pourtant et donnait des signes d'exis- 
tence. Elle trouvait un peuple disposé à l'accueillir, car, 
du moment que le shyysme était installé dans son triom- 
phe, il cessait d'être une philosophie, ne procédait que 
par décrets et ne satisfaisait plus à l'immortel instinct de 
méditation, de spéculation, de transformation intellec- 
tuelle, qui partout est le ressort principal du cerveau 
humain, partout, dis-je, en Asie comme ailleurs. Les an- 
ciennes théories spéculatives commencèrent de nouveau 
à attirer tous les regards. Elles attirèrent ceux de Moulla- 
Sadra comme ceux de la multitude, et c'étaient là des re- 

»rds pénétrants au delà de l'ordinaire, 
ânsi que nous l'avons vu tout à l'heure, le jeune 

,mme avait renoncé au monde et aux dignités pour se 
jonsacrer entièrement à l'étude; et comme l'étude, en 
Asie, repose essentiellement sur l'enseignement oral ; 
que, d'ailleurs, les philosophes avicennistes étaient dis- 
persés, peu nombreux, craintifs devant le clergé à demi 
mage (car cette dernière restauration, à peine en jouis- 
sance, était fort animée à empêcher l'avénementde l'autre), 
JtfouJJa-Sadra passa plusieurs années soit dans sa retraite 



LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 87 

. au fond» des montagnes de Goum, soit à voyager dans 
toute la Perse, recueillant de bouche à oreille toutes les 
scholies que l'expértence et la confiance des sages lui pou- 
vaient livrer. Il commença lui-rtiême bientôt à professer 
•dans les villes où il passait, et comme il n'avait pas de 
rivaux ni pour l'éloquence, ni pour l'élégance de l'exprès- 
. sion, ni pour la facilité de 5 l'exposition, ta l'écoutait avi- 
t.dementf-et il eut de nombreux auditeurs, parmi lesquels 
.il choisit et distingua des élèves d'une valeur hors ligne. 
. Mais, lui aussi, il avait peur des mottllas. Exciter leur 
.méfiance était inévitable, mais donner un fond solide, 
fourni* une preuve à leurs aoeusations, c'eût été s'exposer 
à des persécutions sans fin et compromettre du même coup 
l'avenir de la restauration philosophique qu'il méditait. Il 
se conforma donc aux exigences des temps et recourut au 
grand et merveilleux moyen du Ketmân. Quand il arrivait 
dans une ville, iLprenait soin de se présenter humblement à 
tou6 les moudjteheds ou docteurs du pays. Il s'asseyait au 
bas de leur salon, de leur talar, se taisait beaucoup, par- 
lait avec modestie, approuvait chaque parole échappée 
de ces bouches vénérables. On l'interrogeait sur ses con- 
naissances ; il n'exprimait que des idées empruntées à la 
théologie shyyte la plus stricte et n'indiquait par au 
côté qu'il s'occupât de philosophie. Au bout de quel 
jours, le voyant si paisible, les moudjteheds l'engageai!,., 
d'eux-mêmes à donner des leçons publiques. Il s'y me 1 
tait aussitôt, prenait pour texte la doctrine des ablutions 
ou quelque point semblable et raffinait sur les prescrip- 
tions et les cas de conscience des plus subtils théoriciens. 
Cette façon d'agir ravissait les moullas. Ils le portaient 
aux nues; ils oubliaient de le surveiller. Ils désiraient 
eux-mêmes le voir promener leur imagination sut de& 




88 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

questions moins placides. Il ne s'y refusait pas. De la 
doctrine des ablutions il passait à celle de la prière, de 
celle de la prière à celle de la révélation, de la révélation 
à l'unité divine, et là,- avec des prodiges d'adresse, de 
réticences, de confidences aux élèves les plus avancés, de 
démentis donnés à lui-même, de propositions à double 
entente, de syllogismes fallacieux dont les initiés seuls 
pouvaient trouver l'issue, le tout saupoudré largement de 
professions de foi inattaquables, il parvenait à répandre 
l'avicennisme dans toute la classe lettrée, et lorsqu'il 
croyait enfin pouvoir se livrer tout à fait, il écartait les 
voiles, niait l'islam et se montrait uniquement logicien, 
métaphysicien et le reste. 

Le soin qu'il prenait de déguiser ses discours, il était 
nécessaire qu'il le prit surtout de déguiser ses livres; 
c'est ce qu'il a fait, et à les lire on se ferait l'idée la plus 
imparfaite de son enseignement. Je dis à les lire sans un 
maître qui possède la tradition. Autrement on y pénètre 
sans peine. De génération en génération, les élèves de 
Moulla-Sadra ont hérité de sa pensée véritable et ils ont 
la clef des expressions dont il se sert pour ne pas expri- 
mer mais pour leur indiquer à eux sa pensée. C'est avec 
correctif oral que les nombreux traités du maître 
. aujourd'hui tenus en si grande considération et que, 
fjfson temps, ils ont fait les délices d'une société ivre de 
gg^BÏalec tique, âpre à l'opposition religieuse, amoureuse de 
hardiesses secrètes, enthousiaste de tromperies habiles. 
En réalité, Moulla-Sadra n'est pas un inventeur, ni un 
créateur, c'est un restaurateur seulement, mais restaura- 
teur de la grande philosophie asiatique, et son originalité 
consiste à l'avoir habillée d'une telle sorte qu'elle fût 
acceptable et acceptée au temps où il florissait. En Perse, 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 89 

on trouve que le service est grand et vaut la gloire dont 
il a été payé. Cependant la sympathie qu'il a excitée et 
excite encore est telle qu'on ne se contente pas pour lui 
de Véloge restreint que je viens d'en faire. On assure que 
l'Akhound a fait plus que de raviver la flamme d'Avi- 
cenne et de la faire brûler dans une nouvelle lampe; 
on prétend que, sur plusieurs points, il a exprimé une 
opinion indépendante de celle du grand homme et Ta 
même contredite. Il est difficile, en effet, que dans le long 
cours d'une existence philosophique très-active et très- 
savante, l'Akhound, vivant d'ailleurs dans des temps et 
dans un milieu fort différents de ceux d'Avicenne, n'ait 
pas trouvé l'occasion de faire acte de personnalité doctri- 
nale. Je n'ai pourtant rien vu qui impliquât des diffé- 
rences bien sérieuses, et personne n'a jamais pu m'en 
indiquer qui valussent la peine d'être relevées. Presque 
tout ce qu'on cite ne consiste que dans des questions de 
méthode ou porte sur des points secondaires. Non; le 
vrai, l'incontestable mérite de Moulla-Sadra reste celui 
que j'ai indiqué plus haut : c'est d'avoir ranimé, rajeuni, 
pour le temps où il vivait, la philosophie antique, en 
lui conservant le moins possible de ses formes avicenni- 
ques, et de l'avoir rétablie dans de telles conditions que# <£*** 
non-seulement elle s'est répandue dans toutes les écol^^i» *'' 
de la Perse, les a fécondées, a fait reculer la théologie/ "Tr : 
dogmatique, a forcé celle-ci, bon gré mal gré, à lui céder 
une place à côté d'elle, mais a, pour ainsi dire, réparé 
au bénéfice de la postérité, dont les générations actuelles 
font partie, toutes les ruines métaphysiques causées par 
l'invasion mongole. Surtout elle a fourni les moyens 
d'arriver au grand résultat que voici : depuis Moulla- 
Sadra, la trace de la science n'a plus été ^wlws^ w\ 



00 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

effacée; elle est constamment restée visible sur le sol, 
et, malgré des circonstances qui se sont montrées très- 
défavorables, la flamme de la torche a tenu bon ; elle a 
vacillé sous le vent, mais ne s'est point éteinte. Rien de 
plus équitable que de conserver beaucoup d'estime et de 
reconnaissance pour le grand esprit qui l'avait su si bien 
allumer. 

Mais il ne faudrait pas se figurer Moulla-Sadra vivant 
à perpétuité en derviche et courant sans fin les villes et 
les déserts. Sans doute, il garda toute sa vie cet extérieur 
ascétique, ces habitudes de détachement mondain qui 
sont les marques nécessaires de la haute science en Asie ; 
cependant, appelé par les rois, sollicité par eux avec res- 
pect, tour à tour vénéré et suspect, il devint le profes- 
seur le plus éminent du premier collège d'Ispahan, alors 
capitale de l'Empire, et tint un rang considérable parmi 
les grands du siècle. 

Il eut pour contemporains et pour élèves une série de 
philosophes plus ou moins connus aujourd'hui. Je me 
contenterai de nommer ceux qui ont acquis et conservé 
une certaine célébrité et dont les ouvrages sont encore 
dans les mains des étudiants. Autant que possible je ré- 
\ duirai le nombre de ces célébrités exotiques. Pourtant je 
crois d'autant moins inutile d'en présenter la dynastie 
jusqu'à nos jours, qu'on n'est pas en Europe sans se faire 
une opinion beaucoup trop sévère, tranchons le mot, tout à 
fait inexacte de l'état intellectuel des Asiatiques depuis 
deux cents ans. On les suppose tombés dans un état d'igno- 
rance qui n'est pas vrai. Voipi donc la liste des philoso- 
phes les plus célèbres qui ont vécu depuis Moulla-Sadra. 
Il s'agit ici, bien entendu, de philosophes et non de théo- 
Joglens. Les traités théologiques des hommes que je vais 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. !»i 

citer ne sont que des déguisements nécessaires et qui re- 
couvrent fréquemment l'expression d'idées métaphysi- 
ques fort hérétiques. 

Moulla-Mohsen-Feyz, élève de Moulla-Sadra, s'occupa 
particulièrement de la logique et de la métaphysique. Il a 
laissé sur ces matières près de trois cents traités, qui 
sont, pour la plupart, des commentaires sur différentes 
parties des travaux de son maître. 

Moulla-Abd-Ourrezâk a écrit des commentaires et des 
annotations. Il est à remarquer en passant que certains 
manuscrits portent sur les marges les scholies de l'un ou 
de quelques-uns de leurs possesseurs successifs. Quand 
ce possesseur est célèbre, ou seulement que ses opinions 
sont goûtées , les commentaires ainsi tracés par lui sont 
recueillis plus tard, forment un livre et entrent dans la 
circulation scientifique, sans qu'il y ait eu, à proprement 
parler, de la part de l'auteur, aucun effort pour en ame- 
ner la publication. Remarquons encore qu'au moyen de 
ces annotations, qui sont dans les habitudes de tous les 
savants orientaux, ceux-ci ont trouvé, pour se débarrasser 
du courant de leurs idées et de tout ce dont ils ne veulent 
ou ne pourraient pas faire un livre, un moyen qui leur 
tient lieu de ce que les revues et les journaux sont pour 
les savants d'Europe. Il est cependant probable que cet 
exutoire est moins épuisant et aussi moins frivole, par- 
tant moins menaçant pour l'avenir de la science que celui 
auquel nos érudits sacrifient aujourd'hui. Moulla-Abd- 
Ourrezàk marque une phase particulière dans l'emploi du 
Ketmân. Il semble que les soupçons des moullas et leur 
antipathie pour cet enseignement aient augmenté après 
la mort de Moulla-Sadra. Ils firent, à cette époque, quel- 
ques démonstrations contre les élèves àut^Xx^^OcsRx- 



04 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

prévaloir. La philosophie se trouva dan9 une crise ana- 
logue à celle qu'elle avait traversée sous la domina- 
tion mongole, bien que moins dangereuse et surtout 
moins longue. Les Afghans, ayant renversé la dy- 
nastie régnante, l'anarchie s'ensuivit, puis le régime 
militaire de Nader Shah, et les convulsions civiles ame- 
nées par la compétition des Zendys et des Kadjars, de 
sorte qu'à la fin du siècle dernier, les sciences spécula- 
tives privées de l'attention, et partant de la protection des 
princes et des grands, se trouvèrent en butte à toute 
l'animosité du clergé. Alors les précautions de Moulla 
Abd-Ourrezâk ne furent pas trouvées de trop. On en eut 
grand besoin pour se soutenir contre les accusations pas- 
sionnées de moullas malveillants, plaidant devant des 
chefs militaires grossiers. Pendant cette période difficile, 
on fit beaucoup usage, beaucoup abus du Ketmân, dans 
les livres d'abord, puis aussi dans l'enseignement oral, et 
les choses furent poussées si loin que le désordre se mit 
clans l'école ; les uns crurent que la philosophie n'ensei- 
gnait à peu près que ce qu'elle disait ; les autres admirent, 
au contraire, qu'elle en pensait beaucoup plus long qu'elle 
n'en divulguait sous le manteau et qu'elle dépassait Avi- 
cenne. On exagéra encore les principes panthéistes sous 
l'influence des idées soufytes. En somme, il y eut en ce 
temps, un trouble marqué dans la dicsiplinephilosophique. 
Après Moulla Mohammed Aly Noury, Moulla Mohammed 
Hérendy passa pour exceller en métaphysique. 11 avait 
étudié sousMirza AboulkassemMuderrès. Il s'occupa aussi 
de théologie et de jurisprudence. Il a laissé un livre très- 
consulté sur ces matières; mais les mathématiques Font 
surtout occupé, et il a composé nombre de traités sur 
cette science. 



LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 0» 

Aga Seyd Jousèf, surhomme « l'Aveugle, » ne fut pas 
arrêté par son infirmité. Bien qu'occupé de jurisprudence, 
à titre spécial, il n'en devint pas moins professeur pour 
les sciences philosophiques, et jouit, à titre de métaphy- 
sicien, d'une grande considération. 11 était élève de Mirza 
Aboulkassem Muderrès. 

SheykhMehdy Meshhedy n'a pas formé d'élèves qui aient 
fait parler d'eux. On le cite comme bon métaphysicien. 

Moulla Ahmed Yezdy, savant exercé, et avec cela hardi 
métaphysicien, a écrit des commentaires estimés sur 
les marges d'un grand nombre de livres. Il a exécuté le 
même travail pour beaucoup de poëtes soufys. 11 était 
élève de Moulla Moustafa Goumshehy. 

Moulla Ismaïl a occupé une place considérable parmi les 
philosophes de son temps. Il a écrit quatre traités cités 
et consultés journellement. Il avait étudié sous Moulla 
Aly Noury. 

Hadjy Méhémed Djafer Lahedjy étudia pendant environ 
quarante ans, et professa ensuite pendant trente ans. Il 
a écrit de£ commentaires sur les poëtes soufys. Il a été 
commenté lui-même par Aga Aly , actuellement profes- 
seur au collège du Sipèhsalar à Téhéran. C'était encore 
un élève de Moulla Aly Noury. 

Moulla Agay Kazwyny, célèbre par ses connaissances 
en philosophie, par sa subtilité à comprendre et à exposer 
les doctrines des soufys. Aga Aly Téhérany a travaillé sur 
les livres de ce savant, qui sortait de l'école de Moulla 
Aly Noury. 

Moulla Abdoullah Zenvéry, Muderrès, ou le Professeur. 
— 11 est le père d'Aga Aly Téhérany. Excellent théo- 
logien et métaphysicien profond, également versé dans 
l'éthique et dans les mathématiques, il s'est fait et a cou- 



% LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

serve une grande réputation par l'élévation de sa pen- 
sée et de sa pénétration. Il a composé un commentaire 
estimé sur les hadys. Un ouvrage de lui, plus célèbre en- 
core, et d'une orthodoxie fort scabreuse, c'est un traité 
sur l'unité divine. En théologie, il était élève d'Aga Seyd 
Mohammed Bydabàdy, et en philosophie il avait eu les 
leçons de Moulla Aly Noury. Il lui est arrivé l'aventure 
suivante : Un jour qu'il donnait sa leçon, un de ses élèves 
entra précipitamment dans la salle et s'écria que les fer- 
rashs du roi remplissaient la rue. Moulla Abdoullah pour- 
suivit le raisonnement qu'il avait commencé. Mais, bien- 
tôt, un domestique paraît et annonce que les ferrashs et 
les officiers se dirigeaient vers la maison. En effet, quel- 
ques instants après, le roi lui-même, avec les grands de 
l'empire, arrêtait son cheval devant la porte. Il mit pied à 
terre, et entrant seul dans la classe, alla s'asseoir dans un 
coin, après avoir engagé Moulla Abdoullah à continuer. 
Cependant lui-même ouvrait un livre, et prenait connais- 
sance du passage commenté. La leçon finie, le monar- 
que, qui l'avait écoutée avec l'attention la plus soutenue 
(car Feth-Aly-Shah s' occupait personnellement de philoso- 
phie), demanda au professeur de lui indiquer les élèves 
les plus distingués. A tous ceux-là il fit distribuer immé- 
diatement une certaine somme à titre de récompense, 
alloua des traitements pour tous les élèves, afin qu'ils pus- 
sent suivre sans distraction leurs études, et ayant fait 
un beau cadeau au professeur, il le quitta après l'avoir 
salué avec beaucoup de respect. 11 est admis, en Asie, 
par tout le monde, que la science est au-dessus de tout, 
et si la pratique est loin de toujours répondre à cette 
théorie, on n'est pourtant jamais que charmé, on n'est 
jamais étonné de voir les souverains y rendre hommage. 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 9* 

En même temps que Moulla Abdoullah, enseignait Hadjy 
Mohammed Ibrahym Nakhshè-Fouroush , ou « le ven- 
deur de peintures. » Il a fait preuve de vivacité d'esprit 
en métaphysique. Il s'est aussi distingué parmi les sou- 
fys. Il a été particulièrement étudié et commenté dans ces 
derniers temps par Aga Aly Téhérany, dans ses leçons au 
collège de la Mère du Roi. Moulla Aly Noury et Moulla 
Ismaïl furent ses maîtres. 

Aa Séyd Riza Laredjany. — Son enseignement a été 
fort suivi et estimé. Il était élève de Moulla Aly Noury. Il 
a été également l'objet des leçons et des travaux critiques 
d'Aa Aly Téhérany. 

Moulla Mohammed Taghy Khorassany. — Versé dans 
les études théologiques et dans la philosophie, il a con- 
sacré sa vie à l'enseignement. 11 était élève de MouJla 
Aly Noury. 

Moulla Ibrahim Noudjoumabady. — Excellent dans les 
différentes branches de la théologie, et également accom- 
pli comme métaphysicien. Élève de Moulla Aly Noury. 

Moulla Bagher Feshendy, habile en théologie et en mé- 
taphysique, a surtout élaboré la théodicée, terrain dan- 
gereux pour les philosophes, et où les guette l'œil du 
clergé shyyte. Moulla Bagher Feshendy s est tiré d'af- 
faire en empruntant la phraséologie des soufys, et sur- 
tout en se couvrant de nombreuses citations de Djelaleddin 
Roumy, l'auteur du Mesnévy. Au fond il est avicenniste 
déclaré, comme son maitre, Moulla Aly Noury. 

Aga Séyd Gawwam Kazwyny, très-versé dans la méta- 
physique, et même assez hardi, écrivait sous Feth Aly 
Shah, et ce roi, comme on l'a vu, autorisait et protégeait 
beaucoup les travaux intellectuels. Aga Séyd Gawwam 
jouit aussi de beaucoup d'estime comme t\\èo\o^wA\^ 



98 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

même écrit un commentaire sur le Koran. Il s'était formé 
sous Moulla Aly Noury. 

Moulla Rizay Tebrizy était fort habile en métaphysique. 
11 connaissait à fond les doctrines de Moulla Sadra, et les 
a enseignées avec éclat. 11 était éloquent. Son maître 
avait été Moulla Aly Noury. Il professa à Ispahan, au col- 
lège de la Grande-Aïeule. 

Moulla Sefer Aly Kazwyny, habile traditionniste, a été 
aussi fort remarquable comme philosophe. Il a étudié 
sous Moulla Aly Noury. 

Sheykh Sadray Tenkany. — Estimé comme théologien, 
il étudia la philosophie sous Moulla Aly Noury. 

Mirza Selman Tebrizy. — Excellent métaphysicien et 
médecin très-estimé, élève de Moulla Aly Noury. 

Mirza Mohammed Hassan Neway, fils de Moulla Aly 
Goury. — Très-apprécié comme philosophe et comme 
soufy, d'un esprit pénétrant, il se forma sous son père, 
et sous Moulla Mohammed Aly Noury pour la philosophie ; 
mais dans toutes les autres branches de connaissances, ce 
fut son père seul qui l'instruisit. Aa Aly Téhérany a passé 
cinq ans à étudier auprès de lui le Ketab-è-Esfar, le She- 
wahed d' Avicenne, le Heyyat-esh-Shefa et le Ketab-Mefa- 
tih-algaïb. 

Moulla Mohammed Hamzé, de Balfouroush, très-habile 
en théologie et en philosophie, a écrit un commentaire 
sur les opinions de Moulla Sadra, et réfuté les idées de 
Sheykh Ahmed Akhshany. 

Mirza Aly Naghy Noury, fils de Moulla Aly Noury, élève 
en philosophie de son père et de son oncle, a laissé une 
réputation de grand savoir. 

Mouïïa Abdoullah Goumshey, bon métaphysicien. Il a 
beaucoup enseigné. 



LE S0UFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 99 

La cinquième génération après Moulla Sadra a compté 
parmi ses philosophes les plus éminents : 

Son Excellence le Hadjy Moulla Hady, de Sebzewar, 
qui vit encore aujourd'hui, âgé à peu près de soixante-dix 
ans. Il est tout à fait hors ligne. C'est un savant éminent, 
un érudit solide, un maître accompli dans les études mé- 
taphysiques, et dans tout ce qui tient aux hautes connais- 
sances. Il a composé un grand nombre de commentaires 
sur les œuvres diverses de Moulla Sadra. 11 est élève de 
Moulla Ismaïl. Ce personnage jouit en Perse d'une consi- 
dération sans égale, et il n'est pas de membre du clergé 
qui ne lui cède dans le respect qu'il inspire aux popula- 
tions et même au gouvernement. Sa réputation de science 
est tellement étendue, qu'il lui vient à Sebzewar, son lieu 
de naissance, où il est rentré depuis longues années, 
pour n'en plus sortir, des élèves et des auditeurs partis 
de l'Inde, de la Turquie et de l'Arabie. Il appartient à une 
famille modeste, mais non dénuée de fortune, et de ce 
qu'il a hérité de son père, il a toujours vécu fort hum- 
blement sans avoir jamais cherché, par aucun moyen, 
ni le commerce, ni la poursuite des emplois, à aug- 
menter son revenu. Il s'est absorbé dans l'étude. Sa cou- 
tume est, au commencement de chaque année, de rece- 
voir de son fermier ce qui lui revient en espèces et en 
nature du produit de sa terre. 11 met à part une certaine 
somme pour son entretien, en ayant soin de le calculer 
sur le pied le plus modique. Le reste, il le donne immé- 
diatement aux pauvres, et ne reçoit jamais de cadeaux 
d'aucune nature ni de qui que ce soit. Chaque jour, à la 
même heure, avec une grande précision, rappelant en 
cela, comme sous d'autres rapports, la mémoire du pro- 
fesseur Kant, il se rend à la mosquée pour donner sa leçon 



100 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

à ses nombreux élèves. Quand il parait à la porte de sa 
petite maison, appuyé sur son bâton, la foule, qui l'at- 
tend, le salue avec une vénération profonde et l'accompa- 
gne jusqu'à sa chaire. Il y monte et parle au milieu 
d'un silence respectueux. Tout ce qu'il dit est écrite l'ins- 
tant par les auditeurs. On lui reconnaît une éloquence 
égale à la hauteur de sa doctrine. Sa leçon terminée, il 
rentre dans sa demeure, où, sauf quelques instants donnés 
au sommeil, et quelques instants plus courts encore em- 
ployés à ses repas, d'une frugalité ascétique, il travaille 
et médite. Le peuple ne doute pas qu'il n'ait ïe don des 
miracles. Parmi ceux en assez grand nombre qu'on lui 
attribue, je citerai celui-ci. 11 y a peu d'années, des cava- 
liers du gouverneur du Khorassan, venant de Meshhed pour 
se rendre à Téhéran, demandèrent à Sebzewar de l'orge 
pour leurs montures. Comme on ne voulait pas leur en 
livrer, ou que le prix qu'on en demandait leur semblait exa- 
géré, ils prirent l'orge de force ; mais les chevaux refusè- 
rent de manger. La population ne manqua pas de redou- 
bler de clameurs contre les ghoulams, et de leur faire bien 
sentir que c'était le ciel qui châtiait leur brutalité. Les ca- 
valiers, très-surpris et plus effrayés encore, se rendirent à 
la maison de Son Excellence Hadj y Moulla Hady, et le sup- 
plièrent d'intercéder près de Dieu en leur faveur. Le 
Moulla, après leur avoir vivement reproché leur méchan- 
ceté et leur endurcissement, leur imposa de payer immé- 
diatement l'orge volée, ce qu'ils firent sans hésitation. — 
Allez maintenant, leur dit-il, les chevaux mangent ! Et ils 
mangeaient, en effet. Le principal ouvrage de Hadjy Moulla 
Hady a été imprimé à Téhéran. C'est le Shereh-menzoumék, 
ou « Commentaire sur le Poëme. » L'ouvrage est formé de 
trois parties distinctes. D'abord un texte poétique, où les 



LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. |j01 

idées du philosophe sont exprimées avec une concision élé- 
gante mais serrée, par conséquent obscure; puis un com- 
mentaire perpétuel, où le sens de chaque vers est analysé 
mot par mot; enfin des scholies marginales qui renché- 
rissent sur les interprétations du commentaire et ne les 
rendent pas toujours plus saisissables, car, suivant la 
méthode commune, s'il s'agit d'éclairer les adeptes, il 
n'est pas moins important d'égarer les autres, de sorte 
qu'on peut se perdre aisément dans un réseau artistement 
disposé de contradictions voulues. Le grand mérite de 
Hadjy Moulla Hady est d'avoir repris l'œuvre de Moulla 
Sadra. De même que celui-ci restaurait Avicenne dans la 
mesure possible, de même celui-là restaure à la fois et 
Moulla Sadra lui-même et son auteur, usant de toute la 
latitude que peut lui donner la liberté plus grande du 
temps où nous vivons. Il est, en effet, bien que voilé en- 
core, plus explicite que l'Akhound, et se rapproche du 
grand maître avec une plénitude de franchise qui n'avait 
pas été vue depuis des siècles. Là est la cause de l'en- 
thousiasme qu'il excite, et pour cette raison on ne peut 
nier qu'il marque un moment intéressant dans l'histoire 
philosophique du pays. Je connais plusieurs de ses élèves, 
et la pente de hardiesse sur laquelle il les a mis est des- 
cendue par eux avec un élan tout à fait remarquable, et 
qui ne saurait manquer d'avoir des résultats. C'est en 
vue de cette école principalement que j'ai traduit en per- 
san, avec l'aide d'un savant rabbin, Moulla Lalazâr Ha- 
mâdany, le Discours sur la méthode de Descartes, que le 
roi Nasreddyn Shah a daigné faire publier. 

Au temps que Hadjy Moulla Hady commençait à étu- 
dier, on comptait encore d'autres célébrités. 
Moulla Abdoullah Ghylany était un èî\xà\\> ^fetAXxwDX. 



102 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

et d'un jugement sain. Il a enseigné la philosophie à Kaz- 
wyn, et il y avait étudié sous le Moulla Agay. 

Moulla Jousèf de Kazwyn. — Aussi bien que le précé- 
dent, ce savant a contribué à donner aux écoles de sa 
ville la grande réputation qu'elles avaient conquise dans 
ces dernières années. Kazwyn a été et est encore un des 
points principaux de la doctrine sheykhye, et les théolo- 
giens ont dû beaucoup de leurs arguments et de l'éclat de 
leurs leçons au voisinage immédiat des philosophes qui 
leur ont prêté un secours utile, dont ils ne se vantent 
pas. Moulla Jousèf était élève de Moulla Agay. 

Aga Séyd Aly Tenkany. — C'était un homme d'une 
vaste instruction. Il a professé la philosophie à Téhéran. 
Il était élève de Moulla Abdoullah Muderrès. 

Moulla Housseyn Aly Thalegany. — Homme très-labo- 
rieux et fort instruit dans les traditions et dans les choses 
philosophiques, il a enseigné à Téhéran et était élève de 
Moulla Abdoullah Muderrès. 

Redjeb Aly Kény, à peu près l'égal du précédent, a 
enseigné comme lui à Téhéran, et a eu le même maître. 

Aa Mohammed Rézy Goumshehy. — On lui reconnaît 
une intelligence de premier ordre et une grande science. 
11 a étudié sous Hadjy Mohammed Djœfer Laredjany et 
sous Mirza Mohammed Hassan Noury, quant à la philoso- 
phie et à la théologie; pour ce qu$. est des doctrines du 
soufysme, où il excelle, il a eu pour maître Hadjy Séyd 
Ryza. Il professe, en ce moment, à Ispahan. 

Mirza Mohammed Hassan Djelyny. — Homme habile, 
professeur à Ispahan, où il occupait une chaire il y a peu 
d'années et commentait les poëtes soufys, les traditions 
du Prophète et des Imams. Élève de Hadjy Mohammed 
Djœfer Laredjany, 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 103 

Aga Riza Kouly, de Kazwyn. — Il se distinguait par des 
connaissances élevées et un jugement sain. Établi à Kaz- 
wyn, il avait été l'élève de Moulla Agay, de cette ville. 

Aga Séyd Sàdek Kashany. — Cet homme très-distingué 
a professé à Kashan, sa ville natale. Il a laissé une grande 
réputation de dialecticien. 

Moulla Murteza Kouly Thalégany. — Très- versé dans 
les sciences philosophiques , élève de Moulla Abdoullah 
Muderrès, il a professé à Téhéran. 

Mirza Mohammed Housseyn Kermany. — Soufy et, en 
mépie temps, profond dans la doctrine avicennistç. Il a 
étudié sous Mirza Mohammed Hassan Djelyny, à Ispahan, 
et il a travaillé aussi sous la discipline de Hadjy Mulla 
Hady, à Sebzewar. Pendant quelque temps, il a professé 
à Téhéran. Mais s'étant soustrait un beau jour aux opi- 
nions diverses qu'il avait acceptées jusqu'alors pour em- 
brasser les doctrines exclusives des Bàbys, il lui a fallu 
fuir, et il est aujourd'hui compté parmi les docteurs les 
plus éminents et les plus zélés de la secte nouvelle. Il 
a réussi à faire beaucoup de partisans à ses coreligion- 
naires actuels parmi les philosophes et les étudiants. 

Moulla Aboulhassan Ardestany est célèbre et con- 
sidéré parmi les philosophes et les soufys. Il enseigne 
en ce moment à Téhéran. 11 a étudié sous Mirza Mo- 
hammed Hassan Djelyny et sous Mirza Mohammed Hassan 
Noury. 

Sheykh Aly Naghy Thalégany. — C'est un docteur 
d'un esprit vif, juste, perçant et d'une grande érudition. 
Excellent métaphysicien, élève de Moulla Agay Kazwyny, 
il professe actuellement à Téhéran. 

Moulla Zeyn-Alabedyn Mazendérany. — Il a écrit des 
commentaires estimés sur des ouvrages cfe\feYrctt&\ % ^ *&V 



104 LE SOUKYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

également bon théologien. Son maître était Hadjy Mo- 
hammed Djœfer Laredjany. 

Mirza Mohammed Hady, séyd d'Ispahan, bon philo- 
sophe, élève de Moulla Ismaïl; il était estimé comme tra* 
ditionniste» 

Agâ Hady Shyrazy. — Homme supérieur par les dons 
de l'intelligence; habile, tout à la fois, en philosophie et 
en théologie. 11 était élève de Mirza Hassan Djelyny. 

Hadjy Mohammed Ismaël Ispahany, très-docte en phi- 
losophie, est élève de Hadjy Mohammed Djœfer Lare»* 
djany et de Mirza Mohammed Hassan Noury. C'est un 
homme d'une ferme intelligence. Il enseigne aujourd'hui 
à Ispahan. 

Aga Aly Téhérany, professeur au Collège de la Mère du 
Roi à Téhéran, est un personnage remarquable à tous 
égards. Faible de corps, petit, noir, maigre, avec des 
yeux de féû et une intelligence au-dessus de la portée 
Moyenne. Il a étudié sous son père Moulla Abdoullah 
Muderrès, sous Moulla Agay, de Kâzwyn, sous Hadjy 
Mohammed Djœfer Laredjany, sous Hadjy Mohammed 
Ibrahim, sous Seyd Rézy et, enfin, sous Mirza Moham- 
med Hassan Noury. On lui doit déjà un assez grand 
nombre de scholies sur des philosophes connus. La théo- 
logie, qu'il a d'abord enseignée, a été abandonnée par lui, 
et sa réputation est telle qu'ayant quitté le Collège de la 
Mère du Roi , où il professait , il a pu continuer ses cours 
dans sa propre maison , sans rien perdre de sa popularité 
ni du nombre de ses élèves. Il prépare en ce moment un 
livre sur l'histoire de la philosophie depuis Moulla Sadra 
jusqu'à ce jour, et ce sera, je.crois, le premier qu'on ait 
fait sur une pareille matière depuis Shahrestany. 
H est à observer que le catalogue qu\ ^tfe&to ç&\ ç*.- 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 105 

trémement incomplet. D'abord il ne contient que les noms 
des hommes qui ont tenu ou qui occupent aujourd'hui 
les positions les plus éminentes dans la science en quel- 
que sorte officielle , c'est-à-dire les noms des professeurs 
de collèges depuis 1666 jusqu'à ce jour. Mais il y aurait 
erreur grave à ne pas remarquer qu'un très-grand nom- 
bre des élèves de ces doctes personnages sont entrés dans 
la vie civile ou se sont renfermés dans la retraite , sans 
renoncer aucunement aux études qui avaient occupé plu- 
sieurs années de leur vie. Les disciples des philosophes 
persans n'ont pas d'âge ni d'état propres; on en voit aussi 
bien de soixante ans que de vingt autour des chaires des 
mosquées, et aussi bien des cavaliers et des personnages 
administratifs ou politiques, des princes ou des gouver- 
neurs que de jeunes moullas. Il en est aujourd'hui en Asie 
comme chez nous au moyen âge, quand, autour de la 
chaire d'Abélard, se pressaient des écoliers, mais aussi 
des docteurs, des chevaliers, des bourgeois, qui venaient 
écouter avec une égale passion les leçons du métaphysi- 
cien. 

En outre, on a pu observer qu'à l'exception du Hadjy 
Moulla Hady, de Sebzewar, personnage absolument in- 
comparable, et qu'il n'était pas possible de passer sous 
silence, les notes sur lesquelles j'ai travaillé ne s'occu- 
pent que des trois écoles d'Ispahan, de Kazwyn et de 
Téhéran. Mais il s'en faut que le mouvement intellectuel 
soit renfermé dans ce cercle. Il y a eu , il y a aujourd'hui, 
des philosophes considérés et savants à Hamadan, à Kir- 
manshah, à Tebriz, à Shyraz, à Yezd, à Kerman, à Mesh- 
hed et dans beaucoup d'autres localités. Si le voisinage 
des Turkomans inspire aux théologiens d' Asterabad wwç, 
soif et une icretè de polémique qui les tet\d aws&\ cfôfe- 



106 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. 

bres qu'insupportables aux docteurs des autres villes, il 
est d'autre part certain que l'école de Nedjèf, qui, bien 
que située en pays turk, est toute persane, fournit, en 
général des argumentateurs beaucoup plus doux, et que 
la théologie n'y est pas tellement et si exclusivement en 
honneur qu'on n'y rencontre des philosophes habiles. Il 
faut compter parmi eux pour le savoir, non moins que 
pour le rang, Séyd Murtéza, Imam-Djumê de Nedjèf, 
le personnage le plus considérable du shyysme et qui, 
de l'aveu unanime, est digne par l'ascétisme de sa vie, 
la pureté de ses mœurs, l'étendue de ses connaissances 
philosophiques aussi bien que théologiques, d'être com- 
paré à Hadjy Moulla Hady de Sebzewar, bien que moins 
érudit. 

Comme, cependant, il faut être exact, on ne peut pas 
nier que l'école de Nedjèf a fourni dans ces derniers 
temps le modèle des théologiens emportés. Mais ce doc- 
teur doit à cette réputation méritée une existence si avan- 
tureuse et si agitée, qu'il porte avec lui la preuve que ses 
procédés d'enseignement et de discussion ne sont pas ce 
qu'ils devraient être pour cadrer avec le goût général. 

Ce polémiste si turbulent s'appelle Moulla Aga, et il est 
lesghy de nation, né à Derbend, sur les bords de la Cas- 
pienne. Cette origine est une circonstance atténuante 
assurément pour ses vivacités ; mais si un Lesghy , de 
Derbend , est fort excusable de se montrer peu endurant, 
il l'est moins de s'être fait docteur. A la vérité, il est 
resté guerrier. On le voit monter dans sa chaire, le gama 
ou sabre droit au côté, le sourcil froncé et l'aspect, 
comme on dit, un peu loup-garou. Cependant, ses cours 
sont très-suivis, parce que sa science est réelle et son 
habileté profonde. Il se plait même à traiter les questions 



LE SOUPYSME ET LA PHILOSOPHIE. 407 

les plus ardues et les plus épineuses, et on assure que, 
lorsqu'il n'est pas contredit, lorsqu'il ne suppose pas 
qu'il pourrait l'être, lorsqu'il trouve son auditoire atten- 
tif à son gré et à son gré intelligent, il se laisse guider 
par les idées seules et devient fort éloquent, fort instruc- 
tif et très-persuasif. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il est 
indispensable que tout marche à sa guise , et il suffit de 
bien peu de chose pour déranger l'équilibre très-délicat 
de ses facultés. S'il s'aperçoit qu'un seul des auditeurs 
est inattentif, ou, ce qui est pire, que ses élèves n'ont 
pas l'air de comprendre ses déductions , il ne tarde pas à 
s'irriter. Il insiste avec emportement sur les points ma- 
lencontreux. Il commence à mêler d'assez gros mots à 
son argumentation, il s'emporte, se jette en bas de sa chaire 
et tire le gama sur son troupeau, qui crie et s'enfuit. 

C'est surtout dans la controverse contre les hétérodoxes 
qu'il est tenté violemment de recourir aux armes tempo- 
relles. Alors le zèle et la foi, très-vifs chez lui , l'empor- 
tent irrésistiblement, et lorsque ses arguments intellec- 
tuels ne font pas tout l'effet qu'ils devraient, l'indignation 
le saisit, et il met encore la main au sabre. Mais il lui est . 
arrivé de trouver dans ce genre de discussion des adver- 
saires aussi véhéments que lui-même, et d'une de ces 
conférences il est sorti avec une large cicatrice qui lui 
partage le visage en deux. 

Cet accident n'a nullement refroidi la passion du théo- 
logien lesghy. Il est venu il y a quelques mois à Téhéran ; 
et précédé comme il l'était de sa grande réputation, les 
plus grands personnages de l'empire se sont disputé 
lhonneur de lui offrir l'hospitalité. Le Moayyir-el-Mema- 
lek, grand trésorier, l'a emporté sur ses rivaux. 

Ce dignitaire est un homme dévot, ma\s tfeslfcxvs&vxtfi 



408 LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE* 

homme du monde qui a des goûts délicats, somptueux et 
variés. Il aime à bâtir. L'enceinte de son palais, ou plutôt 
de ses palais et de ses jardins, va bientôt avoir envahi 
tout un quartier. 11 est célèbre pour ses collections d'an- 
ciennes porcelaines chinoises, qu'il fait rechercher et 
acheter partout. Il se procure à grands frais toutes sortes 
de produits de l'industrie européenne. Il veut avoir, dans 
ses serres, des arbres et des plantes de toutes les contrées 
de la Perse, et, malgré tant d'affaires, il trouve des loi- 
sirs pour des distractions d'une toute autre espèce. La 
chronique scandaleuse du bazar s'occupe fréquemment 
de lui ; il est rare qu'une anecdote scabreuse se produise 
dans Téhéran sans que les beaux garçons qui le servent 
ou les dames qui habitent son enderoun n'y soient pour 
quelque chose. Enfin, c'est un homme fort occupé, très- 
élégant dans ses mœurs, très-poli , on ne saurait lui con- 
tester ce mérite; mais qui, malgré la grande piété dont 
il se pique, ne peut naturellement pas réunir des mérites 
si différents, sans prêter un peu le flanc à la médisance. 
Le premier jour où Hadjy Moulla Aga Derbendy, vint 
s'installer chez lui, il fut facile de voir que l'austère phi- 
losophe ne serait pas longtemps satisfait. On l'avait logé 
superbement dans un pavillon à trois étages, et on 
s'empressa, sur les ordres du Moayyir, d'apporter le thé. 
Le moulla crut remarquer tout d'abord que le samovar 
et les différents ustensiles étaient d'argent. C'est là ce 
qu'on peut appeler l'abomination de la désolation pour 
un musulman exact; car le prophète a défendu, quoique 
sans succès, l'usage de ces superfluités, voulant expres- 
sément que les métaux précieux fussent réservés à l'usage 
exclusif du commerce. Le moulla en fit l'observation avec 
quelque sévérité. Sur quoi le Moayyir, un peu confus, 



LE SOU F YS ME ET LA PHILOSOPHIE. 109 

répondit que son service à thé n'était qu'en plaqué. Le 
moulla fronça le sourcil, et jetant un coup d'œil scanda- 
lisé sur les trop jolis serviteurs qui s'empressaient à le 
servir, demanda si ceux-là aussi étaient en plaqué? 

Après un début pareil, il n'était guère possible que la 
bonne intelligence se maintint longtemps entre le doc- 
teur et son hôte. Peu de jours s'écoulèrent et le moulla, 
prenant son bâton, déclara que ce n'était pas un séjour 
agréable pour lui qu'une maison où ses méditations étaient 
sans cesse troublées par le bruit du centour et du dombek ; 
que, d'ailleurs, il avait cru saisir dans l'air les émana- 
tions révoltantes du vin et de l'arak ; que, dès lors, il 
s'en allait, et il s'en alla. 

Il vint se loger dans une petite maison, à l'aspect tout 
à fait ascétique, auprès de la Mosquée Royale. Les nou- 
vellistes et les mauvaises langues de Téhéran, qui s'é- 
taient beaucoup et joyeusement occupés de ses débuts, 
attendaient de lui plus encore, et leur espoir ne fut pas 
trompé. 

Hadjy Moulla Aga Derbendy ne tarda pas à monter en 
chaire, et il commença une série de sermons sur l'état 
moral du gouvernement. Il dit que l'islam n'existait pas 
dans la capitale de la Perse, ou bien que, s'il existait, il 
y était chaque jour foulé aux pieds dans ses prescriptions 
les plus importantes. Il consacra un sermon spécial à 
peindre, en traits fort accusés, les rapines du Ministre 
des Travaux Publics, et comme son auditoire n'était pas 
moins plein de ce sujet que lui-même, il eut un succès 
énorme. A quelques jours de là, il continua la démons- 
tration de sa thèse, en prenant à partie les vertus du 
Ministre de l'Intérieur, et l'enthousiasme des auditeurs ne 
fut pas moins considérable. 

1 



HO LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE*. 

Le roi ne tarda pas à être instruit par les victimes des 
travaux apostoliques d'Hadjy Moulla Aga Derbendy. Il 
ne déteste pas, en thèse générale, que ses ministres soient 
vilipendés et il ne parait tenir, en aucune occasion, à ce 
que le public ait sur leur compte des illusions qu'il serait 
d'ailleurs difficile de lui imposer. Cependant, quand le 
prédicateur eut paisiblement raconté à un auditoire, aussi 
attentif que nombreux, pourquoi \e Débyr-el-Moulk, se- 
crétaire général de l'État, n'avait pas d'enfants et ne ju- 
geait pas même à propos d'entrer jamais dans son ende- 
roun, trouvant ailleurs son plaisir, le roi parut trouver 
que les choses avaient été poussées assez loin et il fit 
prier l'Imam-Djumé d'interdire l'abord de la chaire au 
savant professeur. L'Imam-Djumé mit beaucoup d'égards 
dans l'accomplissement de sa mission et Hadjy Moulla 
Aga promit de ne plus prêcher. Mais il ne promit pas de 
s'enfermer dans la solitude. Il était devenu le personnage 
populaire de la capitale. Une foule d'admirateurs l'entou- 
rait sans cesse et l'entourait pour recueillir de sa bouche 
tous les jugements hardis dont on était devenu si friand 
et qu'il ne croyait pas devoir celer à ce qu'il voulait 
bien considérer comme son intimité. De sorte que les 
Colonnes de l'État, pour employer l'expression persane 
officielle, n'avaient presque rien gagné à l'intervention 
royale. Ces Colonnes firent tant que le roi finit par nommer 
Hadjy Moulla Derbendy à un grand emploi ecclésiastique 
qui l'envoyait à Kermanshah et lui fixa, dans cette rési- 
dence, de beaux appointements. Comme le moulla, dont les 
mœurs sont d'ailleurs austères et justifient l'âpreté de ses 
principes, n'est pas, tout à fait, à l'abri du soupçon d'ai- 
mer l'argent, il est parti pour se rendre à son poste. Le 
public se moque de M et les dignitaires respirent. 



LE SOUFYSME ET LA PHILOSOPHIE. H 4 

Je dois ajouter en finissant que Hadjy Moulla Aga peut 
être cité comme un exemple rare en Perse d'un théologien 
ouvertement hostile à toute étude hétérodoxe. Il n'est 
nullement soufy ; il proteste avec emportement contre les 
idées des sheykhys ; il proscrit les akhbarys ; c'est un 
moushtehedy opiniâtre. En un mot, il se renferme avec 
soin dans les limites rigoureusement tracées de l'isla- 
misme shyyte. Aussi, faut-il observer, une fois de plus, 
que cet argumenta teur si rigoureux est un Lesghy et qu'il 
porte sur un terrain mouvant et varié par excellence les 
habitudes raides et absolues de sa race. 



CHAPITRE V 



LES LIBRES PENSEURS 
LE CONTACT DES IDÉES EUROPÉENNES 

Le moulla Nasreddin avait deux veaux. L'un tira telle- 
ment sur sa corde qu'il réussit à la casser et il s'enfuit dans 
le désert. Le moulla, fort en colère, prit un bâton et il se 
mit à frapper à coups redoublés sur le veau qui était 
resté tranquille à son piquet. — Vous n'y pensez pas, 
moulla I lui crièrent ses voisins. La pauvre béte ne vous 
a donné aucun ennui, vous feriez beaucoup mieux de 
courir après celle qui s'échappe. — On voit bien, répon- 
dit le moulla, que vous ne connaissez guère celle-ci ! S'il 
arrive jamais qu'elle rompe sa corde, elle me donnera 
bien autrement de mal que l'autre ! 

Le moulla Nasreddin, Marforio asiatique, n'aurait ja- 
mais pu mieux dépeindre, s'il l'avait voulu faire, le na- 
turel de ses compatriotes, de leur nature fort attachés aux 
idées religieuses et très-préoccupés des questions philo- 
sophiques ; mais, s'il leur arrive de rompre la corde, 
ils vont plus loin au hasard que personne, et leurs diva- 
gations irrespectueuses ne connaissent pas de limites ni 
de points d'arrêt. 

Un ghoulam ou cavalier nomade en voyage rencontra 
un jour, à la porte d'une ville, et je crois ma TOççft\fte ^a 



M 4 LES LIBRES PENSEURS. 

c'était Zendjan, dans le Khamsèh, un vieux prêtre courbé 
par l'âge qui, d'une main, s'appuyait sur son bâton, et, 
de l'autre, tenait tout près de son œil droit un livre que, 
tout en cheminant, il paraissait lire avec beaucoup d'at- 
tention. En même temps, il pleurait. 

Le ghoulam lui cria : Salut à vous, séyd ! 

— Et à vous le salut ! répondit l'autre. 

— Pourquoi, séyd, vous en allez-vous ainsi pleurant? 

— Ah ! mon fils I c'est que je suis vieux et que je n'y 
vois plus du tout de l'œil gauche. 

— Voilà, certes, un grand mal, dit le cavalier, mais 
. puisque vous n'êtes plus jeune, n'avez-vous pas eu le 

temps de vous y faire? Ce n'est pas pour cela que vous 
gémissez si fort. 

— Je pleure sans doute pour une autre cause encore, 
répliqua le séyd; c'est que je lis en ce moment le Livre 
de Dieu, et en considérant combien c'est beau, juste et 
bien dit, je ne saurais me défendre de verser des larmes 
de tendresse. 

— Vous en avez sujet assurément, repartit le cavalier ; 
mais, à votre âge, sans doute ce n'est pas la première 
fois que le Koran est dans vos mains, et le connaissant 
de reste, votre admiration a eu le temps de s'émousser. 

— Vous avez raison, mon fils ; mais c'est que, voyez- 
vous, à bien considérer plus d'un passage, on croit com- 
prendre que si l'apôtre de Dieu avait écouté plus attenti- 
vement la révélation de l'archange Gabriel, il nous y 
serait commandé tout le contraire de ce que nous y trou- 
vons. 

— Vous avez peut-être raison, Séyd ; mais pourquoi 
en gémir? Ce qui est juste en soi, faites-le sans vous sou- 
cier des prescriptions maladroites. 



LES LIBRES PENSEURS. 145 

Ici le séyd se mit à sangloter beaucoup plus fort et, 
d'une voix entrecoupée, il s'écriait, tout en branlant les 
mains : 

— Si ce n'était encore que cet imbécile de Prophète I Mais 
n'est-il pas évident, en plus de dix endroits, que Gabriel 
lui-même n'a pas compris le premier mot de ce que le 
Tout-Puissant lui dictait I 

Ici le cavalier se mit à rire, et il allait encore chercher 
à presser le séyd de prendre ses propres réflexions en 
patience ; mais, tout en devisant, ils avaient dépassé la 
porte de la ville, et comme ils se trouvaient à l'entrée 
d'une ruelle, le vieillard, se détournant, y entra sans 
prendre congé de son compagnon qui l'entendit mur- 
murer : 

— Que le Prophète, que l'ange Gabriel n'aient pas su 
ce qu'ils disaient, il n'y aurait que demi-mal ; mais quand 
on voit que l'autre lui-même... 

Ici le séyd disparut derrière l'angle d'un mur et le ca- 
valier ne put savoir ce qu'au juste son interlocuteur avait 
prétendu insinuer. 

Il faut voir cette espèce de dialogue joué par deux 
esprits forts persans, avec les gestes, les grimaces, les 
attitudes, toute la mimique, enfin, qui s'y peut rattacher. 

Je raconterai encore quelque chose dans le même goût. 
De telles historiettes sont aussi des documents. 

Un homme aimable de ma connaissance était allé faire 
une visite chez un de ses amis. Il le trouva fort occupé 
d'une question qui le tourmentait grandement et non sans 
motif, car il ne cherchait rien moins que l'accord du libre 
arbitre et de la grâce, problème tout aussi délicat et non 
moins sérieux chez les musulmans que chez nous. D'une 
part, on ne saurait mettre de bornes à l'omnipotence di- 



146 LES LIBRES PENSEURS. 

vine ; d'autre part, il serait hérétique d'émettre le plus 
léger doute sur la responsabilité de l'homme ; le Prophète 
l'a dit, Aly l'a affirmé, l'imam Djafer Sadek Ta confirmé. 
Incliner à droite, pencher à gauche, c'est sortir de l'or- 
thodoxie et verser on ne sait pas où. Gomment donc faire ? 
Tel était le problème dont se tourmentait l'ami de mon 
ami. La conversation s'engagea sur cette thèse, avec pas- 
sion de la part du maître de la maison, complaisance 
du côté de son visiteur. Tandis qu'ils argumentaient de 
leur mieux, ce dernier, assis près de la fenêtre, crut aper- 
cevoir un homme qui se cachait et semblait vouloir péné- 
trer dans la maison sans être vu. 

Tout en suivant la discussion, il guettait les mouve- 
ments du personnage mystérieux et il les trouva si sus- 
pects qu'il interrompit son savant interlocuteur au milieu 
d'un dilemme de la plus intéressante obscurité, pour ap- 
peler son attention sur le manège de l'inconnu. 

Mais juste au moment où, avec impatience, le philo- 
sophe jetait un regard du côté que le doigt de son 
hôte lui indiquait, l'homme avait disparu et la disserta- 
tion flambait plus brillante que jamais, quand, tout à 
coup, on entendit de grands cris, et les domestiques se 
précipitèrent dans la chambre , brandissant des bâtons et 
gesticulant : un voleur venait d'emporter plusieurs usten- 
siles de prix. 

Là-dessus, mon ami partit d'un éclat de rire, et s'a- 
dressant à son disputeur contrarié : Vous me rappelez, 
lui dit-il, l'histoire d'un astrologue qu'un jeune homme 
s'était chargé d'entretenir et de distraire pendant que le 
camarade du jeune homme faisait la cour à sa femme. — 
Il lui disait : Seigneur astrologue, vous êtes un homme 
d'une science profonde, et je suis venu vous demander si 



LES LIBRES PENSEURS. H 7 

demain est un bon jour pour entreprendre un voyage que 
je médite. 

L'astrologue prit ses tables et son livre, jeta ses points 
et, plongé dans son calcul, se prit la barbe et laissa 
tomber ces paroles : Saturne est dans le bélier... En soi, 
ce n'est pas mauvais. Mais, quoi? Vénus est en opposi- 
tion avec Saturne? Oh! oh! cela ne vaut rien!... AhJ 
diable! Voici encore Mercure qui entre dans le Scorpion I 
Monsieur, renoncez à ce voyage, il vous serait assuré- 
ment funeste. 

Le jeune homme, pendant que l'astrologue parlait, le 
contemplait avec une profonde admiration, et quand il 
eut fini, il lui dit humblement : Tant de perspicacité me 
rend confus. Mais j'y vois des limites, 

— Et lesquelles donc? 

— Gageons que vous ne sauriez me raconter par le 
détail ce qui se passe en ce moment dans votre enderoun. 

— Ainsi, continua le narrateur, vous vous occupez du 
libre arbitre et de la grâce, de ce qu'a prétendu le Pro- 
phète, et si l'imam Djafer le Véridique nous a fait des 
contes ou non, et vous laissez voler vos tasses. Vous 
trouvez-vous bien raisonnable? 

On voit ainsi que, parmi les Persans, il existe aussi ce 
qu'on pourrait appeler l'école de la grosse raison, une 
théorie qui porterait les hommes à s'occuper uniquement 
des objets qui tombent sous leurs sens et à s'attacher, sans 
distraction, à leurs intérêts les plus matériels et les plus 
prochains. Pour les partisans de cet ordre d'idées, la reli- 
gion est une convention qu'il faut respecter de peur des 
inconvénients qu'entraînerait l'affectation contraire ; mais 
la philosophie n'étant pas commandée, on doit la fuir 
avec soin, comme on fuirait un magasitv te YwKtofefc* Ç«sv 



118 LES LIBRES PENSEURS. 

de ces projectiles qui ne sont pas dangereux, sont creux. 
Il n'en existe pas dont il soit bon de s'approcher. 

On ne rencontre guère de ces sceptiques que dans les 
grandes villes, à Téhéran surtout. Ils se voient parmi les 
Mirzas et les membres de l'administration. Ce sont de 
bons compagnons, et je ne dirai pas des gens d'esprit, 
parce que les sots sont si rares en Asie qu'on ne saurait 
faire une catégorie de leurs contraires ; mais ce sont des 
gens joyeux et d'entretien agréable. Après tout, leurs 
négations n'ont pas grande importance et n'exercent guère 
d'influence, parce que l'action irrésistible de la race les 
rend extrêmement intermittentes et incomplètes. 

On a souvent remarqué, en Europe, que les gens de 
Thumeur que je décris, tout en s' élevant contre des idées 
religieuses ou philosophiques coordonnées, entretiennent 
assez souvent des superstitions qui ne le sont pas. On les 
voit fortement contraires à toute doctrine précise et dé- 
finie, mais ils ont une peur terrible du hasard. Ils ne 
croient pas en Dieu ; mais ils voudraient que le ven- 
dredi n'existât pas dans le calendrier, ou, s'ils se sont 
glorieusement affranchis de cette inquiétude et s'ils la 
proclament puérile, c'est au lundi qu'ils en veulent. La 
statistique des voyageurs en chemin de fer porte cet irré- 
fragable témoignage, qu'à certains jours, comme le treize 
de chaque mois, une dépression de recette considérable 
se manifeste ; et les gens du métier considèrent le fait 
comme normal. On ne peut donc se soustraire à cette 
conclusion scientifique, que la population rationaliste 
des grands centres n'admet que sous bénéfice d'inven- 
taire l'autorité de l'Église, mais ne fléchit pas dans son 
respect profond pour l'influence astrologique du treizième 
jour. 



LES LIBRES PENSEURS. 119 

Si cette inconséquence remarquable a lieu en Europe, 
on ne s'étonnera pas de la trouver en Asie. Les gens qui 
expriment les opinions que j'ai indiquées plus haut ne les 
ont pas à un égal degré à toutes les heures de la journée 
et surtout de la nuit, et quand ils voyagent en pays sus- 
pect, et quand ils craignent une disgrâce de leurs supé- 
rieurs, ou que la disgrâce est arrivée. Or, comme l'exis- 
tence des Orientaux est beaucoup trop agitée par leurs 
passions, leurs convoitises, leurs plaisirs, leurs indis- 
crétions, leurs audaces, leurs faiblesses, pour qu'une tran- 
quillité et une sécurité uniformes donnent tout à fait libre 
carrière à leur esprit d'opposition, on doit considérer 
l'état de présomptueuse confiance décrit tout à l'heure 
comme exceptionnel dans la vie de tout homme qui en 
fait parade, comme une fanfaronnade qu'il n'aurait pas 
osé faire la veille et dont il se repentira le soir ; enfin, 
très-souvent, comme une exhibition hypocrite qu'il sup- 
pose de nature à plaire à un Européen, à un Ketmân 
qui n'est pas dans son cœur, tout en courant sur ses 
lèvres. Vous retrouverez le même homme, à peu de • 
temps de là, partant en pèlerinage pour Kerbela ou pour 
Meshhed. 

On ne saurait donc accorder aucune importance géné- 
rale à des façons de parler qui, si hardies qu'elles soient, 
et même d'autant qu'elles sont plus hardies, restent tou- 
jours sans portée. Seulement, telles qu'on les voit, on 
peut se demander si elles ne sont pas le résultat du con- 
tact des Étrangers, si la fréquentation européenne n'est 
pas de nature à en répandre, dès à présent, le goût, et, 
plus tard, à leur donner du corps, de la solidité, une soi to 
de raison d'être qui leur manque aujourd'hui. Pour u'O', 
je ne le pense pas. 



120 LES LIBRES PENSEURS. 

Je sais bien que les Russes ont appris aux Persans 
l'existence de Voltaire. Les Mirzas dont je parlais tout à 
l'heure ont volontiers à la bouche le nom de cet écri- 
vain. Mais soit que les rapports qu'on leur en a faits aient 
été singulièrement ^incomplets, ou qu'ils les aient eux- 
mêmes compris d'une façon fort étrange, le Voltaire que 
l'on connaît en Perse est un personnage absolument 
étranger à celui que le xtiii* siècle appelait dévotement 
le Patriarche de Ferney. Je me suis fait décrire ce Vol- 
taire asiatique par un bon vivant, grand rieur, qui en fai- 
sait un cas extrême, et qui en parlait avec une telle assu- 
rance, qu'on eût juré qu'il l'avait connu et beaucoup 
fréquenté. 

— Valatèr, me dit-il gravement, était un écrivain fran- 
çais, mais quel homme ! Un vrai chenapan 1 II se prome- 
nait dans les bazars, le bonnet sur l'oreille et la chemise 
déboutonnée, une main sur le gama, le poing sur la han- 
che. Il passait ses jours chez les Arméniens, à boire, et 
ses nuits ailleurs. Ce qu'il avait surtout en haine, bien 
qu'il fît des malices à chacun, c'étaient les Moullasl Oh ! 
pour les Moullas, il n'était misères dont il ne les assommât ! 
Aussi ne l'aimaient-ils point et se plaignaient-ils toujours 
de lui au chef de police. Mais il était madré ; il échappait 
sans peine à toutes les poursuites. Dans ses moments de 
bonne humeur, il a composé une quantité de chansons 
qu'on lit encore : les unes sont sur ces infortunés Moul- 
las, qu'il arrange de toutes pièces, et les autres sur le vin 
des Arméniens et les charmes des femmes qu'il fréquen- 
tait. C'était un terrible vaurien I 

Voilà le Voltaire que l'on connaît en Perse, et, à ce su- 
jette remarquerai qu'on ne se rend peut-être pas assez 
compte, delà difficulté extrême de faire voyager une idée, 



LES LIBRES PENSEURS. 121 

dépeuple à peuple, sans la casser, j'entends sans la modi- 
fier beaucoup, et, tellement, que lorsqu'elle est rendue à 
destination, elle n'a plus généralement de ressemblance 
avec ce qu'elle était à son point de départ. Je viens de le 
montrer pour Voltaire; je le montrerai maintenant pour 
Napoléon. 

On sait de quelle gloire le nom de ce conquérant res- 
plendit en Asie. On trouve des portraits du premier em- 
pereur partout, et chacun s'en entretient volontiers. Voici 
ce que m'en racontait un fonctionnaire supérieur d'une 
petite ville située sur le littoral de la Caspienne : 

« Naplyoun, me disait-il, était un prince d'une valeur, 
d'une intrépidité, d'une sagesse et d'une science incom- 
parables! Jamais, dans les souverains des temps anciens, 
on n'en a connu un qui approchât de sa poussière. 
Alexandre aux Deux Cornes et Petry (Pierre le Grand), de 
qui sont-ils les chiens? Mais ce qui était surtout remar- 
quable en Naplyoun, c'était sa perspicacité. Je vais vous 
en donner une preuve : 

« Un jour, un de ses domestiques résolut de gagner sa 
faveur. Pour cela, il se proposa, après y avoir beaucoup 
rêvé, de lui faire hommage d'un chapeau. Au fond, ce 
n'était que fourberie ; car cet homme, scélérat consommé, 
cet homme ne cherchait rien moins qu'un moyen sûr 
d'assassiner son maître, et, par l'idée de ce chapeau, il 
crut l'avoir trouvé. 

« Il se présenta devant Naplyoun, un jour que celui-ci 
était assis sur son trône, entouré de toutes les Colonnes 
de l'empire, c'est-à-dire de tous les Grands de l'État. Il 
s'approcha humblement, tenant dans ses mains un plateau 
d'argent, sur lequel était placé un chapeau magnifique, un 
chapeau tellement beau, que tous les «metasto %'te&- 



122 LES LIBRES PENSEURS. 

rent en le voyant qu'un tel chapeau ne pouvait pas avoir 
été fait au bazar. 

« Le traître domestique, voyant cet enthousiasme géné- 
ral, en éprouva un surcroît d'espérance pour l'accomplis- 
sement de ses ténébreux desseins, et s'agenouillant au 
pied du trône, il y déposa son plat et son chapeau, en 
murmurant d'une voix modeste : 

« Que je sois votre sacrifice! Je supplie l'Oratoire du 
monde d'accepter ce misérable chapeau, que je mets dans 
la poussière bienheureuse de vos pieds. » 

« Naplyoun, qui avait d'abord partagé l'admiration uni- 
verselle soulevée par la beauté merveilleuse du chapeau, 
n'en était cependant pas aveuglé. Il se méfia de quelque 
chose, et d'une voix terrible, auprès de laquelle un 
coup de tonnerre eût pu à peine se faire entendre, il or- 
donna au domestique d'avoir à mettre immédiatement le 
chapeau sur sa propre tête. 

« Le misérable (puisse-t-il être maudit pendant toute 
l'éternité 1) pâlit à cette proposition; mais il dut obéir; il 
mit en frémissant le chapeau sur sa tête coupable. Aussi- 
tôt on entendit une détonation, et le monstre roula mort 
sur le tapis. Le chapeau contenait un pistolet chargé ! 
Jugez, d'après ce fait, à quel degré Naplyoun possédait 
l'art de lire sur les visages et dans les cœurs I » 

Tous les Persans qui entendaient ce récit firent des ex- 
clamations enthousiastes, et ne parurent pas concevoir le 
plus léger doute sur la parfaite authenticité de l'histoire. 
Le narrateur se tourna de mon côté, et me dit négligem- 
ment que, sans doute, nos livres devaient avoir conservé 
le souvenir de l'anecdote, mais qu'il y en avait tant du 
même genre... Je m'échappai en phrases générales, et on 
parla d'autres choses. 



LES LIBRES PENSEURS. 123 

Assurément, cette façon de représenter l'empereur 
Napoléon n'est pas absolument conforme à la réalité. 
Mais pour peu qu'on y réfléchisse, il est impossible qu'un 
Asiatique voie les choses sous un autre aspect. On lui dit 
que le premier empereur des Français était un souverain 
d'un génie extraordinaire. Immédiatement, son esprit 
commente ce qu'il y a de nécessairement vague dans ces 
expressions, au moyen des détails plus précis qu'il pos- 
sède lui-même sur ce qui constitue un monarque de cette 
qualité. Il s'explique alors un tel potentat comme posses- 
seur d'un pouvoir illimité et soumis aux conditions d'une 
telle situation, c'est-à-dire, prodigieusement méfiant et 
impossible à tromper , d'une sagacité sournoise que rien 
ne saurait distraire et d'une équité expéditive qui n'hé- 
site pas plus sur les conséquences que sur les moyens. 
Voilà pour ce qui concerne le grand homme. 

En ce qui est de l'homme proprement dit, l'Asiatique 
le plus blasé ne comprendrait pas que devant un objet 
quelconque, pour peu qu'il soit d'aspect agréable, le désir 
de la possession ne s'élevât pas chez le spectateur. Il est 
donc tout à fait naturel que les grands officiers de Napo- 
léon, que Napoléon lui-même, à la vue du plus beau 
chapeau que le bazar de Paris ait pu fournir, éprouvassent 
une admiration très-vive. Les Asiatiques ressentent pas- 
sionnément le coup de foudre de la convoitise ; tout les 
attire, et tout ce qui les attire leur fait étendre les mains. 
L'ascétisme religieux ou philosophique le plus élevé peut 
seul leur faire étouffer ces instincts, et c'est, précisément, 
parce qu'un tel résultat est contre la nature des Orientaux 
que, là où ils l'observeront, ils en éprouveront un étonne- 
ment si enthousiaste. On remarquera de plus que Napo- 
léon, étant le seul de toute sa cour qui résiste k la&^.<& 



124 LES LIBRFS PENSEURS. 

séducteur du chapeau, pour conserver entière sa clair- 
voyance, en parait bien plus grand, bien plus extraordi- 
naire. Tous les auditeurs asiatiques d'un tel récit sont 
d'autant plus stupéfaits du fait qu'on leur présente, qu'ils 
le trouveraient merveilleux chez un sage dont Dieu seul 
et la contemplation de la nature occupent toutes les pen- 
sées; mais le rencontrer chez un conquérant, chez un 
maître, chez un homme que sa puissance investit du 
droit de s'abandonner sans scrupule à ses passions, voilà 
ce qui sort assurément de tout ce qu'on savait, et qui fait 
du prince dont on peut le raconter, le modèle désespé- 
rant non-seulement du monarque, mais encore de toutes 
les créatures. 

Enfin, la couleur locale du récit ne reproduit pas très- 
exactement la Cour des Tuileries en 1 805 ou 1 81 0, et lors- 
qu'on voit le domestique aller acheter son fameux chapeau 
au bazar, on ne se rend pas parfaitement compte du lieu où 
ce bazar peut être situé dans Paris. Mais quel Paris veut- 
on qu'un habitant des rives de la Caspienne s'imagine? A- 
t-il seulement vu en rêve une bourgade européenne? En 
connaît-il les mœurs? Sait-il comment on y vend, comment 
on y achète, comment on s'y comporte? En aucune ma- 
nière. Napoléon est assis au milieu de sa Cour. Rien de 
mieux. Puisqu'il est l'Empereur, sa robe est d'une étoffe 
magnifique, assurément de soie brochée d'or; les perles 
et les pierres les plus précieuses s'incrustent en dessins 
somptueux sur sa couronne, sur sa ceinture, son poignard 
et son sabre. Le sabre est de rigueur, il s'agit d'un con- 
quérant. Que si l'on disait au narrateur : Mais vous vous 
trompez du tout au tout! Le maître de l'Europe était vêtu 
d'une redingote grise, d'un habit vert très-simple ; il por- 
te/* une épée moins redoutable, en elle-même, qu'un bà- 



LES LIBRES PENSEURS. 125 

Ion. Au cas où l'auditeur daignerait vous croire, j'a- 
voue que je regarderais comme impossible de lui faire 
comprendre le long enchaînement de faits anciens et nou- 
veaux, de causes si variées, de raisons historiques, philo- 
sophiques, poétiques, morales et autres nécessaires à con- 
naître pour accepter, comme nous le faisons, que plus un 
homme est considérable, plus il est simple dans sa vie, et 
plus on admet et Ton approuve qu'il le soit. Pour triom- 
pher sur ce sujet des notions acquises par celui qu'on vou- 
drait corriger , il ne faudrait rien moins que refaire son 
éducation de fond en comble, et comme un tel travail 
est impossible, à plus forte raison en est-il de même quand 
il s'agit, non plus d'un individu, mais de la masse entière 
de ceux qui admirent ou admireront Napoléon en Asie. Il 
faut donc bien accepter que Napoléon sur son trône était 
assis sur les genoux dans le milieu d'un séryr ou trône 
persan, en marbre de Maragha incrusté d'or, le tadj ou 
couronne à trois pointes sur la tête, et que ses maréchaux, 
rangés en files des deux côtés, se tenaient là debout, 
immobiles, les bras croisés sur la poitrine, dans un reli- 
gieux silence et affectant un léger tremblement de ter- 
reur, toutes les fois que l'œil terrible du conquérant ren- 
contrait les leurs. Et tout cela se passe dans un Paris 
ressemblant plus ou moins à Ispahan , où l'on entrevoit 
bien, vaguement, que les constructions sont un peu 
différentes, où l'on sait qu'il y a des églises et point 
de mosquées, et pas davantage. C'est ainsi que la civili- 
sation d'un peuple reste, en définitive, incommunicable 
à un autre peuple. La raison principale de ce fait, la pre- 
mière et la plus décisive, n'est pas là, sans doute; 
elle est dans la différence de la race, qui fait qu'une na- 
tion asiatique n'a pas le cerveau fait comme une na- 



126 LES LIBRES PENSEURS. 

tion européenne et qu'elle ne perçoit pas les mêmes idées 
de la même manière, tellement qu'une même énonciation 
emporte, suivant les lieux, des compréhensions et des dé- 
ductions fort différentes. Mais cette vérité princeps n'exis- 
tât-elle pas, on voit que l'état des mœurs , des habi- 
tudes, des expériences, divers suivant les milieux et 
constamment interposé entre l'esprit et les objets de sa 
contemplation, suffirait à lui seul pour rendre plus que 
difficile toute fusion entre les idées. 

Le sujet est intéressant, je crois, et je veux apporter 
encore quelques faits à l'appui de mon sentiment. Je 
voyais un Persan , très-novateur et très-épris de ce qu'il 
croit être les idées de l'Occident, en grande extase devant 
les journaux, et il exprimait ainsi son sentiment : 

« Quel peuple étonnant que le vôtre I s'écriait-il. 
Vous n'oubliez jamais les intérêts capitaux de l'esprit, et 
quels esprits aveugles sont ceux de nos gens qui vous 
disent si ignorants de toutes sciences intellectuelles I Est- 
il une plus forte preuve du contraire que la quatrième 
page de vos journaux? Tandis que, dans la première, vous 
traitez à fond et avec une pénétration étonnante, de l'in- 
térêt politique de tous les peuples, vous avez décidé que 
dans la seconde vous raconteriez, pour détendre les ima- 
ginations, que trop de contention pourrait fatiguer, les 
histoires agréables et les faits singuliers que vous re- 
cueillez chaque jour dans tous les coins du monde. Dans 
la troisième, vous ne voulez plus qu'il soit question ni 
des grandes affaires d'État, ni de récits curieux; vous 
vous occupez des sciences qui ont trait à l'agriculture et 
au commerce ; mais c'est dans la quatrième que vous vous 
élevez le plus haut I J'imagine, quelque bonne opinion que 
j'aie de la science européenne, que les sages seuls peuvent 



LES LIBRES PENSEURS. 127 

comprendre cette quatrième page. Vous y indiquez les 
moyens de conclure les mariages avec une prudence, une 
maturité que les intéressés ou leurs parents ne sauraient 
pas toujours avoir et qu'un homme entouré, depuis vingt 
ans, de la vénération publique, arrange avec toutes les 
garanties désirables. Ce n'est rien que cela I Vous prenez 
soin d'y indiquer des remèdes précieux et vénérables par 
le mystère dont ils sont entourés, pour venir à bout des 
plus redoutables maladies. Quels hommes vous êtes I » 

C'est ainsi que j'ai vu un homme d'une rare intelli- 
gence comprendre et expliquer le journalisme européen. 
On se flattait naguère à Londres et dans quelques sa- 
lons de Paris que la vaste distribution de Bibles organisée 
à si grands frais en Chine y avait enfin porté ses fruits, 
quand on apprit que les rebelles, les Taë-pings, instituant 
une religion, avaient proclamé l'unité divine et l'adora- 
tion du Christ. Mais, quelque temps après, on connut 
mieux ce que les novateurs avaient agréé de nos livres 
saints, et l'on s'en étonna. 

Dieu le père n'est plus là qu'un roi constitutionnel. Le 
pouvoir réel réside dans ses fils; car, puisqu'il a un fils, 
pourquoi n'en aurait-il pas plusieurs? Le fils aîné, qui est 
Jésus-Christ, a toute confiance dans le fils cadet, son 
frère, qui est le chef des Taë-pings, et celui-ci, en sa dou- 
ble qualité de fils et de frère de Dieu, Dieu lui-même, 
fait, refait, défait la morale et les lois, suivant qu'il le 
juge convenable. Et la preuve que les Taë-pings ont très- 
bien lu et très-bien compris l'Évangile, c'est que le 
baptême est devenu pour eux une cérémonie où le thé 
joue le rôle principal. 

Les Persans n'ont pas été moins habiles que les Chi- 
nois. Depuis longtemps on leur parle de christianisme. 



428 LES LIBRES PENSEURS. 

Je ne dis rien des chrétiens orientaux, qui ont toujours 
existé là; ceux-ci, à vrai dire, ne sont pas des informa- 
teurs sérieux. Mais il y a longtemps aussi que les sociétés 
bibliques poursuivent les musulmans. Sans parler des mis- 
sionnaires américains établis à Ourmyah et qui s* occupent 
surtout des Chaldéens, une distribution de Bibles s'est 
établie à Ispahan, et à force de donner gratis à tout le 
monde la traduction de nos livres saints, elle a eu deux 
résultats : le premier, de rendre les Persans très-avides de 
ces sortes de cadeaux, à cause de la couverture en veau 
qu'ils admirent. Ils arrachent le texte, s'en débarrassent 
et couvrent leurs propres livres de l'habit qu'ils ont ainsi 
gagné. Voilà l'usage premier et le plus fréquent. 

Le second résultat, c'est que quelques curieux lisent 
le livre, le trouvent, à bon droit, ridiculement traduit, et 
si dénué de toute élégance et de toute beauté de style, 
que, le plus souvent, ils le jettent avant d'être arrivés à 
la fin du volume. A leur place, j'en ferais tout autant. On 
ne s'imagine pas assez ce que deviennent les choses les 
plus belles quand elles ne sont pas dites comme il convient. 
C'est une profanation ; et assurément, si les sociétés bibli- 
ques ne servaient pas à faire vivre dans l'aisance un grand 
nombre de familles anglaises et suisses, considérant les 
abominables rapsodies dont elles déshonorent notre foi et 
nos livres saints aux yeux des peuples étrangers , il les 
faudrait supprimer par acte du Parlement. 

Et voilà comment nos idées religieuses, non plus que 
nos idées sociales, ne gardent pas en entrant en Perse 
leur vraie physionomie. J'en donnerai encore d'autres 
motifs. 

Le nombre des Européens établis dans l'Asie centrale , 
et y entretenant avec les natifs des rapports suivis, est 



LES LiBHES PENSEURS. 429 

loin d'être considérable. Aujourd'hui , toute la Perse n'en 
compte pas plus d'une centaine, hommes, femmes et en- 
fants, et jamais on n'en avait tant vu. Ils vivent, pour la 
plupart et l'on peut dire presque tous, à Téhéran. Cette 
circonstance n'est pas propre à leur assurer un contact 
fécond avec une population de dix à douze millions d'indi- 
vidus. Le jour sous lequel les indigènes les considèrent 
et ce qu'ils sont par eux-mêmes, vient diminuer encore 
l'influence de propagande que l'Europe est toujours por- 
tée à supposer à ses émigrants. 

Il y a une vingtaine d'années encore, les Persans se fai- 
saient à eux-mêmes un portrait moral des Européens qu'ils 
supposaient d'autant plus exact que, pour le composer, ils 
avaient pris juste le contre-pied de leur propre ressem- 
blance. L'Européen était, suivant eux, un homme fier, 
impétueux, violent, peu compréhensif, d'une intelli- 
gence bornée, d'une ignorance crasse, mais d'une sincé- 
rité parfaite, d'une loyauté incontestable, extrêmement 
adroit de ses mains, connaissant tous les métiers, mili- 
taire excellent et médecin très-habile. 

Ce n'était pas seulement le peuple qui raisonnait ainsi; 
c'était aussi le gouvernement, et si bien que j'ai trouvé 
encore en vigueur, il n'y a pas plus de neuf ans, un 
usage aussi flatteur que singulier. Tandis que la loi mu- 
sulmane n'admet pas le serment d'un chrétien en tant 
qu'infidèle, l'administration persane ne le demandait 
pas, attendu qu'il n'était pas supposable qu'un Européen 
pût mentir. Ces illusions sont aujourd'hui dissipées; l'an- 
cien portrait est effacé, et l'opinion générale est désor- 
mais que, sous aucun rapport, la moralité des Occiden- 
taux n'a rien à reprocher à la moralité asiatique. On a 
Va les Européens très-bien voler, très-bien mentir, sou- 



430 LES LIBRES PENSEURS. 

pies, rampants, rapaces et pas plus fiers que des natifs. 
On en a vu et j'en ai vu, pour gagner quelque bienveil- 
lance, se mettre à genoux devant des chefs, afin de leur 
tâter le pouls d'une façon plus respectueuse; d'autres, bien 
que portant de grands sabres , se sont édifié une réputa- 
tion de lâcheté des mieux établies ; d* autres, enfin, ont 
disputé aux roués du pays les faveurs des garçons à la 
mode, tandis que le delirium tremens s'abattait sur quel- 
ques-uns dévoués à l' eau-de-vie. On ne trouvera pas 
extraordinaire qu'une telle immigration, dans laquelle 
des exceptions se pourraient compter, sans doute , mais 
sur quelques doigts, n'ait pas exercé une bien grande 
action morale ou intellectuelle dans l'Asie centrale. Toute- 
fois, grâce au désir des Persans de savoir de l'Europe le 
plus possible , il reste vrai que les Européens ont traduit 
ou fait composer sous leur dictée quelques livres. 

Mais ces ouvrages ne sont pas de l'espèce de ceux qui 
apportent des idées. Ce ne sont, à proprement parler, que 
des manuels, des traités d'artillerie ou de théorie d'infan- 
terie; des résumés de pratique médicale, des essais de 
grammaire française. Aussi le monde scientifique persan 
ne s'en est-il nullement ému. 11 n'en a pris connaissance 
que pour se confirmer dans l'idée que les Européens 
sont principalement des ouvriers habiles et peu de 
chose outre cela. Le roi a eu beau créer un collège spécial 
où s'enseignent, sous des maîtres européens, à deux ou 
trois exceptions près, fort ignorants, les connaissances 
pratiques de l'Europe, dans ce qu'elles ont de plus immé- 
diatement applicable, le public, sauf les élèves qu'il faut 
payer pour qu'ils assistent aux cours, n'y prend aucune 
espèce d'intérêt, non plus qu'il ne fait tous les jours, lors- 
qu'en traversant le bazar des menuisiers , il voit un de 



LES LIBRES PENSEURS. J3J 

ces artisans ajuster ses planches. Quant aux professeurs 
exotiques, ils ne s'occupent pas plus du pays que le pays 
ne s'occupe d'eux, et lorsqu'ils ont touché leurs trai- 
tements, leurs préoccupations ne vont pas ailleurs qu'à 
les grossir par l'obtention de quelques cadeaux, soit du 
roi, soit des grands. Ils y parviennent en construisant de 
petits ballons , en essayant de petits appareils à gaz , en 
faisant de petits feux d'artifice, ou, encore, en envoyant 
les dames qui veulent bien leur tenir compagnie (car, en 
général, le mariage est peu en honneur parmi eux), en 
les envoyant, dis-je, dans l'enderoun du roi pour offrir 
des coussins brodés ou d'autres inventions. C'est sans 
doute de ces emplois utiles et variés que l'Européen en 
Perse a déduit la fierté intraitable qu'il affiche, et le mé- 
pris souverain dont il écrase les natifs. 

Cependant, si j'ai dit que les idées persanes n'étaient 
pas transformables, je n'ai pas entendu par là qu'elles ne 
fussent pas susceptibles de modifications. Il s'en faut de 
tout, et après avoir montré dans les chapitres précédents 
quelle agitation incessante fait tourbillonner ces imagi- 
nations mobiles, il n'est assurément pas nécessaire que je 
m'occupe de démontrer cette thèse. Puisque les opinions 
sont modifiables et que les nouveautés abondent, présen- 
tant sans cesse des formes nouvelles et cherchant néces- 
sairement d'autres alliances, il serait inadmissible que les 
conceptions européennes fussent à jamais exclues de leur 
orbite et de toute combinaison avec elles. Aussi n'est-ce 
point ce que j'ai prétendu dire; j'ai voulu montrer seule- 
ment qu'en tant qu'apportées par les Européens, ou livrées 
par l'observation lointaine et la lecture solitaire, ces no- 
tions n'avaient pu jusqu'à présent pénétrer même l'épi- 
derme de la société persane. 



432 LES LIBRES PENSEURS. 

Peut-être sommes-nous à la veille du moment où cet état 
de choses cessera. Des jeunes gens persans, en assez 
grand nombre, s'en vont en Europe fréquenter les écoles 
et y passent plus ou moins d'années. Je doute qu'on remar- 
que chez eux la même difficulté de compréhension que Ion 
a signalée longtemps chez les Turcs. Dans les différents 
convois d'étudiants que l'on a vus aller et revenir, il s'est 
toujours trouvé, en minorité, sans doute, comme il faut 
partout s'y attendre, mais en minorité suffisante, quel- 
ques esprits vifs qui, dans une direction ou dans une 
autre, recueillaient des expériences, concevaient des 
impressions, rapportaient chez eux des sentiments qu'ils 
n'auraient point pris ailleurs. Autant que j'ai pu le re- 
marquer, ces observateurs n'ont jamais manqué, dans 
une mesure ou dans une autre, de persianiser leur butin. 
C'est là, je ne saurais trop y insister, la faculté puissante 
et redoutable des Asiatiques. Us conquièrent et ne sont 
pas conquis. 11 n'en est pas moins vrai que ces arrivants 
d'Europe jettent des aliments particuliers dans la four- 
naise intellectuelle où ils rentrent eux-mêmes, et qu'ainsi 
le métal natif s'en trouve et, plus tard, s'en trouvera bien 
davantage encore modifié. Ce seront, je le crois, ces pè- 
lerins et non pas les Européens grossiers qui viennent 
ici, qui apporteront le plus d'alliage utile. Mais quel sera 
le résultat de ce travail? En proviendra-t-il un rapproche- 
ment moral de telle nature que l'Asie centrale descende 
au rôle de satellite confiant des doctrines européennes? Je 
ne le crois pas un instant. 

On a connu ici un certain Husseïn-Kouly-Agha, rempli 
d'intelligence et de feu. 11 avait été élevé à Saint-Cyr et 
avait passé pour un des élèves remarquables de cette 
école militaire. Au mois de mai 1848, il avait monté la 



LES LI&RES PËNSEUftS. *33 

garde à l'Assemblée Nationale, envahie par l'émeute, et 
avait arrêté de ses mains et conduit à la caserne du quai 
d'Orsay tel et tel des agitateurs. 11 connaissait bien l'his- 
toire de nos troubles et avait ainsi sur l'état de la société 
française des vues plus complètes qu'il n'aurait pu en ac- 
quérir en temps de calme. 

Revenu en Perse , il avait refusé , en se présentant de- 
vant le roi, d'ôter ses chaussures, suivant l'usage du 
pays. 

— « Ce n'est pas militaire, disait-il. Vous m'avez en- 
voyé en France pour apprendre ce qui convient à un 
soldat. Je le sais et même dans les plus petits détails; je 
ne consentirai donc pas à m'en écarter. » 

On voulut le nommer général du génie et inspecteur 
des travaux dans l'Azerbeydjan. 11 répondit qu'il était offi- 
cier d'infanterie et pas autre chose ; qu'instruire des ré- 
giments , il était prêt à le faire ; mais que sortir de son 
état, ce serait tromper le roi et s'inutiliser lui-même, et 
qu'il s'y refusait. 

Husseïn-Kouly-Agha n'avait pas de souvenir dont il fût 
plus fier que son séjour à Saint-Cyr, et, dans les grandes 
occasions, il affectait de laisser de côté son uniforme 
brodé persan pour se couvrir de l'habit bleu, du panta- 
lon rouge et des épaulettes de laine. 11 parlait français 
dans la perfection. 11 racontait, avec une gaieté sympa- 
thique, mille anecdotes sur tout Paris; il lisait avec pas- 
sion les romans français. En regard de tous ces indices 
de transformation, il faut savoir ce qu'étaient ses préoc- 
cupations intimes; 

Sa haine pour l'islamisme n'avait pas de bornes. Il 
voyait dans cette religion l'importation et la marque de 
l'oppression arabe sur son pays, et toute sa s^«rçaXlvte N 



134 LES LIBRES PENSEURS. 

tout son amour était pour la foi des Guèbres, sous laquelle 
la Perse a été si grande. Quant au christianisme, il ne 
's'en occupait en aucune manière. Il pensait que pour 
régénérer son pays , il fallait purger la langue de toutes 
les expressions et de tous les mots arabes. Afin de tra- 
vailler lui-même à cette réforme, il s'occupait avec ardeur 
à écrire dans un style qui n'admettait rien de la phra- 
séologie proscrite, ce qui, soit dit en passant, constituait 
un logogryphe perpétuel, quelque chose comme le style de 
l'abbé Delille, où rien ne s'appelle par son nom. 11 com- 
posait, dans ce galimatias, des poésies extrêmement admi- 
rées de ses partisans. En somme, il ne voyait d'avenir et 
de salut pour sa patrie que dans le retour, aussi complet 
que possible, aux choses du passé le plus ancien, et à ce 
qu'il s'imaginait, dans ses théories archéologiques fort 
approximatives , avoir été la religion et la philosophie 
des plus anciens aïeux. 

Husseïn-Kouly-Agha n'était pas une exception, et, dans 
un sens ou dans un autre, les Persans que j'ai vus reve- 
nant d'Europe ceux-là même qui y ont été élevés, ont 
tous compris, d'une façon particulière et qui n'est aucune- 
ment la nôtre, ce que nous leur avons appris ou montré 
et ce qu'ils ont vu ou étudié d'eux-mêmes. Leurs idées 
natives s'en sont trouvées profondément altérées, mais 
nullement dans un sens européen. En général, leur ortho- 
doxie musulmane y succombe; mais ce n'est pas là un 
fait de grande conséquence, puisqu'on a vu plus haut que, 
dans le pays même, elle était battue par la base et cons- 
tamment assaillie par des forces philosophiques dissol- 
vantes, en même temps qu'une luxuriante moisson d'idées 
hétérodoxes fleurissait dans toutes ses brèches. En somme, 
^'Asiatique revenu d'Europe rapportera des idées euro- 



LES LIBRES PENSEURS. 435 

péennes asiatisées par lui. et il en résultera un surcroit de 
flux et de reflux tout à fait original dans le mouvement 
déjà et de tous temps si caractérisé qui fait la vie même 
de l'Asie. 

Je suis bien fermement convaincu que ce qui sortira 
de là, ce ne sera nullement une tendance à s'associer ser- 
vilement à notre civilisation. Je ne saurais m'expliquer à 
moi-même ce que ce pourra être; mais je suis porté à 
croire que les dangers n'y seront pas médiocres pour nous. 
Non pas les dangers matériels, on doit être plus que ras- 
suré de ce côté ; les Asiatiques n'ont pas de sabres si forts 
qu'ils puissent résister à nos baïonnettes. C'est de dan- 
gers moraux qu'il est question. Il se produira dans ce 
grand marécage intellectuel quelque combustion nou- 
velle de principes, d'idées, de théories pestilentielles, 
et l'infection qui s'en exhalera se communiquera par 
le contact d'une manière plus ou moins prompte, mais 
certainement assurée. L'histoire entière nous en ré- 
pond. 

Cependant, comme la chose est inévitable, il en faut 
prendre son parti et n'en pas faire un sujet de gémissements 
inutiles, mais un objet d'études curieuses. Il est remar- 
quable de voir comme cette Asie est , depuis tant de siè- 
cles, que dis-je, depuis tant de milliers d'années, un 
amas stagnant, sans doute, mais non pas mort. Parce 
que l'eau ne coule pas, on la croit stérile, et Homère a 
eu le tort, lui, le grand observateur, le grand divinateur, 
de donner cette épithète à la verte mer. Une telle erreur 
ne saurait être admise, à moins qu'on entende le mot de 
stérile en ce sens que l'eau stagnante ne produit rien de 
bon pour l'homme; mais elle est, au contraire, horrible- 
ment féconde en monstres et en existences hostiles à notre 



436 LES LIBRES PENSEURS. 

espèce. Pour l'Asie, il en est de même, au point de vue 
intellectuel , et rien ne saurait faire concevoir l'anarchie 
dépensées et d'opinions que les croisements incessants des 
théories les plus naturellement antipathiques y engen- 
drent , et cela tous les jours ; ce sont des pensées, ce sont 
des opinions d'où rien d'heureusement pratique ne saurait 
sortir, et qui, néanmoins, frappent l'observateur désinté- 
ressé d'une sorte d'étonnement voisin de l'admiration par 
leur hardiesse et leur nombre, et leur fécondité, et leur 
vitalité terrible. Dans cet état de choses, il importe peu, 
sans doute, au point de vue de l'utilité, qu'une doctrine 
bonne en soi s'ajoute à celles que contient déjà ce pandé- 
monium ou qu'elle se refuse à y entrer. Le bien qu'elle 
pourrait faire serait, en tout cas, moins que peu de chose. 
Mais il est intéressant de voir s'augmenter sans cesse, ou 
du moins se soutenir ce désordre, et l'on y prend un cer- 
tain plaisir nerveux. 

On aime à voir se multiplier les causes de lutte, et 
les difficultés naître des solutions. Là où les théoriciens 
tombent, on voit se relever leurs adversaires ou paraître 
leurs continuateurs. Dans certaines situations données, 
où l'on peut soi-même compliquer le nœud qu'ils cher- 
chent à résoudre, il y a du plaisir à le faire. Cet antique 
et mystérieux pontife qui s'amusa jadis à attacher le 
joug de Gordes au timon du char d'une telle façon, que 
peu de gens assez subtils pour défaire le nœud pouvaient 
être supposés, ce vénérable prêtre, j'imagine, ne laissa 
pas que d'avoir dans sa vie un moment de malice bien 
satisfaite. 

C'est dans un sentiment analogue que, considérant le 
tumulte et le tournoiement des théories dans les ima- 
ginations asiatiques, on peut regretter que des inven- 



LES LIBRES PENSEURS. 137 

tions sous formes européennes ne viennent pas plus 
vite s'y ajouter. Ce n'est pas qu'il en puisse résulter jamais 
quelque bien absolu : seulement le désordre déjà incu- 
rable s'en augmentera et n'en sera que plus égayé. On 
n'a qu'à voir, pour en être bien convaincu ce qui arrive 
à Bombay et à Benarès, au sein d'une société moins agitée 
assurément que celle de l'Asie Centrale, mais que le 
contact avec les idées anglaises a cependant émue à nou- 
veau, alors que l'ébranlement communiqué jadis par les 
axiomes religieux et philosophiques des musulmans, puis 
par les suggestions rationalistes d' Akhbar, commençait à 
se calmer. Dans l'Inde, en effet, il n'y a pas eu que des 
aventuriers européens de bas étage ou à peu près igno- 
rants, comme en Perse. La Compagnie des Indes y a con- 
duit, depuis soixante-dix ans surtout, des hommes d'un 
caractère élevé, d'un esprit éminent, d'une science pro- 
fonde. Les Brahmanes ont eu en face d'eux des adversaires 
dignes d'eux, des hommes avec qui ils ont pu discuter et 
dont ils ont eu beaucoup à apprendre, et des choses qui 
les ont surpris. Il en est résulté, sur deux points géogra- 
phiques différents, des résultats remarquables. A Bombay 
parmi les Parsys, il s'est créé une école de novateurs qui 
tend à faire de la religion de Zoroastre un déisme relati- 
vement débarrassé de ces amas informes de cérémonies 
qui l'entourent aujourd'hui. Les zélateurs de cette con- 
ception nouvelle paraissent marcher vers un unitarisme 
très-opposé au dualisme primitif, mais tout à fait d'accord 
avec les idées sémitisées qui se sont implantées chez leurs 
pères au temps des premiers Khalifes. Voilà où ils revien- 
nent sous l'influence européenne. Dans le nord de l'Inde 
et même à Benarès, beaucoup de Brahmanes, familiers 
avec les livres anglais, tendent à une réforme du culte, 



138 LES LIBRES PENSEURS. 

même de leurs dogmes, qui les rapprocherait, à leur sens, 
d'une compréhension plus vraie des livres védiques. A 
cela il faut ajouter des penchants philanthropiques un 
peu vagues qui leur font rebrousser chemin vers ce que 
leurs anciens codes contiennent dans le même ordre 
d'idées. En somme, Brahmanes libres penseurs comme 
Parsys régénérés, apportent dans leurs aspirations un 
génie absolument asiatique et quelque chose d'aussi dé- 
cousu, d'aussi incomplet qu'on a pu l'observer, il y a une 
trentaine d'années, dans les doctrines de ce Ram-Mahun- 
Roy, fort oublié aujourd'hui, mais alors si célèbre et que 
les journaux de France et d'Angleterre considéraient 
comme l'initiateur certain de son pays aux croyances de 
l'Occident. 

En voyant, dans l'Inde, un tel état de choses, il m'a 
paru qu'il y aurait un intérêt de curiosité à fournir aux 
gens de l'Asie Centrale quelque nouvelle pâture intellec- 
tuelle pour redoubler leur activité et produire de nou- 
velles combinaisons philosophiques , n'importe les- 
quelles. J'ai donc procuré aux Persans le Discours sur la 
Méthode. Il m'a paru que, dans toute notre philosophie, 
rien ne pouvait avoir chance de produire des résul- 
tats plus singuliers parmi eux. Ils ne sont pas gens à 
tomber dans les excès de la méthode expérimentale, et 
il n'y a pas d'apparence qu'on supprime jamais chez eux 
l'abus de l'induction. On n'en voit pas davantage qu'ils 
arrivent à tirer du cogito, ergo sum le parti modéré au- 
quel les Européens ont la prétention de s'arrêter. En 
réalité, il est impossible de deviner ce qu'ils en feront, 
mais ils en feront probablement quelque chose, et, pour 
moi, je ne saurais oublier les séances dans lesquelles 
les cinq chapitres du chef-d'œuvre de Descartes ont été 



LES LIBRES PENSEURS. 139 

communiqués à quelques hommes d'une vraie intelligence 
el d'une science hors ligne. Ils en ont éprouvé une impres- 
sion remarquable, et il n'est pas probable que cette im- 
pression s'efface sans résultats. Ce qui les a surtout frap- 
pés, c'est l'emploi nouveau pour eux qui était fait de la 
formule fondamentale. En tant que formule, la découverte 
et l'emploi en sont très-anciens en Orient. Il y a long- 
temps que rapprochant les mots hyy , vivre, et wehy « expri- 
mer, » « manifester, » « parler, » et les ramenant à une 
même racine fictive, les métaphysiciens du Talmud et de 
l'Islam ont prononcé que vivre ou parler supposait la 
pensée, mais la conséquence qu'ils en tirent est celle-ci : 
que Dieu étant l'existence par excellence, l'existence uni- 
que, il est, en même temps, l'unique pensée et l'unique 
parole, ce qui ne va pas au résultat cherché par Descartes. 
Aussi, ne fût-ce que pour cette raison, cet auteur leur pa- 
rait très-curieux. Mais, toutefois, les deux hommes que les 
philosophes de ma connaissance ont la plus grande soif 
de connaître, c'est Spinosa et Hegel; on le comprend 
sans peine. Ces deux esprits sont des esprits asiatiques et 
leurs théories touchent par tous les points aux doctrines 
connues et goûtées dans le pays du soleil. Il est vrai que, 
pour cette raison même, elles ne sauraient introduire là 
des éléments vraiment nouveaux. 



CHAPITRE VI 



COMMENCEMENTS DU BABTSME 



On a remarqué, dans tous les temps, dans tous les pays, 
qu'un changement quelconque dans l'état d'un peuple, 
a pour production parallèle un changement dans l'amé- 
nagement de ses doctrines. La Perse moderne se trouve 
placée dans des Circonstances toutes nouvelles; on devait 
s'attendre à ce que de nouvelles opinions se produisis- 
sent, et cela a eu lieu en effet. 

Aujourd'hui, on ne voit plus de très-grands philosophes 
attachés à la tradition . Hadjy-Moulla-Hady est Avicenniste 
sans doute, mais, sans doute aussi, il a cherché et voudrait 
trouver quelque chose de plus neuf que les théories 
même les plus avancées de l'ancien maître. D'autres doc- 
teurs, que- je ne saurais nommer, parce qu'ils sont vi- 
vants et moins puissants que le Sage de,Sebzewar, par- 
tant plus obligés au secret, voudraient bien aussi tomber 
sur quelque notion encore inaperçue, qui pût s'appli- 
quer à l'état actuel des choses. Le soufysme commence 
à devenir insuffisant; et ce qui en est la preuve, c'est 
qu'on lui voit des détracteurs; plusieurs polémistes ten- 
dent à le considérer comme au-dessous des besoins ac- 



142 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

tuels, en ce sens qu'on le trouve trop énervant, précisé- 
ment ce qui lui avait été jusqu'ici compté comme mérite 
suprême. On s'irrite contre l'Islam , même contre cet 
Islam si étrangement défiguré que présente le shyysme, 
parce qu'on le déclare étroit, et Dieu sait s'il mérite ce 
reproche, au point de vue panthéistique où on le lui fait. 
On veut autre chose. Quoi? — Il n'existe plus dans l'Asie 
centrale de grands seigneurs d'origine mongole ou tur- 
que, ou même arabe, conservant des idées étrangères au 
sol ; il n'y a plus de ces fonctionnaires si riches et si so- 
lidement établis qu'ils puissent prétendre à en jouer le rôle. 
Il ne se voit que la noblesse locale, la chevalerie peu let- 
trée et toute chasseresse des tribus, et l'immense démo- 
cratie des villes. Cette dernière ne saurait tendre qu'à une 
chose : la même à laquelle aspirait, vers le milieu du 
vn e siècle, la démocratie grecque et syrienne de la côte en- 
vahie par les premières armées musulmanes, et qu'ont 
voulue ensuite les aïeux, les pères de ceux qui vivent 
aujourd'hui, c'est-à-dire l'objet de l'antique passion, la foi 
sémitique par excellence. Elle y court, et voilà comme, 
mathématiquement, s'est produit un mouvement religieux 
tout particulier dont l'Asie Centrale, c'est-à-dire la Perse, 
quelques points de l'Inde et une partie de la Turquie 
d'Asie, aux environs de Bagdad, est aujourd'hui vive- 
ment préoccupée, mouvement remarquable et digne d'être 
étudié à tous les titres. 11 permet d'assister à des déve- 
loppements de faits, à des manifestations, à des catas- 
trophes telles que l'on n'est pas habitué à les imaginer 
ailleurs que dans les temps reculés où se sont produites 
les grandes religions. 

11 existait à Shyraz, vers 1843, un jeune homme ap- 
pelé Mirza-Aly-Mohammed, qui n'avait pas plus de dix- 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 443 

neuf ans, si encore il les avait atteints. On a attaché 
beaucoup d'importance, d'une part, à soutenir qu'il était 
descendu du prophète par l'Imam Husseïn, c'est-à-dire 
à lui assurer le rang et les prérogatives d'un Séyd; 
d'autre part, à lui nier cette qualité. Ce qui est in- 
contestable, c'est que s'il était Séyd, il l'était de cette 
manière obscure qui jette plus que du doute sur les pré- 
tentions des nombreuses familles persanes qui se flattent 
du même honneur. Les gens sérieux font remarquer que, 
pendant les longues persécutions subies par les Alydes 
sous les Khalifes Ommiades et surtout sous les Abbassides, 
tous les documents généalogiques propres à établir la 
descendance sacrée ont été ou détruits ou perdus; les 
proscrits sont tombés en grand nombre sous le sabre 
de leurs ennemis, le reste s'est dissimulé du mieux qu'il 
a pu faire, et, en admettant que le sang des Imams se 
soit conservé, il n'est au pouvoir de personne de prouver 
qu'il a dans les veines ce sang précieux. Quatre familles 
et pas davantage sont considérées comme plus en situa- 
tion que les autres de se dire Séyds, et encore les raisons 
qu'elles allèguent ne paraîtraient-elles sérieuses à aucun 
généalogiste d'Europe. Elles sont anciennes, elles sont 
considérables, il y a des siècles qu'on les voit en posses- 
sion du respect public; mais pour atteindre aux Imams, 
il leur reste une lacune de deux siècles au moins qu'elles 
ne peuvent combler et les monuments révérés qu'el- 
les présentent comme leur étant parvenus de leurs 
glorieux ancêtres, ëoit cachets, soit prières écrites de la 
main même des saints personnages en question, ou autres 
objets semblables, passeraient à peine chez nous pour 
des présomptions. 

Quoiqu'il en soit, Mirza-Aly-Mohammedn'aççaï^w^ 



144 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

à aucune de ces quatre maisons, et si ses pères, malgré 
ce qu'en disent les malveillants, ont porté ou réclamé la 
qualification de Séyd, c'était à un titre peu sûr. Quoi qui 1 
en soit, sa famille n'était pas tout à fait du peuple, elle 
possédait quelque peu de bien, et les résultats doivent 
porter à croire que Mirza-Aly-Mohammed avait reçu une 
éducation distinguée. 

Comme la grande, la presque totalité des Asiatiques, 
il se montra de bonne heure possédé par des idées reli- 
gieuses très-actives. 11 ne se contenta pas de la pratique 
des devoirs religieux ni de la profession des doctrines 
orthodoxes, il se jeta avec passion dans la poursuite 
et l'examen des nouveautés. Tout porte à croire que 
son esprit était dès le début ouvert et hardi. Il lut cer- 
tainement les évangiles dans les traductions des mission- 
naires protestants, il conféra souvent avec les Juifs de 
Shyraz, rechercha la connaissance des doctrines guè- 
bres, et s'occupa avec une prédilection marquée de 
ces livres singuliers, un peu suspects, fort honorés, re- 
doutés même, qui traitent des sciences occultes et de la 
théorie philosophique des nombres. C'est, dans l'Asie mu- 
sulmane, la passion des plus brillants esprits, et de très- 
bonne heure ce fut la sienne; autant vaut dire qu'il se 
reporta de tous ses efforts vers ce qui reste de l'antique phi- 
losophie araméenne, et il n'y aurait rien d'impossible, on 
le peut soupçonner à différents indices, qu'il ait eu en sa 
possession certains documents rares et d'une valeur ines- 
timable, probablement anciens ou* composés sur des 
textes anciens et relatifs à ce corps de doctrines. 

Il fit très-jeune le pèlerinage de la Mecque. Mais, au 
lieu d'être ramené par la vue de la Kaaba à des idées net- 
tement musulmanes, ce qu'il vit, ce qu'il entendit, ce 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 145 

qu'il éprouva, le jeta de plus en plus hors des voies ordi- 
naires. Il est bien probable que ce fut dans la ville sainte 
elle-même qu'il se détacha absolument et définitivement 
de la foi du Prophète, et qu'il conçut la pensée de ruiner 
cette foi pour mettre à sa place tout autre chose. 

Renfermé en lui-même, toujours occupé de pratiques 
pieuses, d'une simplicité de mœurs extrême, d'une dou- 
ceur attrayante, et relevant ces dons par son extrême 
jeunesse et le charme merveilleux de sa figure, il attira 
autour de lui un certain nombre de personnes édifiées. 
Alors on commença à s'entretenir de sa science et de 
l'éloquence pénétrante de ses discours. Il ne pouvait ou- 
vrir la bouche, assurent les hommes qui l'ont connu, qu'il 
ne remuât le fond du cœur. S' exprimant, du reste, avec 
une vénération profonde sur le compte du Prophète, des 
Imams et de leurs saints compagnons, il charmait les ortho- 
doxes sévères, en même temps que, dans des entretiens 
plus intimes, les esprits ardents et inquiets se réjouissaient 
de ne pas trouver en lui cette raideur dans la profession 
des opinions consacrées qui leur eût pesé. Au contraire, 
sa conversation leur ouvrait tous ces horizons infinis, 
variés, bigarrés, mystérieux, ombragés et semés çà et là 
d'une lumière aveuglante, qui transportent d'aise les 
imaginations de ce pays-là. Ce fut au pied de la Kaaba, 
de la maison d'Abraham et d'Ismaël, qu'Aly-Mohammed 
s'acquit ces premiers dévouements qui devaient plus tard, 
à très-peu de temps de là, prendre un tout autre caractère 
et dépasser de bien loin l'énergie commune des attache- 
ments mondains et passagers. 

# Aly-Mohammed revint donc de la Mecque bien plus 
complètement dissident qu'il n'y était arrivé. Quand il se 
trouva à Bagdad, il voulut, cependant, compléter ses im* 



146 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 

pressions en se rendant à Koufa pour y visiter la mosquée 
ruinée, sans voûtes, sans piliers, presque sans murs au- 
jourd'hui, où Aly fut assassiné, et où la tradition montre 
encore la place du meurtre. Il y passa plusieurs jours 
en méditations. Il semble que ce lieu ait fait sur lui une 
grande impression, et qu'au moment d'entrer dans une 
voie qui pouvait, qui devait même aboutir à quelque drame 
pareil à celui qui avait eu lieu à cette mérrçe place sur la- 
quelle ses yeux étaient fixés, il ait eu des combats pénibles 
à soutenir contre lui-même. Un de ses partisans les plus 
résolus me disait un jour, en faisant du ketmàn avec moi, 
à cause des personnes qui nous écoutaient : « C'est dans 
cette mosquée de Koufa que le diable l'a tenté et l'a fait 
sortir de la droite voie. » Mais, à l'expression de son re- 
gard, je compris qu'il considérait, au contraire, l'espèce 
d'agonie morale éprouvée par Aly-Mohammed devant le 
lieu où les yeux de l'esprit lui avaient montré l'Imam 
Aly gisant à ses pieds, le corps ouvert, tout ensanglanté, 
comme la fin des hésitations humaines et le triomphe de 
l'esprit prophétique dans la personne de son maître. Il 
est certain que, quand celui-ci arriva à Shyraz, il était 
tout autre qu'à son départ. Nul doute ne l'agitait plus. Il 
était pénétré, persuadé; son parti était pris; et pour peu 
qu'il trouvât devant lui, à sa portée, des matières inflam- 
mables, il était résolu à y mettre le feu. Il en trouva. 

De Koufa il était venu par une barque arabe, un ban- 
galow, jusqu'à Boushyr, et, de là, avait gagné sa ville na- 
tale en s'unissant à une caravane qui devait traverser les 
montagnes. A peine arrivé, il rassembla autour de lui 
quelques-uns de ses compagnons de voyage, déjà séduits, 
et nombre d' auditeurs anciens, et, à cette troupe de pre- 
miers fidèles, il communiqua ses premiers écrits. C'était 



OOHEXCElfESIS PU 1ÂBTSVE. 147 

un journal de son pèlerinage et on commentaire sur h 
Sourat du Koran. appelée Joseph. 

Dans le premier de ces livres, il était surtout pieux et 
mystique; dans le second, la polémique et la dialectique 
tenaient une grande place, et les auditeurs remarquaient 
avec étonnement qu'il découvrait, dans le chapitre du 
Livre de Dieu qu'il avait choisi, des sens nouveaux dont 
personne ne s'était avisé jusqu'alors, et qu'il en tirait 
surtout des doctrines et des enseignements complète- 
ment inattendus. Ce qu'on ne se lassait pas d'admirer, 
c'étaient l'élégance et la beauté du style arabe employé 
dans ces compositions. Elles eurent bientôt des admira- 
teurs exaltés qui ne craignirent pas de les préférer aux 
plus beaux passages du Koran. 

Tavoue que je ne partage pas cette manière de voir. 
Le style d'Aly-Mohammed est terne et sans éclat, d'une 
raideur fatigante, d'une richesse douteuse, d'une correc- 
tion suspecte. Les obscurités qu'on y relève en foule ne 
viennent pas toutes de sa volonté, mais plusieurs ont 
pour raison d'être une inhabileté manifeste. Il s'en faut de 
tout que le Koran ait à craindre la comparaison; s'il 
arrive un jour où les ouvrages du nouveau prophète au- 
ront remplacé cet ancien livre, ils ne trouveront eux- 
mêmes l'admiration qu'à l'aide d'une esthétique nouvelle. 
Comme nous sommes encore sous les lois et les habitudes 
de l'ancienne, le Koran pour nous est incontestablement, 
à parler littérature, l'œuvre d'un grand génie, tandis que 
la Sourat de Joseph, ou, pour mieux dire, son commen- 
taire ressemble beaucoup au travail d'un écolier. 

Quoi qu'il en soit, l'impression produite fut immense à 
Shyraz, et tout le monde lettré et religieux se preésa au- 
tour d'Aly-Mohammed. Aussitôt qu'il paraissait datia la 



148 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

mosquée, on l'entourait. Aussitôt qu'il s'asseyait dans la 
chaire, on faisait silence pour l'écouter. Ses discours pu- 
blics n'attaquaient jamais le fond de l'islam et respec- 
taient la plus grande partie des formes; le ketmân, en 
somme, y dominait. C'étaient, néanmoins, des discours 
hardis. Le clergé n'y était pas ménagé ; ses vices y étaient 
cruellement flagellés. Les destinées tristes et douloureuses 
de l'humanité en étaient généralement le thème, et, çà et 
là, certaines allusions dont l'obscurité irritait les passions 
curieuses des uns, tandis qu'elle flattait l'orgueil des au- 
tres, déjà initiés en tout ou en partie, donnaient à ces pré- 
dications un sel et un mordant tels que la foule y grossis- 
sait chaque jour, et que, dans toute là Perse, on com- 
mença à parler d'Aly-Mohammed. 

Les Moullas de Shiraz n'avaient pas attendu tout ce 
bruit pour se réunir contre leur jeune détracteur. Dès 
ses premières apparitions en public, ils lui avaient en- 
voyé les plus habiles d'entre eux, afin d'argumenter contre 
lui et de le confondre, et ces luttes publiques, qui se te- 
naient soit dans les mosquées, soit dans les collèges, en 
présence du gouverneur, des fchefs militaires, du clergé, 
du peuple, de tout le mondé enfin, au lieu de profiter aux 
prêtres, ne contribuèrent pas peu à répandre et à exalter 
à leurs dépens la renommée de l'enthousiaste. Il est cer- 
tain qu'il battit ses contradicteurs; il les condamna j ce 
qui n'était pas très-difficile, le Koran à la main. Ce fut un 
jeu pour lui de montrer à la face de ces multitudes , qui 
les connaissaient bien , à quel point leur conduite, à quel 
point leurs préceptes, à quel point leurs dogmes mêmes 
étaient en contradiction flagrante avec le Livre, qu'ils ne 
pouvaient récuser. D'une hardiesse et d'une exaltation 
extraordinaires, il flétrissait, sans ménagement aucun, 



COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 149 

sans souci aucun des conventions ordinaires, les vices 
de ses antagonistes, et, après leur avoir prouvé qu'ils 
étaient infidèles quant à la doctrine, il les déshonorait 
dans leur vie et les jetait à croix ou pile à l'indignation 
ou au mépris des auditeurs. Les scènes de Shyraz, ces 
débuts de sa prédication furent si profondément émou- 
vants, que les musulmans restés orthodoxes, qui y ont as- 
sisté, en ont conservé un souvenir ineffaçable et n'en 
parlent qu'avec une sorte de terreur. Ils avouent unani- 
mement que l'éloquence d'Aly-Mohammed était d'une na- 
ture incomparable et telle que, sans en avoir été témoin , 
on ne saurait l'imaginer. 

Bientôt le jeune théologien ne parut plus en public 
qu'entouré d'une troupe nombreuse de partisans. Sa mai- 
son en était toujours pleine. Non-seulement il enseignait 
dans les mosquées et dans les collèges , mais c'était chez 
lui, surtout, et le soir, que, retiré dans une chambre avec 
l'élite de ses admirateurs, il soulevait pour eux les voiles 
d'une doctrine qui n'était pas encore parfaitement arrêtée 
pour lui-même . Il semblerait que, dans ces premiers temps, 
ce fût plutôt la partie polémique qui l'occupât que la 
dogmatique, et rien n'est plus naturel. Dans ces confé- 
rences secrètes, les hardiesses, bien autrement multi- 
pliées qu'en public, grandissaient chaque jour, et elles 
tendaient si évidemment à un renversement complet de 
l'islam, qu'elles servaient bien d'introduction à une nou- 
velle profession de foi. La petite Église était ardente, 
hardie, emportée, prête à tout, fanatisée dans le vrai sens 
et le sens élevé du mot, c'est-à-dire que chacun de ses 
membres ne se comptait pour rien et brûlait de sacrifier 
sang et argent à la cause de la vérité. Ce fut alors qu'Aly- 
Mohammed prit son premier titre religieux. Il annonça 



150 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

qu'il était le Bàb, la Porte par laquelle seule on pouvait 
parvenir à la connaissance de Dieu. On ne l'appela plus 
désormais que de ce nom à Shyraz et partout où il fut 
question de lui. Ses adversaires mêmes lui donnèrent et 
lui donnent encore ce titre. 11 n'est pas connu autrement. 
Toutefois les Bâbys, les gens de sa secte, ne le qualifient 
plus ainsi, parce qu'il arriva un moment où ils appri- 
rent que le titre de Bàb ne lui est pas particulier, et ils le 
nommèrent et le nomment Hezret-è-Alà , • ou Y Altesse* 
Sublime. Mais, pour être plus simple, nous suivrons ici 
l'usage des hétérodoxes, en lui conservant, dans toute 
cette histoire, le titre de Bàb. 

Extrêmement irrités, mécontents et inquiets, les Moul- 
las du Fars , ne pouvant d'ailleurs prévoir où s'arrêterait 
le mouvement qui se prononçait si fortement contre eux, 
n'étaient pas les seuls à se sentir dans l'embarras. Les 
autorités de la ville et de la province comprenaient trop 
bien que le peuple qui leur était confié et qui n'est ja- 
mais beaucoup dans leurs mains , cette fois n'y était plus 
du tout. Les hommes de Shyraz , légers, railleurs, turbu- 
lents, belliqueux, toujours prêts à la révolte, insolents 
en perfection, rien moins qu'attachés à la dynastie kadjare, 
n'ont jamais été faciles à mener, et leurs administrateurs - 
ont souvent des journées pénibles. Quelle serait la situa- 
tion de ces administrateurs, si le chef réel de la ville et 
du pays, l'arbitre des idées de tout le monde, l'idole de 
chacun, allait être un jeune homme que rien ne soumettait, 
n'attachait ou ne gagnait à rien, qui se faisait un piédestal 
de son indépendance et qui n'en tirait qu'un trop grand 
parti en attaquant chaque jour impunément et publique- 
ment tout ce qui jusqu'alors s'était considéré comme puis- 
sant et respecté dans la ville? A la vérité, les gens du roi, 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. loi 

la politique, l'administration proprement dite n'avaient 
encore été l'objet d'aucune des virulentes apostrophes du 
novateur; mais à le voir si rigide dans ses mœurs, si 
inexorable pour la fraude et l'esprit de rapine des mem- 
bres du clergé , il était fort douteux qu'il pût approuver 
au fond la même rapacité , la même fraude si florissantes 
chez les fonctionnaires publics , et on pouvait bien croire 
que le jour où ses regards tomberaient sur eux, il ne 
manquerait pas d'apercevoir et de vitupérer ce qu'on n'a- 
vait guère le moyen de cacher. 

Ces appréhensions, qui se présentaient d'elles-mêmes 
à tous les esprits, ne manquèrent pas de frapper les offi- 
ciers royaux et, d'ailleurs, les Moullas prenaient soin de 
leur démontrer que cette fois les intérêts étaient com- 
muns entre eux. Des conférences nombreuses eurent lieu, 
et il fut résolu que, tandis que le gouverneur, Mirza Hus- 
seïn Khan, décoré du titre de Nizam Eddooulèh, « l'Or- 
ganisateur du gouvernement, » écrirait à Téhéran pour ' 
exposer l'état des choses au point de vue de l'intérêt d'É- 
tat , les grands moudjteheds de la ville en feraient autant 
pour se plaindre au nom de la religion attaquée et si- 
gnaleraient les périls graves qui s'annonçaient d'une 
manière si énergique et si bruyante. 

Le Bâb et ses partisans furent immédiatement informés 
du coup qu'on prétendait leur porter. Ils ne s'en étonnè- 
rent nullement. Au lieu de cherchera le détourner, Aly- 
Mohammed écrivit lui-même à la Cour, et sa lettre arriva 
en même temps que ies accusations de ses adversaires. 
Sans prendre aucunement une attitude agressive vis-à- 
' vis du roi, s'en remettant, au contraire, à son autorité et 
à sa justice, il remontrait que, depuis longtemps, la dé- 
pravation du clergé était, en Perse, un fait connu' de tout 



152 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

le monde; que non-seulement les bonnes mœurs s'en 
trouvaient corrompues et le bien-être de la nation tout 
à fait atteint, mais encore que la religion même, viciée 
par la faute de tant de coupables, était en péril et mena- 
çait de disparaître en laissant le peuple dans les plus 
fâcheuses ténèbres; que, pour lui, appelé de Dieu, en 
vertu d'une mission spéciale, à écarter de tels mal- 
heurs, il avait déjà commencé à éclairer le peuple du 
Fars, que la saine doctrine avait fait les progrès les 
plus évidents et les plus rapides, que tous ses adver- 
saires avaient été confondus et vivaient désormais dans 
l'impuissance et le mépris public; mais que ce n'était 
qu'un début, et que le Bâb, confiant dans la magna- 
nimité du roi , sollicitait la permission de venir dans la 
capitale avec ses principaux disciples, et, là, d'établir des 
conférences avec tous les Moullas de l'Empire, en pré- 
sence du souverain, des grands et du peuple ; que, cer- 
tainement, il les couvrirait de honte; il leur prouverait 
leur infidélité ; il les réduirait au silence comme il avait 
fait des Moullas grands et petits qui avaient prétendu 
s'élever contre lui; que s'il était, contre son attente, 
vaincu dans cette lutte, il se soumettait d'avance à tout 
ce que le roi ordonnerait, et était prêt à livrer sa tête et 
celle de chacun de ses partisans. 

Le gouvernement fut extrêmement embarrassé de l'ar- 
bitrage qu'on lui déférait ainsi. En général, il n'est pas, 
depuis plusieurs siècles, dans la politique des souverains 
persans, de chercher de pareilles occasions. Depuis Shah- 
Abbas le Grand , la tradition politique veut que la pro- 
tection officielle accordée à l'Islam s'effectue plus en pa- 
roles qu'en faits. En réalité, on ne laisse pas que d'avoir 
un certain goût pour les dissidents de toute espèce, et, en 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 153 

général, pour tout ce qui peut tenir en échec la puis- 
sance du clergé. Le règne actuel a, sur ce point, les 
mêmes tendances que les règnes précédents. Il suit un 
peu l'exemple dé Mohammed-Shah, quoique avec plus de 
douceur, car celui-ci avait inauguré son gouvernement en 
faisant mettre à mort un des principaux Moudjteheds de 
Tebriz, qui cherchait à exciter une sédition. Cependant 
Nasreddin-Shah lui-même n-a pas hésité, plus tard, à dé- 
pouiller et à humilier l'Imam Djumè d'Ispahan, dont le 
courage ne s'est pas montré aussi haut que l'ambition. 
De sorte que lorsque les plaintes et les accusations mu- 
tuelles des Moullas et des Bâbys arrivèrent à Téhérau, il 
en résulta plus d'humeur et d'ennui que d'empressement 
à venger l'orthodoxie offensée. 

Il paraît même que, d'abord, l'impression fut favorable 
aux novateurs. Le premier ministre, Hadjy Mirza Aghassy, 
personnage bizarre, non sans capacité, au milieu de ses 
folies, et curieux à l'excès de discussions théologiques, en 
outre fort peu orthodoxe, se montra disposé à accéder au 
désir qu'exprimait le Bàb et à le faire venir à Téhéran 
pour y tenir des conférences. Le roi, dominé par son mi 
nistre, ne s'exprimait pas en termes malveillants sur 
Mirza Aly-Mohammed. Les gens d'esprit et les curieux se 
promettaient déjà un spectacle intéressant et dont la 
moindre partie n'eût pas été le scandale des accusations 
portées contre tel ou tel ecclésiastique dont la chronique 
scandaleuse s'occupait avec prédilection. Mais un homme 
fort sage, le Sheykh Abdoul-Housseïn , Moudjtehed lui- 
même, alla trouver Hadjy Mirza Aghassy, et lui ayant fait 
apprécier les raisons sérieuses qui devaient le porter à 
changer d'avis, ce qui semblait sur le point de se faire, 
fut arrêté tout net et le cours des idées c\fflxt%3&. 



154 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 

Le sheykh Abdoul-Housseïn, bien que personnage reli- 
gieux, est plutôt ce que nous appellerions un juriscon- 
sulte. Il s'occupe assez peu de théologie , beaucoup de 
questions légales : sa sagacité et sa froide raison inspi- 
rent en général une grande confiance, en même temps 
que la sévérité de ses mœurs et leur gravité lui ont 
acquis un crédit considérable. Il est aujourd'hui admi- 
nistrateur, pour le roi, des fonds destinés à l'embellis- 
sement et aux réparations des édifices sacrés à Kerbela 
et à Nedjef. Mais, alors, il habitait Téhéran. Il insista 
donc auprès du premier ministre et des grands en deman- 
dant s'il entrait dans leurs vues, s'il était sage de détruire 
la religion existante, pour lui en substituer une nouvelle 
que l'on ne connaissait pas encore. L'État, disait-il, avait 
assez à fairç^à se relever des décombres, où tant et de si 
longs malheurs l'avaient enseveli, sans qu'on le jetât 
encore dans les convulsions d'une crise et probablement 
d'une guerre religieuse. Était-on tellement assuré des 
intentions ultérieures du Bâb et des dernières consé- 
quences de ses doctrines qu'on pût se croire avisé en le 
favorisant? Si le clergé devait se mettre une fois en dé- 
fense, non plus contre le Bâb, mais contre le gouverne- 
ment, de qui il était en droit d'attendre protection, pou- 
vait-on penser qu'il ne trouverait pas des forces et savait- 
on bien ce qui pourrait s'ensuivre? Bref, il fit réfléchir 
Hadjy Mirza Aghassy et tous ceux que l'étourderie natio- 
nale avait un moment emportés, et il obtint l'assurance 
que, non-seulement les conférences n'auraient pas lieu et 
qu'Ali-Mohammed recevrait la défense de venir à Téhéran, 
mais encore qu'on prendrait contre lui et contre ses par- 
tJsans des mesures qui les réduiraient tous au silence. 
Le ministre ne tint pas bien fidèlement cette dernière 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. i53 

partie de sa promesse. Il eut peur d'incliner au delà 
du besoin du côté du clergé, et en même temps, ne 
voulant point, par une sévérité que sa conscience n'exi- 
geait pas, susciter peut-être des résistances et des scan- 
dales, il se contenta d'écrire au gouverneur de Shyraz, 
Nizam Eddopulèh , que toutes prédications publiques 
relatives aux doctrines nouvelles eussent à cesser des 
deux parts, qu'on ne permît pas plus la défense que l'at- 
taque, et qu'Aly-Mohammed eût à se renfermer dans sa 
maison, d'où, jusqu'à nouvel ordre, il lui était défendu 
de sortir. Le Bâb et les siens se soumirent sans hési- 
tation. Mais les -Moullas s'écrièrent unanimement que 
la prétendue protection dont on les couvrait était illu- 
soire et insultante pour la religion, dont elle avait l'air 
de mettre en doute le droit souverain ; ils prétendirent 
que le danger était plus imminent que jamais et le Bâb 
plus puissant qu'il ne l'avait encore été. Ils avaient 
raison. 

Quand les Bâbys eurent appris qu'on ne sévissait pas 
contre leur chef et que, par conséquent, les espérances 
de l'ennemi étaient trompées, quand ils virent qu'on se 
bornait à demander, à commander un repos impossible, 
ils triomphèrent. Provisoirement, Aly-Mohammed obéis- 
sant restait dans sa maison. Mais disciples et partisans, 
fort encouragés, ne se firent pas faute de répéter partout 
que le refus de conférer avec leur chef équivalait à un 
aveu d'impuissance et qu'il était désormais bien mani- 
feste que les musulmans n'avaient pas d'arguments sé- 
rieux à opposer à leur doctrine non plus qu'à leurs 
attaques. Les populations trouvèrent cette façon de rai- 
sonner assez juste. Dès ce moment, les conversions de- 
vinrent journalières et parmi les savants, fcV^rck\\fô$> 



156 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Moullas eux-mêmes on put signaler des défections impor- 
tantes. 

Dans le sein du cénacle, les passions, de plus en plus 
excitées, redoublèrent d'ardeur. Le Bâb parla de lui-même 
d'une façon plus explicite qu'il ne l'avait encore fait. Il 
ne se présenta plus comme un voyant pourvu de grâces 
spéciales ; non plus même comme un prophète plus ou 
moins directement inspiré de Dieu, ainsi que l'avait été 
Mohammed. Il déclara qu'il n'était pas le Bâb, comme on 
l'avait cru jusqu'alors, comme il l'avait pensé lui-même, 
c'est-à-dire la Porte de la connaissance des vérités, mais 
qu'il était le Point, c'est-à-dire le générateur même dé la 
vérité, une apparition divine, une manifestation toute-puis- 
sante, et, c'est en tant que Point, qu'il reçut la qualifica- 
tion $ Altesse-Sublime. 

Le titre de Bâb, ainsi devenu libre, pouvait désor- 
mais récompenser le pieux dévouement de l'un des néo- 
phytes. 11 appartenait de droit à quelqu'un de cette 
troupe choisie dont Aly-Mohammed était entouré et qui 
lui témoignait la plus aveugle confiance et l'attache- 
ment le plus illimité. Ces apôtres , élus parmi tous 
leurs compagnons, étaient au nombre de dix-huit. La vé- 
nération des Bâbys reste attachée à leurs noms; ils sont 
tous plus que des saints, ils sont à peu de distance de la 
divinité absolue, pourtant ils ne sont pas égaux et celui 
qui prit, parmi eux, le plus haut rang après le Révélateur, 
celui à qui fut conféré le titre de Bâb quand le Point fut 
manifesté, ce fut un certain prêtre du Khorassan, appelé, 
du lieu de sa naissance, Moulla Housseïn-Boushrewyèh. 
Après le Bâb, il n'est personne qui ait rempli un rôle 
aussi considérable dans les débuts de la religion nouvelle. 
Moulla Jîousseïn-Boushrewyèh était un homme auquel 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 157 

ses adversaires reconnaissaient eux-mêmes un grand 
savoir et une extrême énergie de caractère. Il s'était 
livré à Tétude dès son enfance , et avait fait dans la théo- 
logie et la jurisprudence des progrès qui lui avaient 
acquis de la considération. Aux premiers temps des 
prédications d' Aly-Mohammed , ce qu'il put apprendre 
dans le Khorassan des idées et des doctrines de ce per- 
sonnage, dont on commençait à parler par toute la Perse, 
frappa vivement son imagination,' et, quittant son pays, 
il se rendit à Shyraz, où on le vit bientôt figurer paftni 
les adeptes les plus ardents de l' Altesse-Sublime. C'était 
une conversion marquante, importante. Le Bâb en jugea 
ainsi; car il le choisit pour son principal lieutenant et lui 
conféra le titre qu'il avait porté lui-même. 11 semblerait 
que Moulla Housseïn-Boushrewyèh ait procédé avec beau- 
coup de précaution dans l'examen des doctrines dont il 
allait devenir un des principaux propagateurs. L'histoire 
universelle intitulée : Nasekh Attewarikh, ou « Efface- 
ments des Chroniques, » qui a donné, au point de vue 
officiel et strictement musulman, l'histoire des événe- 
ments que je rapporte, assure que les premières fois que 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh vitle Bâb, ce fut en secret, 
et qu'il eut avec lui de nombreux entretiens avant de 
se déclarer publiquement son auditeur. Il fut convaincu. 
Alors il ne ménagea plus rien , et , comme obéissant aux 
ordres de la Cour, le Bâb ne sortait pas de sa maison, 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh vivait, en quelque sorte, 
enfermé avec lui , ne le quittant pas et excitant par ses 
discours, par son exemple, la foi de ses compagnons, et 
même le zèle, pourtant bien ardent déjà, du Révélateur. 
On a vu par ce qui précède que la réputation du Bâb 
et l'intérêt pour ses doctrines ne s'étaient nullement ren- 



158 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

fermés dans la seule ville de Shyraz , ni même dans la 
province du Fars. Dans toute retendue de l'Empire, on 
s'en entretenait et on désirait vivement être instruit des 
vues et des idées qui faisaient déjà tant parler. Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh, désigné par son chef et emporté 
par son zèle , fut le premier missionnaire qu'aient eu les 
Bâbys. Il reçut Tordre de se rendre dans l'Irak et dans le 
Khorassan, de prêcher dans toutes les villes et dans tous 
les villages, d'attaquer la foi anoienne et d'exposer la 
nouvelle, et de multiplier les conversions le plus qu'il le 
pourrait faire. Afin de ne point paraître, aux yeux des 
gens méfiants, comme un aventurier sans droits, sans 
témoignages et sans preuves, il emporta le Récit du Pè- 
lerinage et le Commentaire sur la Sourat de Joseph, qui 
composaient alors toute la somme des ouvrages bâbys. 
Pour le reste, c'était à sa science et à sa foi d'y sup- 
pléer. 

Moulla Housseïn prit congé de son maître et des autres 
disciples , et , ainsi que cela lui était commandé , il se 
rendit d'abord à lspahan . Cette ville, déchue qu'elle est du 
rang de capitale , est tombée , quant à sa population, du 
chiffre de 600,000 ou 700,000 âmes qu'elle a eu sous les 
Sefewyèhs, à celui de 80,000 ou 90,000; elle est encore 
néanmoins, avec Téhéran et Tébriz, une cité importante 
de la Perse. Sa gloire ancienne n'a pas complètement dis- 
paru. Ses collèges n'ont point perdu toute leur réputation ; 
de nombreux écoliers les fréquentent, et son clergé occupe 
peut-être le premier rang parmi les clergés de l'empire. 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh se présenta hardiment, prê- 
cha, montra ses livres, et, presque à son début, convertit 
un homme considérable, Moulla Mohammed Taghy, liera ty, 
yrjsconsulte de mérite, qui devint, lui aussi, un des 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 159 

principaux de la secte. On se pressait en foule pour en- 
tendre le prédicateur. Il occupait, tour à tour, toutes les 
chaires d'Ispahan, où il faisait en liberté ce qui avait été 
interdit à Shyraz. Il ne craignait pas de dire publique- 
ment et d'annoncer que Mirza Aly-Mohammed était le 
douzième Imam , l'Imam Mehdy ; il montrait et lisait les 
livres de son maître; il en faisait remarquer l'éloquence 
et la profondeur, faisait ressortir l'extrême jeunesse du 
Voyant, en racontait des miracles. Bref, il produisit une 
impression telle que le vieux gouverneur, personnage 
redouté et redoutable par ses talents et un peu aussi par 
sa cruauté, leM6temed-Eddooulèh,Menoutjehr-Khan, eu- 
nuque géorgien, avoua qu'il ne trouvait rien d'impossible à 
ce qu'un personnage aussi extraordinaire que Moulla Hous- 
seïn-Boushrewyèh fût un saint, et à ce que celui qui l'avait 
envoyé et qui avait composé les belles choses qu'on lui 
lisait, ne fût aussi l'Imam Mehdy, le Caché. 11 faut dire 
ici , pour prévenir toute erreur, qu'en assimilant le Bàb 
au douzième Imam , le missionnaire cherchait à se faire 
comprendre de la foule et à gagner ses sympathies, abso- 
lument comme saint Paul lorsqu'il révélait aux Athéniens 
que le Dieu qu'il leur annonçait était ce Dieu inconnu 
auquel ils avaient déjà élevé un autel. C'était des deux 
parts une façon de parler, et on verra plus tard qu'il n'y 
a aucun rapport entre l'idée que les Bèbys se font du 
Point, et ce que les musulmans pensent au sujet de l'I- 
mam Mehdy. 

Après avoir réussi, à Ispahan, au delà de toute espé- 
rance, Moulla Housseïn-Boushrewyèh se dirigea sur 
Kashan, et, à peine arrivé, il y commença ses prédi- 
cations. 11 convertit encore plusieurs personnes, tant 
dans le peuple que parmi les savants, et entre autres, 



160 COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 

en ce qui est de cette dernière classe, un certain Hadjy 
Mirza Djany, marchand de la ville; mais il échoua dans 
une tentative pour convaincre un des grands Moudj- 
teheds, Hadjy Moulla Mohammed. Au dire des musul- 
mans, il eut affaire à trop forte partie, et, après une 
très-longue discussion , le Hadjy, voyant le missionnaire 
bâby réduit au silence, le chassa de sa présence. Cepen- 
dant, ce qui pourrait faire douter quelque peu d'une vic- 
toire si complète, c'est que le vainqueur se montrant plus 
que modéré; n'osa pas interdire les prédications ulté- 
rieures ; que Moulla Housseïn-Boushrewyèh resta à Ka- 
shan tant qu'il lui plut, et en partit en pleine liberté 
pour se rendre à Téhéran. 

11 passa quelques jours dans cette capitale, mais il ne 
s'y produisit pas en public, et se contenta d'avoir avec 
les personnes qui vinrent le visiter des entretiens qui 
pouvaient passer pour confidentiels. Il ne laissa pas que de 
recevoir ainsi beaucoup de monde et d'amener à ses opi- 
nions un assez grand nombre de curieux. Chacun voulait le 
voir ou l'avoir vu , et le roi Mohammed-Shah et son mi- 
nistre, Hadjy Mirza Aghassy, en vrais Persans qu'ils 
étaient, ne manquèrent pas de le faire venir. Il leur ex- 
posa ses doctrines et leur remit les livres du maître, 

Mohammed-Shah , dont j'ai déjà parlé, était un prince 
d'un caractère tout particulier, non point rare en Asie, 
mais tel que les Européens n'ont guère su l'y voir, et 
encore moins l'y comprendre. Bien qu'il ait régné dana 
un temps où les habitudes de la politique locale étaient 
encore assez dures, il était doux et endurant, et sa tolé- 
rance s'étendait jusqu'à assister d'un œil fort placide aux 
désordres de son harem, qui, pourtant, auraient eu quel- 
que droit de le fâcher; car, même sous Feth-Aly-Shah > 



COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 161 

le laisser-aller et le caprice des fantaisies ne furent jamais 
portés aussi loin. On lui prête ce mot, digne de notre 
xvm e siècle : « Que ne vous cachez-vous un peu, ma- 
dame? Je ne veux pas vous empêcher de vous amuser. » 
Mais chez lui ce n'était point affectation d'indifférence, 
c'était lassitude et ennui. Sa santé avait toujours été dé- 
plorable; goutteux au dernier degré, il souffrait des dou- 
leurs continuelles et avait à peine du relâche. Son carac- 
tère, naturellement faible, était devenu très-mélancolique, 
et, comme il avait un grand besoin d'affection et qu'il ne 
trouvait guère de sentiments de ce genre dans sa famille, 
chez ses femmes, chez ses enfants, il avait concentré 
toutes ses affections sur le vieux Moulla, son précepteur. 
Il en avait fait son unique ami, son confident, puis son 
premier et tout-puissant ministre, et enfin, sans exagéra- 
tion ni manière de parler, son Dieu. 

Élevé par cette idole dans des idées fort irrévéren- 
cieuses pour l'Islamisme, il ne faisait non plus de cas des 
dogmes du prophète que du Prophète lui-même. Les 
Imams lui étaient très-indifférents , et s'il avait quelques 
égards pour Aly , c'était en raison de cette bizarre opéra- 
tion de l'esprit par laquelle les Persans identifient ce 
vénérable personnage avec leur nationalité. Mais, en 
somme, Mohammed-Shah n'était pas musulman, non plus 
que chrétien , guèbre ou juif. Il tenait pour certain que 
la substance divine s'incarnait dans les Sages av.ec toute 
sa puissance ; et comme il considérait Hadjy Mirza 
Aghassy comme le Sage par excellence, il ne doutait pas 
qu'il ne fût Dieu, et lui demandait dévotement quelque 
prodige. Souvent il lui arriva de dire à ses officiers, d'un 
air pénétré et convaincu : « Le Hadjy m'a promis un 
miracle pour ce soir, vous verrez I » En dehors du Hadjy, 



162 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Mohammed-Shah était donc d'une prodigieuse indifférence 
pour le succès ou les revers de telle ou telle doctrine 
religieuse; il lui plaisait, au contraire, de voir s'élever 
des conflits d'opinions qui témoignaient à ses yeux de 
l'aveuglement universel. 

Le Hadjy, de son côté, était un Dieu d'une espèce toute 
particulière. 11 n'est pas absolument certain qu'il ne crût 
pas de lui-même ce dont Mohammed-Shah était per- 
suadé. Dans tous les cas, il professait les mêmes principes 
généraux que le roi , et les lui avait de bonne foi incul- 
qués. Mais cela ne l'empêchait pas de bouffonner. La 
bouffonnerie était le système, la règle, l'habitude de sa 
conduite et de sa vie. Il ne prenait rien au sérieux, à 
commencer par lui-même : « Je ne suis pas un premier 
ministre , répétait-il constamment et surtout à ceux qu'il 
maltraitait; je suis un vieux moulla, sans naissance et 
sans mérite, et si je me trouve à la place où je suis, 
c'est que le roi l'a voulu. » 

Il ne parlait jamais de ses fils sans les appeler fils de 
drôlesse et fils de chien. C'est dans ces termes qu'il de- 
mandait de leurs nouvelles ou leur faisait transmettre 
des ordres par ses officiers quand ils étaient absents. Son 
plaisir particulier était de passer des revues de cavaliers 
où il réunissait, dans leurs plus somptueux équipagçs> 
tous les Khans nomades de la Perse. Quand ces belli- 
queuses tribus étaient rassemblées dans la plaine, on voyait 
arriver le Hadjy, vêtu comme un pauvre , avec un vieux 
bonnet pelé et disloqué, un sabre attaché de travers sur 
sa robe, et monté sur un petit âne. Alors il faisait ranger 
les assistants autour de lui^ les traitait d'imbéciles, 
tournait en ridicule leur attirail, leur prouvait qu'ils 
n'étaient bons à rien, et les renvoyait chez eux avec des 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 163 

cadeaux; car son humeur sarcastique s'assaisonnait de 
générosité. 

En dehors de ses idées mystiques , il avait deux pas- 
sions qui jouaient un rôle considérable dans sa vie : l'ar- 
tillerie et l'agriculture. 

En ce qui est de la première , il est le premier qui ait 
installé à Téhéran une fonderie de canons ; il faisait ras- 
sembler de partout et venir d'Europe les modèles des 
inventions et des perfectionnements les plus récents. Il 
inventait lui-même, et j'ai vu- un appareil de sa création. 
C'est une espèce de cône de huit ou dix pieds de long, en 
tôle, et monté sur des roues. L'intérieur devait être rempli 
de mitraille et de poudre avec une mèche saillant à l'ex- 
térieur. Le Hadjy se proposait de faire confectionner un 
grand nombre de ces machines, que, dans un jour de 
bataille, on ferait atteler et qui marcheraient sur le front 
de l'armée persane. Au moment d'engager Faction, on 
mettrait le feu aux mèches, on détellerait les chevaux 
et les conducteurs s'enfuiraient avec toutes les troupes* 
L'ennemi, alors, ne manquerait pas de se précipiter à 
leur poursuite, il se jetterait aveuglément sur les ma- 
chines infernales, il sauterait; et les Persans n'auraient 
plus qu'à se réjouir d'une victoire si ingénieusement 
obtenue. 

Sans me permettre aucune objection contre le système 
du Hadjy, je suis plus heureusement frappé de ce qu'il a 
fait en agriculture. Il a réellement créé autour de Té- 
héran un grand nombre de villages, et donné à la Perse 
beaucoup de plantes d'utilité ou d'agrément qu'elle ne 
possédait pas avant lui, ce qui constitue, après tout, un 
service réel. Mais, au milieu de tous ces travaux et de 
prodigalités sans nom, la bouffonnerie l'emportait tou 



164 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

jours, et c'est là ce qui a donné à l'administration du 
Hadjy son principal trait de caractère. Rien de sérieux^ 
un grand laisser-aller en toutes choses, un fonds d'idées 
religieuses qui n'étaient les idées de personne, et, pour 
ce motif, un vif penchant à voir sans déplaisir les idées 
de tout le monde plus ou moins tenues en échec, combiné 
avec la passion de ne pas se donner d'ennui en ordonnant 
quoi que ce fût de définitif, telle était la situation que le 
Bàb avait déjà trouvée quelques mois auparavant et qui 
n'existait pas moins au moment où Moulla Housseïn-Boush- 
rewyèh eut ses entretiens avec le roi et avec son ministre. 
Le novateur apportait de la part du Bàb des paroles 
toutes de dévouement et de soumission. Les nouveaux 
religionnaires désiraient être tes plus fermes soutiens de 
la dynastie et travailler à sa gloire. Il n'était plus besoin 
désormais de montrer que l'opinion publique recevait 
avec faveur la doctrine nouvelle ; le fait était évident de 
lui-même, et non-seulement à Shyraz, à lspahan, à Kashan, 
à Téhéran même, le bâbysme faisait chaque jour dep pro- 
grès dans toutes les classes de la société, mais on savait 
encore qu'il en était de même à Hamadan, à Kazwyn, à 
Zendjan, à Kerman, à Yezd. Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
pouvait donc insinuer avec raison qu'il était plus à propos 
de compter avec son maître que de le combattre, et meil- 
leur de se le donner pour ami que pour adversaire. Défendre 
l'intérêt de la foi musulmane, c'était assurément ce que le 
roi et son ministre ne pouvaient, au sentiment de leur 
interlocuteur, avoir la moindre velléité de faire, puis- 
que, aussi complètement que personne, ils étaient détachés 
des intérêts du Prophète ; quant à leurs opinions parti- 
culières, il n'y avait rien, précisément; qui s'opposât à 
des compromis, et du moment que le Hadjy était dieu, à 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 165 

un titre quelconque, il ne pouvait pas lui sembler trop 
illogique, à lui ni à son royal adorateur, que le Bâb fût 
aussi une émanation divine. 

A ces considérations, Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
ajouta que la Perse paraissait entrer dans des voies 
nouvelles; que les rapports avec l'Europe devenant 
chaque jour plus multipliés et plus certains, il n'était pas 
sans importance de favoriser des dogmes qui, comme ceux 
du Bâb, se rapprochaient des notions généralement ré- 
pandues dans le monde, comme, par exemple, l'abolition 
dé l'impureté légale et, à peu près, celle de la polygamie ; 
qu'en outre, à raisonner suivant la pure politique, c'était 
un dessein qui avait occupé les souverains les plus consi- 
dérables de l'Asie centrale dans ces trois derniers siècles, 
c'est-à-dire le Grand Mogol Shah-Akhbar, le fondateur des 
Séféwyehs, Shah-Ismaïl et le conquérant Nader-Shàh, 
que celui de fonder une religion qui rassemblât dans son 
sein, en les conciliant, les doctrines des musulmans, des 
chrétiens et des juifs. Or, le Bâb opérait précisément cette 
fusion, et le roi allait se couvrir d'une gloire immortelle 
en acceptant la conduite d'une si glorieuse réforme. 

A en juger d'après le caractère et les mœurs de Mo- 
hammed-Shah et de son favori, ce dut être précisément 
cette possibilité de gloire qui dut les dégoûter décidément 
du bâbysme et les rendre hostiles aux vues de Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh. Ils furent forcés de comprendre 
qu'on leur demandait de prendre de la peine pour un but 
qui ne les intéressait pas. La goutte, le mysticisme, l'in- 
différence et la bouffonnerie ne sont pas des soutiens natu- 
rels de l'ambition, et quand on eut raisonné suffisamment 
avec l'apôtre, qu'on eut lu, goûté et critiqué les ouvrages 
du Bâb, on se trouva fatigué de cette affaire, iaqjûfcl <kt 



\m COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

suites qu'elle pouvait avoir, ennuyé des réclamations 
quelle soulevait. 

On prit donc avec le missionnaire bàby un ton rigoureux, 
et afin de se débarrasser de lui une fois pour toutes, on lui 
déclara que s'il voulait conserver ses membres et même 
la vie, il n'avait qu'à quitter Téhéran dans le plus bref 
délai. Du reste, on ne lui prescrivait absolument rien 
autre chose et on ne s'expliquait pas sur le fond. Ainsi 
repoussé, Moulla Housseïn aurait été dans un grand em- 
barras peut-être pour maintenir la position favorable qu'il 
avait créée, si de nouvelles ressources n'avaient été pré- 
parées à la religion nouvelle par le Bàb dans le moment 
même que son premier mandataire obtenait ses premiers 
succès. 

En effet, très-peu de temps après que Moulla Housseïn. 
était parti de Shyraz, le Bàb avait envoyé, dans d'autres 
directions, deux émissaires sur lesquels il fondait égale- 
ment de grandes espérances, et qui, avec non moins de 
talents peut-être, n'avaient pas moins de zèle, de foi et, 
par la suite, ne devaient guère acquérir moins de renom- 
mée que leur devancier. L'un de ces fidèles était Hadjy 
Mohammed-Aly-Balfouroushy, l'autre était une femme. 

Hadjy Mohammed-Aly-Balfouroushy est, aux yeux des 
bàbys, un grand saint, un personnage qui ne saurait être 
trop vénéré. Sa science, la pureté de sa doctrine, l'éclat 
de son dévouement, tout ce qui lui arriva par la suite, le 
recommandent de la façon la plus expresse à la vénération 
des croyants. 11 fut député par le Bàb dans son propre 
pays, le Mazendéran, et il y obtint de très-grands succès, 
qui devaient tenir une place considérable dans l'histoire 
du bàbysme. Sachant Moulla Housseïn-Boushrewyèh à 
Téhéran, il s'était mis en rapport avec lui et l'avait ins- 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 167 

truit de tout ce qu'il faisait, car ses propres démarches 
dépendaient à l'avenir du succès ou de l'échec du premier 
vicaire du Bâb. 

L'autre missionnaire, la femme dont je parle, était, 
elle, venue à Kazwyn, et c'est assurément, en même 
temps que l'objet préféré de la^vénération des Bâbys, une 
des apparitions les plus frappantes et les plus intéres- 
santes de cette religion. Cette femme, donc, s'appelait de 
son vrai nom Zerryn-Tadj, « la Couronne d'Or, » et était 
surnommée Gourret-Oul-Ayn,. « la Consolation des Yeux, » 
nom sous lequel elle est surtout connue ; mais on l'appelle 
aussi Hezret-è-Taherêh, « Son Altesse la Pure, » et encore 
Nokteh ou le Point, c'est-à-dire la partie culminante de 
la prophétie incarnée. Elle était de Kazwyn et apparte- 
nait à une famille sacerdotale. Son père, Hadjy Moulla 
» 45aleh, passait pour un jurisconsulte des plus distingués, et 
on l'avait mariée de bonne heure à son cousin Moulla 
Mohammed, qui avait aussi une bonne réputation d'homme 
instruit. On a vu, dans les chapitres précédents, que la 
ville de Kazwyn était, en quelque sorte, depuis une qua- 
rantaine d'années, le centre de la doctrine des Shey 
khys et que des hommes habiles en philosophie y ensei- 
gnent encore. La famille de Gourret-oul-Ayn jouait un 
rôle dans ce mouvement et y prenait grande part, sur- 
tout par le père de son mari, Moulla Mohammed-Taghy, 
l'homme éminent de la ville, moudjtehed des plus consi- 
dérés et traditionniste fameux dans toute la Perse. 

Bien que musulmans et Bâbys se répandent aujourd'hui 
en éloges extraordinaires sur la beauté de la Consolation 
des Yeux, il est incontestable que l'esprit et le caractère 
de cette jeune femme étaient beaucoup plus remarquables 
encore. Ayant souvent, et, pour ainsi dire, quotidienne* 



168 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

ment assisté à des entretiens fort doctes, il paraît que, 
de bonne heure, elle y avait pris un grand intérêt, et il 
se trouva, un jour, qu'elle était parfaitement en état de 
suivre les subtiles discussions de son père, de son oncle, 
de son cousin, devenu son mari, et même de raisonner avec 
eux, et, souvent, de les étonner par la force et l'acuité de 
son intelligence. En Perse, ce n'est pas chose ordinaire 
que de voir des femmes appliquer leur esprit à de pareils 
emplois, mais ce n'est pas non plus un phénomène tout à 
fait rare; ce qui est là, comme ailleurs, vraiment extra- 
ordinaire, c'est de rencontrer une femme égale à Gourret- 
Oul-Ayn. Non-seulement ellepoussa la connaissance de 
l'arabe jusqu'à une perfection inusitée, mais elle devint 
encore éminente dans la science des traditions et celle 
des sens divers que l'on peut appliquer aux passages dis- 
cutés du Koran et des grands auteurs. Enfin elle passait à 
Kazwyn, et, à bon droit, pour un prodige. 

Ce fut dans sa famille qu'elle entendit parler pour la 
première fois des prédications du Bâb à Shyraz et de la 
nature des doctrines qu'il prêchait. Ce qu'elle en apprit, 
tout incomplet et imparfait que ce fût, lui plut extrétae- 
ment. Elle se mit en correspondance avec le Bâb, et bien- 
tôt embrassa toutes ses idées. Elle ne se contenta pas 
d'une sympathie passive ; elle confessa en public la foi de 
son maître; elle s'éleva non-seulement contre la poly- 
gamie, mais contre l'usage du voile, et se montra à visage 
découvert sur les places publiques, au grand effroi et au 
grand scandale des siens et de tous les musulmans sin- 
cères, mais aux applaudissements des personnes déjà 
nombreuses qui partageaient son enthousiasme et dont ses 
prédications publiques augmentèrent de beaucoup le cer- 
c)e. Son oncle, le docteur, son père, le juriste, son mari, 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 169 

épuisèrent tout pour là ramener au moins à une conduite 
plus placide et plus réservée. Elle les repoussa par ces 
arguments sans réplique de la foi impatiente du repos. 
On l'accuse même (le fait ne parait nullement prouvé) 
devoir dirigé les coups d'une troupe de ses partisans, qui 
massacrèrent son beau-père dans la grande mosquée, 
pendant que le vieillard faisait sa prière. Ce fut la pre- 
mière violence née du bâbysme. A la fin, lasse des impor- 
tunités, la Consolation des Yeux quitta sa famille et se 
consacra hautement à l'apostolat dont le Bàb lui avait 
conféré tous l'es droits et confié tous les devoirs. Sa 
réputation théologique devint immense, et l'idée qu'elle 
avait elle-même de sa valeur était telle, qu'un jour, 
raconte-t-on, Moulla Mohammed-Aly-Balfouroushy s'é- 
tant tourné vers la Kibla musulmane pour faire sa prière, 
Gourret-Oul-Ayn le prit par le bras et lui dit : « Non! 
c'est à moi qu'il faut t' adresser : je suis la Kibla I » Je n'ai 
jamais entendu personne parmi les musulmans mettre 
en doute la vertu d'une personne si singulière. 

Tels étaient les deux associés, l'apôtre du Mazendéran 
et la Voyante de Kazwyn, que Moulla Housseïn fit préve- 
nir lorsque l'ordre de quitter Téhéran lui parvint. Ce fut 
avec ces deux collègues qu'il consulta sur ce qu'il avait à 
faire. 11 ne fallait plus penser, pour le moment du moins, 
à ranger le pouvoir laïque du côté du Bàb et à décider par 
un coup de main la victoire contre l'Islam. D'autre part, 
il eût été fâcheux de compromettre, par une résistance 
hors.de saison, la situation, en définitive très-bonne, que 
l'on avait conquise dans la nation elle-même, en s' obsti- 
nant, par un séj our orgueilleux à Téhéran, à appeler sur soi 
des rigueurs qu'évidemment le Roi et son ministre ne te- 
naient pas à réaliser. On résolut donc que Moulla Housseïn- 



i70 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Boushrewy èh obéirait et irait dans les provinces continuer 
le cours de ses prédications et de ses conquêtes. Le tra- 
vail serait plus lent, mais il n'en serait pas moins sûr, si 
l'on en pouvait juger par le passé. La direction qu'il con- 
venait de suivre et les pays à convertir étaient bien indi- 
qués : Moulla Housseïn avait traversé victorieusement le 
Sud de la Perse; Gourret-Oul-Ayn s'occupait de l'Ouest; 
le Balfouroushy réussissait dans le Nord. L'apostolat de 
l'Est restait à entreprendre, et le lieutenant du Bâb, pre- 
nant congé de ses deux ardents coreligionnaires, quitta la 
capitale et se dirigea, sans rien dire, vers le Khorassan. 
On était alors à la fin de 4847. Le pèlerin mettait à 
profit, suivant son usage, un séjour, qu'il prolongeait au 
besoin, dans tous les villages, les bourgs et les villes de sa 
route, pour tenir des conférences, argumenter contre les 
moullas, faire connaître les livres du Bàb et prêcher ses 
doctrines. Partout on l'appelait, on l'attendait avec impa- 
tience; il était recherché avec curiosité, écouté avide- 
ment, cru sans beaucoup de peine. Ce fut surtout à Nisha- 
pour qu'il fit deux conversions importantes, dans les 
personnes de Moulla Abd-el-Khalek de Yezd, et de Moulla 
Aly le Jeune. Le premier de ces docteurs avait été élève 
du sheykh Ahmed-Ahsayy. C'était un personnage célèbre 
et par sa science et par son éloquence et par son crédit 
sur le peuple. L'autre, sheykhy comme le premier, de 
mœurs sévères et de grande considération, occupait le 
poste considérable de principal moudjtehed de la ville. 
Tous deux devinrent Bâbys emportés et firent retentir 
les chaires des mosquées des prédications les plus violen- 
tes contre l'Islam. Pendant quelques semaines on eût pu 
croire que la religion ancienne était décidément vaincue. 
Le clergé, démoralisé par la défection de son chef, effrayé 



COMMENCEMENTS DU BÀBYSME. 171 

des discours publics qui le ménageaient si peu, ou n'osait 
se montrer ou avait pris ta fuite. Quand Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh arriva à Meshhed, il trouva, d'une part, la 
population émue et divisée à son sujet; de l'autre, le 
clergé averti, très-inquiet, mais poussé à bout et décidé à 
faire une vigoureuse résistance aux attaques dont il allait 
être l'objet. 

Toute cette cléricature était si résolue, qu'elle prit vi- 
goureusement l'offensive. A peine le missionnaire bâby 
avaitril mis le pied dans la ville, qu'une députation de 
moullas en sortit pour aller le dénoncer au gouverneur, 
Hamzé-Mirza, alors engagé dans une expédition contre les 
Turkomans de la frontière, et campé dans la plaine nom- 
mée la Prairie de Redgân. Ces mandataires dénoncèrent 
violemment au Prince l'homme dangereux qui venait 
d'entrer dans leur cité. Ils racontèrent les scandales arri- 
vés à Nishapour de son fait, ils s'étendirent sur l'impossi 
bilité de tolérer dans la ville sainte par excellence, celle 
qui a le bonheur d'être le sanctuaire de l'Imam Rïza, un 
aussi scandaleux infidèle. Ils persuadèrent le Prince, au- 
tant que l'on pouvait persuader un personnage aussi dif- 
ficile à émouvoir par des considérations de cet ordre, et 
il. commanda que Moulla Housseïn-Boushrewyèh fût con- 
duit au camp et eût à comparaître devant lui. Par ses ordres 
également, on arrêta à Nishapoiy* ce fougueux néophyte, 
Moulla Aly le Jeune, et on le lui amena. Celui-ci ne se 
tira pas de l'entrevue avec beaucoup d'honneur pour son 
courage et pour sa fermeté. Soit que les menaces l'eussent 
effrayé, soit que les cadeaux l'eussent gagné, il revint du 
camp à Meshhed pour monter dans la chaire de la grande 
mosquée et renoncer, devant les moullas et le peuple as- 
semblés, à ce qu'il avait professé peu de jours auparavant 



172 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

avec un zèle si furieux. Il détesta les doctrines qu'il avait 
tant louées, et maudit solennellement le Bàb et ses com- 
pagnons. Sur quoi on le laissa libre, et ils 'en retourna la 
tête basse à Nishapour. A son exemple, un certain nombre 
des convertis de cette ville firent défection ; mais Moulla 
Abd-el-Khalek ne les imita pas et ne voulut rien enten- 
dre. Il s'obstina, au contraire, et jura que rien ne le dé- 
tournerait de la voie dans laquelle il s'était engagé. Alors 
le clergé, tout ranimé, tout réuni, et plein de courage à 
suivre la direction qui lui venait de Meshhed, chassa su- 
bitement Moulla Abd-el-Khalek de la chaire et lui interdit 
l'entrée des mosquées. Puis on lui ordonna de se tenir 
enfermé dans sa maison et de ne plus paraître dans les 
rues. 

Pour Moulla Housseïn-Boushrewyèh, conduit au camp, il 
fut mis dans une tente, et des karaouls ou sentinelles, éta- 
blies à Tentour, empêchèrent qu'il ne put communiquer 
avec personne. 

Pendant qu'on discutait pour savoir ce qu'il fallait faire 
de lui, une révolte de soldats, éclata à Meshhed. Hamzé- 
Mirza fut forcé de lever le camp, et comme les insurgés, 
avec leur chef, le Salar, avaient réussi à s'emparer de la 
ville, le Prince, fort embarrassé et inquiet d'un événe- 
ment qui, en effet, compromit un instant l'existence de la 
dynastie, cessa de songer à son prisonnier. Celui-ci mit 
le temps à profit, s'échappa et courut vers Meshhed, espé- 
rant y gagner quelque chose à la faveur du tumulte. 
Mais il n'en alla pas ainsi ; à peine reconnu, on lui intima 
l'ordre de sortir. Le Salar avait assez d'affaires sur les 
bras sans se donner encore le souci d'une querelle avec 
le puissant clergé de la Ville Sainte, soutenu par une 
poputetion considérable de fainéants qui. ne vivant que 



COMMENCEMENTS DU BABYSME. 173 

de la cuisine de là grande mosquée, est nécessairement à 
la dévotion absolue des personnages qui en disposent. 
MoullaHousseïn-Boushrewyèh n'eut donc rien autre chose 
à faire que de s'enfuir encore, et il retourna à Nishapour. 

Là, son attitude, qui jusqu'alors avait été purement 
celle d'un missionnaire pacifique, changea du tout au 
tout. Sa sûreté était gravement compromise ; le pays était 
en feu. La sédition du Salar mettait toutes les populations 
sur pied. Pour vivre au milieu des armes, il fallaits'armer. 
Moulla Housseïn prit ce parti, et, s' entourant d'une troupe 
de fidèles, se dirigea sur Sebzewar. Là, Mirza Taghy- 
Djouyny, homme riche et considérable, se donna à lui et 
se chargea de l'entretien de sa bande. De nouvelles re- 
crues s'unirent aux Bàbys, qui marchèrent sur Miyamy et 
ensuite sur Yardjemend, dont ils s'emparèrent ; mais ils 
en furent presque aussitôt repoussés par Aga-Séyd-Mo- 
hammed, qui, entouré de ses amis, leur intima l'ordre de 
s'éloigner, ce qu'ils firent, ne se sentant pas en force ou 
plutôt n'étant pas encore bien résolus, tout armés qu'ils 
étaient, à en venir aux dernières extrémités. 

Us se replièrent donc sur un village nommé Khan- 
Khondy, situé à trois lieues de là, où ils furent rejoints 
par deux hommes importants, Moulla Hassan et Moulla 
Aly, qui firent profession entre les mains du chef. En 
somme, la troupe grossissait. La majorité du peuple sem- 
blait se prononcer pour les novateurs. Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh, voyant cela, ne s'éloignait pas; il revenait 
par les lieux où il avait déjà passé, confirmait ses néo- 
phytes dans leur foi et dans leur confiance ; il faisait tout 
pour soulever le pays. Revenu de la sorte à Miyamy, il 
décida encore trente-six hommes, dans la fleur de l'âge, à 
prendre leurs armes et à le suivre. 

1Q, 



174 COMMENCEMENTS DU BABYSME. 

Les passions des deux partis étant excitées au plus haut 
point, il était difficile qu'il n'y eût pas bientôt un conflit. 
Toutefois il semblerait queMoulla Housseïn-Boushrewyèh 
ne le cherchât pas. Tout en cédant à l'entraînement des 
circonstances et au désir de faire des recrues, il aurait 
autant aimé ajourner la lutte; mais il n'en fut pas maître. 
L'enthousiasme de ses partisans ne lui permettait pas de 
garder toutes les mesures nécessaires. Les convertis 
étaient si emportés dans leurs discours, si peu ménagers 
d'insultes et de menaces que les musulmans de Miyamy 
se jetèrent enfin sur eux. 11 y eut combat, les Bâbys eu- 
rent le dessous, quelques-uns d'entre eux furent tués et 
le cbef ordonna la retraite. Il se dirigea sur Shahroud. 

En entrant dans cette ville, il envahit avec son monde 
la maison du moudjtehed, appelé Moulla Mohammed- 
Kazem, et commença à prêcher la nouvelle foi et à exhor- 
ter particulièrement le maître du logis à l'embrasser. 
Mais le moment n'était pas aux discussions curieuses. Le 
moudjtehed répondit par des injures et, levant son bâton, 
il en frappa Moulla Housseïn à la tête et lui ordonna de 
quitter la ville. Probablement, l'ordre n'eût pas été exé- 
cuté sans peine et l'action hardie du moudjtehed aurait pu 
entraîner pour lui de mortelles conséquences, si, au mo- 
ment même où les invectives s'échangeaient et où des 
cris on allait passer aux actes, l'annonce d'un événement 
auquel personne ne songeait n'était venue changer toutes 
les dispositions. On se mit à crier partout dans la ville 
qu'un courrier arrivait annonçant la mort de Mohammed- 
Shah. C'était vrai. 



CHAPITRE VII 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME 

Un changement de règne est toujours, dans l'Asie 
Centrale, un moment fort critique. En Perse, dans le 
Turkestan, dans les États arabes, il s'établit alors une 
anarchie qui dure plus ou moins longtemps, qui prend un 
caractère plus ou moins violent et tourmenté, mais qui 
ne manque jamais de suspendre l'action des lois, en 
vertu du principe que la volonté souveraine a, pour plus 
ou moins de temps, disparu. Il y a, pour qu'il en soit 
ainsi, des raisons de fait, mais aussi beaucoup de raisons 
d'habitude, et je crois "que, afin de faire mieux compren- 
dre l'esprit asiatique, il est à propos d'insister sur ces 
dernières. 

Sans doute, le roi est mort et l'action de sa puissance 
s'est arrêtée et ne se fait plus sentir. Mais, dans le cours 
ordinaire des choses, cette puissance n'intervient guère 
que par délégation. Les marchands ont leurs lois, leurs 
règles et leurs coutumes ; les soldats, pour la plupart gens 
de tribu, ne connaissent que leurs chefs directs ; les auto- 
rités municipales des villes n'ont pas à expliquer trois 
fois par an un acte quelconque de leur autotvVfe ^a 



176 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

contrôle royal, et, quant à l'exercice général de cette 
autorité, les fonctionnaires n'en rendent jamais compte 
qu'au jour de leur destitution. Il n'y a donc, en réalité, 
aucun motif bien décisif pour que, le roi mort, le mouve- 
ment gouvernemental s'arrête. 

Mais les peuples ont conçu de tout temps l'idée que les 
magistrats, à quelque rang qu'ils appartiennent, ne sont 
que- les serviteurs du roi, dans le sens tout à fait domes- 
tique du mot. Puis la notion de la loi dans ce qu'elle a 
de proprement souverain n'existe pas en Asie, ce qui est 
bizarre; car, plus que dans tout autre pays, la loi y est 
immuable, et, cependant, on s'obstine à ne voir dans cette 
loi, très-généralement contemporaine des Sassanides, que 
l'expression de la volonté du prince régnant, bien qu'il 
ne soit le plus souvent pas libre d'y changer la moindre 
chose. Il en résulte que les magistrats, comme le peuple, 
sont imbus de cette idée que, en temps d'interrègne, il n'y 
a plus de légitimité ni de raison d'être pour aucun pou- 
voir. C'est une montre qui s'est arrêtée; les ressorts n'en 
changent pas et n'en doivent pas changer, mais, jusqu'à 
ce qu'une main autorisée la remonte, elle ne fonctionne 
plus. 

En outre, bien des passions et des intérêts sont là pour 
réveiller, exciter, attiser, mettre en flamme la discorde 
générale. S'il y a plusieurs prétendants au trône, ceux-là 
veulent du désordre pour redoubler leurs chances de 
succès et se faire des partisans actifs. 

A ces partisans, le désordre profite, et pour obtenir 
leur concours, on leur permet beaucoup. Puis vient l'es- 
prit d'aventure, l'imagination turbulente des masses. 
Beaucoup de gens n'ont nulle envie de faire du mal posi- 
tivement ; mais ils sont enchantés de faire du bruit. Ils 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 177 

profitent du moment pour crier, se battre dans les rues, 
boire chez les Arméniens et les Juifs, chercher querelle , 
mener une vie de fête. Autant de têtes cassées, autant 
de bons compagnons qui s'amusent, et les magistrats, 
grands et petits , dans la peur de déplaire à quelque pro- 
tégé du pouvoir futur, s'abstiennent de faire montre 
d'une énergie qu'ils n'ont pas, et de se prévaloir d'un 
droit qu'ils ne se reconnaissent plus. Loin d'intervenir 
pour maintenir l'ordre, ils se jettent à corps perdu dans 
les intrigues courantes; au besoin ils en inventent. Il 
s'agit pour etfxde s'avancer, ou du moins de ne pas perdre 
leur position, nullement de rétablir la paix. 

On aurait tort, cependant, de croire que tout ce ta- 
page soit précisément effréné et aussi dangereux qu'il le 
pourrait être chez les peuples d'Europe. Les Asiatiques 
n'aiment pas les extrêmes, et ne s'y portent que le moins 
possible. Dans toutes ces occasions, il y a plus de bles- 
sures que de morts, plus d'injures que de coups, plus de 
vols que de violences. Chacun fait ce qu'il veut; mais, 
en somme, les volontés ne sont pas bien méchantes. 
Ainsi, dans l'interrègne amené par la mort de Moham- 
med-Shah, le très-petit nombre d'Européens qui se trou- 
vait alors à Téhéran n'a eu absolument rien à souffrir. 
11 est même arrivé à l'un d'eux de passer sous une des 
portes de la ville au moment où des loùtys, ou gens de 
la populace, se battaient à coups de sabre et se volaient 
leurs bonnets et leurs habits : l'animation du combat 
n'empêcha pas ces vauriens de saluer l'Européen d'un 
Selam-aleïkoum tout à fait respectueux. 

Quoi qu'il en soit, la mort du roi et ses conséquences 
vinrent prêter un merveilleux secours à Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh et à sa troupe. Leur embarras finissait^ m\na 



178 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

nouvelle phase commençait pour eux. Désormais ils ne 
représentaient pas moins qu'une faction dans l'État, faction 
assez puissante , puisqu'ils savaient ce qu'ils voulaient 
et étaient unis et armés. L'envoyé du Bàb prit son parti 
avec promptitude. A peu près certain que , pour le mo- 
ment, le Khorassan ne lui fournirait pas plus de coopéra- 
teurs actifs qu'il ne lui en avait déjà donné, il se mit en 
marche vers le Mazendérân, où le terrain bàby était déjà 
bien préparé et où il était assuré de trouver un collègue 
et des partisans non moins ardents que lui-même. Arrivé 
à Bostam , près de la frontière, les moullas lui firent dire 
que, s'il se présentait avec son Dptonde, il serait reçu à 
coups de fusil. 11 méprisa la menace, et ayant, dans 
un village tout près de là, à Housseïnabad, opéré sa 
jonction avec un renfort de néophytes commandés par 
Moulla Aly Housseïnabady, il précipita sa marche et entra 
dans le Mazendérân. 

C'était un nouveau théâtre, peuplé de nouveaux ac- 
teurs. Les Khorassanys sont Vigoureux , de haute taille, 
assez semblables aux Turcomans , avec lesquels leur sang 
est très-mélé. Leurs idées sont véhémentes. Ce sont des 
cavaliers et des gens belliqueux. Les Mazendérânys for- 
ment, sous plus d'un rapport, l'antithèse de ce portrait. 
Une opinion, peut-être injuste, mais très-accréditée, fait 
d'eux les Béotiens de la Perse. Les anecdotes sur leur 
simplicité ne tarissent pas. On les croit, en tout cas, mé- 
diocrement portés à la spéculation religieuse. Adroits ti- 
reurs, ils n'aiment pas la guerre, et, pour peu que les 
circonstances le leur permettent, ils se renferment vo- 
lontiers dans les travaux agricoles, qui leur plaisent 
par-dessus tout. Leurs immenses rizières , l'exploitation 
des arbres à fruits, qui leur donnent les profits d'une ex- 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 479 

portation considérable pour la Russie , le métier de bû- 
cheron, sont les préoccupations majeures de leur vie. Ils 
n'ont rien de chevaleresque, et sont si peu entichés du 
point d'honneur que, lorsqu'il plait aux tribus turko- 
mânes de faire quelque invasion sur la lisière du nord- 
est de leur pays pour y enlever des prisonniers, géné- 
ralement ils se laissent faire, fuient, se cachent ou se 
rendent, mais ne se défendent pas. 

Quant au territoire, il ne diffère pas moins des plaines 
duKhorassan.Dans celles-ci, ce sont d'immenses espaces, 
souvent fertiles, mais peu cultivés; de grands villages, 
semblables à des ruches, où les habitations, superposées 
les unes aux autres et ceintes d'un grand mur épais, 
n'offrent pas mal l'aspect d'un cirque romain. Aussitôt 
que les vedettes placées en observation ont aperçu sur la 
ligne de l'horizon quelque groupe de cavaliers qui, à leur 
allure, semblent turkomans, des cris affreux, poussés 
vers le ciel par les femmes et-les enfants, rappellent les 
agriculteurs, qui, laissant là leurs charrues, se mettent 
à courir, s'empressent de rentrer, ferment les portes, 
prennent les mousquets , garnissent le haut du mur et 
envoient des balles aux pillards, qui fuient ventre à terre. 
Là où les champs cultivés sont plus éloignés du village, 
une tour solitaire, ouverte à sa base par une petite entrée 
très-basse, sert au besoin de refuge pour le laboureur, 
qui peut encore , du sommet, fusiller les agresseurs jus- 
qu'à ce que , avertis par le bruit , ses compagnons ac- 
courent et le délivrent. Dans le Mazendérân, c'est un 
tableau tout contraire : le silence des forêts profondes; les 
abris épais, comme ceux du Brésil, des vignes vierges, 
des lianes, des générations d'arbres écroulées les unes sur 
les autres et se réduisant en poussière sur un sol spou- 



180 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

gieux ; des marécages que traversent et entretiennent les 
seules grandes rivières de la Perse proprement dite, 
enfin, la mer. 

Moulla Housseïn-Boushrewyèh, avec sa troupe, eut à 
peine mis le pied sur le sol de la province , que , dans un 
hameau nommé Bedesht, il Vrouva plusieurs person- 
nages dont la réunion sur ce point devait plus tard avoir 
une grande importance aux yeux des fidèles et consti- 
tuer le premier concile de la secte. C'étaient, d'abord, 
pour suivre l'ordre des dignités : Mirza Jahya, alors 
enfant, âgé à peine de quinze ans, et qui, plus tard, 
succéda au Bâb lui-même; puis Hadjy Mohammed-Aly 
Balfouroushy ; puis Gourret-oul-Ayn, et d'autres zéla- 
teurs suivis d'un gros de partisans. Hadjy Mohammed-Aly 
avait observé avec beaucoup d'attention les mouve- 
ments de Moulla Housseïn dans le Khorassan, tout prêt 
à venir à son aide et à faciliter sa retraite, s'il en était 
besoin. Quant à la prophétesse, qui, après le meurtre de 
son oncle et beau-père, et sa séparation d'avec son père 
et son mari, n'avait pu tenir à Kaswyn et s'était déjà, . 
depuis quelque temps, réfugiée dans les forêts du Mazen- 
dérân, elle venait, avec l'ardeur qui la dévorait, s'offrir 
à partager les dangers et les mérites de ses associés. 
L'historien musulman, Lessan el Moulk, qui me fournit 
un grand nombre de ces détails, insiste avec une certaine 
complaisance sur la composition de la troupe qui accom- 
pagnait la jeune femme enthousiaste. Gomme il lui ré- 
pugne d'admettre que les doctrines hétérodoxes du Bâb 
aient pu entraîner qui que ce soit, il saisit cette occa- 
sion de prêter des motifs très-mondains aux partisans 
des novateurs, et il assure que les soldats deGourret-Oul- 
Àyn étaient tous des amoureux — non avoués, j'ima- 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 181 

gine; sans quoi, au lieu de marcher sous le même 
drapeau , il est assez probable qu'ils se seraient divisés 
entre eux, et il ne parait pas qu'aucune mésintelligence 
se soit jamais déclarée dans ce camp. Amoureux ou 
dévots, il est incontestable que ces gens -étaient les plus 
animés des bâbys, et que la femme extraordinaire qui 
les menait exerçait sur eux une autorité sans limite. 

Les trois troupes , réunies dans le hameau de Bedesht , 
campèrent en partie dans les maisons des paysans, en 
partie dans les jardins. On n'était pas tout à fait sorti du 
Khorassan, puisque Bostam n'était qu'à une lieue et de- 
mie en arrière. Gourret-oul-Ayn jugea nécessaire d'é- 
chauffer le zèle des croyants par un prêche. 

On disposa à la hâte, dans une petite plaine voisine du 
village, une sorte de trône en planches couvert d'étoffes 
et de tapis. Gourret-oul-Ayn ayant paru, suivant son' 
usage, sans voile, s'assit, les jambes repliées, sur le 
trône, tandis que tous les soldats se plaçaient de même à 
l'entour à la mode persane. Ce n'était pas tout à fait 
ainsi qu'avaient lieu les conventicules des presbytériens 
dans les tourbières de l'Ecosse. Ce n'était ni le même 
ciel, ni le même paysage, ni la même attitude chez les 
prédicants , non plus que chez leurs auditeurs, pas plus 
que les mêmes doctrines ; mais si les formes variaient, 
le fond se ressemblait : c'était bien autour de Gourret- 
oul-Ayn un vrai conventicule, une foi passionnée, un en- 
thousiasme sans limites, un dévouement prêt à tout. 

La jeune femme débuta par rendre son auditoire atten- 
tif à cette grande vérité, que les temps étaient venus où 
la doctrine du Bàb allait couvrir toute la surface de la 
terre, et où Dieu allait enfin être adoré, conformément à 
cette doctrine, dans un esprit qu'il avait pour agréable, 



482 DÉVELOPPEMENT DU BÀBYSME. 

Une nouvelle lumière avait surgi, une nouvelle loi allait 
naitre; un livre nouveau allait remplacer l'ancien. De si 
grandes choses ne pouvaient se faire sans des peines et 
des sacrifices infinis de la part de la génération chargée 
de les accomplir, et ce n'était pas trop que les femmes 
elles-mêmes, partageant les travaux de leurs maris et de 
leurs frères, acceptassent tous leurs dangers. Ce n'était 
plus l'heure pour elles de se renfermer au fond des 
harems et d'attendre dans l'inertie ce que les hommes 
auraient pu faire. Laissant de côté les règles com- 
munes, la modestie des temps tranquilles, leurs devoirs 
même, tout jusqu'à leur débilité native , et surtout la 
crainte si naturelle à leurs âmes, elles devaient se mon- 
trer, dans le sens le plus absolu, les compagnes des 
hommes, les suivre et tomber avec eux sur le champ du 
martyre. 

Je ne dis ici que le sens du discours prononcé par la 
Consolation-des-Yeux. Je voudrais faire entrevoir qu'il 
pouvait être éloquent; or, si j'essayais de traduire litté- 
ralement les rédactions qui nous en sont conservées, la 
pensée européenne, déroutée par certaines manières de 
parler tout à fait locales, ne comprendrait rien aux 
émotions dont je voudrais lui faire sentir au moins la 
possibilité, de sorte que j'atteindrai mieux mon but en 
me bornant à donner ce simple thème de son discours. 
Ce n'est pas que la façon de parler de la Consolation-des- 
Yeux fût très-fleurie. Beaucoup de gens qui l'ont connue 
et entendue à différentes époques de sa vie m'ont tou- 
f jours fait la remarque, au contraire, que, pour une per- 
\ sonne aussi notoirement savante et riche de lectures , le 
caractère principal de sa diction était une simplicité 
presoue choquante; et quand elle parlait, ajoutait-on, on 



DÉVELOPPEMENT DU BâBYSME. 483 

se sentait pourtant remué jusqu'au fond de l'âme , péné- 
tré d'admiration, et les larmes coulaient des yeux. 

Et, en effet, je me disposais à le dire, à peine ce jour- 
là eut-elle terminé son exorde, qu'elle fut interrompue 
par les sanglots de l'assistance. Les Asiatiques, d'ailleurs, 
sont assez faciles à émouvoir ; comme les enfants, ils pleu- 
rent volontiers et sans beaucoup d'amertume. On com- 
mença donc à gémir et à s'écrier : Ey djàn ! « ô mon 
âme! » Ey malehréh! « ô la purel » et on se frappait la 
poitrine , on se prenait la tête entre les mains et on la 
secouait dans un spasme d'attendrissement. Parmi les 
assistants, il s'était glissé beaucoup de gens du pays 
attirés par la réputation de Gourret-oul-Ayn, par le désir 
d'entendre parler de cette foi nouvelle dont il était tant 
question depuis quelques mois, et, enfin, par cette inex- 
tinguible curiosité qui est le grand trait distinctif de la 
race. Ces musulmans, voyant pleurer les autres et 
frappés comme eux par l'influence victorieuse de la 
Consolation-des-Yeux, sentirent leurs cœurs se troubler 
et se mirent à pleurer aussi. De ce moment ils étaient 
infidèles, dit avec humeur un annaliste musulman. Il a 
raison; ils avaient passé à l'ennemi pour quelques pa- 
roles d'une femme. 

Gourret-oul-Ayn reprit, au milieu des larmes, son 
discours pathétique et s'attacha à montrer que le-devoir 
était dur, mais d'obligation rigoureuse pour tous les 
fidèles. Que personne, par quelque considération que ce 
fût, ne pouvait songer à s'y soustraire, s'il était dévoué 
à Dieu, et que, puisque les femmes elles-mêmes étaient 
appelées au travail, les vieillards et les adolescents, les 
enfants eux-mêmes ne pouvaient se considérer comme en 
dehors de l'appel, Dieu ayant besoin de tous les siéra* 



\W DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

Il parait que ce discours fut particulièrement efficace. 
On le cite volontiers parmi ceux de Gourret-oul-Ayn. 
Et non-seulement il produisit un grand effet sur les 
auditeurs, mais, répété partout et commenté par ceux 
qui avaient eu le bonheur de l'entendre, il amena encore 
beaucoup de partisans au bâbysme. 

Dans la nuit, les trois chefs tenant conseil, arrêtèrent 
que, dans l'état de trouble où était le pays, et les gouver- 
neurs ayant à penser à tout autre chose qu'à leur courir 
sus, ou même à se mêler de leurs affaires, il n'était plus 
nécessaire de marcher réunis, qu'il valait donc mieux se 
séparer, en maintenant toutefois les communications, et 
se porter chacun sur un point particulier du Mazendérân. 
Il ne leur semblait pas impossible de se rendre maîtres 
de cette province. On s'y voyait relativement en force, 
et si l'on pouvait y établir solidement l'autorité du Bâb, 
on se trouverait avoir gagné pour l'avenir le point 
d'appui qui manquait encore à la secte. Ainsi Hadjy 
Mohammed-Aly partit dans la nuit même pour retourner 
à Balfouroush avec les siens. Gourret-oul-Ayn, avec ses 
enthousiastes , resta dans le pays pour y continuer sa 
propagande, et Moulla Housseïn-Boushrewyèh s'enfonça 
au cœur même de la contrée, afin de recruter des parti- 
sans dans les villages perdus au fond des bois. 

Quelques semaines se passèrent et les succès des bâ- 
bys auprès du peuple, tant des^ villes que des campagnes, 
devenaient de jour en jour manifestes. Ils avaient vaincu 
l'apathie locale. Non-seulement les paysans et les gens 
du commun se montraient empressés à courir à eux, 
mais, ainsi que cela était arrivé partout, à Ispahan, à 
Kashan, à Téhéran, à Nishapour, des hommes de science, 
de mérite, de considération, des hommes riches et res- 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 185 

pectés pour leurs mœurs, devenaient bâbys et se met- 
taient à tonner contre les vices, l'ignorance, la platitude 
et les simonies du clergé. Un tel état de choses n'était pas 
à tolérer plus longtemps, et, malgré les embarras de la 
situation , les moullas exaspérés se mettaient partout en 
défense. Leur indignation et leur terreur furent portées 
au comble quand on vit, dans la ville de Balfouroush, 
Moulla Mohammed-Aly, son bâton à la main et le sabre 
à la ceinture , parcourir les rues à la tête de trois cents 
hommes bien armés , criant comme des énergumènes et 
disposés à tout. Le clergé jugea qu'il était grandement 
temps d'engager la lutte si l'on ne voulait pas courir le 
risque d'être un peu plus tard anéanti sans combat. On 
fit trois choses : on rassembla d'abord les gueux qui vi- 
vaient des soupes des mosquées, on les arma, on les 
transforma en toufenkdjys ou fusiliers, qu'on lança à la 
poursuite des trois corps principaux des bâbys; puis 
on alla se plaindre à Khanlèr-Mirza, gouverneur de la 
province, et enfin on écrivit à Abbas-Kouly-Khan , chef 
et gouverneur du Laredjàn, pour lui faire savoir à quelle 
triste situation la religion en était réduite. 

Khanlèr-Mirza avait bien autre chose à penser en ce 
moment qu'aux affaires des moullas. Il attendait les ef- 
fets de l'avènement du jeune roi Nasreddin-Shah. Celui-ci, 
reconnu à Tebryz par les légations, était sur le point de 
se mettre en marche pour Téhéran, et Khanlèr-Mirza, qui 
ne savait pas ce qu'on allait faire de lui sous le nouveau 
règne, ne prêta qu'une oreille assez distraite aux sup- 
plications des musulmans zélés. 11 n'en fut pas ainsi 
d'Abbas-Kouly-Khan Laredjany, homme du pays et y 
prenant un intérêt très-direct, et qui de plus, en sa qua- 
lité de chef de tribu, était beaucoup plus assuré de son 



186 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

rang et de sa situation sous tous les règnes que ne devait 
Tétre un prince du sang , état qui constitue le dernier 
des métiers à foire en Perse. Abbas-Kouly-Khan Lared- 
jany n'hésita pas à répondre à l'appel désespéré qu'on 
lui adressait, et il envoya à Balfouroush Mohammed-Beg 
un de ses officiers, avec trois cents toufenkdjys, qui en- 
trèrent brusquement dans la ville et vinrent s'y pro- 
mener en sens inverse des bâbys. Pendant quelques 
jours, les deux partis s'affrontèrent; on parada; les gens 
paisibles se sauvaient, s'enfermaient, se cachaient; les 
femmes, à la moindre alerte, poussaient des cris aigus et 
vidaient la rue pour revenir bientôt regarder de tous 
leurs yeux. Dans les mosquées, les waez ou prédicateurs 
vociféraient contre le Bàb; sur les places publiques, les 
bébys en faisaient autant contre l'islam; enfin quand, 
des deux parts, les têtes furent assez montées, les vocifé- 
rations firent place aux coups et la mêlée commença. 

Elle s'engagea par une fusillade très-vive qui jeta sur 
le carreau une douzaine de bâbys et un peu plus de mu- 
sulmans. Bientôt on se battit corps à corps et avec dé- 
termination. Mais Moulla Housseïn-Boushrewyèh , pré- 
venu à temps, entra dans la ville et se jeta sur les 
ennemis. Ceux-ci plièrent, et, en continuant à combattre, 
abandonnèrent la place du Marché aux Herbes, où ils s'é- 
taient d'abord cantonnés, et se maintinrent dans le cara- 
vansérail voisin. C'était une position très-forte, et les 
bâbys se heurtèrent là contre une forteresse d'où ils 
éprouvèrent qu'il était difficile de déloger l'ennemi. Ce- 
pendant on s'y acharna , et la rage était à son comble , 
quand parut Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec le gros 
de sa tribu. Ici la scène changea, et la situation des bâ- 
bys devint mauvaise. 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 187 

Le chef nomade ne put cependant parvenir à les faire 
reculer, ni surtout à dégager les moullas et leur monde, 
assiégés dans le caravansérail du Marché aux Herbes, et, 
ce premier effet manqué, on continua à combattre sans 
qu'un parti fit céder l'autre; les forces et les courages se 
balançaient. 

Alors Moulla Housseïn-Boushrewyèh jugea inutile de 
continuer la* lutte, pensant que, quel qu'en fût le succès, 
il n'était pas en son pouvoir cette fois de s'emparer défi- 
nitivement et solidement de la ville. Il trouva donc 
convenable de profiter du moment où il maintenait en- 
core son terrain pour négocier. Un parlementaire se 
présenta de sa part à Abbas-Kouly-Khan Laredjany avec 
une lettre qui portait que Son Altesse le Bâb et ses ser- 
viteurs étaient essentiellement des hommes de paix, ne 
voulant que le bien, ayant horreur de la violence. Que, 
dans son amour infini pour les hommes, Son Altesse lui 
avait ordonné, ainsijqu'à ses autres collaborateurs, d'al- 
ler annoncer la vérité dans le Mazendéràn , et que c'était 
pour cette cause que lui et son collègue, Hadjy Moham- 
med-Aly , avaient prêché partout , ainsi que cela était à 
la connaissance de tout le monde. Mais que, si les habi- 
tants de Balfouroush voulaient réellement demeurer 
attachés à leurs idées anciennes, sans souci de ce qu'elles 
avaient d'erroné, il n'entrait pas dans ses intentions 
d'employer la force pour les convertir, et il demandait 
simplement qu'on ne l'empêchât pas de se retirer avec 
ses partisans. 

Abbas-Kouly-Khan Laredjany s'empressa d'accueillir 
cette ouverture, et répondit en louant les sentiments de 
conciliation de Moulla Housseïn; il se déclara tout à fait 
dans les mêmes vues, et fit des vœux pour que les talents 



488 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

du missionnaire pussent s'exercer, suivant les intentions 
qu'il lui manifestait, en dehors du Mazendérân. Ainsi 
d'accord, on arrêta le combat des deux parts, et les 
bâbys, sortant de la ville, se rendirent à Aly-Abad, qui 
est un village assez peu distant de Balfouroush. Ils furent 
accompagnés jusque-là par une troupe de toufenkdjys 
d' Abbas-Kouly-Khan Laredjany , chargée de faire respecter 
les termes du traité. Les bâbys et ces fusiliers avaient 
fait la route ensemble en parfaite intelligence, et, quand 
on se sépara, on échangea beaucoup de souhaits de 
bonheur. Mais à peine les toufenkdjys nomades avaient- 
ils disparu dans la direction de Balfouroush, où ils 
retournaient, que les gens d' Aly-Abad, excités par les 
paroles d'un certain Khosrou-beg, chef du village, se 
mirent dans l'esprit de piller les bagages des bâbys, et 
pour commencer, Khosrou-beg lui-même, mettant la 
main sur la bride du cheval de Moulla Housseïn, s'ef- 
força de jeter celui-ci à bas en le mirant par la jambe. 
D'abord, surpris par cette agression inattendue, les bâbys 
reculèrent en désordre. Mais Moulla Housseïn , excellent 
cavalier et très-adroit dans les exercices du corps, se 
maintint en selle malgré les efforts du traître; tirant son 
sabre, il lui en déchargea un coup vigoureux, lui fendit la 
tête, et, poussant de grands cris, rallia les siens et les 
fit tenir bon. Après un combat assez court, les gens 
d' Aly-Abad, sans butin et les mains pures de toute spo- 
liation , mais très-maculés de leur propre sang et en pi- 
teux équipage, prirent la fuite, laissant le champ de ba- 
taille aux bâbys. 

Ce n'était pas en soi une grande victoire; elle fut suffisante 
pourtant, car le courage de Moulla Housseïn, qui était 
un peu abattu, et ses espérances, qui étaient un peu tom- 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 189 

bées, s'en relevèrent du même coup. Il vit les choses sous 
un jour plus riant, et bien qu'il eût promis de quitter le 
Mazendérân, il préféra n'en rien faire. Peut-être supposa- 
t-il que l'agression des gens d' Aly-Abad le dégageait de sa 
parole, bien que le Serdar eût tenu la sienne; peut-être 
aussi ne supposa-t-il rien du tout, sinon qu'il lui convenait 
mieux de rester ; et, en effet, il resta. Il chercha une place à 
sa convenance pour s'y retrancher. Ce n'est point une con- 
dition rare ni difficile à rencontrer au sein de la région 
boisée et montagneuse où il se trouvait. Il l'eut bientôt 
découverte dans le lieu appelé « Pèlerinage du Sheykh 
Tebersy. » Là, il mit son monde à l'œuvre, fit creuser un 
fossé, établir un retranchement en terre et en pierre , et, 
enfin, s'ingénia à donner le caractère et la solidité d'un 
château, autant qu'il y pouvait parvenir, à une retraite 
dont il comptait faire à l'avenir le centre de ses opéra- 
tions. Il eut pour se livrer à ces travaux la plus complète 
liberté. Les moullas de Balfouroush, heureux d'.ètre 
débarrassés de leurs craintes immédiates, n'auraient pas 
été charmés de recommencer une lutte qui leur avait paru 
très-lourde; et quant aux autorités du pays, elles étaient, 
pour la plupart, sur la route de Téhéran, où l'arrivée du 
jeune roi et les cérémonies qui en étaient la suite, et les 
prestations de serment, et surtout les cadeaux à faire et 
les intrigues à suivre, amenaient tout ce qui, en Perse, 
se pouvait vanter, à tort ou à raison, d'avoir quelque 
importance. 

D'après les descriptions que j'en ai entendu faire, le 
château construit par Moulla Housseïn ne laissa pas que 
de devenir un édifice assez fort. La muraille dont il était 
entouré avait environ dix mètres de hauteur. Elle était 
en grosses pierres. Sur cette base, on fcYes* te& çnqbt» 



190 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

tructiohs en bois faites avec des troncs d'arbres énormes, 
au milieu desquelles on ménagea un nombre convenable 
de meurtrières; puis on ceignît le tout d'un fossé pro- 
fond. En somme, c'était une espèce de grosse tour, ayant 
le soubassement en pierre et les étages supérieurs en 
bois, garnie de trois rangs superposés de meurtrières et 
où Ton pouvait placer autant de toufenkdjys que l'on 
voudrait ou plutôt qu'on en aurait. On perça beaucoup 
de portes et de poternes, afin d'avoir par où entrer et 
sortir facilement; l'on fit des puits et on eut de l'eau en 
abondance ; on creusa des passages souterrains pour se 
créer, en cas de malheur, quelques lieux de refuge, on 
établit des magasins qui furent aussitôt fournis et remplis 
de toutes sortes de provisions de bouche achetées ou 
peut-être bien prises dans les villages des environs ; 
enfin, on composa la garnison du château des bâbys les 
plus énergiques, les plus dévoués, les plus sûrs que l'on 
eût sous la main. Il se trouva ainsi deux mille hommes 

f qui, maîtres de tels moyens de défense, au sein du 
Mazendérân, où il n'existe pas la moindre connaissance 
de l'art des fortifications, où les canons sont fort rares 
et en tous cas d'un très-faible calibre, représentaient 
une puissance redoutable, et qui pouvait produire, dans 
une main habile, des effets considérables. 

Moulla Housseïn et Hadjy Mohammed-Aly Balfouroushy, 
son collègue, ou, pour mieux dire, son lieutenant, en ju- 
gèrent ainsi, et le château était à peine terminé qu'ils 
recommencèrent à remplir le Mazendérân du bruit de 
leurs prédications. Toutefois, ils ne s'exprimaient plus 
tout à fait comme par le passé. Naguère ils enseignaient 
surtout; ils parlaient de vérités, de devoirs, de Dieu, de 

J'âme, en un mot, de religion. Du haut de leur château* 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 194 

s 

ils parlèrent presque exclusivement de politique, de 
politique bâby sans doute, mais enfin de politique. Ils 
annoncèrent que tous ceux qui voulaient vivre heureux 
dans ce monde, en attendant l'autre, avaient désormais 
peu de temps pour se décider. Une année encore, une 
année sans plus, et son Altesse le Bâb, envoyé de Dieu, 
allait s'emparer de tous les climats de l'univers. La fuite 
était impossible, la résistance puérile. Tout ce qui serait 
bàby posséderait le monde, tout ce qui serait infidèle 
servirait. Il fallait se hâter d'ouvrir les yeux, de faire 
soumission à Moulla Housseïn, sans quoi, tout à l'heure 
il allait être trop tard. 

Ces discours, ces avis, ces proclamations, ces divaga- 
tions, firent une impression immense. On eut peur ou 
espoir. De toutes parts on s'assembla, on courut au 
château. Les humbles ne tenaient qu'à se sauver; les 
ardents ouvraient des mains avides à la conquête du 
monde. Autour de la muraille ronde, il y avait foule, une 
foule toujours en mouvement, recevant à chaque instant 
de nouveaux renforts. Des tentes, des huttes de roseaux, 
des cabanes de branchage, ou plus simplement une cou- 
verture de coton jetée par terre, y servaient de rési- 
dence à une famille. On allait, on venait, on grouillait. 
Les uns buvaient, les autres mangeaient; les uns dispu- 
taient, les autres riaient; ici, on prêchait et l'auditoire 
pleurait en se frappant la poitrine ou interpellait le 
prédicateur pour qu'il eût à adoucir les menaces dont 
il poursuivait les récalcitrants. Là, on se vantait et l'on 
partageait le butin de l'Inde et celui de Roum. Si, par 
hasard, Moulla Housseïn sortait du château, ou même 
Hadjy Mohammed-Aly, tout le monde éta't debout, 
dans l'attitude du plus profond respect. Ces deux ^ro- 



in DÉVELOPPEMENT DU BÀBYSME. 

sonnages, qui parlaient toujours du Bàb, lequel parlait 
de Dieu, étaient, l'un et l'autre, le Bàb et le Dieu de ces 
gens-là, qui n'attendaient que d'eux tout ce que d'eux ils 
avaient appris. L'enthousiasme le plus ardent et la foi la 
plus sincère régnaient, et les deux chefs étaient l'objet 
d'une dévotion sans bornes. J'ai dit que, sur leur pas- 
sage, tout le monde se tenait debout dans l'attitude la 
plus révérencieuse : quand on les approchait, on se 
prosternait et on ne leur parlait qu'après avoir touché 
la terre du front et obtenu la permission d'élever les 
regards jusqu'à eux. Pour étendre encore davantage cette 
surexcitation des imaginations déjà si frappées, Moulla 
Housseïn voulut faire profiter la religion nouvelle de tout 
ce qui est cher au peuple dans la religion ancienne et, y 
t prenant les noms des Imams les plus populaires, il les 
distribua à ses principaux officiers, non pas seulement 
comme des titres vains, mais pour marquer positive- 
ment que leur personne était au fond la même que celle 
des saints personnages dont ils portaient le nom, bien 
qu'élevée à une plus grande hauteur. Cette institution, 
qui découlait, du reste, rigoureusement des doctrines du 
Bâb, produisit le plus grand effet et ne contribua pas 
peu à assurer le dévouement des fidèles et à multiplier 
les conversions. Un homme dont le Bâb ou son lieu- 
tenant découvraient, à des signes certains, l'identité 
avec tel Imam révéré depuis des siècles, tel séyd, tel 
saint martyr, tel personnage d'une science célèbre, cet 
homme-là, ainsi désigné à l'admiration et à l'obéissance, 
et se trouvant tout à coup l'héritier d'une gloire bien 
appréciée de lui et qui lui assurait une nouvelle acces- 
sion de gloire et d'honneur pour le présent et pour 
J'avenÎT, cet homme-là n'avait plus que^des objections 



DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 193 

bien faibles à opposer et il plongeait dans le courant qui 
l'entraînait. 

Quant à la foule proprement dite, à l'égard de laquelle 
de tels moyens de persuasion n'auraient pu être employés 
sans en détruire la valeur, elle tenait pour certain qu'un 
fidèle mort sur le champ de bataille revenait à la vie au / 
bout de quarante jours au plus. Chacun d'ailleurs était 
parfaitement assuré d'avoir le paradis au jour du Juge- 
ment. Mais outre cette récompense encore lointaine, déjà, 
dans ce monde, on était pleinement récompensé, car on 
devenait roi ou prince d'un pays quelconque, ou, tout au 
moins, gouverneur — inamovible, j'aime à le penser. Les 
plus ambitieux aspiraient donc à une mort prompte,.parce 
qu'ils avaient déjà arrêté leur idée sur le royaume qui 
leur convenait. Tel prenait ses arrangements pour la 
Chine, tel autre préférait la Turquie; quelques-uns — et 
voilà une trace de l'influence européenne — avaient jeté 
leur dévolu sur l'Angleterre, la France ou la Russie. 

Je dois dire que rien dans les doctrines écrites du Bâb ne 
justifie de pareilles idées ; mais toutes les religions sont 
sujettes à donner naissance, en dehors d'elles-mêmes, 
sous l'action des imaginations grossières, à un certain 
nombre de dogmes qui entrent dans la croyance et ce 
qu'on peut appeler la théologie du bas peuple, lequel, 
sans ces inepties, serait réduit souvent à ne pas avoir 
de croyances du tout, car il ne lui appartient pas, le plus 
ordinairement, de se hausser jusqu'à quelque chose de 
raisonnable. 

Bref, les soldats de Moulla Housseïn-Boushrewyèh et de 
Hadjy Mohammed-Aly étaient pleins d'ardeur, et d'une 
ardeur incomparable. Les deux chefs, excités et soutenus 
par des lettres fréquentes que son Altesse le itàk \sx» 



194 DÉVELOPPEMENT DU BABYSME. 

écrivait de Shyraz, faisaient passer dans l'âme de leurs 
officiers la confiance absolue qui les animait eux-mêmes. 
Ceux-ci rapportaient aux soldats ce qu'ils avaient en- 
tendu, et les soldats se répétaient ce qu'ils avaient com- 
pris. Toute l'armée jurait que le Bàb avait annoncé 
d'avance et fixé le résultat des plus prochaines journées : 
le Mazenderàn conquis, une marche glorieuse sur Rey, 
une grande bataille, et, dans une montagne voisine de 
Téhéran, une fosse vaste et profonde pour les dix mille 
musulmans tués dans la victoire. 



CHAPITRE VIII 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABTS DANS LE BfAZENDÉRAN 

Cependant les fêtes de l'intronisation royale étaient 
terminées dans la capitale. Le roi Nasreddin-Shah avait 
pris entière possession du gouvernement. Hadjy Mirza 
Agassy, chassé d'un pouvoir dont il avait passé son temps 
à se moquer, s'était retiré à Kerbela, et il y employait 
ses derniers jours à faire des niches aux moullasetun 
peu aussi à la mémoire des saints martyrs. Son succes- 
seur, Mirza Taghy-Khan, Émyr-Nizam, un des hommes 
de valeur que l'Asie a produits dans ce siècle, était résolu 
à en finir avec tous les désordres. Il fermait les cafés où 
Ton déblatérait par trop fort contre le gouvernement, et, 
pour arrêter l'habitude de se tuer en plein jour à coups 
de gama dans le quartier de la porte de Doulâb, habi- 
tude introduite par les Kurdes Makouys, compatriotes 
de l'ancien premier ministre, il maçonna plusieurs de 
ces assassins dans la muraille de la mosquée, à Shahabd- 
oulazim, et leur fit arracher la tète par des cordes que 
tiraient des chevaux emportés. Ainsi, forcené pour le 
bon ordre, l'Émyr-Nizam avisa bien vite aux affaires du 
Mazendérân, et quandles grands de celle ^TCNYWç&^NSttas» 



196 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

à Téhéran pour faire leur cour au roi, furent au moment 
de leur départ, on leur commanda de prendre de telles 
mesures que la sédition des bâbys ne se prolongeât pas 
davantage. Ils promirent d'agir pour le mieux. 

En effet, aussitôt de retour, ces chefs se mirent en 
mouvement afin de réunir leurs forces et de se concerter. 
Chacun écrivit à ses parents de venir le joindre. Hadjy 
Moustafa-Khan manda son frère Aga-Abdoullah. Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany appella Mohammed-Sultan et Aly- 
Khan de Sewad-Rouh. Tous ces gentilshommes avec 
leur monde s'arrêtèrent au dessein d'attaquer les bàbys 
dans leur château avant que ceux-ci ne songeassent à 
prendre eux-mêmes l'offensive. Les officiers royaux 
voyant les chefs du pays en aussi bonne disposition, ras- 
semblèrent de leur côté un grand conseil, où s'empres- 
sèrent de se rendre les seigneurs nommés tout à l'heure, 
puis Mirza Agay, Moustofy du Mazendérân ou contrôleur 
des finances, le chef des Oulémas et beaucoup d'autres 
personnages de grande considération. Le résultat des 
délibérations fut que Aga-Abdoullah mit sur pied deux 
cents hommes de son village d'Hézar-è-Djérib, gens choi- 
sis; plus un certain nombre de toufenkdjys, qu'il prit de 
côté et d'autre, et quelques cavaliers nobles de sa tribu. 
Dans cet équipage, il vint se poster à Sàry, prêt à entrer 
en campagne. De son côté, le contrôleur des finances leva 
une troupe parmi les Afghans domiciliés à Sàry et y 
joignit quelques hommes des tribus turques placées sous 
son administration. Aly-Abad, le village si rudement 
châtié par les bâbys, et qui aspirait à une revanche, 
fournit ce qu'il put et se renforça d'une partie des 
hommes de Gâdy, qui, en raison du voisinage, se lais- 
sèrent embaucher. On convint qu' Aga-Abdoullah pren- 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 197 

drait le commandement général et marcherait immédia- 
tement contre l'ennemi. 

Il sortit, en effet, de Sàry en très-bonne disposition, 
monta d'Ab-è-Roud à la haute vallée de Lâr, et, arrivé au 
village de ce nom, il y fit halte. De sa personne, il fut 
reçu dans la maison de Nezer-Khan Kerayly. La nuit se 
passa fort tranquillement, bien qu'on se tînt sur ses 
gardes à cause du voisinage des bàbys. Le lendemain, 
après s'être encore renforcé d'une troupe de gens du dis- 
trict de Koudar, on reprit la marche, et l'on arriva enfin 
en vue du château du Sheykh Tebersy. La garnison 
s'était retirée à l'intérieur; rien ne paraissait au dehors; 
la vallée était absolument silencieuse. Aga-Abdoullah se 
mit immédiatement et bravement à l'œuvre. Il com- 
manda d'ouvrir une sorte de tranchée où il plaça des 
toufenkdjys, qui commencèrent à entretenir un feu assez 
vif contrôla muraille. Ceci dura toute la journée et ne 
produisit aucun résultat, les bâbys se contentant de ré- 
pondre faiblement, de sorte que les deux partis allèrent 
se coucher sans qu'on pût encore rien dire de ce qui 
avait été fait. 

Mais, un peu avant le jour, Moulla Housseïn-Boushre- 
wyèh ouvrant une de ses nombreuses poternes, sortit 
brusquement, et attaqua les gens de Koudar profondé- 
ment endormis. Il commençait à en faire massacre, 
quand Aga-Abdoullah, averti par le bruit, accourut à la 
tête de ses gens et fusilla les bâbys à bout portant, ce qui 
arrêta la chasse que ceux-ci donnaient à leurs victimes. 
Les nouveaux arrivés étaient des cavaliers nobles pour 
la plupart, des nomades; ils avaient l'habitude des armes 
et savaient tenir bon. Cependant, Moulla Housseïn se 
précipita sur eux comme il avait fait sur la milice de 



198 COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 

Koudar. Lui-même, à la tête de ses fidèles, il frappait de 
la pointe et du tranchant, déchargeant ses pistolets dans 
la foule et* faisant tète à tous. Un jeune Afghan, bien 
découplé, se jeta sur lui. Moulla Housseïn trouva un 
adversaire. Les sabres faisaient feu l'un sur l'autre; sou- 
dain, un des pieds du cheval de l'Afghan s'enfonce dans 
un trou; le cavalier est jeté par terre; Moulla Housseïn 
le tue roide. Pendant cette lutte, la victoire se décidait 
ailleurs pour, les bâbys. Aga-Abdoullah, entouré de tous 
côtés par un flot d'assaillants, tombait frappé à mort, avec 
trente des siens, et le reste de ses gens, les uns sains et 
saufs, les autres fort mal arrangés, prenaient la fuite 
dans toutes les directions. Beaucoup, dans le nombre, 
n'avaient eu aucune part au' combat. Réveillés par les 
coups de feu^ ils ne purent arriver à temps, et les fuyards 
leur apprenant la mort du chef commun, ils ne se mirent 
plus en peine que de gagner pays d'un pas relevé. En 
courant ainsi, la troupe en déroute atteignit le village de 
Ferra et voulut y prendre haleine ; mais les bâbys étaient 
sur ses talons et tombèrent sur elle. Ce ne fut pas un 
combat : les musulmans, ahuris, plièrent encore. Le 
village fut mis à sac, et personne, ni femmes, ni enfants, 
ni vieillards, dit le récit, ne fut épargné; ensuite, le feu 
dévora les maisons. Quand je répète, d'après les rela- 
tions, que tout le monde fut égorgé, c'est par respect 
pour l'usage adopté en histoire depuis la plus haute 
antiquité et continué pieusement jusqu'à nos jours, de 
prendre les intentions pour le fait et d'affirmer l'absolu, 
que la pratique des choses n'admet jamais. La vérité 
vraie, c'est qu'une partie encore notable de la popula- 
tion de ce triste village s'enfuit saine et sauve dans la 
montagne, pleurant ses parents, ses récoltes et ses 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 199 

jardins, et s'en alla répandre dans tout le Mazendérân 
l'horreur de la catastrophe qui venait de la frapper. 
Chacun de ces malheureux se disait le seul et dernier 
survivant. L'impression fut profonde et terrible. Toute 
la province tomba dans une sorte de stupeur, causée 
surtout peut-être par l'idée qu'on se faisait de l'exal- 
tation des bâbys, et par le retour que les musulmans ne 
pouvaient s'empêcher de faire sur leur propre tiédeur. 
Les moullas tremblaient et se voyaient déjà anéantis. 
Nulle part, autour d'eux, ils n'apercevaient dans les 
esprits une ardeur quelconque à les défendre, tandis que 
chez l'adversaire ils ne voyaient que vigueur et frénésie. 
Dans cette désolation générale, on cria vers Téhéran et 
J'on demanda de l'aide. 

L'Émir-Nizam entra dans un transport de violente 
colère en apprenant ce qui venait de se passer. Il s'in- 
digna aux terreurs qu'on lui dépeignait. Trop loin du 
théâtre de l'action pour bien apprécier l'enthousiasme 
sauvage des rebelles, ce qu'il en comprit, ce fut qu'il 
était besoin d'en finir avec eux- avant que leur énergie 
n'eût encore été exaltée par des succès trop réels. Le 
prince Mehdy-Kouly-Mirza, nommé lieutenant du roi 
dans là province menacée, partit avec des pouvoirs ex- 
traordinaires. On donna ordre de dresser la liste des 
morts tombés dans le combat devant le château des 
bâbys et dans le sac de Ferra, et des pensions furent 
promises aux survivants. Hadjy Mous tafa- Khan, frère 
d'Aga-Abdoullah, reçut des marques solides de la faveur 
royale; enfin, on fit ce qui était possible pour relever les 
courages et rendre aux musulmans un peu de .confiance 
en eux-mêmes. 

Une des premières mesures que prit le Shahzadèh eu 



200 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS.. 

arrivant sur le lieu de son commandement, ce fut d'or- 
donner à Abbas-Kouly-Khan, chef du Laredjân, de des- 
cendre de sa vallée de Làr et des environs du Demawend 
avec ses tribus et de rejoindre le camp qu'on allait 
former sous Am61. En conséquence, la vieille ville vit 
arriver dans ses jarciûs une quantité de tentes noires : 
tribus turques, tribus persanes, ou, comme on dit,Kurdfes, 
et, en peu de temps, une petite armée se trouva sur pied. 
On n'est pas exigeant en fait d'ordre dans une armée 
asiatique. En présence de cette foule, les courages se 
redressaient un peu. On rechercha les bàbys et l'on dé- 
clara qu'ils ne seraient plus tolérés dans aucun lieu du 
Mazendéràn. Les mesures prises contre eux se succé- 
daient rapidement comme des menaces, en même temps 
que les troupes étaient dirigées vers le château des 
bàbys, à travers les sentiers de la montagne. L'expédi- 
tion ne tarda pas à atteindre la région froide , car le Ma- 
zendéràn est le pays des brusques transitions par excel- 
lence. En quelques heures, on passe d'une rizière humide 
à un bois d'orangers, à une forêt ténébreuse et toute 
européenne, à une terre haute sans végétation, à des 
montagnes glacées au cœur de l'été, à des amas de neige 
qui ne fondent jamais. Le Shahzadèh en faisait l'expé- 
rience. Parti d'Amôl, où fleurit la grenade et où mûrit le 
citron, il fut enveloppé soudain, dans les défilés qu'il dut 
traverser et sur les plateaux qui leur faisaient suite, par 
des brouillards épais qui se résolurent bientôt en tem- 
pête de neige non-seulement très-incommode, mais re- 
doutable au plus haut degré pour les hommes et pour 
les animaux. 

Les nomades du Laredjân, qui composaient la force 
principale de l'armée, avaient trop l'usage de ces bour- 



COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 201 

rasques pour ne pas prendre de leur mieux les moyens de 
s'en préserver. Sans souci de l'expédition, ils se disper- 
sèrent, courant où ils savaient devoir trouver soit des an- 
fractuosités de rochers, soit des ouvertures de plaines plus 
favorablement exposées que le reste du pays et où l'ou- 
ragan leur ferait moins de mal. Bref, ils pensèrent très- 
bien à leur sûreté personnelle et ne s'occupèrent en 
aucune façon ni de la personne morale de l'armée, ni du 
but qu'ils poursuivaient, sinon, peut-être, pour maudire 
de leur mieux le chef qui les amenait dans un tel 
embarras. 

Moulla Housseïn-Boushrewyèh et son collègue Hadjy 
Mohammed-Aly surveillaient de près les mouvements de 
l'ennemi. Ils comptaient sur la tempête; elle était de 
saison et ils s'étaient arrangés pour mettre à profit 
les occasions qu'elle présenterait. Servis à souhait, ils 
n'auraient jamais pu espérer aussi bien. Moulla Housseïn, 
averti par ses éclaireurs, quitta le château à la première 
veille de la nuit. C'était le 45 du mois de Sefer ; il était 
suivi de trois cents hommes, sans plus; mais des hommes 
résolus à tout, inébranlables comme lui-même; et malgré 
les ténèbres et le trouble général de la nature, il jeta ce 
monde sur le dos de l'armée royale, qui ne s'attendait 
pas à un tel surcroît de péril, et qui, dispersée partout, 
ainsi que je l'ai dit, avait surtout fini par s'accumuler 
dans le village de Daskès, au milieu de la montagne, où 
le prince, très-fatigué, s'était retiré dans la meilleure 
maison, avait soupe, s'était couché et dormait. 

Moulla Housseïn avait marché aussi rapidement que la 
nuit, la tempête, la neige, qui tombait en abondance, et 
l'état de la route le permettaient. A tous les hommes, 
cavaliers ou piétons de l'armée du Shahzadfeh qjva V<s^ 



202 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

rencontrait, on disait : « Nous sommes des gens d'Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany, qui nous a envoyés à votre 
aide, et lui-même arrive derrière nous avec plus de 
monde. » A ce discours, les soldats de l'armée royale 
perdaient tout soupçon et laissaient passer la troupe~des 
bâbys, sans songer à donner l'alarme ni surtout à faire 
résistance. L'ennemi parvint de la sorte jusqu'à Daskès, 
entra dans les rues du village et prit ses mesures pour 
entourer la maison où se trouvait le prince endormi. On 
avait sans doute placé des karaouls ou sentinelles autour 
de cette demeure ; mais, suivant un usage immémorial en 
Orient, usage en vigueur au siège de Béthulie comme 
autour du tombeau de Notre-Seigneur, une sentinelle est 
un guerrier qui dort de son mieux auprès du poste qu'il 
est chargé de garder. Les soldats de Mehdy-Kouly-Mirza 
ne dérogeaient pas à cette règle. Roulés dans leurs man- 
teaux de feutre, ils étaient étendus par terre, la tète bien 
couverte, afin de ne pas Sentir la neige qui tombait sur 
eux. Quelques-uns pourtant se réveillèrent au bruit. Ils 
demandèrent de quoi il s'agissait; mais, ayant entendu la 
réponse convenue, que c'étaient les gens du Serdar Abbas- 
Kouly-Khan, ils se remirent en devoir de continuer 
leur somme. Ainfci, la maison fut promptement et sûre- 
ment cernée, et les entrées de la rue bien occupées, afin 
que personne ne pût venir au secours du prince. Alors 
Moulla Housseïn donna le signal et tous ses gens se 
mirent à crier : « Le prince est mortl le prince est tué I 
sauve qui peutl » 

Aussitôt la porte de la maison fut entaillée rapidement 
à coups de hache, tandis qu'on faisait main basse sur les 
karaouls. Le passage forcé, et il le fut bientôt, Moulla 
Housseïn et ses gens se précipitèrent en furieux sur les 



COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 203 

officiers du prince, qui accouraient épouvantés, déjà 
démoralisés, et les assommèrent, tandis que quelques- 
uns de leurs compagnons mettaient le feu en plusieurs 
endroits. Le désordre, le trouble, la terreur peuvent 
s'imaginer. Les misérables, ainsi surpris, ne savaient pas 
même à qui ils avaient affaire et songeaient aux diables 
autant qu'aux bàbys. On se poussait de chambre en 
chambre; on trébuchait sur les terrasses. Le feu s'était 
rapidement communiqué à un Imamzadèh ou oratoire en 
bois contigu à la maison du prince et dont les vieilles 
poutres flambaient à merveille. Les musulmans purent 
voir alors briller les sabres, les khandjars, les gamas, 
les fusils de leurs adversaires, aux clartés lugubres des 
flammes qui les menaçaient. Tous ceux qui tombaient 
sous les coups ou sous les balles, les bâbys les lançaient 
au milieu de l'incendie. — « Brûle, impie I » disaient-ils. 
C'était une scène effroyable : bravoure, fureur, exalta- 
tion religieuse s'y heurtaient contre l'incertitude, le 
courage qui désespère, le renoncement désolé à la possi- 
bilité de sauver sa vie. Les toufenkdjys de Sewad-Kouh, 
qui défendaient l'intérieur de la maison où s'était retiré 
le prince, se conduisirent en braves gens. Cependant, les 
bâbys les rompirent et entrèrent. 

D'abord furent tués les deux princes, Sultan Housseïn- 
Mirza, fils de Feth-Aly-Shah, et Daoud-Mirza, fils de Zell-è- 
Sultan, oncle du roi. Leurs deux corps allèrent rejoindre 
dans le foyer brûlant ceux de leurs défenseurs. A côté 
d'eux tomba Mirza-Abdoul-Baghy, conseiller d'État. Il 
fut aussi jeté dans le feu. Un instant après, le chef de 
l'armée, Medhy-Kouly-Mirza, se vit assailli. Un bâby, à 
cheval sur la muraille de la cour, fit feu sur lui et le 
manqua. Un autre, se laissant tomber dans la petite cous 



204 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

intérieure où il était, vint en courant tirer à bout por- 
tant sur lui et le manqua encore. Le prince comprit que 
toute défense était impossible. Il sortit de la maison, et 
plus heureux que bien des victimes de cette nuit, il 
réussit à s'échapper du village et à gagner le désert. 

En quelques instants, son armée, déjà si fort en dé- 
sordre, était dissipée par les trois cents hommes de 
Moulla Housseïn. N'était-ce pas l'épée du Seigneur et de 
Gédéon? Tandis que la plupart des fugitifs couraient au 
hasard, des hommes d'Ashref, moins épouvantés que les 
autres, résolurent et de ne pas se séparer et de ne point 
aller chercher la mort presque certaine qui les attendait 
dans la montagne, devenue impraticable par ce temps de 
frimas. Ils se bornèrent à s'écarter un peu du village et 
faisant ferme dans une position assez forte , ils roulè- 
rent autour d'eux un cercle de grosses pierres superpo- 
sées et s'en bâtirent un retranchement. 

Des bàbys avaient aperçu ces braves précipitant leur 
travail, et avaient couru en donner avis à Moulla Hous- 
seïn. Celui-ci ne voulut pas que sa victoire restât ina- 
chevée, et il détacha Hadjy Mohammed- Aly Balfouroushy 
pour aller détruire le groupe insolent qui le bravait. Le 
Hadjy, le sabre à la main, courut avec les siens sur les 
gens d'Ashref. Mais, à la première décharge de ceux-ci, 
une balle lui entra par la bouche et le jeta sur le carreau. 
Les musulmans remarquent avec intérêt que c'est par 
la bouche que la balle est entrée, punissant, à leur avis, 
tant de blasphèmes proférés contre la religion du Pro- 
phète. Quant aux bàbys, ils suivirent leur chef, et les 
Ashréfys auraient obtenu la récompense de leur cou- 
rage, si une autre bande d'ennemis n'était accourue les 
attaquer avec une nouvelle fureur. 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABTS. 205 

Le combat reprit donc, mais les Ashréfys ne cédaient 
point. Sûrs de mourir s'ils se rendaient, et puisant dans 
leur résolution une généreuse espérance, ils redoublaient 
leurs feux, et bons tireurs comme tous les Mazendérànys, 
rendaient le jeu terrible aux assaillants. Le jour vint et 
éclaira leur résistance. On pouvait voir de loin — car le 
lieu où ils s'étaient fortifiés était entouré d'un amphi- 
théâtre de montagnes — cette poignée de jeunes gens 
multipliant ses efforts pour échapper à une mort qui 
semblait certaine. Les débris de l'armée n'ayant pu 
forcer les passages encombrés par les neiges et n'étant 
encore qu'à peu de distance autour d'eux, les contem- 
plaient, et probablement faisaient des vœux pour eux; 
mais pas un des chefs, pas un des soldats n'essaya un 
effort qui eût pu les dégager. La vue de l'héroïsme est tout 
aussi bonne à glacer les courages qu'à les animer. Enfin 
les Ashréfys succombèrent un à un. La victoire des bâbys 
était complète. Ils réunirent le butin qu'ils purent 
tirer du village, les bagages du prince et ceux de ses 
troupes, en chargèrent les bétes de somme, et rega- 
gnèrent en paix leur château en présence de l'armée 
royale pétrifiée d'épouvante, bien que incomparablement 
plus nombreuse et plus forte. Mais tel était l'abattement, 
qu'un corps de six cents hommes qui n'avait été ni 
entamé ni attaqué, et qui savait seulement par simple 
ouï-dire ce qui était arrivé pendant la nuit, averti que les 
bâbys, dans leur mouvement de retraite, allaient pas- 
ser sur le terrain qu'il occupait, s'enfuit d'inspiration 
et à l'unanimité longtemps avant que ceux-ci eussent 
paru. La vérité est que ces musulmans n'étaient nulle- 
ment éloignés de considérer Moulla Housseïn comme un 
prophète. 

VI 



206 COMBATS ET SUCCÈS DES BABY8. 

Nous avons laissé Mehdy-Kouly-Mirza courant loin de 
sa maison incendiée et errant seul dans la campagne, à 
travers les neiges et les ténèbres. A l'aube il se trouva dans 
un défilé inconnu, perdu en des lieux horribles, mais en 
réalité éloigné seulement d'un peu plus d'une demi-lieue 
du lieu du carnage. Le vent apportait à ses oreilles le 
bruit des décharges de la mousqueterie. 

Dans ce triste état et ne sachant que devenir, il fut 
rencontré par un Mazendérâny monté sur un cheval assez 
bon, qui, en passant près de lui, le reconnut. Cet homme 
mit pied à terre, fit monter le prince à sa place et s'offrit 
à lui servir de guide. Il le mena dans une maison de 
paysans, où il l'installa dans l'écurie; ce n'est pas un sé- 
jour méprisé en Perse. Tandis que le prince mangeait et 
se reposait, le Mazendérâny remonta à cheval, et, battant 
le pays, alla donner à tous les soldats qu'il put rencon- 
trer l'heureuse nouvelle que le prince était sain et sauf. 
Ainsi, bande par bande, il lui amena tout son monde, ou 
au moins un rassemblement assez respectable. 

Si Mehdy-Kouly-Mirza avait été un de ces esprits al- 
tiers que les échecs n'abattent point, il eût peut-être jugé 
sa situation médiocrement modifiée par le malheur de la 
nuit précédente ; il eût considéré l'affaire comme le ré- 
sultat d'une surprise, et, avec les troupes qui lui res- 
taient, se fût efforcé de sauver au moins les apparences 
en maintenant son terrain, car, de fait, les bâbys s'étaient 
retirés et on n'en voyait plus nulle part. Mais le Shabza- 
dèh, loin de se piquer de tant de fermeté, était un pauvre 
caractère, et il s'empressa, quand il vit sa personne si 
bien gardée, de sortir de son écurie pour se diriger vers 
le village de Gâdy-Kela, d'où il se rendit en toute 
hâte à Sâry. Cette conduite eut pour effet d'aug- 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 207 

monter encore dans toute la province l'impression pro- 
duite par la première nouvelle de la surprise de Daskès. 
Partout on perdit la tète: les villes ouvertes se crurent 
exposées à tous les périls, et malgré la rigueur de la sai- 
son, on vit des caravanes d'habitants paisibles, mais fort 
désolés, qui emmenaient leurs femmes et leurs enfants 
dans les solitudes du Demawend, pour les soustraire aux 
inévitables dangers qu'indiquait manifestement, pour 
tout ce monde, la prudente conduite du Shahzadèh. 
Quand les Asiatiques perdent une fois la tête, ce n'est 
pas à demi. Cependant cette situation ne pouvait indéfi- 
niment se prolonger, pour le prince moins que pour per- 
sonne. Il ne suffisait pas d'avoir peur, il fallait surtout 
ne pas irriter contre soi le terrible Émyr-Nizam, qui, 
lorsqu'il aurait appris les nouvelles, ne serait certes pas 
satisfait. Encourir le châtiment de ce ministre sévère, 
c'était peut-être pis que d'avoir affaire à Moulla Hous- 
seïn-Boushrewièh. Ainsi, perplexe et ne sachant où se 
tourner, le Shahzadèh, pauvre homme, donna des ordres 
pour qu'on réunît de nouvelles forces et qu'on mît sur 
pied une autre armée. L'empressement était faible de la 
part de la population des villes à aller servir sous un 
chef dont on venait de voir le mérite et l'intrépidité à 
l'épreuve. Toutefois, moyennant quelque argent et beau- 
coup de promesses, les moullas surtout, qui ne per- 
daient pas leur cause de vue et qui étaient assurément 
les plus intéressés dans toutes ces affaires, s'agitant 
beaucoup, on finit par rassembler bon nombre de tou- 
fenkdjys. Quant aux cavaliers des tribus, du moment que 
leurs chefs montent à cheval, ils en font autant et n'en 
demandent pas davantage. Abbas-Kouly-Khan Laredjany 
obéit sans hésiter à l'ordre d'envoyer un nouveau w&« 



208 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

tingent. Seulement, cette fois, soit par défiance de ce que 
Tineptie du prince pourrait faire courir de risques inu- 
tiles à ses parents et à ses sujets, soit par une certaine 
ambition de se signaler lui-même, il ne confia plus à per- 
sonne la conduite de ses gens. Il se mit à leur tête, et, 
par un coup hardi, au lieu de rejoindre l'armée royale, 
il s'en alla tout droit attaquer les bâbys dans leur refuge, 
puis il donna avis au prince qu'il était arrivé devant le 
château du Sheykh Tebersy et qu'il en faisait le siège. 
Du reste il annonçait qu'il n'avait aucun besoin de secours 
ni d'aide, que ses gens lui suffisaient et au delà, et que 
seulement, s'il plaisait à son Altesse Royale de se donner 
de sa personne le spectacle de la façon dont lui, Abbas- 
Kouly-Khan Laredjany, allait traiter les rebelles, il lui 
ferait honneur et plaisir. 

Les nomades turks et persans passent leur vie à chas- 
ser, souvent aussi à guerroyer, et surtout à parler de 
chasse et de guerre. Ils sont braves, mais non tous les 
jours, et ils tomberaient sous le coup de la remarque de 
Brantôme, qui, dans son expérience des guerres de son 
époque, avait beaucoup rencontré de pareils courages, 
qu'il nomme assez bien journaliers. Mais ce que sont 
ces nomades d'une manière très-uniforme et constante, 
c'est grands parleurs, grands démanteleurs de villes, 
grands massacreurs de héros, grands exterminateurs de 
'multitudes; en somme, naïfs, très à découvert dans leurs 
sentiments, très-vifs dans l'expression de ce qui échauffe 
leurs tètes, extrêmement amusants. Abbas-Kouly-Khan 
Laredjany, homme très-bien né assurément, était un type 
de nomade accompli. 

Mehdy-Kouly-Mirza n'aurait pu se donner, lui, pour un 
guerrier bien téméraire, on vient de le voir; mais il 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 209 

remplaçait l'intempérance de l'intrépidité par une qualité 
utile aussi à un général : il ne prenait pas au pied de la 
lettre les fanfaronnades de ses lieutenants. Craignant 
donc qu'il n'arrivât malheur à l'imprudent nomade, il lui 
envoya immédiatement des renforts. Ainsi partirent en 
toute hâte Mohsen-Khan Souréty avec ses cavaliers, une 
troupe d'Afghans, Mohammed -Kerym-Khan Ashrefy 
avec des toufenkdjys de la ville etKhélyl-Khan, de Sewad- 
Kouh, avec les hommes de Gàdy-Kela. Ces chefs, soit par 
esprit de contradiction à l'égard du prince, soit qu'ils se 
souciassent médiocrement de voir leur rival ordinaire, le 
khan du Laredjân, s'illustrer par l'exploit qu'il avait an- 
noncé, s'empressèrent de donner à celui-ci les plus sages 
conseils et les plus propres à refroidir son ardeur. Ils lui 
remontrèrent qu'il ne fallait pas trop présumer de soi- 
même et que Moulla Housseïn n'était pas facile à forcer. 
On savait, du reste, jusqu'à quel point ce maître des 
bâbys était redoutable dans ses résolutions impétueuses; 
il fallait tâcher de s'en garantir, et, pour cela, la pre- 
mière des opérations devait être d'élever, en face des 
murailles qu'on voulait faire tomber, un fort retran- 
chement en pierre où l'on pourrait être à l'abri dçs 
coups de main. 

Abbas-Kouly-Rhan Laredjany répondit comme aurait 
fait un gentilhomme français du moyen âge. « Jamais, 
dit-il aux autres chefs, jamais il ne sera dit que des 
hommes de ma tribu se soient cachés derrière des tas de 
pierres quand ils avaient l'ennemi en face. Nos seuls re- 
tranchements à noufr, ce sont nos corps I » Il ne fut pas 
possible de rien obtenir d'autre du Serdar et on dut en 
passer par ce qu'il voulait. Le camp fut donc établi sans 
autres précautions que les sentinelles somnolentes à 



210 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

l'usage du pays, et Ton resta ainsi en face et autour du 
château des bàbys. 

Ceux-ci semblaient frappés de terreur. Ils ne parais- 
saient pas sur leurs murailles; ils ne se montraient pas 
aux meurtrières des étages supérieurs; ils ne faisaient 
pas le moindre bruit. Bien plus, ils envoyèrent des par- 
lementaires pour demander grâce. Le Serdar enchanté 
leur promit de les pendre. Sur cette parole, des négocia- 
tions s'engagèrent et plusieurs députations furent en- 
voyées à Abbas-Rouly-Rhan. Il ne voulait pas démordre 
de sa sévérité ; mais les autres chefs ne dissimulaient pas 
qu'ils seraient disposés à en finir à meilleur compte; de 
sorte que, soutenus de ce côté, les députés argumen- 
taient, acceptaient, cédaient et retournaient au château 
pour prendre de nouveaux ordres. De cette façon, plu- 
sieurs jours se passèrent en pourparlers, et le Serdar se 
tenait prfur bien assuré que ce n'était pas du temps perdu, 
tout au contraire : que c'était du temps admirablement 
eipployé pour sa gloire. Il va sans dire que la surveil- 
lance était devenue, de fort médiocre, tout à fait nulle, 
et que les troupes étaient étalées devant le château aussi 
bien à la bonne foi que si elles eussent été chez elles. 

Une nuit — ce fut la dixième de Rébi-Oul-Ewwel — 
trois heures avant le j our , Moulla Housseïn-Boushrewyèh, 
à la tête de quatre cents toufenkdjis, sortit du château 
dans le plus profond silence. Il s'avança rapidement vers 
le camp, et se portant sur les groupes de dormeurs, lui 
et ses gens commencèrent à égorger de leur mieux. Ils 
avaient affaire aux contingents de Hézar-è-Djerib et de 
Sewad-Kouh. Ces miliciens, ainsi assaillis, se jetèrent du 
côté où campaient les hommes de Gûdy et ceux de Souréty 
et d'Ashref, et les uns épouvantant les autres, toute cette 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 211 

foule mêlée se mit à courir comme un troupeau de mou- 
tons du côté du quartier du Serdar. Pour augmenter la 
confusion, les bàbys, tout en frappant et en poursuivant, 
mettaient le feu aux cabanes, aux abris, et des cris hor- 
ribles, tant ceux qu'ils poussaient eux-mêmes pour 
effrayer leurs adversaires, que ceux dont les assail- 
lis n'étaient pas ménagers dans leur épouvante, portaient 
le désordre à son comble. On ne se reconnaissait plus; 
on ne savait plus où Ton était. Troublés par l'éclat fulgu- 
rant des flammes ou aveuglés par l'obscurité, on tirait les 
uns sur les autres et les balles atteignaient plus d'amis 
et de confédérés qu'elles rie frappaient d'assaillants. 

Le Serdar réveillé, surpris, envahi tout à coup par la 
foule qui affluait de son côté, eut peine à trouver un 
cheval et, après l'avoir trouvé, à se mettre dessus. Fu- 
rieux, mais forcé de reculer, il gagna, en combattant, la 
limite du camp opposée à celle qui faisait face au château, 
et ne pouvant se décider à fuir, resta assez longtemps à 
faire le coup de feu au milieu de quelques-uns de ses pa- 
rents, qui l'avaient rejoint et tenaient bon avec lui. Parmi 
ceux-ci, Mohammed-Sultan, y a ver — titre que nous tra- 
duirons par celui de major, — se jetait en avant dans la 
foule et suppliait les fuyards de s'arrêter, promettant de 
les rendre vainqueurs de l'ennemi. Dans ce moment, 
Moulla Housseïn apparut à cheval, excitant les siens et 
frappant plus fort queux tous. En l'apercevant, le yaver 
redoubla d'énergie dans ses supplications et dans ses 
apostrophes : « Arrêtez-vous ! arrêtez-vous! criait-il; le 
voilà ici, cet homme sans religion et sans foi ! Venez le 
prendre! frappons-le! C'est lui qui doit craindre et non 
pas vous! » Tandis que le brave gentilhomme tâchait 
ainsi de ranimer des courages éteints, tes bto^*\ *&&&<&- 



212 COMBATS ET SUCCÈS DES BÀBYS. 

rèrent; personne ne le défendit, et, en quelques minutes, 
malgré sa résistance, il tomba haché de coups de sabre. 

Cependant cet exemple ne fut pas stérile et trouva 
quelques imitateurs. Mirza Kérym-Khan Ashrefy, Aga- 
Mohammed-Hassan du Laredjàn et quelques toufenkdjys 
d'Ashref, se firent à la hâte un petit rempart de pierres et, 
jurant qu'ils ne fuiraient pas et ne se laisseraient pas 
prendre vivants, se mirent à combattre avec cette intré- 
pidité absolue que des résolutions semblables font tou- 
jours naître chez les soldats asiatiques. Tandis qu'ils 
étaient ainsi occupés, Mirza Kérim-Khan dit à Aga-Mo- 
hammed-Hassan Laredjany : « Tu vois bien, parmi les 
bâbys, cet homme en turban vert : tire dessus I » Ce qu'il 
fit lui-même immédiatement. 

L'homme au turban vert, c'était Moulla Housseïn lui- 
môme. On le vit porter la main à sa poitrine et on com- 
prit que la balle l'avait frappé là. Au même instant, Aga- 
Mohammed-Hassan, qui avait entendu les paroles de son 
camarade et vu l'effet, abaissa son arme à son tour et 
lâcha la détente. Le coup partit et atteignit encore 
Moulla Housseïn dans le côté. Ainsi blessé, le chef bâby 
n'en continua pas moins à donner des ordres et à con- 
duire et activer les mouvements des siens jusqu'au mo- 
ment où, voyant que la somme des résultats possibles 
était acquise, il donna le signal de la retraite en se tenant 
lui-même à l'arrière-garde. 

Le retour au château ne se fit pas sans encombre. Les 
toufenkdjys d'Ashref , retranchés derrière le petit mur, 
sortirent avec leurs chefs et harcelèrent les bâbys. Mais 
ils étaient trop peu nombreux pour leur faire grand mal, 
quoique, en somme, ce combat eût coûté aux gens du châ- 
teau une centaine d'hommes tués ou mis hors de combat, 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABTS. 243 

et leur chef blessé. Cependant le camp était détruit. Il 
s'en fallut toutefois que le désastre fût comparable à 
celui de Medhy-Kouly-Mirza. Une partie de l'armée se 
débanda sans doute, mais il resta encore quelques groupes 
qui purent se rejoindre au point du jour et le reste fut 
rallié dans la journée. Abbas-Kquly-Khan Laredjany 
avait été rejeté aune extrémité du camp avec une cin- 
quantaine d'hommes. Abdoullah-Khan, l'Afghan, n'avait 
gardé près de lui que trois hommes, mais il avait tenu 
bon. Mohsen-Khan avait fait de même avec quelques fan- 
tassins d'Ashref. 

Quand le jour parut, il se trouva que les bâbys étaient 
rentrés dans leur fort, et Mirza Kérym-Khan Ashrefy, 
avec ses compagnons, était maître du champ de ba- 
taille. Ils se mirent à pousser de grands cris pour pré- 
venir et faire arriver leurs compagnons au cas où il 
s'en trouverait qui fussent restés dans le voisinage et 
pussent les entendre; aussitôt, en effet, le Serdar et 
ceux qui s'étaient maintenus çà et là se réunirent. On 
parcourut le champ de bataille ; on rassembla et on en- 
terra les morts, en tant qu'ils furent reconnus pour mu- 
sulmans. Quant aux cadavres bàbys, on leur coupa la 
tête ; on mit ce butin de côté comme trophée, et à quelques 
jours de là, on expédia ces dépouilles à Balfouroush et 
dans les autres villes du Mazendéràn, afin de montrer que 
les bâbys n'étaient pas invincibles. Le Serdar, cependant, 
envoya Abdoullah-Khan, l'Afghan, au, prince, pour lui 
raconter comment les choses s'étaient passées et mettre, 
autant que possible, les apparences de son côté. 

La tâche n'était pas trop difficile. Il est certain que les 
bàbys étaient rentrés dans leur château sans achever 
leur victoire; qu'ils s'étaient laissé poursuivre par une 



214 COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 

poignée d'hommes, et que, pendant la journée du lende- 
main et les jours suivants, ils avaient souffert que l'en- 
nemi enterrât ses morts et qu'il décapitât honteusement 
les corps des leurs. Voici ce qui avait causé dans leur 
courage cette défaillance peu attendue : les deux bles- 
sures de Moulla Housseïn étaient graves; il perdait beau- 
boup de sang. A force d'énergie, il put se maintenir à 
cheval et donner encore ses directions et ses ordres pen- 
dant quelque temps; mais il sentit bientôt que ses forces 
s'épuisaient, et qu'il ne pouvait s'obstiner davantage à 
lutter contre la douleur sans aller au-devant d'une ca- 
tastrophe déplorable pour lui-même, plus déplorable 
encore pour les siens, qui ne pouvaient se passer de lui. 
Il ordonna donc la retraite, bien à contre-cœur, et aban- 
donna une victoire déjà plus que sûre. Il était temps; 
car lorsqu'il atteignit la porte du château, ses forces 
l'abandonnèrent complètement et il tomba dé cheval au 
milieu de ses soldats épouvantés. 

On le porta mourant sur son lit. Alors il réunit ses 
officiers et leur recommanda la fermeté la plus inflexible. 
Il leur défendit de croire qu'il pût réellement mourir; 
/ c'étaient là de pures apparences qui ne devaient pas les 
tromper; en effet, pas plus tard que quatorze jours après 
une mort transitoire, il allait renaître. Il les engagea à 
ne jamais abandonner la foi et les préceptes qu'il leur 
avait communiqués, et à conserver toujours une fidélité, 
un amour et un respect absolus à l'Altesse Sublime. 
En ce qui concernait ce qu'on devait faire de son corps, 
il recommanda à ses plus affidés confidents de l'enterrer 
en secret et de telle sorte que personne ne pût savoir où 
il aurait été mis. Nul doute qu'il ne voulût ainsi sous- 
traire son cadavre aux outrages des musulmans, et sa tête 



COMBATS ET SUCCÈS DES BABYS. 215 

à l'exposition sur les places publiques. Enfin il expira, et 
la religion nouvelle, qui reçut en lui son proto-martyr, 
perdit du même coup un homme dont la force de carac- 
tère et l'habileté lui auraient rendu des services bien 
utiles, si sa vie avait pu se prolonger. Les musulmans 
ont naturellement une profonde horreur pour le souvenir 
de ce chef; les bâbys lui vouent une vénération corres- 
pondante. Ils ont raison des deux parts. Ce qui est cer- 
tain, c'est que Moulla Housseïn-Boushrewyèh a le pre- 
mier donné au bâbysme, dans l'empire persan, cette 
situation qu'un parti religieux ou politique ne gagne dans 
l'esprit des peuples qu'après avoir fait acte de virilité 
guerrière. 

Après l'enterrement de Moulla Housseïn, qui eut lieu 
avec les précautions prescrites par lui, les bàbys du 
château eurent encore à enterrer les blessés qu'ils avaient 
ramenés avec eux et dont une bonne partie succomba. 
Ensuite, ils exécutèrent une nouvelle sortie. Mais le 
Serdar avait quitté la place et était retourné chez lui 
avec ses hommes. Débarrassés ainsi du soin de com- 
battre, ils ouvrirent les tombes des musulmans, en 
tirèrent les cadavres, les décapitèrent, et ayant planté de 
grands pieux devant la porte principale de leur château, 
ils fichèrent les têtes sur les pointes. Quant aux corps, 
ils allèrent les jeter dans le désert, afin que les bêtes 
et les oiseaux pussent en faire leur proie. En même 
temps, ils recherchèrent avec soin les restes de leurs 
compagnons mutilés par les gens du Serdar et les ense- 
velirent avec respect. Cela fait, ils rentrèrent dans leur 
forteresse. 



CHAPITRE IX 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. — TROUBLES 
A ZENDJAN. 

Cependant, avant d'avoir encore aucune connaissance 
de ce qui s'était passé devant le château du Sheykh Te- 
bersy , le Shahzadèh Mehdy-Kouly-Mirza s'était mis en 
route avec des troupes aussi nombreuses qu'il avait pu 
en réunir pour aller retrouver le Serdar Abbas-Kouly- 
Khan Laredjany. Il fut rejoint en route par les messagers 
de ce seigneur, qui, en lui présentant plusieurs lances 
garnies de têtes, lui remirent des lettres un peu ambi- 
guës et lui jurèrent, comme c'est d'usage en pareil cas, 
par sa tète, par la tète bienheureuse du Roi et par Mour- 
téza Aly, que les bâbys avaient été complètement vain- 
cus et détruits, ou que, s il en restait par hasard quel- 
ques-uns, ce qu'ils ignoraient, ce ne devait pas être 
beaucoup. Un discours aussi satisfaisant n'avait point 
persuadé le prince, habitué à en faire lui-même de pa- 
reils à ses supérieurs ; mais la vue des têtes lui sembla 
au moins d'un heureux augure, et il continua sa route, 
plein de bonne espérance , considérant la prise définitive 
du château comme chose désormais facile ^ et craiçyiQAvt 



218 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

que le Serdar n'en eût l'honneur à son détriment. Ainsi 
cheminant, livré à ses réflexions, les unes assez douces, 
les autres moins, il arriva à un port sur le Kara-Sou, 
auprès d'Aly-Abad, et s'y arrêta pour la nuit. Chacun 
s'occupait paisiblement à faire cuire son diner, quand 
arriva le confident du Serdar, Abdoullah-Khan, l'Afghan, 
chargé de donner des explications sérieuses, et qui, sen- 
tant la difficulté de sa tâche, se rendit d'abord auprès de 
Mirza Abdoullah Newayy, conseiller du prince, avec qui 
il avait des liaisons particulières, et lui raconta franche- 
ment, autant que la franchise est possible, comment les 
choses s'étaient passées et tout le détail; car c'était sur- 
tout par le détail qu'on espérait se sauver et donner à 
l'accident une couleur moins fâcheuse. 

Les deux amis, après avoir raisonné à l'infini sur ce 
qu'il était à propos de dire et à propos de taire, se déci- 
dèrent à aller ensemble chez le prince et lui firent leur 
récit de la façon dont ils l'avaient arrangé. Mehdy-Kouly- 
Mirza fut un peu surpris. Ce n'était pas ce à quoi il s'at- 
tendait. Mais, en somme, ce qui le frappa davantage, 
c'est que le Serdar pouvait être considéré comme ayant 
été battu aussi bien qu'il l'avait été lui-même, et cette ré- 
flexion, accompagnée de tous les corollaires consolants 
pour son amour-propre, lui rendit l'affaire très-agréable. 
Non-seulement il ne craignait plus qu'un de ses lieute- 
nants se fût paré d'une gloire enviable en prenant le 
château des bâbys, mais encore ce n'était plus seulement 
lui qui avait échoué : il avait un compagnon et un compa- 
gnon auquel il espérait bien faire porter la responsabilité 
des deux défaites. Enchanté, il réunit ses chefs, grands 
et petits, et leur fit part de la nouvelle, en déplorant, 
bien entendu, le triste sort du Serdar, et en faisant 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 249 

des vœux ardents pour qu'une autre fois ce vaillant soldat 
fût plus heureux. 

La satisfaction du Shahzadèh ne fut pas tout à fait parta- 
gée par les commandants de ses bandes. Ceux-ci pensè- 
rent que la dernière affaire rendait la situation du pays 
de plus en plus mauvaise. Le mal n'était pas seulement 
que des hommes eussent succombé dans une entreprise 
mal conduite; mais chacun pouvait se rendre compte 
que l'autorité dés bâbys gagnait dans la province ; qu ? un i 
grand nombre de gens, qui ne se déclaraient pas encore, 
rç'en étaient pas moins prêts à se joindre à eux aussitôt 
qu'ils feraient un mouvement en uvant ; que leurs émisr- 
saires étaient si hardis et si soutenus par la peur géné- 
rale, qu'on n'osait les arrêter nulle part, bien qu'on 
les connût, et que, enfin, si une rencontre, un conflit 
était encore nécessaire, on ne pouvait guère compter sur 
des troupes battues et maltraitées chaque fois qu'elles 
en étaient venues aux mains avec les sectaires. Les gens 
raisonnables concluaient de tout cela qu'au lieu de se 
promener de droite et de gauche dans la montagne, en 
s'exposant sans cesse par une irrémédiable incurie et 
une rare incapacité dans tous les genres à ce que quel- 
que désastre nouveau arrivât, il vaudrait mieux réflé^ 
chir, savoir ce qu'on voulait faire, et ne frapper qu'avec 
la presque certitude d'atteindre le Eut. Mais le prince ne 
goûta pas cette façon de penser, et il s'en vint avec son 
monde planter un nouveau camp devant le château du 
Sheykh Tebersy. 

Du moins c'était son intention d'en agir ainsi; mais 
l'aspect du lieu le fit changer d'avis. Devant la porte, il 
vit tes pieux sanglants chargés de têtes; de tous côtés, 
des cadavres à demi rongés , à demi poutrâ n toa tAws^ 



220 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

infecte aux alentours. Il ne voulut pas rester là, et alla 
s'établir à un farsakh, environ une lieue et demie de ce 
lieu détestable, dans un endroit où se trouve un village 
nommé Kasbek. Il y mit son quartier général, envoya 
faire des recrues dans le pays d'alentour, et expédia des 
hommes de corvée pour nettoyer les environs immédiats 
du château. Ensuite, il fit commencer un mur d'inves- 
tissement autour de la forteresse, et décida que cette fois 
ce serait ainsi qu'on s'y prendrait , c'est-à-dire qu'on en- 
fermerait les bâbys derrière leurs murailles , qu'on les 
harcèlerait d'un feu aussi vif et soutenu que possible, et 
que, lorsqu'ils essayeraient de sortir, on les repousserait 
du haut des remparts qu'on allait élever. Le prince 
distribua les postes que chacun aurait à garder sur le 
développement de cette ligne d'investissement; il chargea 
de l'approvisionnement des troupes Hadjy Rhan-Noury et 
Mirza Abdoullah Newayy. Pour principaux officiers, il 
prit le Serdar Abbas-Rouly-Khan Laredjany, auquel, de- 
puis son peu de succès, il portait plus d'intérêt ; puis 
Nasroullah-Rhan Bendéby, autre chef de tribu, et Mous- 
tafa-Rhan, d'Ashref, auquel il donna le commandement 
des braves toufenkdjys de cette ville et celui des Sou- 
rétys. D'autres seigneurs moins considérables comman- 
dèrent les gens de Doudankèh et de Bala-Restàk, ainsi 
qu'un certain nombre de nomades turks et kurdes, qui ne 
se trouvaient pas compris dans les bandes des grands chefs. 
Ces nomades turks et kurdes furent plus particulière- 
ment chargés de la surveillance de l'ennemi. On commen- 
çait, après des expériences assez multipliées, à admettre 
qu'il ne serait pas mal de se garder un peu mieux que par 
le passé. Turks et Kurdes furent donc chargés de ne pas 
perdre de vue, soit de jour, soit de nuit, ce qui se ferait 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 221 

du côté de l'ennemi, et d'avoir l'œil au guet de manière 
à prévenir les surprises. Ces précautions établies, on 
creusa des trous et des fossés pour y placer des tou- 
fenkdjys, qui reçurent l'ordre de tirer sur tous les bâbys 
qui se montreraient. On construisit de grandes tours, 
d'une élévation égate et même supérieure à celle des dif- 
férents étages de la forteresse, et, au moyen d'un feu plon- 
geant continu, on rendit plus difficile encore aux ennemis 
de circuler surfeurs murailles ou de traverser même la 
cour intérieure. C'était un avantage considérable. Mais, 
au bout de quelques jours, les chefs bâbys, profitant de 
la longueur des nuits, exhaussèrent leurs retranchements 
de telle sorte que les tours d'attaque se trouvèrent dépas- 



Ainsi, des deux parts , on appliquait les plus anciens 
procédés de l'art des sièges. Les Grecs d'Alexandre, les 
Romains de Crassus , les Arabes des khalifes ne s'y se- 
raient pas pris autrement. Mehdy-Kouly-Mirza, pourtant, 
voulut réunir aux moyens antiques quelque chose des 
inventions modernes, afin de ne rien négliger, et il fit 
venir de Téhéran deux pièces de canon et deux mortiers 
avec les munitions nécessaires. Il se procura en même 
temps le secours d'un homme de Hérat, qui avait le 
secret d'une substance explosive, laquelle, étant allumée, 
se projetait à sept cents mètres et incendiait tout. On en 
fit l'épreuve, et les résultats furent satisfaisants. Cette 
composition fut lancée dans le château, et elle y mit en 
flammes et bientôt en cendres toutes les habitations de 
bois, de roseau ou de paille que les bâbys s'étaient cons- 
truites à l'intérieur, soit dans la cour, soit sur le rem- 
part. Tandis que cette destruction avait lieu , les bombes 
lancées par les mortiers et les boulets faisaient un tort 



222 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

considérable à une bâtisse élevée à la hâte par des gens 
qui n'étaient pas architectes, encore bien moins ingé- 
nieurs, et qui n'avaient pas songé qu'on pût venir les 
attaquer avec de l'artillerie. En peu de temps, les dé- 
fenses du château furent démantelées; ce n'étaient plus 
que poutres écroulées sous l'action du feu, débris de bois 
noircis et fumants, tas de pierres bouleversées. 

Les bàbys et leur chef Moulla Mohammed-Aly ne per- 
dirent nullement courage. Derrière leurs décombres, ils 
se terrèrent dans des trous et des passages souterrains 
où les bombes et les boulets ne pouvaient les at- 
teindre, et continuèrent à se défendre avec une énergie 



Un matin, le prince, rendu plus impatient par les pro- 
grès évidents de son attaque et désireux d'en finir à tout 
prix, ordonna qu'au lieu de discontinuer au jour, suivant 
l'usage, les travaux de la nuit, tous les hommes, sans 
exception aucune, eussent à s'y mettre, tant ceux qui 
avaient travaillé depuis la veille au soir que ceux qui 
avaient dormi. On lui représenta inutilement que les uns 
et les autres étaient à jeun et qu'il fallait au moins leur 
laisser le temps de se refaire. Il insista, il s'emporta, et 
les soldats ennuyés et obstinés se dispersèrent en cou- 
rant et allèrent se cacher pour se dispenser d'obéir. 
Tout ce que purent faire Djafer-Kouly-Khàn, de Bala- 
Restâk, et Mirza Abdoullah, ce fut de rassembler et de re- 
tenir une trentaine d'hommes avec lesquels ils s'achemi- 
nèrent vers les travaux. 

Les bàbys avaient observé de loin le désordre qui s'é- 
tait mis dans le camp et, sans en connaître autrement la 
cause, ils n'avaient pas hésité à en profiter. Sortant donc 
de leurs ruines et de leurs retraites, animés par les cris 



fcHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 223 

, aigus de leurs femmes et de leurs enfants, ils franchirent 
intrépidement les amas de décombres et, au pas de course, 
se dirigèrent sur les tranchées pour les bouleverser et 
mettre le feu aux tours. Mirza Abdoullah les voyant 
venir, se jeta au-devant d'eux et, de son fusil à deux 
coups, jeta tout d'abord deux bàbys par terre. Cet exploit 
fit l'effet qu'il aurait produit sur une troupe de gazelles. 
Il détourna l'attaque, qui, par un mouvement instinctif/ 
se jeta à gauche, où était Djafer-Kouly-Khan, au pied 
d'une tour construite par lui. Ce chef, non moins résolu 
que Mirza Abdoullah , l'imita , mais non pas avec le 
même succès. Les bâbys, rejetant leurs fusils sur leurs 
dos, mirent le sabre à la main et fondirent sur le brave 
nomade, qui, serré de près, se réfugia dans le fossé de sa 
tour. On l'y suivit ; son neveu eut, à son côté, la moitié 
de la tête abattue d'un coup de sabre vigoureusement 
porté. Il aurait été tué lui-même, sans aucun doute, si 
les bàbys, à ce moment, rudement assaillis par les hom- 
mes de l'armée royale qui se ralliaient et accouraient au 
péril, n'avaient été contraints de songer à eux-mêmes et 
de sortir du fossé. Pendant le tumulte, Djafer-Kouly- 
Rhan se hissa sur la berge et, se réunissaht aux siens, 
continua à combattre, bien que blessé au côté d'un coup 
de hache. Enfin il tomba. Les bàbys , après avoir mis le 
désordre dans les tranchées et démoli une tour, ne trou- 
vèrent pas possible de pousser plus loin leurs avantages. 
Ils rentrèrent et se tinrent cois le reste du jour. Mais, 
de nouveau, les assaillants étaient découragés. 

Le siège durait depuis quatre mois et on ne faisait pas 
de progrès sensibles. Les fortifications primitives avaient 
été renversées; mais, avec une énergie qui ne se démen- 
tait pas, les bâbys les avaient remplacées par d'autres et, 



224 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSTi 

jour et nuit, les réparaient et les augmentaient /On ne 
pouvait prévoir l'issue de cette affaire, d'autant moins 
que, comme je le raconterai tout à l'heure, leMazendéran 
n'était plus la seule partie de la Perse où les partisans de 
la religion nouvelle donnassent de si terribles preuves de 
leur foi, de leur zèle et de leur intrépidité. Le roi et le 
premier ministre, inquiets d'une telle situation, firent 
éclater leur colère contre les chefs envoyés par eux On 
ne se borna pas à leur reprocher leur incapacité dans les 
termes les plus amers, on les menaça, eux et tous les 
peuples de la province, de les traiter comme des bàbys si 
l'affaire n'était terminée au plus vite. Là-dessus le com- 
mandement fut ôté à Mehdy-Rouly-Mirza et donné à 
l'Afshar Souleyman-Rhan, homme d'une fermeté connue 
et d'une grande influence, non-seulement sur sa propre 
tribu, une des plus nobles de la Perse, mais encore sur 
tous les gens de guerre, qui le connaissaient et le tenaient 
en grande estime. Il emporta les instructions les plus 
rigoureuses. 

Il se rendit immédiatement au château du Sheykh 
Tebersy et renforça les assiégeants des cavaliers turks 
qu'il amenait avec lui. Les travaux furent repris avec une 
activité qu'on n'avait pu encore leur imprimer. Le chef 
était sévère, on savait que ses ordres étaient sans appel. 
Avec lui, il y avait autant, sinon plus de dangers à re- 
culer qu'à avancer. Aussitôt qu'une brèche nouvelle eut 
été à peu près pratiquée, Souleyman-Khan y poussa ses 
troupes et donna l'assaut sur tout le pourtour du fort à 
la fois. Les bâbys le reçurent avec la résolution froide et 
endiablée que Ton pouvait attendre d'eux. 

Mirza Rérym-Rhan, d'Ashref, réussit, cependant, à ga- 
gner la crête du mur avec quelques-uns de ses hommes. 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKK TEBERSY. 225 

Aussitôt son porte-fanion, qui le suivait, tomba à la ren- 
verse, frappé d'une balle; mais Kérym-Khan, étendant 
le bras, saisit le fanion, qui ne suivit pas son porteur 
dans sa chute; puis, élevant et secotfant son étendard, il 
fit tête dans la mêlée et entraîna les siens à travers une 
grêle de balles. Il était si avant au milieu des ennemis 
que les flammes des amorces lui brûlaient autour du 
visage. Aussi affolé que les bàbys, il se maintint, les 
poussa, gagna une tour, les en chassa et planta son fanion 
au sommet. 

A cette vue, Mohammed-Salèh-Khan, frère de Djafer- 
Kouly-Rhan, avec quelques hommes de Bala-Restak, ac- 
courut à son aide, et il aurait été suivi d'un grand nombre 
de soldats, si Mehdy-Kouly-Mirza, pris de peur, n'avait 
fait battre les tambourins pour rappeler son monde. Ace 
signal qu'ils n'étaient plus soutenus, les deux chefs, déjà 
maîtres d'une bonne position, durent se résigner à la 
perdre et réussirent à la quitter. Mais Souleyman-Rhan, 
désolé, fit honte au prince et à ceux qui pensaient et 
parlaient comme lui. Il leur remontra que c'était par de 
telles façons d'agir qu'ils avaient encouru la disgrâce 
royale; il les menaça durement et déclara qu'on recom- 
mencerait l'assaut dès le lendemain. Il fondait une forte 
espérance de succès sur ce que les bàbys, outre qu'ils 
étaient sans chef et fort réduits de nombre, souffraient 
de toutes les tortures de la faim, leurs provisions étant 
complètement épuisées. 

Ce renseignement était venu d'une façon moralement 
assez triste. Au milieu de tant de gens si convaincus et 
si résolus, il s'en trouva pourtant un qui perdit courage. 
Il se nommait Aga Resoul. Devant les souffrances déjà 
endurées et la fin certaine, il vit s'évanouir s& foi \ va&- 



226 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

qu'alors soutenu, exalté comme tous ses compagnons, il 
déserta. Il vint trouver le prince, et celui-ci le reçut avec 
une joie parfaite, lui pardonna et lui fit des cadeaux. Ce 
qui est propre à dégoûter des grandes entreprises, c'est 
qu'on n'y saurait renoncer pour rentrer simplement dans 
le plain-pied de la vie ; quand on faiblit, de sublime on 
devient vil. Aga Resoul raconta tout ce qui se passait 
dans le fort et remplit les musulmans (le joie en leur 
montrant la victoire sous leur main, ce dont ils n'étaient 
pas sûrs encore. Il ne s'arrêta pas là et voulut s'iUiistret" 
dans son nouvel état. Il avait l'habitude de l'extrême. 
Rentrant dans la forteresse, où l'on ne s'était pas encore 
aperçu de son absence, il pratiqua une trentaine d'hommes 
de son village, sur lesquels sa naissance assez bonne lui 
donnait dé l'influence et qui n'étaient devenus bâbys que 
par lui. Par lui encore ils devinrent déserteurs, considé- 
rant comme un devoir supérieur à tout autre de servir 
leur chef, même au mépris d'une religion à laquelle jus- 
qu'alors ils avaient tant donné. 

Ayant donc cédé à ses instigations, ils quittèrent le 
château sans rien dire et s'acheminèrent vers les tran- 
chées. Mais les nomades du Laredjàn, qui étaient de garde 
ce jour-là et ne savaient pas un mot ni des intentions de 
ces nouveaux amis ni de ce qui était convenu avec les 
chefs de Farinée, firent feu sur eux, tuèrent Aga Resoul 
et plusieurs autres, et contraignirent le reste à rebrousser 
chemin et à retourner aux bâbys, qui, les ayant vus sortir 
et les voyant rentrer sans que rien pût expliquer cette 
façon de faire, leur dirent : « Vous êtes des traitres* 
Mourez I » et ils furent massacrés à coups de sabre. Il y 
eut quelques jours après encore un apostat, ce fut Riza- 
Khan, un des fils de Mohammed-Rhan, grand écuyer du 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 227 

roi, qui avait suivi Moulla Housseïn et jusque-là partagé 
bravement la fortune de la secte. Mais, lui aussi, faible 
devant la faim, s'échappa la nuit et vint demander 
grâce au prince, qui lui pardonna. Quelques autres bâbys 
furent moins coupables peut-être, mais non par pardon- 
nables. Ils partirent en armes, traversèrent l'armée royale 
endormie et, gagnant la montagne, se dispersèrent et 
prirent la route des villages d'où ils étaient venus. Ceux- 
là trahirent leurs compagnons, mais non leur conscience. 
Ceux qui restaient fermes avaient achevé de manger, non- 
seulement leurs dernières provisions, mais le peu d'her- 
bes qu'ils avaient pu recueillir dans leur enceinte et l'è- 
corce entière des arbres. Il leur restait le cuir de leurs 
ceinturons et les fourreaux de sabre. Ils recouraient 
aussi à l'expédient indiqué jadis par l'ambassadeur d'Es- 
pagne aux ligueurs assiégés dans Paris : ils broyaient des / 
ossements de morts et en faisaient une sorte de farine. ' 
Enfin, poussés à bout, ils se déterminèrent à une sorte 
de profanation. Le cheval de Moulla Housseïn était mort 
des blessures qu'il avait reçues dans cette nuit san- 
glante où son maître avait succombé. Les bàbys l'avaient 
enterré par respect pour la mémoire de leur saint, et 
quelques rayons de sa gloire, quelque chose de la vé- 
nération profonde qu'il inspirait, flottaient sur la tombe 
du pauvre animal. 

Un conseil de guerre se réunit et, en déplorant la né- ■ 
cessité de discuter de semblables sujets, on mit en déli- 
bération de savoir si l'excès de la détresse pouvait auto- 
riser les fidèles à déterrer le coursier sacré et à s'en faire 
un aliment. Avec une douleur vive on décréta que l'ac- 
tion serait excusable. On reprit donc à la terre ce qu'on 
lui avait donné, on se partagea les lambeaux du cheval, 



228 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

et, les ayant fait cuire avec de la farine d'ossements, on 
les mangea, puis on reprit les fusils. 

L'attaque commandée par Souleyman-Khan commença. 
Au milieu d'une fusillade bien nourrie, des planches et 
des troncs d'arbres furent jetés sur le fossé du château, 
du côté de l'ouest, et Mirza Abdoullah Newayy s'élança, 
suivi des Bendépis, de quelques Ashréfys et des combat- 
tants de Bala-Restak. On était au commencement de la 
nuit. Les bàbys se portèrent sur la brèche pour la dé- 
fendre et un affreux tumulte commença, dominé çà et là 
par les cris déchirants et aigus des femmes mêlées à leurs 
maris. Les bàbys essayèrent de proflter de ce premier 
moment d'attaque pour sortir en masse du château et se 
frayer une route vers la forêt. Ils auraient ainsi pu espé- 
rer, sinon le salut, du moins le renouvellement et la pro- 
longation de la lutte, mais ils ne réussirent pas, et leur 
impétuosité vint se briser contre le nombre de leurs enne- 
mis, bien que, au premier abord, ceux-ci eussent plié. Ils 
lavaient fait, non par manque de cœur, mais, en réa- 
lité, parce que la presque totalité des musulmans con- 
sidéraient les bàbys comme autre chose que des hommes, 
ou, pour le moins, comme des hommes fées. Aussi recou- 
raient-ils à tous les moyens extrêmes pour en avoir 
raison. Un homme de Talisch tirait avec des pièces d'or 
sur tel des champions bàbys qui lui semblait plus parti- 
culièrement redoutable. Il est singulier que cette supers- 
tition se retrouve en Perse comme en Ecosse, où les 
(tovenantaires visaient avec des balles d'argent sur ceux 
de leurs persécuteurs qu'ils croyaient enchantés. En lut- 
tant avec cette rage et cette exaltation, qui en faisaient plus 
et autre chose que des soldats ordinaires, les deux partis 
se confondirent et en vinrent à user du pistolet plus que 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 229 

du fusil, et du poignard plus que du sabre. Les hommes 
roulaient pêle-mêle dans le fossé, sur les ruines du mur, 
sur les débris des tours. Comme un tourbillon de feuilles, 
les vivants, les blessés, cramponnés les uns aux autres et 
se poussant comme les vagues d'une mer secouée par la 
houle, assaillants et défenseurs, tombèrent confondus dans 
la vaste cour du fort. L'entrée était décidément forcée. 
Les soldats de Souleyman-Khan arrivaient de tous les côtés 
et les bâbys ne pouvaient ni les repousser, ni se débander, 
ni se faire jour. Au milieu du tumulte, quelques-uns 
d'entre eux demandèrent à capituler. 

On leur répondit d'apostasier et qu'alors on pourrait 
s'entendre. Là-dessus le combat se ralentit un peu et on 
commença à parlementer. Il fut convenu, après quelques 
difficultés, que les bâbys se rendraient et que, sans con- 
ditions aucunes, sinon celle de quitter leur château, on 
leur garantirait la vie sauve. Cette stipulation ayant été 
agréée, Mehdy-Kouly-Mirza et les généraux rappelèrent 
leur monde et le firent rentrer dans le camp. Cependant 
ils tenaient leurs soldats sur pied dans l'attente de la 
façon dont les bâbys exécuteraient leur engagement. Les 
soldats, d'ailleurs, étaient également curieux de voir ce 
qui restait de cette garnison encore si redoutée et dont les 
exploits, avant d'avoir cessé, étaient déjà devenus légen- 
daires. 

Les bâbys parurent; il n'en restait plus que deux 
cent quatorze, dont un certain nombre de femmes, et tous 
dans un tel état d'épuisement qu'on peut à peine se le 
représenter. On leur donna des tentes, où ils s'établirent; 
on leur fournit des vivres, et, pendant plusieurs heures, 
ils ne s'occupèrent qu'à réparer leurs forces, les chefs de 
l'armée royale leur témoignant d'ailleurs des égards. 



230 CHUTE DU CHATEAU* DU SHEYKH TEBERSY. 

Mais le lendemain, Souleyman-Khan, le Shahzadèh, les 
chefs, invitèrent les principaux bèbys à déjeuner. Ceux-ci 
acceptèrent et la réunion eut lieu dans la tente du prince, 
située au milieu du camp. Dès les premiers propos, on 
parla religion. Les bèbys ne cherchèrent nullement à 
dissimuler leur haine et leur mépris pour l'Islam et se 
mirent à argumenter avec cet entraînement et cette viru- 
lence qui leur étalent ordinaires. On répondit peu de pa- 
roles ; car les actes allaient parler et l'on tenait le pré- 
texte que l'on voulait avoir. A un signal convenu, les 
soldats se précipitèrent dans la tente et arrêtèrent les 
hôtes, tandis qu'une autre troupe, se jetant sur le gros 
des bàbys, couchés sans défiance dans le quaitier qu'on 
leur avait assigné, les garrottèrent et les amenèrent à 
l'endroit où étaient déjà étendus les principaux d'entre 
eux. 

La trahison est quelquefois tentante et douce au cœur 
de la lâcheté victorieuse ; mais elle a son embarras, celui 
de ne pouvoir pas s'avouer, même devant les victimes. Il 
faut la farder. Le prince Mehdy-Rouly-Mirza prétendit 
que l'honneur de la religion, que les lois expresses de sa 
foi et que sa loyauté envers son souverain le forçaient de 
violer sa parole. Il fit des phrases, et quand elles furent 
faites, il ordonna de réserver Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy et les principaux officiers; quant au reste, 
il fit étendre par terre, les uns à côté des autres, tous les 
captifs, et, un à un, on leur ouvrit le ventre. On remarqua 
qu'il y eut plusieurs de ces malheureux dont les entrailles 
' étaient remplies d'herbe crue. Cette exécution achevée, 
on trouva qu'il restait encore quelque chose à faire et on 
assassina les transfuges auxquels on avait pardonné. 11 y 
avait aussi des enfants et des femmes ; on les égorgea de 



CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 231, 

même. Ce fut une journée complète. Oii tua beaucoup et 
on ne risqua rien» Tous les bàbys étant morts, et là certi- 
tude acquise que de ces sectaires redoutés on ne rencon- 
trerait tout au plus que les ombres, on se rendit au châ- 
teau du SheykhTebersy, et on se promena dans les décom- 
bres. On admira avec un profond étonnement les efforts 
extraordinaires qu'il avait fallu, à des hommes privés 
des instruments et surtout des connaissances néces- 
saires, pour construire tant de murs, creuser tant de pas- 
sages, combiner tant de défenses. On trouva aussi un 
grand nombre d'armes et de meubles, comme tapis et 
ustensiles divers, dont on s'empara. Une partie provenait 
du butin que les bâbys avaient fait naguère dans leurs 
expéditions heureuses, notamment les bagages de Mehdy- 
Kouly-Mirza, qui eut le bonheur de s'en ressaisir. 

Cependant, dès le lendemain et le surlendemain, la nou- 
velle de la victoire définitive ayant été portée à Balfou- 
roush, à Sâry, à Ashref, dans les villes et villages de la 
province, les moullas accoururent au camp pour voir 
comment les choses s'y passaient. On leur raconta la 
mort des bàbys; ils en félicitèrent ceux qui ne s'étaient 
pas arrêtés à de vaines formalités d'engagements, ces en- 
gagements n'étant pas valables aux yeux de la loi. Puis ils 
insistèrent pour qu'on se défit de même, sans attendre les 
ordres de Téhéran, de Hadjy Mohammed-Aly et de ses 
compagnons. Bref, leâ moullas se montrèrent ce que sont 
la plupart des hommes ayant leur passion et se trouvant 
à même de la satisfaire. Il faut être juste : ce ne fut pas 
parce qu'ils étaient moullas qu'ils parlèrent, pensèrent et 
agirent ainsi ; il suffisait qu'ils fussent des hommes. 

Hadjy Mohammed-Aly et ses officiers furent donc con- 
damnés à être exécutés Sur la place de Balfouroush^etils 



232 CHUTE DU CHATEAU DU SHEYKH TEBERSY. 

le furent. On leur avait annoncé d'avance, sans doute par 
une précaution de l'orgueil inquiet, que, quand même 
ils abandonneraient leur religion et retourneraient à l'Is- 
lam, l'apostasie ne leur serait d'aucun avantage et ne les 
empêcherait pas d'aller aux mains des bourreaux. Ils 
reçurent cette communication avec un mépris froid et 
moururent sans parler. Pendant plusieurs semaines, on 
rechercha çà et là dans le pays ceux qui passaient pour 
bébys et on les massacra. Mais cette enquête n'alla pas 
loin. Les vainqueurs ne se souciaient pas de ranimer la 
lutte, tout au contraire ; et comme un grand nombre de 
demi-indifférents laissaient cependant percer une par- 
tialité qui pouvait devenir dangereuse, les moullas et les 
chefs se hâtèrent de mettre fin à cette affaire et s'enten- 
dirent pour qu'on s'entretînt le moins possible de ce qui 
avait eu lieu. D'ailleurs, on se rendait parfaitement compte 
que si le bàbisme était étouffé dans le Mazendérân, il ne 
Tétait nullement ailleurs. Toute la Perse, on peut le dire, 
le pays entier frémissait sous l'imDression de la doctrine 
nouvelle et attendait avec un intérêt extrême ce que 
produiraient les conséquences que Moulla Housseïn-Boush- 
rewyèh, le premier, avait osé en tirer. 

A Shyraz, le Bàb, confiné dans sa maison, effrayait tout 
le monde par cette puissance évidente qui lui faisait re- 
muer au loin le Mazendérân. Le Rhorassan était plein de 
bàbys.Il en existait, il s'en formait partout. On a vu qu'ils 
avaient semé leur graine à Ispahan, àRashan, à Kazwyn. 
Gourret-oul-Ayn s'était éloignée du Mazendérân aussitôt 
que la guerre avait éclaté. Ses partisans avaient rejoint 
en grande partie la garnison du château du Sheykh Te- 
bersy ; le reste avait été prêcher et convertir hors de la 
province. Elle-même, gagnant Hamadan, avait étendu son 



TROUBLES A ZENDJAN. 233 

influence même sur les juifs, qui, chose bien singulière, se 
montraient ailleurs aussi, à Shyraz, par exemple, très- 
préoccupés de la nouvelle foi. Puis, elle avait disparu, et 
personne n'eût pu dire, sauf ses confidents intimes, ce 
qu'elle était devenue. D'accord, probablement, avec les 
chefs de la secte, elle était entrée à Téhéran et s'y ca- 
chait. A Razwyn, le mal avait aussi fait de grands pro- 
grès. Il allait éclater à l'heure même, d'une façon plus 
redoutable encore que dans le Mazendérân, dans une 
ville où rien jusqu'alors n'indiquait qu'il eût gagné du 
terrain et dont on n'avait point parlé. Cette ville était 
Zendjàn, dans le Rhamsèh. 

Le Rhamsèh est une petite province à l'est du Raflàn- 
Rouh, ou montagne du Tigre, entre l'Aragh et I'Azer- 
beydjan. Sa capitale, Zendjàn, d'un joli aspect, est 
ceinte d'un mur crénelé garni de tours, comme toutes les 
cités persanes. La population y est turke de race, et, si 
ce n'est par les employés du gouvernement, le persan y 
est peu parlé. Les environs de la ville sont bien fournis 
de villages, qui ne sont pas pauvres ; des tribus puis- 
santes les fréquentent surtout au printemps et en hiver. 

Il se trouvait dans cette ville un moudjtehed appelé 
Moulla Mohammed-Aly Zendjany. Il était natif du Mazen- 
dérân et avait étudié sous un maître célèbre, décoré du 
titre de Shérif-oul-Ouléma. Mohammed-Aly s'était adonné 
particulièrement à la théologie dogmatique et à la juris- 
prudence; il avait acquis de la réputation. Les musulmans 
assurent que, dans ses fonctions de moudjtehed, il faisait 
preuve d'un esprit inquiet et turbulent. Aucune question 
ne lui semblait ni suffisamment étudiée ni convenable- 
ment résolue. Ses fetwas multipliés troublaient constam- 
ment la conscience et les habitudes des fidèles. Avide de 



234 TROUBLES À ZENDJAN. 

nouveautés, il n'était ni tolérant dans la discussion, ni 
modéré dans la dispute. Tantôt il prolongeait indûment 
le jeûne du Ramazan pour des motifs que personne 
n'avait donnés avant lui; tantôt il réglait les formes de 
la prière dune façon tout inusitée. Il était désagréable 
aux gens paisibles, odieux aux routiniers. Mais, on 
l'avoue aussi, il comptait de nombreux partisans qui le 
considéraient comme un saint, prisaient son zèle et ju- 
raient d'après lui. A s'en faire une idée tout à fait impar- 
tiale, on peut voir en lui un de ces nombreux musulmans 
qui, au vrai, ne le sont pas du tout, mais que presse un 
fond très-ample et très-vivace de foi et de zèle religieux 
dont ils cherchent l'emploi avec passion. Son malheur 
était d'être moudjtehed et de trouver, ou plutôt de croire 
trouver un emploi naturel de ses forces dans le boule- 
versement des idées reçues en des matières qui ne com- 
portent pas cette agitation. 

Il en fit tant que, malgré ses nombreux appuis et 
peut-être même à cause d'eux, ses collègues se mirent en 
guerre ouverte avec lui, l'accusèrent à Téhéran, firent 
agir le haut clergé de cette ville, bien payé pour suspec- 
ter tous les instigateurs de nouveautés, et il fut mandé à 
la capitale par le premier ministre. On était encore sous 
Mohammed-Shah. Hadjy Mirza Aghassy, comme c'était 
son usage, causa avec lui, chercha à l'embarrasser, s'en 
moqua, lui dit des injures, lui fit des cadeaux et lui or- 
donna de se choisir un logement à sa guise, de vivre en 
paix, autant que possible, avec tout le monde, mais de 
ne pas penser à Zendjân, où il ne voulait pas qu'il re- 
tournât. 

C'était l'époque oùMoulla Housseïn-Boushrewyèh était 
lui-même à Téhéran. Le moudjtehed, mécontent, eut avec 



TROUBLES A ZENDJAN. 235 

lui des. Conférences et devint bâby du fond de l'àme. 
Après le départ de l'apôtre, il se mit en communication 
directe avec le Bàb et puisa dans cette correspondance 
sacrée un enthousiasme qui ne le cédait à celui d'aucun 
des chefs de la secte. Les nouvelles du Rhorassan, puis 
celles du Mazendéràn, le remplirent d'une joie qui 
allait jusqu'à la frénésie. La gloire, les mérites deMoulla 
Housseïn lui parurent dignes de devenir aussi ses mérites 
et sa gloire. Mohamme.d-Shah était mort, son ministre en 
fuite. Un nouveau règne, de nouvelles maximes lui paru- 
rent faciliter ses projets. Profitant de ce que le capitaine 
des gardes du palais, Émyr Aslan-Rhan, était nommé 
gouverneur de Zendjân,il résolut de braver les défenses 
qui lui avaient été faites d'y retourner. Un soir, il ôta son 
turban, prit un habit de soldat, se glissa hors des portes 
de Téhéran, et, montant à cheval, se dirigea rapidement 
sur la ville où il avait gardé toute son influence. 

Il y fit une entrée triomphale et telle qu'il ne l'aurait 
pas eue quelques mois auparavant. En effet, devenu bàby , 
il vit s'ajouter à tous ses anciens amis ceux de la doctrine 
nouvelle. Une grande quantité d'hommes riches et consi- 
dérés, des militaires, des négociants, des moullas même, 
vinrent à sa rencontre à une ou deux stations de distance 
et le conduisirent à sa demeure, non comme un réfugié 
qui rentre, non comme un suppliant qui ne demande que 
le repos, non pas même comme un rival assez fort pour 
se faire craindre : ce fut un maître qui apparut. Dès le 
premier moment, il fit appel aux armes. Ne se souciant 
ni du gouverneur ni des moullas, il parcourait les rues à 
la tête d'une forte troupe d'hommes armés. 11 prêchait 
dans les mosquées et les faisait retentir d'accents non 
moins véhéments que ceux dont Moulla Housseïn avait 



236 TROUBLES A ZENDJÀN. 

troublé les voûtes des temples de Nishapour. En peu de 
temps il avait réuni sous sa main quinze mille hommes, ^ 
et en réalité, il régnait. 

On avait appris à Téhéran une partie de ces détails, 
et comme l'affaire du Mazendérân n'était pas encore ter- 
minée, le nouveau premier ministre, Mirza Taghy-Khan, , 
extrêmement inquiet de cet autre commencement d'in- 
cendie, expédia à Émyr Aslan-Khan l'ordre de s'emparer 
de la personne du perturbateur. Mais il était plus facile 
ici de commander que d'exécuter. Le gouverneur comprit 
qu'au moindre mouvement suspect de sa part, la lutte • 
s'engagerait. Il n'avait rien pour la soutenir ; lui, les moul- 
las et le petit nombre de musulmans restés fidèles suc- 
comberaient certainement. On se consulta et l'on dut se 
résigner à attendre. Il se passa ainsi quelque temps en 
observation mutuelle. 



CHAPITRE X 



INSURRECTION DE ZENDJAN 
CAPTIVITÉ ET MORT DU BAfi 

Cette attitude ne pouvait pas durer indéfiniment. Le 
rebelle surtout avait intérêt à la faire cesser le plus tôt 
possible, afin de ne pas laisser tomber l'ardeur des 
siens. Ce fut cependant l'autorité légitime qui engagea 
la lutte, et cela pour une cause en réalité assez futile, si 
l'on tient compte des usages du pays et des graves raisons 
qui auraient dû porter le gouverneur à gagner du temps. 

Un des partisans de Moulla Mohammed-Aly Zendjàny 
avait une contestation avec le fisc relativement à l'impôt 
et il avait plusieurs fois refusé de payer .Cela se fait en Perse 
en tout temps et à tous moments, et quand l'adversaire du 
fisc a un protecteur tant soit peu considérable, le fisc 
passe condamnation ; il se contente d'un arrangement qui 
ne lui est qu'à demi favorable. Il eût été sage de suivre 
ici la coutume et de ne pas considérer un chef de parti qui 
traînait quinze mille enthousiastes à ses talons comme 
un homme inutile à ménager. Ce n'est pas chose con- 
venue en Asie que force doit toujours rester à l'autorité ; 
quand cela est, tant mieux; mais quand cela n'est pas, le 
scandale est minime. 



238 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Quoi qu'il en soit, Émyr Aslan-Rhan fit mettre le ré- 
calcitrant en prison. LeZendjàny en ayant été informé, 
montra l'indignation la plus vive, et demanda que le gou- 
verneur, revenant sur son jugement, lui renvoyât immé- 
diatement son homme. Émyr Aslan-Rhan déclara qu'il 
était dans sa charge de faire respecter les lois ; que Moulla 
Mohammed-Aly ne l'en empêcherait pas et que le cou- 
pable ne serait pas élargi. Sur quoi, Jtfohammed-Aly donna 
l'ordre de jeter par terre la porte de la prison et de lui 
amener son protégé chez lui. m 

Émyr Aslan-Khan avait prévu les conséquences de sa 
réponse et avait mis sur pied les troupes dont il pouvait 
disposer, de sorte que lorsque les partisans du Zendjâny , 
rassemblés par toute la ville, se présentèrent devant la 
prison pour exécuter le commandement de leur chef, ils 
trouvèrent la place occupée. A cette vue, leur irritation 
fut portée au comble. Ils se répandirent dans tous ljes 
quartiers et dans, tous les bazars en poussant de grands 
cris et appelant le peuple à la révolte; ils commencèrent 
à envahir les maisons, à courir sur les terrasses, à casser, 
briser, rompre, déchirer, détruire et piller tout; puis ils 
se jetèrent sur les logis de leurs principaux adversaires 
et les détruisirent de fond en comble : en même temps, lé 
feu éclata sur plusieurs points de la ville. 

Moulla Mohammed-Aly, voyant que le moment de la 
bataille était arrivé, se trouva prêt à tout. Il ordonna 
d'élever des barricades, et composa son gouvernement. 
Hadjy Ahmed fut nommé lieutenant du chef; Hadjy 
Abdallah-Nerraz, principal conseiller; Hadjy Abdallah- 
Rhebbar, gouverneur ou commandant de la place ; Àbd- 
el-Baghy, préfet de police , et le prévôt des mar- 
chands d'habits, Meshhedy-Souleyman, ministre «l'État. 



INSURRECTION DE ZENDJAK; 230 

Hadjy Razem-Geltougy, installé comme chef de l'arsenal,; 
s'occupa immédiatement de fondre deux pièces de canon 
en fer et un certain nombre de ces pièces, appelées zem r 
bourèk, que l'on place ordinairement sur le dos des cha-* 
meaux et qui lancent des biscaïens. Chacun, dans le 
parti, reçut son emploi, son titre, sa fonction, et se mit à. 
l'œuvre. Tout le monde ardent à réussir, le fut de même 
à obéir; la confiance dans le chef était absolue et univer- 
selle. 

Aussitôt que, du côté des bâbys, on eut ainsi fait les 
préparatifs indispensables, on assaillit les hommes du 
gouverneur. Un esclave géorgien de ce dernier, Asad- 
Oullah, fut tué d'abord de cinq blessures; c'était un 
homme d'une bravoure remarquable. Un autre jeune 
homme appelé comme lui Asad-Oullah, fils du séyd Hassan , 
sheykh-oul-Islam, et de la sœur de Hadjy Dâdâsh, le né- 
gociant, fut aussi tué d'une balle. Du côté des bâbys* 
quelques hommes tombèrent et l'on fit prisonnier un Cer- 
tain sheykhy, renommé pour sa force corporelle et son 
audace. On l'amena aussitôt devant les deux moudjteheds, 
Aga-séyd-Mohammed, et Hadjy myr-Aboulkassem, qui, 
lui appliquant les prescriptions relatives à Papostasie et 
à la révolte, le déclarèrent digne de mort. Le gouverneur 
fit exécuter à l'instant la sentence. 

Cependant la nuit était venue, et chacun des deux 
partis, établi sur le terrain dont il avait pu s'emparer ou 
qu'il avait pu défendre, attendit le jour sous les armes. 

Il faut s'imaginer une ville persane. Les rues sont 
étroites, d'une largeur de quatre, cinq ou huit pieds tout 
au plus. Le sol, qui n'est pas pavé, est rempli de trous 
profonds, de sorte qu'on ne saurait cheminer qu'avec des 
précautions infinies pour ne se pas caâaer les jambes, L^ 



240 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

maisons, sariç fenêtres sur la rue, montrent des deux 
côtés une continuité de murs, le plus souvent hauts d'une 
quinzaine de pieds et surmontés d'une terrasse sans 
garde-fous, quelquefois aussi çà et là dominés par ce 
qu'on appelle un balakhanèh ou pavillon presque à jour, 
qui indique d'ordinaire la maison d'un personnage riche. 
Tout cela est en terre, en pisé, en briques cuites au so- 
leil, avec les montants en briques cuites au four. Ce genre 
de construction, d'une antiquité vénérable et qui, dès avant 
les temps historiques, était en usage dans les antiques cités 
de la Mésopotamie, est véritablement pourvu de grands 
avantages : il est à bon marché, il est sain, il se prête égale- 
ment aux proportions les plus modestes et aux prétentions 
les plus vastes ; on en peut faire une chaumière à peine 
blanchie à la chaux ; on en peut faire aussi un palais, cou- 
vert du haut en bas d'étincelantes mosaïques en faïence, 
de peintures et de dorures précieuses. Mais, comme il 
arrive pour toute chose au monde, tant d'avantages sont un 
peu compensés par la facilité avec laquelle de pareilles 
demeures s'écroulent sous le plus petit effort. Il n'est pas 
besoin du canon; la pluie, si l'on n'y prend garde, suffit. 
C'est ainsi qu'on peut comprendre la physionomie parti- 
culière de ces emplacements célèbres où le souvenir et la 
tradition montrent des villes immenses dont on n'aper- 
çoit plus rien que quelques débris de temples, de palais, 
et des tumulus semés dans la plaine. En quelques années, 
en effet, des quartiers entiers disparaissent sans laisser de 
traces, si les maisons ne sont pas entretenues. 

Comme toutes les villes de Perse sont construites sur 
les mêmes données et formées des mêmes éléments, on 
peut se représenter Zendjân, avec son enceinte crénelée 
et munie de tours, sans fossés, ses rues tortueuses, étroi- 



INSURRECTION DE ZENDJAN. 241 

tes et défoncées. Au milieu existait une sorte de citadelle 
grossière, nommée « Château d'Aly-Merdan-Khan. » Le 
second jour de l'insurrection, Moulla Mohammed-Aly s'en 
empara ; ce ne fut pas pour lui et les siens d'un médiocre 
avantage que de s'être ainsi pourvus d'un point d'appui. 

Le troisième jour, les bâbys, exaltés par leurs succès, 
firent un effort prodigieux pour se rendre maîtres de la 
personne même du gouverneur. Le combat dura toute la 
journée ; mais leur chef, Myr Salèh, que Moulla Mohammed- 
Aly avait nommé colonel, ayant été tué par Abdoullah- 
Beg, cavalier nomade de Renkawèr, l'attaque prit fin. Des 
deux côtés il y eut assez de morts sur le carreau, et on 
ne tenta rien de plus. 

Le quatrième jour, les musulmans virent, avec une 
grande joie, entrer dans le quartier de la ville qu'ils oc- 
cupaient, Sadr-Eddooulèh, petit-fils de Hadjy Moham- 
med-Housseïn-Rhan, dlspahan, à la tête des cavaliers des 
tribus du Rhamsèh, arrivant de Sultanièh. Le lendemain 
encore et les jours suivants, les renforts affluèrent. Ce 
furent d'abord Seyd Aly-Khan et Shahbâr-Khan, l'un de 
Firouzkouh , l'autre de Maragha , avec deux cents cava- 
liers de leurs tribus respectives; Mohammed-Aly-Rhan 
Shahysoun , avec deux cents cavaliers afshars ; puis cin- 
quante artilleurs avec deux pièces de canon et deux 
mortiers ; de sorte que le gouverneur se trouva pourvu 
de toutes les ressources désirables , et entouré d'un bon 
nombre de chefs militaires dont plusieurs avaient de la 
réputation. Mais ce n'était pas là précisément ce qui 
était fait pour lui plaire davantage. Tous ces grands gen- 
tilshommes des tribus sont, à la vérité, décorés de titres 
que l'on traduit par les appellations de général et de co- 
lonel; mais, en réalité, ce sont des chefs féodaux qui 



242 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

commandent souverainement à leurs hommes, et n'accep- 
tent guère pour ces hommes et pour eux-mêmes que les 
ordres qui leur conviennent. Il en résultait que si Émyr 
Aslan-Khan se voyait traité avec beaucoup de déférence, 
il se devait sentir aussi sous la tutelle des nombreux 
conseillers qui lui étaient survenus, et obligé de 
compter avec des amis qui, au fond , se considéraient 
comme ses pairs et même ses supérieurs. Cependant, on 
tomba d'accord de faire une attaque générale sur les bar- 
ricades et les retranchements des bâbys. 

Avec bien de la peine on réussit à forcer quelques 
rues et à occuper un certain nombre de cours ; mais on 
perdait du monde, et, en somme, après quelques jours 
de ce rude labeur, on s'aperçut qu'on avait gagné très- 
peu de terrain. On résolut donc d'employer des moyens 
plus énergiques, et l'on creusa une mine sous un des 
points jugés les plus importants à reconquérir; mais, 
comme on s'y prit mal pour combiner l'attaque avec le 
moment de l'explosion, on enleva la position, à la vérité, 
mais avec tant de morts qu'il eût presque mieux valu 
être repoussé. Néanmoins, on eut ainsi une sorte de 
bonne nouvelle à faire parvenir à Téhéran, en n'annon- 
çant que la moitié de ce qui s'était passé. Il était temps : 
le premier ministre, l'Émyr Nizam, extrêmement tour- 
menté et inquiet de ce qui allait advenir du bâbysme, 
avait besoin d'être rassuré. Il envoya encore des ren^ 
forts et l'ordre d'en finir à tout prix. Il défendait, 
d'ailleurs, d'acheminer des prisonniers sur Téhéran, et 
ordonnait de torturer et d'exécuter sur place tout ce 
que l'on prendrait. Une semblable injonction n'était 
pas nécessaire pour exciter les combattants. En Asie, 
comme en Europe, la guerre de rues a une telle puis- 



INSURRECTION DE ZENDJÀN. 243 

sance pour exaspérer de peur tous les instincts conserva- 
teurs de la vie, la terreur y est portée à un si suprême 
degré de tension, que la férocité, comme une conséquence 
naturelle, s'y développe plus qu'ailleurs. Les troupes 
royales n'avaient pas plus envie de faire grâce que. les 
bâbys, et, soit dans un parti, soit dans l'autre, celui qui 
tombait aux mains de l'ennemi était assuré d'avance de 
son sort. Tous les jours on se battait, tous les jours on se 
tuait; mais les bâbys, bien que très-lentement, perdaient 
du terrain et reculaient. Une des journées les plus terri- 
bles dont le journal du siège fasse mention, est celle du 
5 de Ramazan. 

Moustafa-Rhan, Rhadjar, avec le 15 e régiment deShe- 
gaghy ; Sadr-Eddooulèh, avec ses cavaliers du Khamsèh ; 
Seyd Aly-Rhan de Firouzkouh , avec son propre régi- 
ment; Mohammed-Agay, colonel, avec le régiment de 
Nasser, autrement dit le régiment du roi ; Mohammed- 
Aly-Khan, avec la cavalerie afshar ; Néby-Beg, le major, 
avec la cavalerie de sa tribu, et une troupe des hommes 
de Zendjàn restés fidèles , tout cela s'acharna, dès avant 
le point du jour, contre les ouvrages des bâbys. La résis- 
tance fut terrible , mais désastreuse. Les sectaires virent 
tomber successivement des chefs qu'ils ne pouvaient 
guère remplacer, des chefs vaillants, et, à leurs yeux, des 
saints : Nour-Aly, le chasseur; Bekhsh-Aly, le charpen- 
tier, Rhodadad et Feth-Oullah-Beg, tous essentiels à la 
cause. Ils tombèrent, les uns le matin , les autres le soir. 
J'ai vu à Zendjàn des ruines de cette rude journée; des 
quartiers entiers n'ont pu encore être rebâtis et ne le se- 
ront peut-être jamais. Certains acteurs de cette tragédie 
m'en ont raconté sur place des épisodes. Ils m'ont mon- 
tré, en imagination, les bâbys montant et descendaat las. 



244 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

terrasses et y portant à bras leurs canons. Souvent le 
plancher peu solide, en terre battue, s'enfonçait; on re- 
levait, on remontait la pièce à force de bras; on étayait 
le sol par-dessous avec des poutres. Quand l'ennemi arri- 
vait, la foule entourait les pièces avec passion, tous les 
bras s'étendaient pour les relever, et quand les porteurs 
tombaient sous la mitraille, cent concurrents se dispu- 
taient le bonheur de les remplacer. Assurément c'était là 
de la foi. 

Dans cette journée, Moulla Mohammed-Aly, voyant 
qu'il fallait reculer, prit un grand parti : ce fut de faire 
une diversion en incendiant le bazar. Aussitôt que les 
musulmans virent les flammes s'élever au-dessus des 
voûtes de ces longues allées qui sont les artères des villes 
orientales, une grande partie quitta le combat pour aller 
éteindre le feu, et aussitôt les bàbys, profitant de cet avan- 
tage, ressaisirent non-seulement le terrain qu'ils avaient 
perdu ce jour-là, mais une partie de celui qu'on leur 
avait arraché les jours précédents. Il n'est pas douteux 
qu'ils allaient se trouver les maîtres de la ville, si l'on 
n avait vu arriver tout à coup Mohammed-Khan, alors Be- 
glièrbéghy et Myrpendj, ou général de division, devenu 
aujourd'hui Émyr Touman. Il fit sa jonction avec les 
troupes déjà occupées dans la ville; il leur amenait trois 
mille hommes des régiments de Shegaghy et des régi- 
ments des gardes, puis six canons et deux mortiers. Pres- 
que en même temps entraient à Zendjân, par un autre côté, 
Gassem-Khan , venant de la frontière du Rarabagh ; As- 
lan-Khan, le major, avec les cavaliers du Kherghan, et 
Aly-Ekbèr, capitaine de Rhoy , avec de l'infanterie. Tous 
avaient reçu , chacun dans leurs pays respectifs , des or- 
dres du roi et ils accouraient. 



INSURRECTION DE ZENDJAN. 245 

Avec tant de troupes, les choses devaient aller mieux 
pour les musulmans. On occupa des points négligés jus- 
qu'alors, et il ne resta pas aux rebelles un côté qui ne fût 
menacé. L'assaut général commença. 

Moulla Mohammed-Aly réussit à jeter le désordre dans 
le régiment du roi , en lui ménageant une ou deux occa- 
sions de piller, préparées exprès. Le piège réussit, et le 
régiment malmené , ayant perdu une vingtaine d'hommes, 
fut ramené par les bàbys. Pendant qu'il reculait, les au- 
tres colonnes d'attaque n'étaient pas plus heureuses, et le 
Beglièrbéghy, effrayé de l'aspect de la ville, des ruines 
accumulées et fumantes, de l'intrépidité des bâbys, de la 
rage de tout le monde, et surtout voulant, d'après ses 
instructions, en finir à tout prix, par quelque moyen que ^ 
ce fût, mais le plus vite possible, le Beglièrbéghy chercha 
à négocier, et envoya un parlementaire à Moulla Moham- 
med-Aly. 

Cette résolution devait paraître un peu inattendue et 
même étrange aux chefs qui avaient jusqu'alors conduit 
les hostilités. Mais elle fut appuyée hautement par 
Aziz-Khan, aujourd'hui général en chef des troupes de 
l'Azerbeydjan, et alors premier aide de camp du roi : il 
passait à Zendjân , se rendant à Tiflis pour féliciter le 
grand duc héritier de Russie, à l'occasion de son arrivée 
dans le Caucase. Les deux hommes de cour prêchèrent de 
concert la paix et la concorde ; et, afin de donner un témoi- 
gnage éclatant des intentions toutes bienveillantes du 
gouvernement, aussi bien que des leurs propres, ils fi- 
rent mettre en liberté un certain nombre de bâbys, pris 
les armes à la main et qu'on n'avait pas encore eu le 
temps de mettre à mort. Les paroles les plus douces fu- 
rent portées au chef des sectaires; on l'accabla de pro- 



tl6 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

messes et d'offres séduisantes pour lui, pour les siens, 
pour sa religion ; on ne demandait de lui qu'une seule 
chose, c'était de consentir à discuter simplement, afin 
que Ton pût s'entendre et mettre fin à une guerre aussi 
inutile que désastreuse. Le propre frère du premier mi- 
nistre, Mirza Hassan-Khan, qui, venant de l'Azerbeydjan, 
se rendait à la capitale, approuva, en passant à Zendjân, 
ce que proposait le Beglièrbéghy, appuyé déjà du premier 
aide de camp du roi. On ne se battait plus, on se surveil- 
lait; un silence profond régnait dans les rues désertes; 
seulement des sentinelles, veillant partout, occupaient les 
hautes terrasses, le sommet des balakhanèhs, les cou- 
poles des mosquées et le haut de ces conduits d'air, pa- * 
reils à ce qu'on appelle sur les navires « des manches à 
vent, » qui servent à rafraîchir, pendant les ardeurs 
de l'été, ces appartements à demi souterrains,. nommés 
zir-è-zémyns. 

La trêve ne dura pas longtemps. A moins d'être plus 
simple qu'un enfant, on ne pouvait s'imaginer sérieuse- 
ment que Moulla Mohammed-Aly irait se prendre à la 
douceur exagérée dont les commissaires du roi venaient 
tout à coup faire parade. A la vérité, les Orientaux ont 
souvent de ces naïvetés, tant lorsqu'ils désirent tromper 
que lorsqu'ils s'empressent d'être trompés : c'est ce 
qu'en Europe on a la bonhomie d'appeler Y astuce des 
Asiatiques. Ce qui est ici certain, c'est que-, après quelques 
passes de finesse, les deux partis comprirent qu'ils ne 
pouvaient ni s'arranger, ni se séduire, ni se jouer. Il ne 
restait donc qu'à se reprendre corps à corps et à s'en- 
tre-détruire , et c'est à quoi on s'occupa de plus belle. 
Non -seulement l'acharnement fut plus exalté encore 
gu'on ne l'avait vu, parce que le Beglièrbéghy promet- 



INSURRECTION DE ZENDJAN. 247 

tait, donnait, récompensait, mais aussi punissait avec 
une rigueur excessive la moindre apparence de relâche- 
ment, mais encore la cruauté arriva des deux parts à son 
point extrême. Si les musulmans s'y portaient avec fré- 
nésie, les bâbys ne leur cédaient en rien, e.t on les vit 
inventer pour leurs prisonniers ce supplice de les brûler 
à petit feu avec des barres de fer rougies, appliquées 
successivement et lentement sur toutes les parties du 
corps. Au moment où le patient allait expirer, on lui 
tranchait la tète et on la lançait au milieu des troupes 
musulmanes. 

Enfin, les menaces de la cour, les encouragements et 
les renforts se succédèrent avec une telle rapidité, il s'é- 
tablit une disproportion si écrasante, quant au nombre et 
aux ressources, entre les bâbys et leurs adversaires, que 
le résultat final devint évident et imminent; la révolte 
allait être étouffée, et il ne se pouvait plus qu'elle ne le 
fût pas. Le régiment de Gherrous, commandé par le chef 
de la tribu, Hassan-Aly-Rhan, aujourd'hui ministre à 
Paris, enleva le fort d'Aly-Merdan-Rhan ; le 4 e régiment 
força la maison d'Aga-Aziz, un des points les plus forti- 
fiés de la ville et la réduisit en poussière ; le régiment 
des gardes fit sauter le caravansérail, situé près de la 
porte d'Hamadan; il perdit un capitaine et assez de sol- 
dats par l'explosion, mais enfin resta maître de la place. 
Ce qui animait admirablement les soldats, outre la peur, 
c'est que le butin était immense. Tout ce que possédaient 
les plus riches familles de la ville avait été successive- 
ment apporté et déposé dans les retraites fortifiées que 
Moulla Mohammed-Aly avait fait établir dans les quartiers 
tombés entre ses mains. 

La situation était donc désespérée, et les bâbys savaient 



24* INSURRECTION DE ZENDJÀN. 

assez le sort qui les attendait. Alors vinrent les manifes- 
tations du fond des cœurs. Comme au château du Sheykh 
Tebersy, on vit des faibles qui devinrent des apostats et 
des transfuges; mais on en vit en très-petit nombre et ils 
furent solitaires, point en troupe; ensuite il y eut des 
bébys convaincus et fermes qui ne voulurent pas mourir; 
de ceux-là, une bande, composée de vingt-cinq hommes, 
se conjura pour se frayer un passage à travers les troupes 
royales. On cite là Nedjèf-Rouly, fils d'Hadjy Kazem, 
forgeron; c'était lui qui avait travaillé aux deux canons 
de fer. Il y avait aussi Haydar, l'épicier, homme remarqué 
dans les deux camps par sa bravoure, puis Feth-Àly, le 
chasseur, et encore d'autres. Tous réunis, ils se précipi- 
tèrent sur les troupes royales, qui ne devinèrent pas leur 
dessein, les traversèrent jusqu'à la porte de Kazwyn, 
qu'ils franchirent, et, se jetant dans le désert, puis dans 
la montagne, ils réussirent à gagner Tharêm. De là, ils se 
dirigèrent sur Dizedj. Mais ils y furent saisis par les gens 
du village, qui, les ayant garrottés, les ramenèrent à Zend- 
jàn, où ils furent, les uns après les autres, et à des jours 
différents, torturés et tués. Ce n'était pas une fin qui put 
encourager d'autres bâbys à s'enfuir. Peut-être n'en 
avaient-ils pas d'ailleurs la tentation. Ce qui est certain, 
c'est que, de même encore qu'au château du Sheykh Te- 
bersy, le nombre des déserteurs fut extrêmement faible, 
et celui des apostats presque nul. 

Cependant, je le répète, rien ne pouvait être plus déses- 
péré que la position des assiégés. Leurs principales posi- 
tions et les plus fortes avaient été successivement enle- 
vées. 11 ne leur restait presque plus de vivres ni de 
munitions, tandis que leurs adversaires ne manquaient 
de rien. Us avaient perdu un grand nombre de leurs plus 



INSURRECTION DE ZENDJAN. 249 

braves champions, et tous les jours ils en voyaient tomber 
d'autres, sans espoir aucun de les remplacer. Au con- 
traire, à chaque instant, ils voyaient accourir, soit de 
Téhéran, soit de l'Azerbeydjan, soit d'Hamadan, de par- 
tout, des régiments de troupes régulières, des fusiliers 
des milices et des cavaliers des tribus. 

Bientôt périrent encore deux zélés : Hadjy Ahmed, 
fabricant de peignes, et Hadjy Abdoullah, boulanger. 
Peu d'instants après, Moulla Mohammed-Aly, qui donnait 
des ordres et combattait au milieu de ses gens, dans le 
même lieu, eut le bras fracassé d'une balle et tomba à 
terre. On s'empressa de le relever et on le transporta 
dans une maison pour panser la blessure. Comme le fait 
était arrivé au fort du combat, peu de personnes s'en 
étaient aperçues ; on résolut de le cacher, et de défendre 
la maison jusqu'à l'extrémité. Mais quelle résistance peu- 
vent opposer des murs de boue et de briques séchées au 
soleil et qui n'ont aucune épaisseur? Les troupes royales, 
voyant les bâbys se concentrer sur ce point et y opposer 
une rage extraordinaire de défense à leur rage d'attaque, 
s'acharnèrent d*autant plus. On traîna une pièce de 
canon et un mortier contre ces murs débiles, imbibés de 
sang et d'où partait une fusillade roulante. Bref, la mai- 
son tout à coup s'écroula; ce qui était dedans, ce qui 
était dessus roula pêle-mêle avec les poutres et les ma- 
tériaux; il n'y avait plus rien qui tînt, et ce rien, cepen- 
dant, les soldats ne purent pas le prendre; ils ne par- 
vinrent pas à en approcher; car la résistance ne fut ni 
ralentie ni moindre. Ils battirent donc en retraite et allè- 
rent essayer d'autres efforts sur un autre point. 

Au bout d'une semaine de souffrances, Moulla Moham- 
med-Aly comprit que sa /lernière heure était arrivée. 



250 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Non-seulement sa blessure s'était envenimée par rim- 
possibilité de lui donner des soins sérieux, mais il avait 
été roulé et contusionné de la manière la plus grave par 
la chute de la maison. Se voyant ainsi au bout de son 
rôle, Moulla Mohammed-Aly réunit ses partisans autour 
du tapis sur lequel il allait expirer; il les fit asseoir en 
cercle, et, au bruit du canon et de la mousqueterie , il 
leur donna ses dernières instructions. Elles ressemblaient 
fort à celles que le Boushrewyèh avait laissées à ses Ma- 
zendérânys. 

Il les engagea à ne pas se laisser abattre par sa perte, 
et à tenir tète à l'ennemi jusqu'à la fin. Il leur montra 
que ce n'était pas un exploit bien coûteux ; car, en ce 
qui le concernait, lui, il allait renaître dans quarante 
jours, et pour eux non plus, la mort n'aurait pas une 
rigueur plus longue. En parlant ainsi, il souriait et ex- 
hortait chacun à se montrer également gai et dispos, rien 
ne devant affliger, disait-il, dans les accidents si transi- 
toires dont on était menacé. En causant de la sorte, il 
expira. 

Ses amis l'enterrèrent avec les vêtements qu'il portait 
et mirent son sabre à ses côtés dans sa fosse. A peine 
avait-il cessé de vivre que le vide terrible qu'il laissait se 
fit sentir par l'absence complète de commandement, et 
pourtant les circonstances ne permettaient pas de se 
passer d'une direction forte et rapide. On n'en avait plus. 
Les braves gens ne manquaient pas , ni les croyants 
fidèles; mais plus de tête suffisamment puissante, et l'on 
comprit de suite que l'on n'était plus même en état de 
vendre sa vie le prix qu'elle valait. 

Les bâbys tinrent donc à la hâte un conseil de guerre 
tumultueux, à l'issue duquel lçs principaux personnages, 



INSURRECTION DE ZËNDJAN, 251 

Mirza Rizay, lieutenant du chef défunt ; Souleyman, le cor- 
donnier, son vizir; Hadjy Mohammed-Aly ; Hadjy Aly, 
de Shyraz, envoyé par le Bàb et blessé de telle façon 
qu'il expira peu après; enfin Dyn-è-Mohammed et Hadjy 
Razem Geltoughy, écrivirent une lettre à Émyr Aslan- 
Khan et à Mohammed-Khan, le Beglièrbéghy. dans la- 
quelle ils déclaraient que, si on voulait leur garantir la 
vie sauve, ainsi quà ce qui restait de leur monde, ils 
consentiraient à mettre bas les armes. 

Les généraux de l'armée royale étaient si peu sûrs d'un 
succès que leur promettait leur prépondérance de forces, 
mais que leur déniait leur infériorité de foi et d'énergie, 
qu'ils s'empressèrent d'accepter les termes de la capitu- 
lation. Ils déclarèrent que non-seulement, comme chefs 
militaires, ils renonçaient à exercer aucun châtiment sur 
les bâbys, mais encore que, bien que la loi religieuse fût 
formelle et exigeât leur extermination, ils la feraient taire, 
de sorte que, à aucun point de vue, les vaincus n'avaient 
rien à craindre. Tous les engagements ainsi bien pris, 
bien compris, expliqués et écrits, les bâbys mirent le fusil 
sur l'épaule, et, sortant en foule, foule blessée, épuisée 
et souffreteuse, de derrière leurs barricades et leurs 
retranchements, ils se rendirent au camp royal. 

Tout d'abord on demanda aux chefs ce qu'était devenu 
Moulla Mohammed-Aly. Ils répondirent qu'il était mort; 
et, comme leurs interlocuteurs se montraient incrédules, 
ils indiquèrent le lieu de sa sépulture, en faisant observer 
qu'il était facile de se convaincre là qu'ils ne disaient que 
la vérité. Les généraux s'empressèrent de se rendre .sur 
les lieux; on ouvrit la tombe, on trouva le chef bâby, 
couché paisiblement, avec son sabre à son côté. Cette 
vue fit plaisir à Émyr Aslan-Khan, au Beglièrbéghy et à 



352 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

leurs familiers. Elle les fit rire, et, en même temps, elle 
produisit chez eux. une excitation qui devint bientôt un 
retour de rage. On arracha le cadavre de son dernier lit; 
on le mit à nu, et, pendant trois jours, on le fit traîner, 
attaché par un pied, dans toutes les rues et les carrefours 
de Zendjân, le montrant ainsi bien moins aux hommes 
(il n'en restait presque plus) qu'aux ruines béantes, té- 
moins irrécusables, et que le dernier outrage ne faisait pas 
taire, de son courage intrépide ainsi que de sa foi. Quand 
il ne resta plus que des lambeaux de chair, on les aban- 
donna aux chiens. Le butin que Ton put ramasser, dans 
les quartiers rendus par les bâbys, devint le partage du 
soldat, mais surtout des chefs. La ville étajt vide aussi 
bien que déserte. La fureur religieuse y avait promené le 
meurtre, l'incendie et la destruction; la fureur dépréda- 
trice y glana. 11 ne restait plus rien à faire aux troupes 
royales qu'à s'en retourner. C'était le troisième jour de- 
puis la capitulation. 

Alors Mohammed-Khan, Beglièrbéghy, Émyr Aslan- 
Khan, gouverneur, et les autres commandants, dont la 
parole avait garanti la vie sauve aux bâbys, ayant réuni 
ces derniers en présence des troupes, firent sxmner les 
trompettes et battre les tambours, et donnèrent ordre que 
cent soldats choisis dans chaque régiment missent la main 
sur les prisonniers et les rangeassent sur une seule ligne 
devant eux. Gela fait, on commanda de massacrer ces 
gens à coups de baïonnette ; ce qui fut fait. Ensuite on 
prit les chefs, Souleyman, le cordonnier, et Hadjy Kazem 
Geltoughy, et on les souffla à la bouche d'un mortier. 
Cette opération, d'invention asiatique, mais qui a été 
pratiquée par les autorités anglaises, dans la révolte de 
l'Inde, avec cette supériorité que la science et l'intelli- 



INSURRECTION DE ZENDJAN. 253 

gence européennes apportent à tout ce qu'elles font, 
consiste à attacher le patient à la bouche d'une pièce d'ar- 
tillerie, chargée seulement à poudre ; suivant la quantité 
mise dans la charge, l'explosion emporte en lambeaux 
plus ou moins gros les membres déchirés de la victime. 

L'affaire finie, on fit encore un triage parmi les captifs. 
On réserva Mirza Rizay, lieutenant de Moulla Moham- 
med-Aly , puis tout ce qui avait quelque notoriété ou 
quelque importance, et ayant mis à ces malheureux la 
chaîne au cou et des entraves aux mains, on résolut, 
malgré la défense de la cour, de les emmener à Téhéran 
pour orner le triomphe. Quant au peu qui restait de pau- 
vres diables dont la vie ou la mort n'importait à per- 
sonne, on les abandonna, et l'armée victorieuse retourna 
dans la capitale, traînant avec elle ses prisonniers, qui 
marchaient devant les chevaux des généraux vainqueurs. 

Lorsqu'on fut arrivé à Téhéran, l'Émyr Nizam, premier 
ministre, trouva nécessaire de faire encore des exemples, 
et Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et Hadjy Mohsen, 
furent condamnés à avoir les veines ouvertes. Les trois 
condamnés apprirent cette nouvelle sans émotion; seu- 
lement ils déclarèrent que le manque de foi dont on 
avait usé envers leurs compagnons et envers eux n'était 
pas de ces crimes que le Dieu Très-Haut pouvait se con- 
tenter de punir par les châtiments de sa justice ordinaire ; 
il lui fallait quelque chose de plus solennel et de plus 
signalé pour les persécuteurs de ses saints ; en consé- 
quence ils annonçaient au premier ministre que prompte- 
ment, bien promptementj il périrait lui-même par le sup- 
plice qu'il leur faisait infliger. J'ai entendu citer cette pro- 
phétie ; je ne doutepas un instant que ceux qui me l' ont fait 
connaître ne fussent profondément con vaincus de sa réalité. 



254 INSURRECTION DE ZENDJAN. 

Je dois pourtant noter ici que, lorsqu'on me l'a rapportée, 
il y avait déjà quatre ans au moins que l'Émyr Nizam 
avait eu en effet les veines coupées par ordre du roi. 
Je ne puis donc rien affirmer autre chose, sinon qu'on m'a 
assuré que l'événement avait été annoncé par les mar- 
tyrs de Zendjàn. 

Il restait encore quelques prisonniers. La première 
fureur était passée, les plus fortes inquiétudes avaient 
disparu. On ne se décida pas à les mettre en liberté; 
mais on ne se décida pas non plus à faire couler leur 
sang, et on se contenta de les laisser là où on les tenait, 
en attendant ce qui pourrait plus tard advenir. 

Le premier ministre ne jugea pas que la situation fût 
devenue telle que le pouvoir royal pût se croire à l'abri 
de tout danger. Les insurrections presque successives de 
Zendjàn et du Mazendéràn étaient étouffées sans doute; 
mais dans les provinces il régnait une agitation d'autant 
plus redoutable qu'elle ne se manifestait pas trop au 
dehors. En effet, ce genre de crises se produit en Orient 
de toute autre manière qu'en Occident. En Occident, la 
fièvre d'un peuple s'annonce longtemps à l'avance par 
des écrits, des déclamations, des cris, des drapeaux sé- 
ditieux, des rubans, des couleurs, et ce train de chansons 
que les mécontents avinés hurlent le soir et la nuit dans 
les ruisseaux des capitales. Quand la maladie éclate et 
que se déclare le transport au cerveau, le patient garde 
généralement assez bien l'instinct de la conservation per- 
sonnelle, à défaut de bon sens, pour ne se ruer que sur 
les pouvoirs qui ne se défendent pas. Il n'est pas, dans 
l'histoire ancienne ou moderne, un seul exemple qu'un 
pouvoir qui ne se laisse pas intimider ait jamais été vaincu, 
il y en a même très-peu qu'il ait été résolument attaqué. 



- INSURRECTION DE ZENDJAN. 255 

Bref, les peuples européens affolés ne sont pas si fous 
qu'ils le veulent faire croire. 

En Perse, les sentiments sont tout autres, et les choses 
procèdent d'une façon fort différente. On commence par 
se taire. On couve longtemps l'idée explosible; on se 
brûle, on s'incendie soi-même à son propre foyer beau- 
coup plus qu'on ne cherche à incendier autrui ; on s'oc- 
cupe bien plus de se persuader, de se pénétrer du droit de 
sa croyance qu'on ne songe à montrer aux autres qu'on 
en est bien pénétré. Il faut observer aussi que là per- 
sonne ne remuerait un doigt pour une cause politique. La 
possibilité d'un tel genre d'excitation manque universel- 
lement sur cette vieille terre qui a vu tant de choses, qui 
en a tant pesé, et qui s'est si complètement imbibée de la 
maxime de leur néant. Il y faut, pour émouvoir les âmes, 
des* spéculations religieuses, et rien de moins. Là, pour 
qu'un homme soit prêt à se faire tuer, il ne lui faut pas 
moins que la conviction d'être enrôlé sous la bannière de 
Dieu, de combattre directement sous l'œil de Dieu, et 
d'être au moment de toucher la robe de Dieu. Dans un 
tel état d'esprit, en présence de questions d'ordre éternel, 
le lutteur se considère à peine encore comme un homme, 
et c'est ce qui lui donne cet élan si fier, si absolu, si 
dangereux. Les bâbys avaient été vaincus deux fois; mais 
leurs principes et leur foi n'avaient pas été entamés; si 
l'on s'était défait des morts, restaient les vivants, dont 
on pouvait craindre non-seulement un courage pareil à 
celui devant lequel on avait failli succomber , mais de 
plus, désormais, la soif de la vengeance pour des victimes 
chéries et le besoin de partager les honneurs de leur mar- 
tyre. Avec des mobiles de ce genre, les défaites ne cons- 
tituent que de plus fortes incitations à combattre « 



256 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

Des bâbys, il y en avait partout, on ne le savait que 
trop. La Perse en était pleine, et si les esprits inquiets de 
choses transcendantes, si les philosophes à la recherche 
de combinaisons nouvelles, si les âmes froissées à qui 
les injustices et les faiblesses du temps présent répu- 
gnaient, s'étaient jusqu'alors livrés avec emportement 
à l'idée et aux promesses d'un nouvel état de choses 
plus satisfaisant, on était en droit de penser que les ima- 
ginations turbulentes, amies de l'action, même au prix du 
désastre, que les esprits braves et passionnés pour les 
batailles, et, enfin, les ambitieux hardis n'auraient que 
trop de tendance à se précipiter dans des rangs qui se 
montraient riches de tant de soldats propres à former 
d'intrépides phalanges. Mirza Taghy-Rhan, maudissant la 
mollesse avec laquelle son prédécesseur, Hadjy Mirza 
Aghassy, avait laissé naître et grandir un pareil péril, 
comprit qu'il ne fallait pas prolonger cette faute et voulut 
couper le mal dans sa racine. Il se persuada que la source 
en était le Bâb lui-même, premier auteur de toutes les 
doctrines qui troublaient le pays, et il voulut faire dispa- 
raître cette source. Le Bâb, qu'on avait longtemps laissé 
à Shyraz, à demi caché dans sa maison, mais tout à fait 
libre d'y agir, et entouré de ses disciples dont le nombre 
augmentait chaque jour, avait pourtant été arrêté à la 
suite de l'insurrection du Mazendéràn et on l'avait con- 
duit dans le fort de Tjehrig, situé dans la province Cas- 
pienne du Ghylân. On l'y gardait, mais sans le resserrer 
beaucoup. Le premier ministre résolut de s'en prendre à 
lui de tout ce qui arrivait, bien qu'il n'eût joué aucun rôle 
direct dans les insurrections et qu'on n'eût trouvé nulle 
part le moindre indice qu'il les eût fomentées, dirigées, 
^conseillées ou même approuvées, et d'après le carao 



CAPTIVITE ET MORT DU BAB. 2o7 

tère personnel d'Aly-Mohammed, ainsi que l'opinion de 
beaucoup des siens, la réalité de cette abstention absolue 
n'a rien d'invraisemblable. Cependant, Hadjy Mirza Taghy 
résolut de frapper le monstre du bâbysme à la tête, et il 
se persuada que, ce coup porté, l'instigateur du désordre 
une fois éloigné de la scène et n'exerçant plus d'action, 
tout reprendrait son cours naturel. Toutefois, — chose 
assez remarquable dans un gouvernement asiatique, et 
surtout chez un homme d'État comme Mirza TagRy-Khan, 
qui ne regardait pas de très-près à une exagération de 
sévérité, — ce ministre ne s'arrêta pas d'abord à ordonner 
la mort du novateur. Il pensa que le meilleur moyen de 
le détruire était de le perdre moralement. Le tirer de sa 
retraite de Tjehrig, où une auréole de souffrance, de sain- 
teté, de science, d'éloquence, l'entourait et le faisait bril- 
ler comme un soleil ; le montrer aux populations tel qu'il 
était, ce qui veut dire, tel qu'il se le figurait, c'était le 
meilleur moyen de l'empêcher de nuire en détruisant son 
prestige. Il se le représentait, en effet, comme un char- 
latan vulgaire, un rêveur timide qui n'avait pas eu le cou- 
rage de concevoir, encore moins de diriger les auda- 
cieuses entreprises de ses trois apôtres, ou même d'y 
prendre part. Un homme de cette espèce, amené à Téhé- 
ran et jeté en face des plus habiles dialecticiens de l'Islam, 
ne pourrait que plier honteusement, et son crédit s'éva- 
nouirait bien mieux par ce moyen tjue si, en supprimant le 
corps, on laissait encore flotter dans les esprits le fantôme 
d'une supériorité que la mort aurait rendue irréfutable. 
On forma donc le projet de le faire arrêter, de le faire 
venir à Téhéran, et, sur toute la route, de l'exposer 
en public, enchaîné, humilié ; de le faire discuter partout 
avec des moullas, lui imposant silence lorsqu'il devien- 



258 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

drait téméraire; en un mot, de lui susciter une série de 
combats inégaux où il serait nécessairement vaincu, étant 
d'avance démoralisé par tant de moyens propres à briser 
son courage. C'était un lion qu'on voulait énerver, tenir 
à la chaîne et désarmer d'ongles et de dents, puis livrer 
aux chiens pour montrer combien ceux-ci en pouvaient 
triompher aisément. Une fois vaincu, peu importait ce 
qu'on se déciderait à en faire. 

Ce plan ne manquait pas de portée ; mais il se fondait 
sur des suppositions dont les principales n'étaient rien 
moins que prouvées. Ce n'était pas assez que d'imaginer 
le Bâb sans courage et sans fermeté; il fallait qu'il le fût 
réellement. Or, l'attitude de ce personnage dans le fort 
deTjehrig ne le donnait pas à penser. Il priait et travail- 
lait sans cesse. Sa douceur était inaltérable. Ceux qui 
l'approchaient subissaient malgré eux l'influence séduc- 
trice de son visage, de ses manières, de son langage. 
Les soldats qui le gardaient n'étaient pas tous restés 
exempts de cette faiblesse. Sa mort lui paraissait pro- 
chaine. Il en parlait fréquemment comme d'une idée qui 
lui était non-seulement familière, mais aimable. Si donc, 
promené ainsi dans toute la Perse, il allait ne pas s'abattre? 
s'il ne se montrait ni arrogant ni peureux, mais bien 
au-dessus de sa fortune présente? s'il allait confondre les 
prodiges de savoir, d'adresse et d'éloquence ameutés 
contre lui? s'il restait plus que jamais le Bàb pour ses 
sectateurs anciens et le devenait pour les indifférents ou 
même pour ses ennemis? C'était beaucoup risquer afin de 
gagner beaucoup sans doute, mais aussi pour beaucoup 
perdre, et, tout bien réfléchi, on n'osa pas courir cette 
ehance. 

Le premier ministre se rabattit donc à regret à l'idée 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 259 

pure et simple d'une condamnation à mort, et ayant 
mandé Souleyman-Rhan, l'Afshar, il le chargea de porter 
à Tebriz, au prince Hamzé-Mirza, devenu gouverneur de 
l'Azerbeydjan, l'ordre de tirer le Bâb du fort de Tjehrig 
et de l'amener dans la citadelle de Tebriz, où il appren- 
drait plus tard ce qu'il aurait à en faire. 

Le shahzadèh obéit sans perdre de temps, et le Bàb, 
bien gardé, surveillé de près, d'ailleurs enchaîné, entouré 
d'une forte escorte, fut conduit hors de la forteresse, où il 
vivait depuis dix-huit mois à peu près, et amené à Tebriz 
avec deux de ses disciples qui s'étaient enfermés avec lui. 
L'un était te Seyd Housseïn, de Yezd, et l'autre, Moulla 
Mohammed- Aly, beau-fils d'Aga-Seyd-Aly Zenvéry. Ce 
dernier appartenait à une famille de marchands très-riche 
et très-considérée à Tebriz, et son frère avait fait et faisait 
encore sans succès des efforts extraordinaires pour le 
ramener à l'islamisme et lui persuader d'abandonner son 
maître. 

Aussitôt que Hamzé-Mirza eut déposé les trois héréti- 
ques dans la citadelle, il réunit les moullas, et, obéissant 
aux instructions expresses du premier ministre, toujours 
un peu préoccupé de sa première idée, il leur proposa 
d'avoir avec son principal prisonnier une conférence où 
ils ne pourraient pas manquer de le couvrir de confusion 
en mettant à découvert ses erreurs et sa mauvaise foi. 
Mais les moullas firent observer au prince que le temps 
de pareilles discussions était passé , que ce qu'il fallait 
maintenant, c'était de faire mourir le Bâb, et cela dans le 
plus bref délai possible. 

Hamzé-Mirza ne répliqua rien et ordonna, pour le soir 
même, la réunion d'un conseil où le Bâb comparaîtrait 
devant ses juges. L'assemblée se tint à la citadelle. Il y 



260 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

avait dans la salle Mirza-Hassan, frère du premier mi- 
nistre et Vizir-Nizam, ou inspecteur de l'armée régulière ; 
Hadjy Mirza-Aly, fils de Hadjy Mirza-Masaoud, l'ancien 
ministre des affaires étrangères sous Mohammed-Shah ; 
enfin, Souleyman-Khan, l'Afshar. Les moullas s' étant re- 
fusés à entamer aucune discussion religieuse avec le cap- 
tif, les laïques, plus ardents ou moins prudents, se mirent 
en leur lieu et place, et lorsque le Bàb eut été amené 
devant ses juges, Hadjy Mirza-Aly commença à lui poser, 
du ton le plus véhément, plusieurs questions sur les tra- 
ditions des Prophètes et des Imams. Le Bâb répondit, et 
ses sectateurs prétendent qu'il réfuta de fond en comble 
les raisonnements de son adversaire. Il dut avoir peu de 
peine à cela, car c'est assurément là un des points les 
plus vulnérables de la doctrine shyyte. Aux traditions 
authentiques qu'ils possèdent en commun avec les Sun- 
nites, traditions qui sont aussi rationnellement établies 
qu'on le peut souhaiter, les Persans en ont ajouté une 
quantité énorme qui ne reposent absolument sur aucune 
preuve valable et ne supportent pas la discussion. J'en ai 
dit quelque chose dans les chapitres précédents. Les bâbys 
ne sont pas les premiers à en avoir soutenu et montré 
l'inanité. Il y a longtemps que les Djaférys, comme tout 
récemment les Sheykhys, ont entrepris avec succès de 
débarrasser l'orthodoxie nationale de ce fouillis d'allé- 
gations souvent ineptes et toujours gratuites. Mais les 
moullas, qui justifient par ce moyen seul l'existence d'un 
corps sacerdotal, tout à fait incompatible autrement avec 
les principes de l'Islam, tiennent ce terrain pour parti- 
culièrement sacré ; ils le défendent avec acharnement et 
y exigent le concours de l'autorité politique. Rien de 
moins étonnant donc que les mandataires de cçlle-ci 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 261 

aient précisément voulu juger et condamner le Bàb sur 
son opposition à ces points essentiels. Mais le débat traî- 
nant et Hadjy Mirza-Aly ayant manifestement le dessous, 
Hamzé-Mirza interrompit brusquement la discussion, et 
s' adressant au Bâb, il lui dit avec hauteur : 
. « J'ai appris que tu te donnes comme étant d'une nature 
divine et que tu as osé écrire un Rorân impudemment 
répandu parmi les populations. S'il en est ainsi, tourne- 
toi vers ce chandelier de cristal et prie pour qu'il te soit 
révélé un nouveau verset. » 

• Le Bâb, sans s'émouvoir, fit ce que le prince deman- 
dait, se tourna ve^ le flambeau, et, d'une voix calme, 
prononça quelques versets arabes qui n'étaient point en- 
core dans ses œuvres et qui ont trait à la nature de la lu- 
mière et aux caractères qui marquent la décadence de 
l'autorité. 

Hamzé-Mirza, un peu surpris, ordonna d'écrire ce que 
le Bâb venait de dire, et poursuivant sur le même ion 
provoquant : 

« — Cela vient du ciel? lui dit-il avec mépris. 

« — Oui, répondit le Bâb. » 

Les musulmans ajoutent ici que le prince fit l'obser- 
vation que ce qui avait une telle origine se gravait sûre- 
ment dans la mémoire des prophètes et n'en sortait ja- 
mais, ce dont le Bâb tomba d'accord; mais quelques ins- 
tants après, le prince l'ayant sommé de lui réciter en- 
core les mêmes versets, il ne put le faire sans y intro- 
duire des variantes. Les bâbys nient absolument ce dernier 
détail, et en effet, il est peu croyable. Quand on se refuse 
à admettre, pour les versets prononcés en cette circons- 
tance, l'origine surnaturelle que le Voyant leur attribuait, 
on est amené à supposer qu'ils étaient composés 4s^& 



262 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

quelque temps déjà, et que, par conséquent, le Bâb les 
récitant de mémoire, n'avait aucune raison de les oublier 
si vite. Croire, comme le font les musulmans, que ce per- 
sonnage pouvait de lui-même improviser des versets sa- 
crés en langue arabe, en .style allittéré et fleuri, dans la 
position où il se trouvait, c'est admettre déjà un miracle 
pour se donner le moyen d'en rejeter un autre. Voilà pré- 
cisément un spécimen de la critique asiatique. 

Bref, dans le récit des musulmans comme dans celui 
des bàbys, il est certain que les commissaires royaux 
n'eurent pas le beau rôle. Ils comprirent à la fin que les 
moullas avaient eu raison de déclinep toute confrontation 
avec le novateur et ils lui annoncèrent qu'il allait mourir. 

Je ne dirai pas seulement que, au point de vue européen, 
toute cette façon de procéder était fort irrégulière; je 
dirai qu'en tous temps, au point de vue de tous les peu- 
ples, elle eût toujours paru telle, et cela depuis qu'il y a 
sous le soleil des races qui, pour employer ici l'expression 
d'Hérodote parlant des Scythes, ont connu la justice. Des 
chefs bâbys avaient troublé l'État; mais le Bàb lui-même 
ne s'était livré à aucun acte de ce genre et on n'a jamais 
pu produire de preuves qu'il eût encouragé ses trois dis- 
ciples dans leur ligne de conduite. Il n'était donc justi- 
ciable que de la loi religieuse, et c'est ce que les com- 
missaires qui le jugèrent parurent admettre, puisqu'ils 
essayèrent, eux laïques, de le ramener à l'Islam et de lui 
prouver qu'il trompait où se trompait en s'en éloignant. 
Mais si le Roràn condamne à mort les musulmans relaps 
et les hérésiarques, cette doctrine, on peut le dire, n'est 
pas seulement tombée en désuétude en Perse, elle n'y a 
jamais été acceptée ni pratiquée par les pouvoirs poli- 
tiques. On a vu, dans les derniers siècles comme de nos 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 263 

jours, les moullas demander avec insistance son applica- 
tion et ne pas l'obtenir. Les hérésiarques, les hérétiques 
de toutes les espèces se sont toujours plus ou moins ou- 
vertement affichés et n'ont rien eu à redouter du bras sécu- 
lier. Le Bàb lui-même avait vu, pendant quatre ans et 
plus, les fetwas des moudjteheds se briser sans force 
contre la répugnance du gouvernement; il aurait proba- 
blement échappé à l'irritation produite par le soulève- 
ment des Mazendérânys, et il ne fallait rien moins que la 
redoutable insurrection de Zendjân pour que la raison 
d'État se tournât contre lui. Ce n'était donc pas plus, au 
fond, la loi religieuse que la loi commune qui le tuait, 
c'était la raison d'État. 

En effet, en prenant ainsi les choses, il pouvait être 
considéré comme coupable, et d'autant plus que les Asia- 
tiques ne comprennent pas la raison d'État comme nous. 
Sur ce point, peut-être, éclate plus encore que dans toutes 
nos autres conceptions juridiques la haute idée que nous 
nous faisons du droit et de ses exigences. En définissant 
ce qui autorise un pouvoir à frapper son adversaire comme 
coupable, on a été amené, dès l'origine des sociétés mo- 
. dernes, à répudier, pour ainsi dire, cette fameuse raison 
d'État, puisqu'on a essayé de la déguiser sous toutes sortes 
de voiles, dont les plus épais et les mieux brodés de 
raisons n'ont jamais réussi à tromper ni à satisfaire la 
conscience légale. Des crimes se sont commis contre le 
droit à toutes les époques de nos histoires et se commet- 
tront encore assurément; mais on en a toujours rougi et 
les condamnateurs ont été condamnés, je ne dis point par 
la postérité, mais par leurs contemporains, par leurs parti- 
sans, par leurs complices, par eux-mêmes. Nous avions 
pourtant sous la main une arme bien commode, de fabri- 



264 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

que orientale, de belle et bonne trempe : c'était la théorie 
romaine sur le crime de lèse-majesté ; par bonheur et 
grâce à notre sang, s'il s est trouvé des théoriciens pour 
proposer cette féroce doctrine, il ne s'est jamais ren- 
contré de tyrannie assez audacieuse ni assez longue pour 
l'ériger en système suivi et la pratiquer avec confiance. 
Nous avons été hommes, c'est-à-dire souvent pervers, 
emportés, méchants, injustes; mais nous ne sommes 
jamais entrés dans de telles voies que nous nous soyons 
trouvés à l'aise dans l'iniquité, et, aux plus horribles pé- 
riodes de nos annales, l'hypocrisie règne, s'étale, nous 
dégoûte, mais nous honore. Nous devons même à la no- 
blesse supérieure de notre origine et à la plus grande élé- 
vation morale qu'elle nous assure une classe particulière 
de personnages historiques, d'un caractère bien saillant, 
bien marqué, dont, au premier abord, *nous n'avons pas 
lieu de tirer vanité, et qui, cependant, par le fait seul 
qu'ils existent, par la place qu'ils occupent dans l'histoire 
et la façon inévitable dont ils y sont envisagés, révèlent 
chez la grande majorité de leurs contemporains, comme 
dons les générations qui se sont succédé depuis, l'exis- 
tence éclatante du sentiment qu'ils violent. Je veux parler 
do ces individualités comme les juges de Gonradin, Jeffries, 
M. de Laubardemont et autres accusateurs et bourreaux 
publics qui portent tous, dans l'opinion de nos peuples, 
une note particulière à leur compte, note que rien n'efface 
ni n'offacern. Enfin, chez nous, la raison d'État, lorsqu'elle 
est *oulo h assaillir et à frapper un homme, le fait assuré- 
ment reculer du terrain où il gêne; mais, du même coup, 
elle le transforme infailliblement en martyr et de ses juges 
ollo fait dos monstres, eussent-ils quelquefois rendu ser- 
vice 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 265 

En Asie, rien de cela n'existe. A vrai dire, la préoccu- 
pation du juste et de l'injuste y est si faible, que l'idée 
de la raison d'État, qui est déjà elle-même une excuse ou 
une ombre d'excuse inventée par la conscience en souf- 
france, n'y existe pas du tout. Là, non plus, pas de traces 
de ces individualités flétries par le sentiment commun ; 
de ces tribunaux, comme la chambre étoilée ou la cham- 
bre ardente ou les commissions militaires, dont on ne 
s'entretient chez nous qu'avec réprobation. Il n'y a pas 
d'hypocrisie non plus, et quand on tue, on ne met pas 
même en avant un simulacre d'instruction judiciaire : on 
tue parce qu'on est la plus fort; on n'a pas de raisons à 
donner de ce qu'on fait, parce qu'on est le pouvoir, et 
l'opinion publique n'en demande pas et n'en demandera 
jamais, parce qu'elle pense que le pouvoir est de sa nature 
une combinaison née pour l'abus et dont l'unique légiti- 
mité est le fait d'exister. Chez nous, il n'est pas, dans les 
plus mauvais jours des pires révolutions, un tribunal ins- 
tallé dans un cabaret, qui ne cherche à imposer à ses vic- 
times même la reconnaissance de son droit à les juger et 
du principe en vertu duquel il les juge. Si une de celles- 
ci laisse entendre qu'elle se regarde comme condamnée 
d'avance et qu'elle considère les formes suivies comme 
dérisoires, on la rappelle à l'ordre. Mais, en Asie, la naï- 
veté du juge est complète. Hamzé-Mirza et ses assesseurs 
n'avaient aucunement l'intention de faire illusion au Bàb; 
ils "ne tenaient pas à ce qu'il les crût indécis sur le traite- 
ment qu'ils lui réservaient. Il devait être bien convaincu 
en entrant dans leur assemblée qu'il y allait être outragé, 
mais nullement jugé dans le sens où nous l'entendons, 
et ils ne cherchaient pas à le tromper sur ce point. Seu- 
lement, ils étaient bien aises de voir s'il faiblirait ou 



266 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

donnerait prise sur lui de quelque façon, afin de renforcer 
d'autant leur cause. En d'autres termes, le pouvoir, en 
x Asie, n'a pas de moralité. C'est un fait. Il vient de Dieu 
comme toutes choses. C'est un fléau qui a cet avantage de 
s'atténuer par la perpétuité. L'anarchie n'est un mal plus 
grand que parce qu'elle présente une fluctuation maladive 
de forces contendantes, partant irritées, et encore plus 
dangereuses pour le repos, le bien-être et les droits de 
chaque individu. Il résulte de cette manière de sentir que 
l'autorité se permet tout, qu'on ne s'en étonne pas et que 
l'on n'est pas plus enclin à noter d'infamie la rupture 
d'une capitulation, un assassinat^ un emprisonnement, 
une confiscation ou autres conséquences semblables du 
tempérament que les Asiatiques regardent comme naturel 
à ce qui est pouvoir, qu'on n'est disposé à se scandaliser 
des tremblements de terre. Seulement, tout homme sage, 
ou même un peu raisonnable, qui a de quoi subsister, se 
tient éloigné, aussi éloigné que possible des emplois pu- 
blics et se fait un devoir de 'détourner son pied de ces 
chemins dangereux. 

Après avoir décidé que l'on ferait mourir le Bâb, on 
allait passer, sans autre délai ni formalité, à l'exécution 
de la sentence, et, en Perse, on n'y met pas beaucoup de 
cérémonie. L'homme est garrotté, couché par terre ; le 
bourreau lui relève le menton et lui coupe la gorge en 
deux coups, aller et venir, avec un petit couteau d'un 
sou. Mais, comme on tenait déjà le Bâb par le bras pour 
procéder de la sorte, quelqu'un fit observer qu'en agissant 
ainsi en famille, le public, ou du moins une partie du 
public, ne manquerait pas de croire le Bâb toujours vi- 
vant. Alors on aurait, quant au principal résultat, perdu 
ses peines; car si chacun allait s'imaginer que le Bâb né- 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 267 

tait pas mort, qu'il était caché quelque part et que bientôt 
il reparaîtrait pour accomplir ses promesses, on se trou- 
verait n'avoir atteint aucunement le but désiré, et l'agita- 
tion, au lieu de cesser, augmenterait. On résolut donc 
d'agir de telle sorte que personne ne pût douter que c'é- 
tait bien le Bàb lui-même qui était prisonnier et que 
c'était lui qu'on faisait périr. Ensuite, quand on aurait 
bien convaincu tout le monde qu'il n'y avait pas d'erreur 
possible sur cq point, l'acte dernier et suprême devait 
encore s' exécuter de telle façon qu'il ne pût jamais s'élever 
le moindre doute sur sa réalité. 

Les choses ainsi convenues, le lendemain, de grand 
matin , les gens de Hamzé-Mirza ayant ouvert les portes 
de la prison, en firent sortir le Bàb et ses deux disciples'. 
On s'assura que les fers qu'ils avaient au cou et aux mains 
étaient solides ; on attacha de plus au carcan de chacun 
d'eux une longue corde dont un ferrash tenait le bout, 
puis, afin que chacun pût bien les voir et les reconnaître, 
on les promena ainsi par la ville, dans toutes les rues et 
dans tous les bazars, en les accablant d'injures et de 
coups. La foule remplissait les chemins et les gens mon- 
taient sur les épaules les uns des autres pour considérer 
de leur mieux l'homme dont onavait tant parlé. Les bâbys, 
les demi-bàbys, répandus de tous côtés, tâchaient d'exciser, 
chez quelques-uns des spectateurs, un peu de commisé- 
ration ou quelque autre sentiment dont ils auraient profité 
pour sauver leur maitre. Les indifférents, les philosophes, 
les sheykhys, les soufys se détournaient du cortège avec 
dégoût et rentraient chez eux, ou, l'attendant au con- 
traire au coin des rues, le contemplaient avec une muette 
curiosité et rien davantage. La masse déguenillée, turbu- 
lente, impressionnable, criait force grossièretés aux trois 



26* CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

martyrs; mais elle était toute prête à changer d'avis pour 
peu qu'une circonstance quelconque vint pousser ses es- 
prits dans un sens différent. Enfin, les musulmans, maî- 
tres de la j ournée , poursuivaient d' outrages les prisonniers, 
cherchaient à rompre l'escorte pour les frapper au visage 
ou sur la tête, et quand on ne les avait pas repoussés à 
temps ou qu'un tesson lancé par quelque enfant avait 
atteint le Bâb ou l'un de ses compagnons à la figure, l'es- 
corte et la foule éclataient de rire. 

Après les avoir ainsi montrés à toute la ville, on les 
conduisit chez Hadjy Mirza-Bagher, théologien,, où les 
musulmans assurent que le Bâb, interrogé sur ses doc- 
trines, les renia. Ensuite, le cortège entra dans la maison 
de Moulla Mohammed-Mamgany, un des membres les 
plus importants du clergé de Tebriz. Là, disent les enne- 
mis du Bâb, il ne se contenta pas de renier tout ce qu'il 
avait enseigné, il pleura et demanda grâce; mais le 
docteur lui répondit ironiquement par cette phrase pro- 
noncée en arabe : « Alors, à quelle fin t'étais-tu donc 
révolté? » 

Après avoir quitté le moudjtehed, on traina encore les 
victimes, en grand tumulte, jusque chez un autre chef du 
clergé, Aga Seyd-Zenwézy. Là, comme ailleurs, les in- 
sultes, les coups, les brutalités éclatèrent avec une vio- 
lence extrême, et les cris d'une populace de plus en plus 
furieuse couvraient les paroles qu'on prétendait pronon- 
cées par le Bâb. On criait autour de lui : « 11 avoue ses 
crimes !» et on le frappait ! — « Il a peur! » et on le souf- 
fletait. Les trois moudjteheds de la ville ne manquèrent 
pas, en présence du Bâb, de ratifier, au nom de la loi, la 
sentence de mort portée contre lui. Cette formalité pro- 
duisit un grand effet sur la multitude, qui en conclut pro- 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 269 

bablement que le novateur était encore plus coupable 
qu'elle ne l'avait supposé jusque-là. 

Au sortir de la maison d'Aga Seyd-Zenwézy, un des 
deux disciples, Seyd-Housseïn Yezdy , se laissa tomber par 
terre ei> pleurant amèrement, demanda pardon et avoua 
que ses forces étaient à bout. On le remit sur ses pieds 
et, le secouant, car il était comme un bomme ivre et 
anéanti, on le mit en face du Bâb et on lui dit que s'il le 
maudissait, ses crimes seraient effacés et qu'il lui serait 
fait grâce. Seyd-Housseïn maudit le Bâb. On lui dit encore 
que s'il lui crachait au visage, on le mettrait à l'instant 
même en liberté. Seyd-Housseïn cracha au visage du Bâb. 
Alors, on le détacha, on lui ôta ses fers et on l'abandonna. 
Quand le cortège se fut éloigné et qu'il n'y eût plus per- 
sonne dans la rue déserte, Seyd-Housseïn se releva, et 
sortant de la ville, s'éloigna dans la direction de Téhéran, 
où nous le retrouverons. 

Les bourreaux, encouragés par ce succès, voulurent 
éprouver si l'autre disciple, Moulla Mohammed-Aly, ne 
pourrait pas être amené à quelque conversion semblable. 
Ils crurent qu'ils avaient prise sur lui par la présence de 
sa famille à Tebriz et parce qu'il était riche, jeune et ha- 
bitué à une existence fort douce. On envoya donc cher- 
cher et on amena au milieu du bazar la jeune femme du 
prisonnier et de petits enfants qu'il avait, et on essaya 
de l'ébranler par leur épouvante, leurs pleurs, leurs 
supplications; mais il resta froid. On n'en put tirer 
autre chose, sinon que si l'on voulait se montrer hu- 
main envers lui, on le ferait périr avant son maître. 
Voyant qu'on n'en obtenait rien, et les domestiques du 
prince, les soldats et les bourreaux étant épuisés de fa- 
tigue par la longueur de cette scène, on ramena les mar- 



270 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

tyrs, au moment où le soleil allait se coucher, à la cita- 
. délie, d'où on les avait tirés; là, on les conduisit sur le 
rempart, qui est d'une hauteur excessive et formé par 
un mur perpendiculaire en briques cuites, ouvrage du 
temps des sultans Seldjoukides. On leur passa sous les 
aisselles des cordes très-fortes et on les descendit à l'ex- 
térieur du mur, de façon qu'ils restèrent suspendus à 
quelques pieds au-dessus du sol. En face, sur une im- 
mense place, se pressait la foule, et chacun pouvait 
voir parfaitement les deux condamnés. Ce jour-là était un 
lundi, 27 du mois de Shabàn. 

Alors les officiers du prince firent avancer une compa- 
gnie du régiment de Behadéran.Ce corps était composé de 
chrétiens, et les musulmans prétendirent ensuite qu'il ne 
s'était porté qu'avec une extrême répugnance au service 
qu'on lui commandait. Les bàbys, au contraire, assurent 
qu'on eut recours à des chrétiens parce qu'on se défiait 
des soldats musulmans. 

Cependant, quand les deux condamnés eurent été sus- 
pendus à côté l'un de l'autre, on entendit distinctement 
Moulla Mohammëd-Aly qui disait au Bâb : « Mon maître, 
est-ce que tu n'es pas content de moi? » Dans ce mo- 
ment la décharge eut lieu. Le disciple fut tué sur le coup, 
mais le Bàb ne reçut aucune blessure et la corde qui le 
retenait en l'air fut coupée par une balle. Il tomba sur ses 
pieds, se releva rapidement et se mit à fuir; puis, tout à 
coup, apercevant un corps-de-garde, il s'y précipita. 

Si, au lieu de ce mouvement, sans doute irréfléchi, il 
s'était jeté au milieu de la foule, stupéfaite de ce qu'elle 
venait de voir et applaudissant au miracle, il n'y a aucun 
doute, et les musulmans en tombent d'accord, que la po- 
pulation de Tebriz aurait pris immédiatement, et sans 



CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 271 

hésiter, son parti 1 . Pas un soldat, ni chrétien ni musul- 
man, n'eût osé faire de nouveau feu sur lui; il y aurait eu 
révolte, insurrection générale, et dans une cité de l'im- 
portance de Tebriz, seconde capitale de l'empire, c'eût été 
encore bien autre chose que l'affaire de Zendjân. La dy- 
nastie Radjare y eût probablement succombé. Mais ce fut 
dans un corps-de-garde que le Bâb se réfugia, et, pour 
s'expliquer cette action, il faut se dire que, torturé comme 
il l'était depuis le matin et les sens troublés par le seul 
fait de la douloureuse suspension qu'il yenait de subir, il 
n'a pas trop su ce qu'il faisait et a marché au hasard, 
entraîné par une sorte d'instinct machinal à se mettre 
dans un lieu couvert. 

Il y eut un moment d'angoisse terrible chez les chefs 
militaires et les partisans du prince. D'abord, ils crurent 
eux-mêmes au miracle comme tous les autres assistants; 
puis, sans avoir besoin pour cela de miracle, ils com- 
prirent bien vite, à l'espèce de rugissement d'admira- 
tion que poussa la foule, quel danger ils couraient. Mais 
quand le Bâb fut dans ce corps-de-garde, un capitaine 
d'infanterie ou sultan, appelé Goutj-Aly, entra après lui 
et le chargea de coups de sabre. Le Bâb tomba sans pro- 
noncer une parole ; alors les soldats le voyant noyé dans 
son sang et par conséquent vulnérable, s'approchèrent 
et, de quelques coups de fusil tirés à bout portant, l'ache- 
vèrent. 

Le cadavre fut -promené ou plutôt traîné pendant plu- 
sieurs jours dans les rues de la ville; ensuite, on le jeta 
hors de l'enceinte des murs et on l'abandonna aux 
bêtes. 

Le chef de la religion nouvelle était mort, et suivant 
les calculs de Mirza Taghy-Khan, premier ministre, la 



272 CAPTIVITÉ ET MORT DU BAB. 

paix la plus profonde allait se rétablir dans les esprits et 
ne plus être troublée au moins de ce côté-là. Mais la sa- 
gesse politique se trouva cette fois en défaut, et au lieu 
d'éteindre l'incendie on en avait au contraire attisé la 
violence. 



CHAPITRE XI 



ATTENTAT CONTRE LE ROI 



On le verra tout à l'heure, quand j'examinerai les dog- 
mes religieux prêches par le Bâb : la perpétuité de la 
secte ne tenait nullement à sa présence; tout pouvait 
marcher et se développer sans lui. Si le premier ministre 
avait eu connaissance de ce point fondamental de la 
religion ennemie, il est probable qu'il n'eût pas été aussi 
empressé à faire.disparaitre un homme dont l'existence, 
en définitive, ne lui eût pas dès lors importé plus que la 
mort. 

Ce n'est pas tout : cette mort eut un résultat bien 
inattendu. Le Bâb, au début de ses prédications , n'avait 
nullement songé à donner à sa doctrine une portée politi- 
que. 11 voulait opérer une réforme religieuse profonde; 
mais il ne désirait en aucune manière se placer sur le ter- 
rain des affaires d'État ni inquiéter la dynastie régnante. 
Quand les moullas avaient essayé de se servir du pouvoir 
des gouverneurs et même fait appel à la protection royale 
pour se garantir des coups théologiques qu'ils recevaient, 
les bâbys, acceptant sans difficulté la compétence de cette 
autorité, ne l'avaient discutée ni dans son origine ni dans 
ses droits. A ses premières rigueurs ils avaient répondu 



274 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

par la soumission. Il est bien probable que, de sa per- 
sonne, le Bâb, toujours absorbé dans ses méditations pure- 
ment doctrinales ou perdu dans des contemplations toutes 
mystiques, ne fut jamais porté à sortir de cette sorte de 
soumission indifférente pour les puissances du monde. 
Si, depuis le moment où Moulla Housseïn-Boushrewyèh 
s'insurgea dans le Khorassan et Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy dans le Mazendéràn, il s'associa, au moins 
par son consentement, à la conduite de ses apôtres, il est 
à croire qu'il subit leur influence plus qu'il ne leur im- 
posa la sienne, et que, pour sa part, il se borna à ne pas 
se séparer d'eux. Pendant les deux ans qu'il passa enfermé 
dans le fort de Tjehrig, il fut tellement absorbé par ses 
travaux théologiques et la composition d'ouvrages aujour- 
d'hui sacrés, qu'il serait extraordinaire qu'il eût pu don- 
ner une sympathie bien active aux événements extérieurs. 
Il se contenta de les approuver en gros et de mourir pour 
eux. Il ne faut pas oublier non plus que, au moment de son 
martyre, il avait à peine atteint vingt-sept ans. 

Mais ce que le Bàb lui-même ne faisait pas, ne pouvait 
et ne savait pas faire, les terribles partisans qui se don- 
nèrent tout d'abord à lui se mirent en devoir de l'opérer. 
Lorsqu'ils furent bien convaincus que la dynastie Kadj are 
avait abandonné les idées philosophiques que le premier 
des Séféwys lui-même n'avait pas jugé prudent de mettre 
à exécution, qui avaient souri à Nadir-Shah et qui plai- 
saient et plaisent toujours tant à la masse de la popula- 
tion; quand, après s'être entretenus avec Mohammed- 
Shah et son ministre, ils comprirent que, loin de vouloir 
se jeter dans les aventures, le gouvernement préten- 
dait rester relativement fidèle à l'orthodoxie shyyte, qui 
ne le gênait pas, ils inventèrent la politique du bâbysme, 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 2'Î5 

qui jusqu'alors n'avait pas existé. Ce fut Moulla Housseïn- 
Boushrewyèh qui eut la première idée de cette théorie. 
Le Bâb resta passif ; mais la plupart des hommes considé- 
rables du parti l'acceptèrent avec dévouement. 

C'est un point de doctrine politique incontesté en Perse 
que les Alydes seuls ont droit à porter légitimement la 
couronne, et cela en leur double qualité d'héritiers des 
Sassanides, par leur mère, Bibi-Sheîierbanou, fille du der- 
nier roi Yezdedjerd, et d'Imams, chefs de la religion vraie. 
Tous les princes non Alides sont des souverains de fait ; 
aux yeux des gens sévères, ce sont même des tyrans ; dans 
aucun cas; personne ne les considère comme détenteurs 
de l'empire à titre régulier. Je ne m'étendrai pas ici sur 
cette opinion absolue, tranchante, qui n'a jamais admis la 
prescription ; j'en ai assez longuement parlé dans un autre 
ouvrage. Ce fut sur cette base que les politiques bâbys 
élevèrent tout leur édifice. 

Ils firent remarquer que le Bâb étant Seyd , héritait de 
tous les droits de la race d'Aly, au point de vue persan, 
parcequ'il avait du sang de Yezdedjerd dans les veines, et 
au point de vue musulman, parce qu'il était un reflet de 
l'Imamat. On pouvait objecter que si réellement le Bâb 
avait le droit de prétendre à des prérogatives si précieuses, 
il rencontrait beaucoup de concurrents tout aussi autorisés 
que lui, car les Seyds ne manquent assurément pas. Sans 
doute; mais il avait de plus que ces Seyds, ses parents, 
cette grâce spéciale d'être le Bâb; et à ce dernier argu- 
ment, un bâby n'avait rien à répondre. Ainsi, par trois 
raisons, dont deux étaient incontestables pour tous les 
Persans, et dont la troisième avait une valeur décisive 
pour tous les sectaires, le Bâb était le véritable et légi- 
time possesseur du trône de Perse. 



276 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

Il ne faudrait pas croire que, cette théorie une fois in- 
ventée, les chefs bàbys et Moulla Husseïn-Boushrewyèh 
lui-même, ou bien encore Moulla Mohammed-Aly Zen- 
djàny, aient été très-pressés de la transformer eii pra- 
tique. L'Asie est une terre de compromis, d'atermoie- 
ments, de moyens termes, où Ton est toujours charmé et 
secrètement triomphant si, pour un bœuf qu'on a réclamé 
avec des larmes et deé serments, ou le fusil à la main, on 
obtient finalement un œuf. Ainsi, au moment de l'insur- 
rection du Mazendéràn, et même après la prise de Zend- 
jân, on se serait très-bien contenté de la pure et simple 
reconnaissance, par l'État, de la religion nouvelle. Si l'on 
eût pris ce parti, et que le roi et le premier ministre eus- 
sent donné quelques marques d'estime aux principaux de 
la secte, elle se serait usée suffisamment dans des que- 
relles avec les moullas pour n'être qu'un peu plus impor- 
tante que les sheykhys, et il est à croire qu'au bout d'une 
cinquantaine d'années elle n'aurait pas constitué autre 
chose qu'une croyance de plus parmi ces innombrables 
croyances qui pavent les consciences asiatiques. La mort 
du Bâb vint empêcher les choses de prendre cette direc- 
tion. 

Au lieu d'abattre les bàbys et de les décourager, comme 
on s'y était attendu, cette mort les jeta dans une exaspé- 
ration sans nom. Elle rompit les derniers liens qui les 
faisaient encore hésiter à se déclarer ennemis des rois 
Kadjars. Les novateurs se considérèrent comme étant dans 
■ le cas prévu par le Roràn, par les traditions et les commen- 
taires, où, ayant au-dessus de soi un tyran, c'est-à-dire un 
prince qui touche à certaines choses auxquelles l'Asie ne 
permet pas à ses princes de toucher, on peut à ce tyran et 
de ce tyran faire absolument ce qu'on voudra ou pourra. 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 277 

Les chefs se réunirent. Il en vint de partout, de toutes les 
provinces. Ce fut à Téhéran même qu'ils tinrent leur as- 
semblée. Il y eût quelque peu d'hésitation sur le successeur 
du Bàb; mais enfin il fut, non pas élu, mais reconnu, car 
certains signes extérieurs et certaines facultés morales dé- 
signent divinement le chef de la religion. C'était aussi un 
tout jeune homme. Il n'avait que seize ans; il s'appelle 
Mirza-Yahya et est fils de Mirza-Bouzourg-Noury, vizir 
d'Imam-Werdy-Mirza, gouverneur de Téhéran. Il a perdu 
sa mère au moment de sa naissance, et la femme d'un chef 
des bâbys, d'un des membres de l'Unité, qui porte le titre 
de Djendb-Bêha, « l'Excellence Précieuse, » avertie par 
un songe de l'état misérable où se trouvait l'auguste en- 
fant, le prit avec elle et l'éleva jusqu'à sa cinquième 
année. On remarque qu'à cette époque il fut envoyé à 
l'école, mais il n'y resta que trois jours, et le maître 
l'ayant battu, sa nourrice ne consentit pas à ce qu'il y re- 
tournât; aussi sa science, qui est sans bornes, est toute 
miraculeuse. Le Bàb avait porté le titre de Hesret-è-Ald. 
« l'Altesse Sublime. » Le second Bâb s'appelle Hezret-è- 
Ezel, « l'Altesse Éternelle. » 

L'élection avait été toute spontanée et elle fut re- 
connue immédiatement par les bâbys. Cependant, un des 
membres de l'Unité, qui n'était pas à Téhéran au mo- 
ment où elle eut lieu, et qui se nommait Mirza-Asad-Oul- 
lah, de Tebriz, surnommé Deyyân, ou « le Juge su- 
prême », personnage très-important et membre de l'Unité 
prophétique, entreprit de se faire reconnaître lui-même 
pour lenouveauBâb. 11 courut dans l'Arabistanet chercha 
à y réunir un parti. Mais les relîgionnaires se mettant sur 
ses traces, l'atteignirent près de la frontière turke, et lui 
attachant des pierres au cou, le noyèrent dans le Shât-el- 



27K ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

Arâb. Cette tentative malheureuse n'encouragea pas les 
dissidents. Toutefois, on en compte quelques-uns d'assez 
marquants, et même dans ce qu'on nomme les Lettres du 
Vivant. Parmi les dix-neuf membres de l'Unité, il y a eu 
jusqu'ici trois renégats, qui sont : Seyd Housseyn-Gourny, 
réfugié à Bagdad ; Moulla Mohammed-Zerendy et Sheykh 
Abou-Torab. 

Aussitôt que Mirza-Yahya eut été proclamé chef de la 
religion, il quitta la capitale, où, dans une existence tour- 
mentée, il n'aurait eu assurément ni les loisirs ni la sé- 
curité nécessaires pour donner avec calme la direction 
qu'on attendait de lui. Pendant longtemps le gouverne- 
ment le chercha, car il avait appris la nomination du 
nouveau pontife et il en avait conçu une inquiétude pro- 
portionnée à la déception de ses espérances et de ses cal- 
culs. L'Altesse Éternelle alla de ville en ville éprouver le 
courage et la constance des croyants. Il eut plus à les 
calmer qu'à les encourager, et il jugea nécessaire de s'y 
employer activement. Il défendit de la manière la plus 
expresse toute tentative nouvelle de soulèvement, et dé- 
m clara avec autorité que le moment de lutter avec les 
armes charnelles, s'il devait venir, n'était pas venu. Il 
recommanda aux fidèles l'étude approfondie de la reli- 
gion, la contemplation et la pratique des devoirs; pour le 
reste, il se réserva d'une manière absolue le soin d'y son- 
ger et d'ordonner. En effet, en recherchant avec sagesse 
'es causes des échecs subis, il rie se pouvait pas qu'il man- 
quât de les apercevoir dans le décousu des projets, dans 
l'isolement des entreprises, qui toutes avaient eu lieu 
sur des points très-restreints et avec des forcés insuffi- 
santes, puis, dans l'exagération même de la confiance et 
du zèle des apôtres. Il étouffa aussi les tentatives de 



ATTENTAT CONTRE LE ROt. 279 

schisme que j'ai signalées tout à l'heure. Ce ne fut pas une 
grande affaire. Les ambitions dissidentes furent aisément 
vaincues, et l'une d'elles, dont je ne puis nommer le cou- 
pable parce qu'il est vivant, fut si complètement abattue 
que, dans la personne même de l'hérétique, elle fournit à 
l'Altesse Éternelle un de ses lieutenants aujourd'hui les 
plus dévoués et les plus actifs. Enfin, comme le premier 
v ministre faisait rechercher ardemment les traces de 
l'homme qui le troublait si fort, celui-ci sortit de Perse et 
alla s'établir à Bagdad, où il avait le double avantage de 
jouir d'une sécurité parfaite et d'être en communication 
permanente avec le nombre considérable des pèlerins per- 
sans qui vont et viennent chaque année, attirés par les 
sanctuaires de Rerbela et de Nedjef. Il n'est pas douteux 
que les conversions au bàbisme ne s'opèrent aujourd'hui 
en foule parmi ces dévots. 

Quelque temps se passa, et rien ne trahit au dehors 
l'existence de la secte , qui cependant se fortifiait mora- 
lement et augmentait de nombre. Tout le monde savait 
que les bâbys avaient prédit la fin prochaine du premier 
ministre et annoncé son genre de mort. Cela eut lieu exac- 
tement, dit-on, comme l'avaient annoncé les martyrs de 
Zendjàn, Mirza Rizay, Hadjy Mohammed-Aly et Hadjy 
Mohsen. Le ministre, tombé en disgrâce et poursuivi par la 
haine royale, eut les veines ouvertes au village de Fyn, 
près de Kashan, comme les avaient eues ses suppliciés. 
Son successeur fut Mirza Agha-Khan-Noury, d'une tribu 
noble du Mazendérân, et jusqu'alors ministre de la guerre. 
Ce nouveau dépositaire du pouvoir prit le titre de Sadr-è- 
Azam, que portent les grands vizirs de l'empire ottoman. 
On était alors en 1852. 

Au bout de quelques mois, un bruit singulier com- 



280 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

mença à circuler dans les bazars de Téhéran, et avec une 
telle persistance, qu'il trouva bientôt une créance presque 
générale. On disait que la fin du mois de shavval serait 
funeste au roi, et que certainement, ce jour-là, il péri- 
rait de mort violente. Le roi habitait alors à la cam- 
pagne , au palais de Niaveran, situé sur les collines de 
Shimiran, au pied de l'Elbourz, à quatre lieues de la 
ville. C'était, dans ce temps-là plus qu'aujourd'hui, sa 
résidence ordinaire d'été. Il occupait le palais avec son 
harem et un certain nombre de serviteurs. La plupart des 
grands personnages de l'empire avaient des maisons dans 
le village, qui est riche, beau, bien ombragé, pourvu de 
magnifiques jardins, et où l'eau courante est en abondance. 
Les moindres chefs et les soldats campaient dans le dé- 
sert, autour des cultures. 

Le roi était un jour assis dans le jardin, quand on lui 
apporta des pastèques , les premières de la saison. Il en 
fit ouvrir quelques-unes , et , en causant avec ses fami- 
liers, loua la fraîcheur et la bonté de ces fruits. Dans ce 
moment, il aperçut, à quelques pas. de la tente sous la- 
quelle il se tenait, trois hommes qui travaillaient au 
grand soleil et paraissaient accablés par la chaleur. Il 
ordonna de leur porter les pastèques qui n'avaient pas 
été ouvertes, et s'amusa, pendant quelques instants, du 
plaisir évident avec lequel les trois jardiniers dévoraient 
le don qu'il venait de leur faire. 

Ces trois hommes étaient des bàbys. Ils avaient été 
envoyés avec l'ordre de s'introduire près du roi et de le 
frapper de mort. Ils s'étaient donc fait engager pour tra- 
vailler aux jardins, et guettaient le moment de remplir 
ce qu'ils considéraient comme leur devoir. Mais la bonté 
avec laquelle le monarque avait agi envers eux leur 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 281 

inspira des réflexions nouvelles. Ils se consultèrent et 
tombèrent d'accord qu'ils ne pouvaient tuer sans crime 
un bienfaiteur dans sa propre maison , eux étant d'ail- 
leurs à son service et mangeant son pain ; que du moins 
il fallait attendre trois jours, afin de laisser s'effacer le 
mérite de la bonne action qu'il avait accomplie envers eux. 
Ils firent savoir à leurs coreligionnaires et leurs scru- 
pules et la manière dont ils s'y prenaient pour les apai- 
ser, et ils attendirent paisiblement l'expiration du délai. 
Ainsi l'on arriva au dernier jour du mois de shavval. 

Le matin, le roi sortant du palais, monta à cheval 
pour aller faire une promenade. Il était précédé, comme 
de coutume, de gens de l'écurie portant de longues lan- 
ces, de palefreniers menant des chevaux de main, cou- 
verts de housses brodées, et d'un gros de cavaliers noma- 
des, ayant le fusil en bandoulière et le sabre à la selle du 
cheval. Afin de ne pas incommoder le prince par la pous- 
sière que soulevaient les pieds des chevaux, cette avant- 
garde avait pris un peu d'avance, et le roi venait seul, 
• marchant au pas, à quelque distance de la suite considé- 
rable de grands seigneurs, de chefs et d'officiers qui l'ac- 
compagnent partout. Il était encore tout près du palais et 
avait à peine dépassé la petite porte basse du jardin de 
Mohammed-Hassan, sandoukdâr ou trésorier de l'Épargne, 
lorsqu'il aperçut, sur le bord de la route, trois hommes, 
les trois ouvriers du jardin, debout, deux à sa gauche, un 
à sa droite, et paraissant l'attendre. Il n'en prit aucun 
soupçon et continua d'avancer. Quand il se trouva à leur 
hauteur, il les vit qui le saluaient profondément, et il les 
entendit s'écrier tous à la fois : 

— Nous sommes votre sacritice! Nous faisons une 
supplique ! 

16. 



t*± ATTESTAT CONTRE LE ROI. 

Cest la formule ordinaire. Mais, au lieu de rester à 
leur place, comme c'est l'usage, ils s'avancèrent rapide- 
ment vers lui, en répétant précipitamment : « Nous fai- 
sons une supplique! * Un peu surpris, le roi s* écria : 
• Drôles! que voulez-vous! » 

En ce moment . l'homme placé à droite saisit la bride 
du cheval de la main gauche, et de la main droite, armée 
d'un pistolet , fit feu sur le roi. Dans le même temps, les 
deux hommes de gauche faisaient feu également. Une des 
décharges coupa le gland de perles suspendu sous le cou 
du cheval, une autre cribla de chevrotines le bras droit du 
roi et ses reins. Aussitôt l'homme de droite se suspendit 
à la jambe de Sa Majesté, attirant le prince à terre, et 
il aurait sans nul doute réussi à l'arracher de la selle,, 
mais les deux assassins de gauche faisant exactement le 
même effort, le roi fut maintenu par eux. Cependant, 
le prince frappait de son poing fermé sur la tété des uns et 
des autres, et les sauts de côté ou autres mouvements du 
cheval épouvanté paralysaient les efforts des bâbys et 
prenaient du temps. 

Les gens de la suite, d'abord stupéfaits, accoururent. 
Asad-Oullah-Khan, grand écuyer, et un cavalier nomade 
tuèrent à coups de sabre l'homme de droite. Pendant ce 
temps, d'autres seigneurs saisissaient les deux hommes 
de gauche, les renversaient et les garrottaient. Le doc- 
teur Gloquet, médecin du roi, aidé de quelques per- 
sonnes, faisait entrer rapidement le prince dans le jardin 
de Mohammed-Hassan, sandoukdâr; car on ne compre- 
nait rien à ce qui venait d'arriver, et si l'on avait l'idée 
de la grandeur du péril, on n'avait aucune notion de son 
étendue. Ce fut, pendant plus d'une heure, un tumulte 
épouvantable dans tout Niaveran. Tandis que les minis- 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 283 

très, le Sadr-è-Azam en tête, s'empressaient dans le 
jardin où le roi avait été conduit, les trompettes, les 
tambours, les tambourins et les fifres appelaient les 
troupes de tous côtés ; les ghoulams montaient à cheval 
ou arrivaient ventre à terre ; tout le monde donnait des 
ordres ; personne ne voyait, n'écoutait, n'entendait ni ne 
«avait rien. 

Comme on était dans ce désordre, un courrier arriva 
de Téhéran , envoyé par Ardeshyr-Mirza , gouverneur de 
la ville, pour demander s'il se passait quelque chose, çt 
ce qu'il fallait faire dans la capitale. En effet, dès la 
veille au soir, le bruit que le roi avait été assassiné avait 
pris la consistance d'une certitude. Les bazars, parcou- 
rus par des troupes de gens armés, dans une attitude 
menaçante, avaient été quittés par les marchands. Toute 
la nuit, les boutiques des boulangers avaient été envi- 
ronnées, chacun cherchant à faire des provisions pour 
plusieurs jours. C'est l'usage lorsqu'on prévoit des trou- 
bles. Enfin , à l'aube le tumulte augmentant, Ardeshyr- 
Mirza avait fait fermer les portes de la citadelle et de la 
ville, mis les régiments sous les armes et placé ses ca- 
nons en batterie, mèche allumée, bien qu'il ne sût pas, 
en réalité, à quel ennemi il avait affaire, et il demandait 
des ordres. 

On se calma un peu. Il était devenu certain qu'on 
avait simplement affaire à un assassinat, et non pas à une 
insurrection. Les deux bâbys arrêtés, conduits presque 
immédiatement devant le conseil des ministres , avaient 
déclaré qu'ils étaient seuls, qu'ils n'avaient pas de com- 
plices, et qu'il ne fallait pas attendre d'eux des révéla- 
tions, parce qu'ils n'en feraient point. Heureusement, la 
blessure du roi était insignifiante. Sa Majesté, qui avait 



284 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

montré beaucoup d'énergie dans sa lutte contre les meur- 
triers, assurait quelle ne sentait aucune douleur sérieuse, 
et était rentrée au palais à pied. On fit attacher le corps 
de Sàdek, le bàby qui avait été tué, à la queue d'un mulet, 
et on le traîna à travers les pierres jusqu'à Téhéran, afin 
que toute la population pût voir que les conjurés avaient 
manqué leur coup. En même temps, on envoya des mes-* 
sagers à Ardeshyr-Mirza, pour lui dicter ce qu'il avait à 
faire. 

Malgré les déclarations des assassins, l'existence d'un 
complot était visible. Tous les ans, vers le milieu de 
l'été à peu près, le bruit se répand que le roi est mort. 
Mais c'est la peur qu'on en a qui fait inventer et accueillir 
une si fâcheuse nouvelle. Quelques désordres ont lieu 
chez les boulangers et les traiteurs des bazars ; mais en 
quelques heures l'ordre se rétablit. Ici, rien de pareil. 
On avait annoncé que le mois de shavval verrait tomber 
Nasreddin-Shah ; on avait vu dans les rues des bandes 
armées qui, nécessairement, ne s'étaient mises sur pied 
que pour profiter de la catastrophe. Les meurtriers ar- 
rêtés s'étaient reconnus bàbys et s'en étaient fait gloire. 
C'était donc aux bàbys qu'on avait affaire. Ils étaient 
sur pied; il fallait mettre la main sur leurs chefs. Arde- 
shyr-Mirza eut à agir en conséquence. 

Il maintint la fermeture des portes et les fit occuper 
par des piquets d'infanterie, en donnant l'ordre aux 
gardiens d'examiner avec soin les physionomies de ceux 
qui se présenteraient pour quitter la ville ; et, tandis que 
J'on poussait la population à monter sur le rempart, près 
de la porte de Shimiran , pour voir , sur le terre-plein 
devant le pont qui traverse le fossé , le corps mutilé de 
Sâdek, le prince-gouverneur réunit le Kalentèr, ou pré- 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 285 

fet de police, le Vizir de la ville , le Darogha, ou juge de 
police, et les chefs des quartiers, et leur donna Tordre de 
rechercher et d'arrêter toutes les personnes soupçon- 
nées de bàbysme. Gomftie personne ne pouvait quitter 
la ville, on attendit la nuit pour commencer cette 
chasse au furet, où il fallait surtout de l'adresse et de 
la ruse. 

La police à Téhéran, comme dans toutes les villes 
d'Asie, est très-bien organisée. C'est un legs des Sassa- 
nides, que les kalifes arabes ont précieusement con- 
servé; et comme il était de l'intérêt direct de tous les 
gouvernements, si mauvais qu'ils fussent, et des pires 
encore plus que des autres, de le maintenir, il est resté, 
pour ainsi dire , intact au milieu des ruines de tant 
d'autres institutions également excellentes qui ont 
périclité. Il faut donc savoir que chaque chef de quartier, 
correspondant directement avec le Kalentèr, a sous ses 
ordres un certain nombre d'hommes appelés ser-ghes- 
méhs, sergents de ville, qui, sans costume particulier ni 
marque distinctive, ne quittent jamais les rues dont la 
surveillance leur est attribuée. Ils sont généralement 
bien vus des habitants et vivent familièrement avec le 
peuple. Ils rendent toutes sortes de services à chacun, 
et la nuit, couchés, hiver comme été, sous l'auvent de la 
première boutique venue, sans souci de la pluie ni de la , 
neige, ils veillent sur les propriétés et rendent les vols 
fort rares, parce qu'ils les rendent fort difficiles. Du reste, 
ils connaissent les habitudes et les habitués de toutes les 
maisons, de manière à y guider immédiatement les re- 
cherches en cas de besoin ; ils savent les idées, les opi- ' 
nions, les accointances, les liaisons de chacun; et quand 
on invite à dîner trois amis, le ser-ghesméh, sans même 



286 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

y mettre d'espionnage, tant il est familier avec tout le 
monde, sait à quelle heure les convives arrivent, ce qu'ils 
ont mangé, ce qu'ils ont fait et dit, et à quelle heure ils 
se sont retirés. 

Les Ketkhodas ou chefs des quartiers prévinrent ces 
agents d'avoir à surveiller les bàbys de leurs circon- 
scriptions respectives, et on attendit. 

Presque dans le même temps, on s'aperçut de réunions 
clandestines. Hadjy Mirza-Taghy, Retkhoda du quartier 
de Ser-Tjeshmèh, se rendit sans bruit à la maison d'un 
certain Souleyman-Khan , fils de Yahya-Khan. Cette 
maison appartient aujourd'hui au prince Abd-oul-Semed- 
Mirza, frère du roi. Le propriétaire d'alors était un 
homme riche et considérable. 

Un ser-ghesméh ayant frappé doucement à la porte, 
un homme vint ouvrir ; on l'attira au dehors, et ayant 
refermé la porte, on l'arrêta. Un instant après, on frappa 
de nouveau ; un autre homme se présenta , on en fit de 
même qu'avec l'autre. On recommença ainsi plusieurs 
fois de suite le même manège avec sjuccès, jusqu'à ce 
qu'enfin on vît qu'on n'ouvrait plus. Alors on crocheta 
la porte et on entra. On trouva , dans la cour de la mai- 
son, le maître, sur lequel on mit la main ; et parcourant 
successivement toutes les chambres, on s'empara en tout 
de quinze individus , dont quelques femmes et plusieurs 
enfants. Au nombre des femmes était Gourret-oul-Ayn, di- 
sent quelques informateurs; mais d'autres assurent qu'elle 
avait déjà été arrêtée depuis longtemps, parce qu'elle 
s'obstinait à prêcher malgré la défense. Quoi qu'il en soit, 
comme elle avait une grande réputation , et que d'ailleurs 
elle occupait dans le monde un rang élçvé, on l'avait 
conduite, ou on la conduisit alors, chez Mahmoud-Khan, 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 287 

le Kalentèr, qui la confia à la garde de sa propre femme. 
Les autres furent mis en prison. 

Successivement, on vit arriver les différentes prises, et 
il se trouva qu'en tout on possédait une quarantaine de 
captifs. Toutes les recherches qu'on pût faire ensuite res- 
tèrent infructueuses. Évidemment les bâbys, avertis, se 
tenaient tranquilles , et ne cherchaient ni à se rassem- 
bler, puisque l'insurrection leur était interdite par l'Al- 
tesse Éternelle, ni à sortir de là ville, puisqu'ils savaient 
que les portes étaient gardées. Pendant plusieurs jours, 
la police eut l'œil ouvert, mais sans succès; et très- 
persuadée que les ennemis étaient nombreux, elle ne sut 
pas les découvrir. Alors , désespérant d'un succès plus 
grand, le prince fit conduire à Niaveran les gens qu'il 
avait saisis, et expliqua la situation. 

Le premier ministre et les autres conseillers du roi 
étaient fort embarrassés, et, pour tout dire, frappés d'é- 
pouvante et remplis des inquiétudes les plus diverses. Le 
roi avait trouvé bien long l'intervalle de temps pendant 
lequel il avait lutté seul contre les assassins et n'avait 
pas caché son impression. Aussitôt, les personnes qui, ce 
jour-là, n'étaient pas dans la suite, laissèrent entendre 
que tel ou tel des seigneurs ou des officiers présents 
n'eût peut-être pas été fâché d'un changement de régime. 
On chercha de son mieux à faire sa cour aux dépens du 
prochain. Tel fut soupçonné d'être plus ou moins gagné 
aux intérêts de ce frère du roi qui est à Bagdad avec une 
pension anglaise; tel autre, d'avoir des espérances hy- 
pothéquées sur le vieux prince qui habite Astrakhan 
avec une pension russe. Ceux dont on' ne disait ni l'une 
ni l'autre de ces choses , on demandait s'ils n'étaient pas 
tout simplement bâbys eux-mêmes, et la supposition 



288 ATTENTAT CONTRE LE ROI 

n'était pas absolument invraisemblable ; car le bâbysme 
était au fond la religion à la mode , et l'on savait bien 
que, depuis quatre ans, on en rencontrait partout des 
adeptes. Il n'était presque personne qui n'eût conféré avec 
un membre quelconque de la secte. De toutes ces suppo- 
sitions, de tous ces propos colportés, envenimés par les 
rivalités et les ambitions particulières, il était résulté un 
profond sentiment de méfiance et de crainte , qui régnait 
dans tout l'entourage royal. Chacun surveillait ses voi- 
sins et pesait ses propres paroles. 

Les deux assassins arrêtés n'en avaient pas avoué plus 
long au second interrogatoire qu'au premier, et ils n'en 
dirent jamais davantage. Torturés avec des raffinements 
extraordinaires, ils ne parlèrent pas, et s'obstinèrent à 
soutenir qu'ils n'avaient pas de complices, et qu'ils exé- 
cutaient seulement les ordres de leurs chefs, lesquels chefs 
n'étaient pas en Perse. Interrogés pourquoi ils avaient 
médité un crime aussi énorme que celui de tuer le roi, 
ils répétèrent encore qu'ils n'étaient pas responsables, 
devant ceux qui les jugeaient, de l'action commise, at- 
tendu qu'ils n'avaient fait qu'obéir à des supérieurs; 
que, grâce au ciel, ils étaient en parfait état d'inno- 
cence, puisqu'ils n'avaient pas hésité à accomplir un 
commandement venu d'une autorité sacrée. Quant à l'ac- 
tion en elle-même, ils n'avaient, pour leur compte, rien 
à en dire, sinon que ce que voulaient leurs chefs était 
juste parle fait seul qu'ils le voulaient ; toutefois, dans ce 
cas particulier, il était clair que l'homme qui était le pre- 
mier auteur de la mort de tant de martyrs et enfin de 
celle du Bâb lui-même, de l'Altesse Sublime, avait ample- 
ment mérité la mort. Ils ajoutaient qu'on avait une preuve 
certaine de l'innocence de leurs intentions dans ce fait 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 289 

qu'ils avaient voulu exécuter à la lettre leurs instructions 
et ne s'étaient pas permis d'y rien modifier. Ces instruc- 
tions disaient : « Vous couperez la tête du roi » : c'était 
donc la tète qu'il fallait lui couper, et c'est pourquoi ils 
avaient cherché à arracher le prince de dessus son cheval 
et à le jeter par terre. — « Si nous avions voulu, disaient- 
ils, le tuer à coups de pistolet , rien ne nous était plus 
aisé ; mais vous avez bien vu que nos armes n'étaient 
pas chargées à balles , et nous n'avons tiré sur lui que 
pour le blesser et le faire choir plus facilement. Il est 
clair que nous n'y avons pas mis de haine personnelle. 
Au contraire, le roi est bon; il a été compatissant et 
bienveillant pour nous, et nous en sommes reconnais- 
sants ; aussi ne voulions-nous rien faire de plus contre 
lui que ce qui était obligatoire. Vous continueriez à nous 
torturer jusqu'au dernier jugement, que nous ne pour- 
rions vous en dire davantage. » 

Cette obstination, cette profondeur, cette dureté de 
conviction religieuse, et l'impuissance de la douleur à la 
vaincre, commencèrent à produire une vive impression 
sur l'esprit des gens de la cour et sur les ministres 
eux-mêmes. C'était une nouvelle démonstration de ce 
qu'on se rappelait avoir vu déjà dans le Mazendérân, à 
Zendjàn, à Shyraz, à Téhéran, à Tebriz, partout où Ton 
avait condamné et fait périr des bâbys ; et, comme il ar- 
rive, toujours, on s'irrita plus encore de cette attitude 
d'indépendance, au milieu des souffrances infligées, et de 
l'impuissance où elle réduisait les tourmenteurs^ que du 
crime trop réel qu'on avait à punir. Se considérant donc 
comme vaincus par les deux meurtriers de Shimiran, 
les inquisiteurs se rejetèrent, pleins d' espoir, sur la 
troupe de prisonniers qu'on leur amenait de la ville, 

Y1 



2«0 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

et parmi lesquels les femmes, et surtout les enfants, aKr 
laient bien certainement s'effrayer, se laisser abattre par 
les tortures et tout raconter. 

' Ils ne racontèrent rien ; et ce qu'avaient dit les deux 
meurtriers, tous ces prisonniers, grands et petits, le ré- 
pétèrent avec une inflexible fermeté : « Nous n'avons pas 
de complices. » Tout ce qu'on put faire , et l'on fit beau- 
coup de choses , resta sans succès et se brisa contre le 
silence ou les dénégations. Alors, de la vengeance déçue 
on passa à la peur. On ne savait plus sur quel terrain on 
se trouvait, et, faute de réalités qu'on ne saisissait pas, 
qui fuyaient devant toutes les recherches, on voyait 
errer autour de soi une multitude de fantômes. L'épou- 
vante devint générale au camp du roi. On se dit que cer- 
tains soupçons conçus d'abord contre tels et tels grands 
personnages étaient fondés , et que le silence des prison- 
niers le démontrait. On supposa que ceux-ci espéraient, 
au dernier moment, être graciés par l'influence de leurs 
amis secrets. D'ailleurs , auraient-ils besoin d'être gra- 
ciés ? N'allait-on pas voir, peut-être dans une heure, à la 
minute, éclater une sédition générale? Où? Parmi les 
régiments, les paysans de la montagne, les habitants de 
Téhéran I En face, * on avait une quarantaine de captifs 
muets ; mais par derrière, savait-on ce qui s'agitait? 

Le conseil des ministres, réuni autour -du Sadr-è- 
Azam, pensa, sous l'inspiration de cet homme d'État, le 
plus* sage du pays assurément et le plus capable, que 
cette situation avait assez duré et qu'il y fallait un 
terme. On fit remarquer que, si les bàbys étaient aussi 
nombreux et aussi puissants qu'on le prétendait, il y 
avait imprudence gratuite à les rechercher et à les forcer 
à un éclat que peut-être ils désiraient éviter. Il fut donc 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 291 

résolu non-seulement qu'on cesserait de chercher de 
nouveaux coupables , mais qu'on s'efforcerait d'être aussi 
clément que les traditions juridiques en matière de 
crimes d'État le pouvaient permettre , et que tous ceux 
des bàbys arrêtés qui consentiraient simplement à nier 
leur qualité de bâbys seraient immédiatement relâchés 
sur cette parole, sans qu'on les pressât davantage. 
Quant à ceux qui s'obstineraient à confesser leur foi, 
certainement ils mourraient; mais il était injuste que le 
roi prît seul sur sa tête la responsabilité de leur sang. 
De deux choses l'une : ou le meurtre de ces gens était 
équitable, ou il était inique. Équitable, le roi devait et 
voulait partager avec ses hommes le mérite de l'action ; 
inique, il était juste que les mêmes hommes, ses servi- 
teurs, prissent pour eux une part de cette même respon- 
sabilité et des châtiments qui attendaient leur maître 
dans l'autre vie. C'était faire acte de fidélité. 

Dans le raisonnement du premier ministre , il y avait 
bien un peu des sentiments qu'il exprimait, mais peut- 
être y avait-il encore autre chose qu'il n'exprimait pas, 
c'est-à-dire le besoin de compromettre les gens considé- 
rables et les corps de l'État dans ce qui allait se passer, 
de telle sorte que, si les bâbys devaient s'insurger de 
nouveau, tous ceux qui auraient sur eux du sang de leurs 
martyrs se sentissent menacés personnellement aussi 
bien que le roi. Ajuster les choses de la sorte, c'était de 
l'habileté. On le comprit ainsi ; chacun mesura le danger 
immédiat qu'il y aurait à faire de l'opposition à un arran- 
gement semblable, et tous les assistants se mettant à 
crier que leur vie et leur âme appartenaient au roi, 
qu'ils étaient son sacrifice, quMls demandaient à porter, 
pendant toute l'éternité, la peine de ses fautes ,> o^ 



292 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

souffrir à sa place serait pour eux meilleur que le para- 
dis, ils se déclarèrent prêts à mettre leurs bras jusqu'à 
l'épaule dans les meurtres qui allaient s'accomplir. Le 
premier ministre accueillit cette explosion de zèle; il 
ordonna que ceux des bébys qui resteraient opiniâtres se- 
raient distribués aux grands officiers de l'empire, au 
corps des mirzas, dans les différents services publics, aux 
moustofys , aux gens de l'arsenal , et que ce serait au 
roi à juger du dévouement réel de ses sujets, de leur fidé- 
lité sans arrière-pensée, d'après la façon dont ils met- 
traient à mort leurs victimes. Chacun se tint pour averti. 

La population de Téhéran , tout entière , suivait avec 
une ardente curiosité , qui pour beaucoup de gens était 
de l'anxiété, le cours de ce qui se faisait à Niaveran, 
autour du palais du roi. Comme en Perse rien n'est secret, 
je l'ai dit déjà et je le répète, rien absolument, pas plus 
ce qui se passe dans le conseil du monarque que ce qui 
arrive dans les retraites les plus mystérieuses du Harem, 
et que le bazar n'ignore de rien, on avait très-bien suivi 
toutes les fluctuations d'idées, de craintes, de calculs qui 
avaient agité les arbitres du moment, et avec cette saga- 
cité extraordinaire qui est le fond de l'esprit du lieu, on 
avait parfaitement compris tout ce qui avait été proposé 
et résolu. Maintenant on s'attendait à un dénoùment assez 
prompt, et la plus grande partie de la population désirait 
le voir aussi peu sanglant que possible, et espérait dans 
la répugnance connue et souvent prouvée du premier 
ministre pour les cruautés. 

Gourret-oul-Ayn n'avait pas été conduite à Niaveran; 
mais, renfermée par le Kalentèr dans son propre Ende- 
roun , elle avait été interrogée par lui à différentes re- 
prises et n'avait éprouvé aucun mauvais traitement. Mah- 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 293 

moud-Khan, Kalentèr, parait avoir subi, comme tout le 
monde, le charme de cette femme. La Consolation-des- 
Yeux, avec sa beauté merveilleuse, son éloquence, son 
enthousiasme, exerçait une séduction à laquelle personne 
n'avait jamais résisté. Le Kalentèr, pénétré de respect et 
de compassion, s'efforçait, tout en restant fidèle à son 
devoir, d'adoucir la captivité de la prisonnière, de ne 
pas aggraver les souffrances de sa situation et de lui 
donner des espérances pour l'avenir. Mais il se trompait. 
Gourret-oul-Ayn n'avait pas besoin d'espérances; et or- 
dinairement lorsqu'il entamait ce sujet de conversation, 
elle l'interrompait pour lui parler de ses croyances reli- 
gieuses, de ce qui était la vérité, de ce qui était l'er- 
reur. Les assistants restaient dans l'étonnement à lui 
voir tant de foi et l'esprit si libre, tandis qu'à chaque 
instant le rideau de la porte pouvait se soulever pour 
laisser passer sa sentence de mort. 

Un matin, Mahmoud-Khan, revenant du camp royal, 
entra dans l'Enderoun, et après avoir salué la Gonsola- 
tion-des-Yeux, il lui dit qu'il lui apportait de bonnes nou- 
velles. « — Je le sais, dit-elle gaiement et je n'ai pas 
besoin que vous m'en instruisiez. — Il ne se peut pas, 
dit Mahmoud-Khan, que vous sachiez ce dont il s'agit, 
car c'est une requête que le premier ministre m'a chargé 
à l'instant de vous faire et je ne doute pas que vous n'y 
trouviez votre salut. On vous mènera à Niaveran et on 
vous demandera : « Gourret-oul-Ayn, êtes- vous bâby? » 
Vous répondrez simplement : Non. On restera convaincu 
que vous l'êtes; mais on est résolu à ne pas exiger plus 
de vous; on espère que, pendant quelque temps, vous vi- 
vrez dans la solitude et ne donnerez pas à parler aux 
hommes. 



294 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

— Ce n'est pas là, répondit la Consolation-des-Yeux, 
I# nouvelle que vous avez à me donner. Elle est meilleure 
que ce que vous me dites, mais vous ne la connaissez pas 
vous-même. Demain, à midi, vous, vous-même, Kalentèr, 
vous me ferez brûler vive et je rendrai, comme je le sou- 
haite, un témoignage éclatant à Dieu et à Son Altesse! » 

Mahmoud-Khan, étonné, répartit : « Vous n'y pensez 
pas! Il n'en est point question; car, certes, vous ne refu- 
serez pas la concession qu'on vous demande. Tous vos 
partisans s'y soumettront, sans doute. Quelle idée avez- 
vous ! 

— N'espérez pas, s'écria la Gonsolation-des-Yeux, d'un 
air plus grave, que je renie ma foi, même en apparence, 
même pour une minute et dans un but aussi puéril que 
celui de conserver quelques jours de plus une forme tran 
sitoire qui n'a pas de valeur. Non! si l'on m'interroge, et 
on le fera, j'aurai le bonheur de donner ma vie pour 
Dieu. Toi, Mahmoud-Khan, écoute maintenant ce que 
je vais te dire, et demain ma mort te servira de signe que 
je ne te trompe pas. Le maitre que tu sers ne te récom- 
pensera pas de ton zèle ; au contraire, tu périras, par son 
ordre, cruellement. Tâche, avant de mourir, d'avoir élevé 
ton âme à la connaissance de la' vérité. » 

J'ai entendu raconter bien des fois cette prophétie et à 
des musulmans et à des bàbys. Personne ne doute qu'elle 
n'ait été faite; et voici, en effet, ce qui arriva plus tard : 
il y a quatre ans, une famine terrible ravagea Téhéran. 
On mourait de faim dans les rues. La population, poussée 
à bout par la souffrance, se souleva et se porta en foule 
sur la citadelle pour obtenir du roi justice, comme d'or- 
dinaire; car, en pareil cas, tous les peuples du monde, en 
Orient et en Occident, s'acharnent à la même idée et accu- 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 295 

sent des accapareurs de causer leurs maux. Le roi or- 
donna de fermer les portes; puis, ayant appris que le 
peuple accusait, entre autres personnages, le Ralentèr, il 
le fit comparaître devant lui. Il fallait absolument trouver 
un coupable. Ce n'est pas que le magistrat incriminé eût 
aucunement commis le crime que l'on dénonçait; il avait 
seulement à se reprocher quelques concussions, que du 
reste il ne se reprochait guère, se tenant pour parfaite- 
ment innocent, car il avait, dans ce genre, beaucoup 
moins d'exploits sur la conscience que tels ou tels autres 
plus grands que lui. Cependant le roi était irrité, le tu- 
multe à son comble ; les femmes battaient la porte de la 
citadelle; on entendait leurs cris furieux. Le roi avait re- 
vêtu le manteau rouge, qu'on appelle le manteau de la 
colère , et qu'il porte lorsqu'il va ordonner des châti- 
ments. 

Mahmoud-Khan fut amené tremblant devant le mo- 
narque. Au lieu de répondre, il perdit la tête et balbutia. 
Le roi donna ordre de lui arracher la barbe ; les bourreaux 
se jetèrent sur lui ; il se débattit etpoussa des cris affreux. 
Le roi, s' excitant, dit : « Frappez-le de verges I » On le 
frappa, et le roi, s' excitant encore plus, dit : « Etranglez- 
le! » Et on l'étrangla. Ainsi fut accomplie la prédiction 
de Gourret-oul-Ayn. 

Il semble que je ne ferai pas mal de mettre ici une ob- 
servation dans l'intérêt des gens qui comprennent à peu 
près la surface des choses, mais mal ce qui passe l'épi— 
derme. Je n'ai nullement l'intention de donner à entendre 
qu'on doit cFoireou ne pas croire aux miracles que je rap- 
porte. Je ne m'occupe pas de ces choses; mais il importe 
ici de remarquer que les affaires religieuses, en Asie, 
dans le temps qui court, comportent l'existence de mira- 



J 



206 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

cles; qu'il s'en fait, qu'on les voit, qu'on les cite, qu'on 
y croit et qu'on s'en sert comme d'arguments; et ce sont, 
en effet, des arguments, puisqu'ils ne trouvent pas seu- 
lement créance chez les sectaires qui s'en autorisent, mais 
qu'ils sont acceptés sans hésitation par les adversaires 
eux-mêmes. 

C'est une situation intéressante à observer, non pas 
uniquement au point de vue philosophique, mais surtout, 
peut-être, au point de vue de la critique historique. On y 
peut trouver des indications instructives et qui aident à 
comprendre beaucoup de problèmes des temps anciens. 
Ainsi, par exemple, dans notre façon de raisonner, si 
l'apôtre d'une religion repoussée par nous pouvait nous 
convaincre qu'il fait des miracles, nous nous trouverions 
insensés de ne pas accepter toute entière la doctrine 
d'un homme armé d'une puissance si exceptionnelle, 
dont la source ne saurait se trouver que dans une dis- 
pensation d'en haut. Mais les Asiatiques ne raisonnent 
point de même. Le miracle est, à leurs yeux, un fait sans 
doute anomal et dont la manifestation révèle une in- 
fluence au-dessus de l'ordinaire ; mais ce qui est au-dessus 
de l'ordinaire, ce qui sort de la règle, l'exception aux lois 
communes de la nature, tout cela est loin d'être estimé 
d'eux aussi rare qu'il l'est de nous. Ils n'admettent pasdes 
lois naturelles imperturbables ; ils ne reconnaissent, dans 
l'univers, que des situations pendant la durée desquelles 
les phénomènes s'exécutent suivant tel ordre résultant 
de telle pondération des choses et des formes, de tel rap- 
port établi entre les principes et les fins. Mais cela en soi 
n'a rien d'essentiel, et il suffit qu'une influence quelconque 
s'y applique pour le modifier plus ou moins profondé- 
ment. Racontez à un musulman éclairé que saint Fran- 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 297 

çois d'Assises faisait descendre les oiseaux du ciel et con- 
versait avec eux, bien qu'il tienne le christianisme pour 
une religion erronée, insuffisante, corrompue dans ses 
sources, abrogée par Dieu, il ne lui viendra pas dans l'esprit 
de suspecter votre bonne foi où d'accuser votre crédulité. 
Le fait légendaire lui paraîtra aussi facile à admettre que 
la description de l'orbite suivie par telle étoile. Tout ce 
qu'il en conclura, c'est que saint François, par la force de 
ses méditations, était arrivé à comprendre la nature par- 
ticulière des oiseaux et disposait à leur égard d'une 
puissance qu'on n'a pas communément. De la même façon, 
l'Asiatique comprendra et expliquera comment on peut 
traverser les corps solides, marcher sur l'eau et enfin sus- 
pendre ou abroger, au gré de la science, tel résultat d'une 
corrélation des principes naturels que nous appelons une 
loi, et qui, pour lui, n'est qu'une convenance purement 
temporaire. Voilà pourquoi on fait et on demande des 
miracles en Asie, pourquoi on les admire et on en prend 
du pouvoir de celui qui les accomplit une opinion plus 
ou moins haute; mais voilà pourquoi aussi un homme 
peut y assister et y croire, sans pour cela les considérer 
comme des preuves vraiment irréfragables de la vérité 
d'une religion où ils se produisent. Dieu n'en est pas la 
source, Dieu n'y prend aucune part; c'est l'homme seu- 
lement qui, par sa^science, par sa pénétration, par ses 
1 dons naturels, par le concours de quelque puissance su- 
périeure, trouve un joint pour troubler d'une façon quel- 
conque les habitudes de la nature. Cette manière de ré- 
duire le miracle à ne plus avoir, par le fait, de valeur 
théologique qu'aux yeux des fidèles et nullement à ceux 
des réfractaires qu'il s'agirait de convertir, a cependant 
beaucoup gêné l'Islam. Le Korân a protesté et a voulu 



298 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

expliquer de différentes manières que les miracles ne 
sauraient avoir lieu sans la participation divine ; mais il 
luttait vainement contre des théories que la science anti- 
que a élaborées et transmises intégralement à toutes les 
générations. Il dut donc se contenter d'une sorte de com- 
promis et réserva à Dieu seul un genre spécial de mira- 
cles : c'est la résurrection des êtres. Rendre la vie à un 
mort, Dieu seul le peut; on ne le peut qu'au nom 
et par la vertu de Dieu ; tout autre prodige n'a pas de 
véritable valeur dogmatique. Hormis ce point et ce point 
seul, — la science et l'imagination orientales, parfaitement 
d'accord, n'admettant pas de limites quant à la puis- 
sance motrice et créatrice de la parole, la même chez 
l'homme et chez Dieu; supposant, de plus, que la nature, 
production de cette parole, n'a pas de lois, mais seulement, 
ainsi que je l'ai dit plus haut, des façons d'être, résultats 
de rapports que la parole qui les a établis peut troubler 
lorsqu'elle est appliquée par une compréhension pro- 
fonde, et, ugeant l'homme capable d'atteindre à cette 
compréhension, il s'ensuit naturellement que tout est 
possible à l'homme éclairé, en tant qu'homme, et c'est 
pourquoi les miracles ne prouvent rien quant à l'exposé 
de la foi religieuse de celui qui les fait. On voit com- 
ment, en raison de ce point de vue extrêmement ancien 
en Asie, et qui dérive de la science chaldéenne 4 , les 
prodiges les plus étonnants ont pu étonner, effrayer, con- 
fondre souvent des populations qui ne doutaient pas de 
leur réalité, et cependant ne pas les amener à confesser 
la foi des prophètes dont ces prodiges émanaient. L'intel- 
ligence européenne, en lisant des récits de ce genre (la 

i. Traité des Écritures cunéiformes , t. II, ;» ssim. 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 299 

Bible, les Actes des Apôtres et les Vies des Saints en sont 
remplies), s'étonne de ce qu'elle prend pour une obstina- 
tion en quelque sorte inepte. Il n'y a pas d'obstination; 
il n'y a pas d'ineptie ; il y a seulement une autre façon de 
voir, de juger et de conclure que chez nous; et c'est ainsi 
que, d'une part, la foi la plus absolue dans la possibilité 
de troubler l'ordre de la nature, et de l'autre une difficulté 
extrême à admettre les faits de ce genre, aboutissent, 
dans la pratique, à un scepticisme d'une espèce différente, 
mais tout aussi complet. 

Le lendemain, les choses se passèrent comme la Con- 
solation-des-Yeux l'avait prédit. On l'avait amenée à 
Niaveran , et , devant les princes , les grands fonction- 
naires de l'État, les prisonniers et le peuple, on lui avait 
demandé, avec beaucoup de douceur, et de manière à ne 
pas l'offenser, de déclarer qu'elle n'était pas bâby. Elle 
avait répondu ce qu'elle avait annoncé vouloir répondre. 
On la ramena à Téhéran, dans la citadelle, et lui ayant 
mis un voile comme les femmes persanes en portent 
et comme elle avait renoncé à en faire usage , on la mit 
sur un tas de ces tissus de paille grossière dont on double 
les tapis de laine et de feutre dans les appartements. 
Mais, avant d'y mettre le feu, les bourreaux l'étouffèrent 
avec des chiffons , de sorte que les flammes ne dévorè- 
rent qu'un cadavre. Les cendres furent semées au vent. 

Je ne crois pas que l'exemple de fermeté donné par 
Gourret-oul-Ayn fût nécessaire aux autres prison- 
niers ; mais il n'était pas fait pour diminuer leur cons- 
tance. Ils avaient assisté, le visage gai et tranquille, 
tous, jusqu'aux filles et aux enfants, à l'interrogatoire de 
la jeune femme et l'avaient vue partir pour aller au sup- 
plice, sans qu'elle leur fit, sans qu'ils lui adressasses 



300 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

d'adieux, tant la séparation et ce qui allait l'amener leur 
paraissait un fait insignifiant. Quand leur tour de se prépa- 
rer fut venu, tous, les meurtriers comme les adtres, répon- 
dirent, avec la même indifférence, qu'ils étaient bâbys , 
comblèrent de bénédictions le nom de l'Altesse Sublime 
et sa mémoire, ainsi que les noms des autres martyrs ou 
apôtres de leur cause, et se déclarèrent prêts à tout sup- 
porter. 

Parmi eux, on remarquait un homme arrêté dans la 
maison de Souleyman-Khan. C'était ce mêmeSeyd Hous- 
seYn, qui, dans un moment de prostration physique 
amené par l'excès de la fatigue, des outrages et des 
coups, avait renié son maitre et lui avait craché au vi- 
sage, et que, à la suite de cela, on avait délivré. Il s'était 
immédiatement réveillé comme d'un songe, et ayant 9 
pris la route de Téhéran, ainsi que je l'ai dit, aussitôt 
qu'il eût franchi les portes de cette ville, il s'était rendu 
tout droit chez les chefs bàbys, leur avait raconté com- 
ment s'était passé le martyre, et s'était accusé , avec un 
repentir désespéré, de ce qu'il avait fait. Le pardon avait 
suivi In véhémence évidemment sincère des aveux. Mais 
Seyd Ilousseïn n'avait jamais retrouvé la tranquillité, et il 
aspirait à la mort avec passion. Le jour en était arrivé. 
Se croyant donc au moment de la délivrance et de la puri- 
fication, il n'était pas seulement calme comme les autres; 
sa joio éclatait dans l'air de son visage et dans la vivacité 
do ses discours. Interrogé s'il était bâby, il répondit 
avec une exaltation extrême, et irrita extrêmement ses 
juges par les injures dont il les accabla. Aujourd'hui , les 
religionnairos , pleins de respect pour ce martyr et ne 
pouvant se résoudre à le trouver coupable un jour, assu- 
reni que son apostasie ne fut qu'apparente ; qu'il obéit 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 301 

au Bâb en la simulant, et qu'étant le secrétaire de son 
maître et le dépositaire de tous ses papiers , il dut agir 
ainsi afin de pouvoir tout porter, tout raconter aux 
fidèles, qui, sans lui, auraient ignoré les dernières pa- 
roles du Bâb. 

Les intentions bienveillantes du Sadr-è-Azam étant 
ainsi déjouées, il ne restait plus qu'à procéder à la mort 
des coupables, dans la façon qui avait été réglée d'a- 
vance. A chacun on donna son captif, à quelques-uns on 
en remit deux. Le premier ministre en reçut un. Il ne le 
fit pas torturer et donna l'ordre de le tuer d'un seul 
coup. Les mirzas ou employés des ministères en eurent 
deux; ils les firent taillader à coups de canif et s'en mê- 
lèrent eux-mêmes. Le grand écuyer Asadoullah-Khan, qui 
était venu le premier au secours du roi et avait tué Sa- 
dek.à coups de sabre, en réclama deux aussi. Il les fit 
ferrer aux pieds et aux mains et déchirer à coups de 
fouet. Ainsi chacun essaya de prouver son amour pour le 
souverain et son zèle par les inventions agréablement 
féroces dont son imagination pût s'aviser. 

On vit, on vit alors, on vit^e jour-là, dans les rues et 
les bazars de Téhéran , un spectacle* que la population 
semble devoir n'oublier jamais. Quand la conversation , 
encore aujourd'hui, se met sur cette matière, on peut 
juger de l'admiratiota horrible que la foule éprouva et que 
les années n'ont pas diminuée. On vit s'avancer, entre les 
bourreaux, des enfants et des femmes, les chairs ouvertes 
sur tout le corps , avec des mèches allumées flambantes 
fichées dans les blessures. On traînait les victimes par 
des cordes et on les faisait marcher à coups de fouet. 
Enfants et femmes s'avançaient en chantant un verset 
qui dit : 



302 ATTENTAT CONTRB LE ROI. 

« En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à 
lui! ■ 

Leurs voix s'élevaient éclatantes au-dessus du silence 
profond de la foule, car la population téhérany n'est ni 
méchante ni très-croyante à l'Islam. Quand un des sup- 
pliciés tombait et qu'on le faisait relever à coups de fouet 
ou de baïonnettes, pour peu que la perte de son sang, qui 
ruisselait sur tous ses membres, lui laissât encore un 
peu de force, il se mettait à danser et criait avec un sur- 
croit d'enthousiasme : 

« En vérité , nous sommes à Dieu et nous retournons 
à lui! » 

Quelques-uns, des enfants, expirèrent dans le trajet. 
Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de leurs 
pères et de leurs sœurs , qui marchèrent fièrement des- 
sus et ne leur donnèrent pas deux regards. 

Quand on arriva au lieu d'exécution, près de la Porte- 
Neuve, on proposa encore aux victimes la vie pour leur 
abjuration, et, ce qui semblait difficile, on trouva même 
à leur appliquer des moyens d' intimidation. Un bourreau 
imagina de dire à un père que, s'il ne cédait pas, il cou- 
perait la gorge à ses deux fils sur sa poitrine. C'étaient 
deux petits garçons, dont l'aîné avait quatorze ans, et 
qui, rouges de leur propre sang, les chairs calcinées, 
écoutaient froidement le dialogue ; le père répondit, en se 
couchant par terre, qu'il était prêt, et l'ainé des enfants, 
réclamant avec emportement son droit d'aînesse, de- 
manda à être égorgé le premier. Il n'est pas impossible 
que le bourreau lui ait refusé cette dernière satisfaction. 
Enfin, tout fut achevé; la nuit tomba sur un amas de 
chairs informes; les têtes étaient attachées en paquets 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 303 

au poteau de justice, et les chiens des faubourgs se diri- 
geaient par troupes de ce côté. 

Cette journée donna au Bâb plus de partisans secrets 
que bien des prédications n'auraient pu faire. Je l'ai dit 
tout à l'heure, l'impression produite sur le peuple par 
l'effroyable impassibilité des martyrs fut profonde et du- 
rable. J'ai souvent entendu raconter les scènes de cette 
journée par des témoins oculaires, par des hommes te- 
nant de près au gouvernement , quelques-uns occuDant 
des fonctions éminentes. A les entendre, on eut pu 
croire aisément que tous étaient bàbys , tant ris se mon- 
traient pénétrés d'admiration pour des souvenirs où l'Is- 
lam ne jouait pas le plus beau rôle , et par la haute idée 
qu'ils avouaient des ressources , des espérances et des 
moyens de succès de la secte. On ne traite pas ce sujet 
publiquement; c'est presque une hardiesse que de pronon- 
cer le nom de bàby ; ordinairement , quand le tour de la 
conversation force à indiquer la religion nouvelle , on se 
sert d'une périphrase soigneusement injurieuse* Comme 
les bâbys , par principe ou plutôt par scrupule reli- 
gieux, condamnent l'usage du kalian, ou pipe d'eau, 
beaucoup de gens qui n'en ont point le goût ne manquent 
cependant jamais d'étaler un kalian pour ne pas être sus- 
pectés; enfin, une notable recrudescence d'hypocrisie 
musulmane éclate chez tous les hommes qui sont, en 
réalité , les plus connus pour être des dissidents pro- 
noncés. 

Avec tout cela , le bâbysme , qui est resté strictement 
inactif depuis les événements de 1852, passe pour avoir 
fait d'immenses progrès et pour en faire tous les jours. 
Obéissant, sans doute, à un ordre général avec autant de 
ponctualité qu'ils ont jadis exécuté l'ordre contraire ^ les 



304 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

bâbys désormais cachent leur religion , la renient, et, au 
besoin, ne se font aucun scrupule de dire que le Bàb était 
un monstre; mais cette dissimulation épouvante peut-étie 
encore plus le gouvernement que ne le pourraient faire 
des essais de soulèvement. Alors il compterait au moins 
ses ennemis et saurait où les combattre. Maintenant, il 
ne sait, ne voit et ne devine plus rien. Fidèle à l'impres- 
sion de crainte qui le saisit naguère dans le procès de 
Niaveran, il n'ose pas faire de recherches , de peur de 
trouver plus de coupables qu'il ne voudrait , et surtout 
de les trouver là où il ne le voudrait pas. Quand, par 
maladresse de zèle ou par excès de haine , des moullas 
dénoncent quelque adversaire comme bâby, on arrête 
tout au plus la personne signalée ; on lui demande une 
profession de foi ; on se contente de ce qu'elle répond, et 
on la délivre au plus vite. L'opinion générale est que les 
bâbys sont répandus dans toutes les classes de la popu- 
lation et parmi tous les religionnaires de la Perse , sauf 
les nossayris et lesjshrétiens ; mais ce sont surtout les 
classes éclairées , les hommes pratiquant les sciences du 
pays, qui sont donnés comme très-suspects. On pense, et 
avec raison, ce semble, que beaucoup de moullas, et 
parmi eux des moudjteheds considérables, des magistrats 
d'un rang élevé, des hommes qui occupent à la cour des 
fonctions importantes et qui approchent de près la per- 
sonne du roi, sont des bâbys. D'après un calcul fait ré- 
cemment, il y aurait à Téhéran cinq mille de ces reli- 
gionnaires sur une population de quatre -vingt mille 
âmes à peu près. Mais les arguments dont on appuie ce 
calcul ne semblent pas bien solides, et j'incline à croire 
que si jamais les bâbys avaient le dessus en Perse, leur 
nombre dans la capitale se trouverait bien plus considé- 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 305 

rable. Car, au même instant, on devra ajouter au chiffre 
des zélés, quel qu'il soit à cette heure , l'appoint d'une 
forte proportion de gens qui inclinent vers les doctrines 
aujourd'hui condamnées, et auxquels la victoire donne- 
rait le courage de se prononcer. 

Il y a deux ans, le gouvernement a eu encore de 
grandes inquiétudes au sujet des novateurs : une impor- 
tation soi-disant européenne en a été cause. Parmi les 
Persans qui ont vécu en Europe, il s'en trouvait un , fort 
spirituel, très-ingénieux , grand ami des nouveautés sur- 
tout et pressé d'en produire , qui avait conçu pour la 
franc-maçonnerie une profonde admiration. Les Orien- 
taux goûtent particulièrement cette machinerie, par la 
même raison qui nous fait apprécier davantage dans la 
musique asiatique les combinaisons mélodiques les plus 
semblables aux nôtres. Le Persan dont je parle repré- 
senta au roi que, dans le temps actuel, il ne pouvait plus 
se contenter de régner, comme l'avaient fait ses prédéces- 
seurs, en s' appuyant sur les deux seuls faits de l'occupa- 
tion et de la force; qu'il lui fallait se procurer une ga- 
rantie morale de la fidélité de ses sujets. En fondant à 
Téhéran une loge dont il se déclarerait le grand maître, 
il aurait l'avantage d'attacher à tout jamais à sa personne 
les membres de la loge, parce que ceux-ci lui prêteraient 
le serment maçonnique , lequel serment ne peut jamais 
être rompu, et, pourvu qu'il eût soin d'enrôler ainsi tous 
les hommes un peu importants, il se trouverait, par ce 
coup de maître, à la tête de toutes les forces de sa nation, 
et de telle façon qu'il ne serait au pouvoir de personne 
de l'en déposséder jamais. 

Le roi accueillit avec intérêt cette ouverture et se mon- 
tra sensible aux perspectives brillantes qu'elle lui faisait 



306 ATTENTAT CONTRE LE ROI. 

apercevoir. Pendant plusieurs jours, il ne vit pas ses 
ministres, ses généraux, ses serviteurs de tous grades 
sans leur demander s'ils avaient été au Feramoush-Kha- 
nèh, qu'on venait d'ouvrir par ses ordres, et il les pressait 
fortement de s'y rendre. « Feramoush-Khanèh » veut 
dire « la maison de l'oubli; » c'est une onomatopée ap- 
proximative du mot anglais « Freemason. » Les Persans 
n'ont pas manqué de tirer de ce bel enchaînement la con- 
clusion indubitable que, lorsqu'on sort du Feramoush-Kha- 
nèh, on a oublié tout ce qu'on y a vu, et que c'est de cette 
façon que les chefs sont bien assurés de la discrétion de 
leurs disciples. 

Pendant quelques semaines , tout le monde se pressa 
pour être admis au Feramoush-Rhanèh. La personne qui 
en avait eu l'idée distribuait des grades et des rubans , 
faisait des discours ; on prenait du thé et on fumait beau- 
coup le kalian. Chaque fois que le roi demandait à 
quelqu'un des siens : Enfin , qu'as-tu vu, que t'a-t-on 
montré, que t'a-t-on appris dans cette chambre? Il ne 
recevait jamais qu'une seule réponse : Nous avons écouté 
un discours d'un tel qui nous a beaucoup recommandé la 
civilisation et l'humanité , et nous avons fumé le kalian 
et bu du thé. — Rien de plus? — Que je sois votre sa- 
crifice ! Rien de plus. 

Le roi n'était pas content. Il soupçonna qu'on lui ca- 
chait quelque chose ; car il ne pouvait comprendre que 
les terribles mystères qu'on lui avait laissé entrevoir 
dans la franc-maçonnerie ne consistassent que dans les 
occupations fort innocentes qu'on lui avouait. Puis, il 
n'y avait pas là de quoi expliquer le serment si formi- 
dable sur lequel il comptait. Ses doutes , une fois expri- 
més, trouvèrent des gens pous les accueillir; les uns lui 



ATTENTAT CONTRE LE ROI. 307 

insinuèrent qu'il devait se passer dans ce secret des dé- 
bauches épouvantables ; les autres furent plus hardis, ils 
prononcèrent un grand mot : ils dirent que le Feramoush- 
Khanèh ne pouvait être qu'un lieu de ralliement pour les 
bàbys. 

A l'instant même, l'ordre fut donné à tout le monde de 
prendre garde d'y retourner, et ceux qui y avaient été, 
même par les ordres du roi, se trouvèrent suspects. L'au- 
teur de l'idée fut, après quelques hésitations, chassé de 
la Perse $t exilé, et, encore aujourd'hui, on n'aime pas à 
avouer qu'on a été prendre du thé et fumer le kalian dans 
un endroit si condamnable. 

Si le soupçon était, dans ce cas, sans fondement, 
il ne faudrait cependant pas supposer que les bâbys 
sont réellement au repos. Ils écrivent considérablement, 
et leurs livres circulent en secret. On les cache avec 
soin, on les lit avec passion, et on y puise des armes 
toujours nouvelles pour la polémique contre les musul- 
mans. D'autre part, l'Altesse Éternelle et les apôtres 
qui ont survécu au Bàb convertissent en silence bien du 
monde, et poursuivent leur œuvre avec constance. On a 
prétendu, il y a quelques mois, que le chef suprême avait 
été sollicité par des exilés persans de commencer une 
nouvelle lutte, qu'on l'avait pressé d'agir par ce motif que 
l'administration actuelle était mauvaise et désorganisée 
jusqu'à l'impossibilité de la résistance. Il a, dit-on, ré- 
pondu qu'il n'était pas encore temps. 



CHAPITRE XII 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS 

Ainsi, voilà une religion présentée , préconisée par un 
tout jeune homme. En très-peu d'années , c'est-à-dire de 
4847 à 1852, cette religion s'est répandue dans presque 
toute la Perse, et y compte des zélateurs innombrables. 
En cinq ans, une nation de dix à douze millions d'hommes, 
occupant un territoire qui en a jadis nourri cinquante 
millions, une nation qui ne possède pas ces moyens de 
publicité considérés par nous comme si indispensables 
à la diffusion des idées, je veux dire les journaux et les 
brochures, qui n'a pas même de service de poste aux let- 
tres, pas même une seule route carrossable dans toute 
l'étendue de l'empire; cette nation, dis-je, en cinq ans 
a été visitée tout entière par la doctrine des Bâbys, et 
l'impression produite a été telle que les plus graves évé- 
nements, ainsi que je l'ai raconté plus haut, en sont 
résultés. Et ce n'est point une populace ignorante qui 
s'est surtout émue; ce sont des membres éminents du 
clergé; ce sont des gens riches et instruits, des femmes 
appartenant à des familles importantes ; ce sont, enfin, 
après les musulmans, des philosophes, des soufys en 
grand nombre, beaucoup de Juifs, qui ont été conquis 



LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABVs. * 309 

tout à coup par la nouvelle révélation. A le bien pren- 
dre, parmi tous les religionnaires de la Perse, deux 
groupes seulement paraissent être restés à peu près en 
dehors de ce mouvement passionné : les nossayrys et les 
chrétiens. 

La cause de cette abstention est la même de part et 
d'autre ; c'est la profonde ignorance des matières intellec- 
tuelles mises en question. Il y a cependant une distinction 
à faire. Le nossayry est un nomade, comme on dit, ou, pour 
parler plus exactement(car il n'existe pas de nomades réels 
en Perse), le nossayry est un homme de tribu occupé ex- 
clusivement de ses troupeaux, de ses champs, de la chasse, 
de ses querelles. Les besoins religieux de son cœur et de 
son esprit sont complètement satisfaits par le très-petit 
nombre de prescriptions que lui impose sa foi. Il n'est 
pas théologien , et son activité se porte ailleurs que sur 
les sujets transcendants. Quant au chrétien, le mieux est 
de n'en pas parler. Dans l'abjection complète où il est 
tombé , lui et son clergé , il serait bien à désirer, pour 
l'honneur du nom qu'il souille, qu'on le vit disparaître. 
Il est incapable aujourd'hui d'errer en matière de foi. 

Ainsi , le bâbysme a pris une action considérable sur 
l'intelligence de la nation persane, et, se répandant 
même au delà des limites du territoire, il a débordé dans 
le pachalick de Bagdad , et passé aussi dans l'Inde. Parmi . 
les faits qui le concernent, on doit noter comme un des 
plus curieux que, du vivant même du Bâb, beaucoup de 
docteurs de la religion nouvelle, beaucoup de ses secta- 
teurs les plus convaincus, les plus dévoués, n'ont jamais 
connu personnellement leur prophète, et ne paraissent pas 
avoir attaché une importance de premier ordre à recevoir 
ses instructions de sa propre bouche. Cependant ils lui 



310 LÉS LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABT8. 

rendaient complètement et sans réserve aucune les hon- 
neurs et la vénération auxquels, dans leur façon de voir, il 
avait certainement droit. On a vu plus haut que l'Altesse 
Pure, la Consolation-des-Yeux, n'avait jamais rencontré 
le Bàb. Le chef mazendérâny Moulla Mohammed-Aly 
Balfouroushy était dans le même cas; de même encore, 
Moulla Mohammed-Aly Zendjâny ; de même enfin Y Altesse 
Éternelle, qui n'avait que seize ans tout au plus quand le 
Béb, l'Altesse Sublime, souffrit le martyre. On prétend 
aujourd'hui que le Bâb désirait beaucoup connaître celui 
qui est à présent son successeur et qu'il a dit, en plu- 
sieurs occasions, qu'il voudrait être sous ses ordres; 
cependant il ne furent jamais réunis. Il résulte de cette 
observation que l'éloquence du novateur, sa puissance 
personnelle de séduction, deux qualités qui étaient cer- 
tainement portées chez lui à un haut degré, ne furent pas 
les causes principales du succès de ses doctrines, et que 
si quelques-uns de ses familiers intimes cédèrent surtout 
à ce mode de persuasion, le plus grand nombre, et sans 
doute les plus éminents, furent entraînés et convaincus 
par le fond même des dogmes. Rien de plus intéressant 
dès lors pour la connaissance et l'appréciation de la si- 
tuation des esprits, en Asie, que de considérer de près des 
doctrines si actuelles. 

Les moyens d'examen ne manquent pas, puisque les 
livres abondent. Il est vrai que, par tous les moyens pos- 
sibles, les fidèles les dérobent à la connaissance et à la 
vue des musulmans. C'est une littérature secrète, d'autant 
plus que, dans l'état présent des affaires, l'homme qui 
serait désigné comme possédant des livres bàbys, cour- 
rait assurément les plus grands dangers pour sa vie. En 
raison de cette circonstance, les livres bàbys, outre le 



IiES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 31 i 

soin qu'ils mettent à se cacher matériellement, se ca- 
chent aussi intellectuellement, en ce sens qu'ils sont tous 
écrits d'une manière énigmatique. L'homme qui les ouvre 
sans les connaître peut en lire bien des pages sans y 
voir autre chose que l'effusion d'une pensée musulmane 
très-compliquée, surchargée d'apostrophes à la divinité, à 
ses mandataires, à ses lois, le tout fort obscur, mais 
n'excitant pas beaucoup plus le soupçon d'hétérodoxie que 
bien des écrits philosophiques ou des poëmes soufys qui 
courent les rues sans scandaliser personne. Pour com- 
prendre les livres bâbys, il est nécessaire de les lire avec 
un commentateur disposé à révéler à l'étudiant le sens 
voulu de chaque mot. 

Les auteurs de ces livres sacrés sontassez nombreux. Au 
premier rang, il est naturel de placer le Bâb , l'Altesse 
Sublime. On a vu plus haut quels avaient été ses premiers 
écrits : le journal de son pèlerinage à la Mecque et un 
commentaire sur la sourat de Joseph. En 1848, il codifia, 
pour ainsi dire, ses prescriptions et les réunit dans un 
livre arabe qu'il intitula Biyyan « l'Exposition, » c'est-à- 
dire l'exposé et l'explication de tout ce qu'il importe 
de connaître. Contrairement aux premières manifestations 
de la pensée du Bàb, la polémique tient, dans ce livre, 
une très-petite place, et, d'un bout à l'autre, tout, forme 
et fond, compose le dogme de la religion nouvelle. 

Le mot Biyyan, une fois employé par le Bâb, lui 
parut convenir très-bien pour désigner la sphère d'idées 
dans laquelle sa pensée se mouvait, et il le donna dès lors 
pour titre à tout ce qu'il composa. Il conserva de même 
dans ses œuvres ultérieures la forme qu'il avait donnée 
à celle-ci : elles furent assez multipliées, eu égard à son 
âge et à la brièveté de sa vie. 11 y faut remarquer 



312 LBS LIVRES ET Là DOCTRINE DES BABYS. 

surtout un Biyyan écrit en persan, qui n'est pas le 
commentaire du premier Biyyan écrit en arabe, car il 
necherctiè nullement à en éclaircir les difficultés; c'en 
est plutôt une reproduction grossie; les développements 
y sont plus accusés et par cela même les subtilités sou- 
vent plus raffinées. Il ne faudrait pas supposer que, parce 
que la langue dans laquelle ce livre est rédigé est le per- 
san, le texte offre plus de prise à l'intelligence du vul- 
gaire. C'est un persan où il ne parait presque que des 
mots arabes choisis parmi les plus relevés et les plus 
rares, et où se combinent les formes grammaticales des 
deux langues de manière à exercer singulièrement la 
sagacité et, il faut le dire aussi, la patience des lecteurs 
dévots et confiants. Suivant un usage, qui est du reste 
assez reçu dans les ouvrages philosophiques, les verbes 
persans employés se présentent presque toujours sous la 
forme concrète de participes passés, afin de ressembler 
autant que possible à des verbes arabes. Cette méthode 
ne rend pas la lecture bien commode. 

Outre les deux Biyyans que je viens de nommer, il y 
en a encore un troisième, composé également par le pre- 
mier* Bâb. Sans être ni plus difficile ni plus facile à com- 
prendre que les deux autres, il les résume dans un for- 
mat relativement court. On trouvera la traduction de ce 
catéchisme à la fin du volume. 

L'Altesse Éternelle a aussi composé un certain nombre 
d'ouvrages ; parmi ceux-ci le plus apprécié des bâbys, 
c'est le Livre de la Lumière. Il est volumineux et ne forme 
pas moins d'un assez gros in-folio : or, si l'on tient 
compte de la propriété qu'a le caractère neskhy de con- 
tenir beaucoup de matière en peu de place, c'est à peu 
près deux volumes de format semblable dans nos langues 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 3*3 

européennes. Le contenu de ce livre, écrit avec passion et 
chaleur, est surtout mystique. 

Enfin, parmi les docteurs que nous allons connaître de 
plus près tout à l'heure, la plupart ont écrit soit des ef- 
fusions, soit des prières, soit des traités de polémique. Il 
ne parait pas que Gourret-oul-Ayn, la Consolation-des- 
Yeux, ait rien composé, du moins je n'en ai pas connais- 
sance, ou si elle a écrit, son œuvre est peu considérable. 
Les voyages, les conversions, la prédication, ont surtout 
occupé cette existence, qui ne se prolongea pas beaucoup. 
Mais une autre personne, aujourd'hui vivante, moins 
éminente sans doute que la Consolation-des-Yeux, mais 
qui occupe pourtant, parmi les religionnaires, un rang 
très-élevé et que l'on désigne par le titre de « Son Excel- 
lence la Purifiée, » Djendb Moteherreh, a composé un 
ouvrage qui est lu avidement par tous les bâbys. Il est 
digne d'observation que, dans cette seconde période de 
la foi où nous sommes actuellement et que l'on pourrait 
peut-être appeler, sous toutes réserves, l'âge apostolique 
du bâbysme, les écrivains sacrés s'occupent beaucoup 
plus de l'effusion, de l'exaltation mystique, de l'applica- 
tion du dogme tel qu'il est, que de l'explication de ce 
dogme ou de ses développements possibles. On croit, et 
cela suffit; on cherche peu à définir, et l'attente de grands 
et prochains événements dans laquelle on vit a empêché 
jusqu'ici les hérésies de se produire, ou du ipoins a 
presque immédiatement arrêté les faibles velléités qui se 
sont fait jour dans ce sens. L'enthousiasme ici ne donne 
que peu de place à la réflexion. 

Je passe maintenant à l'examen des doctrines : je 
commencerai nécessairement par ce que le Bâb a ensei- 
gné sur la nature de Dieu. 



314 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

Dieu est unique, immuable, éternel ; il n'a pas de com- 
pagnon. C'est la même formule que celle dont les musul- 
mans font usage; mais la portée en est différente. Les mu- 
sulmans actuels entendent dire parla que le Christ n'est 
pas Dieu, et que la personnalité divine, bornée à elle- 
même, ne produit pas d'émanation, ni ne se communique 
d'aucune espèce de manière en dehors de la stricte, com- 
plète et absolue unité. Le Bâb prétend seulement établir 
qu'en dehors de Dieu, il n'y a pas de Dieu; qu'il n'existe . 
pas deux puissances divines étrangères l'une à l'autre. Mais 
il ne se prononce pas encore sur le caractère qu'il prétend 
reconnaître à l'amplitude divine, lorsqu'il écrit les pa- 
roles que je viens de relever, et l'on s'aperçoit bientôt 
qu'il entend par l'unité divine tout autre chose qu'une 
individualité renfermée en elle-même. 

Dieu eât essentiellement créateur parce qu'il est 
la vie, parce qu'il la répand et que le seul moyen de 
la répandre c'est de créer ; autrement, il la concentre- 
rait tout entière dans sa propre essence. Pour créer, 
il se sert de sept lettres; j'emprunte les termes bâbys. 
Ceci revient à dire qu'il se sert de la païole et des 
différentes manifestations de la parole , représentées ici 
par sept lettres ou mots, car l'expression arabe horouf 
a les deux valeurs. Ces sept lettres sont : la force, 
la puissance, la volonté, l'action, la condescendance, 
la glojre et la révélation; c'est ce que nous appel- 
lerions des attributs. Dieu en possède bien d'autres, 
une infinité d'autres ; tous les attributs imaginables, et 
c'est co qui est contenu dans cette affirmation, que tous 
les noms excellents lui appartiennent. Or, ces attributs, 
ou, ce qui revient au même, ces noms, ces lettres, ces pa- 
roles, ont en elles la vie et la plénitude active de lft 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 315 

vertu qu'elles représentent. De là on voit que Dieu, dans 
tous les sens imaginables et sous quelque aspect qu'on 
puisse le concevoir, est toujours vivant, agissant, mou- 
vant. Seulement, pour ce qui concerne le fait de la création, 
autant que nous le pouvons voir et juger, le Bâb enseigne 
que sept des vertus seulement ont opéré, et c'est ainsi 
que ces sept vertus, en créant l'univers actuel, ont ma- 
nifesté la vérité de cet axiome : « Dieu est l'unité primi- 
tive d'où émane l'unité supputée. » 

C'est-à-dire que Dieu est l'unité qui peut prolonger ou 
retirer à son gré, partiellement ou totalement, les applica- 
tions de ses vertus, de ses lettres, de son mode de vie, 
et qui n'en sera nullement diminuée ; et cette unité garde 
comme caractère essentiel cette prérogative, qu'elle seule 
possède. En effet, toutes les existences, toutes les indi- 
vidualités émanées de Dieu sont supputées, c'est-à- 
dire, dans le langage du Bâb, qu'elles ne pourraient à 
leur tour produire aucune action émanatrice sans qu'il y 
eût aussitôt fractionnement, diminution, destruction. 
Voilà la distinction entre Dieu et la créature. 

Mais cette créature, qui n'est pas Dieu, puisqu'elle ne 
possède aucunement la plénitudedes vertus etdes attributs 
divins, et que surtout elle n'a pas celle de l'expansion, 
n'est cependant pas complètement séparée de Dieu, de qui 
elle vient; car « il n'y a rien en dehors de lui, » et Dieu 
s'écrie lui-même : « En 'vérité, 6 ma créature, tu es 
moi I » Et encore : « Tout ce qui porte le nom d'une chose 
m'appartient, et ce que tu possèdes, cela est ce qui est à 
moi; » et enfin ceci, qui est explicite : 

« Tout ce qui porte le nom d'une chose quelconque, 
« cela n'est pas en dehors de la création, et il n'y a pas 
« de tiers entre cela et moi. Certes, je suis \&\&\\\fe^\. 



316 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 

« certes il n'y a hors de moi (en apparence) que la créa- 
« tion. » 

De sorte que tout ce qui existe, tout ce qui a forme, 
tout ce qui a nom est en Dieu, émané de lui, inférieur à 
lui, moins doué, moins fort, moins complet que lui, mais 
ce n'est là qu'un accident, qui n'a de place que dans le 
temps et l'espace. 

« Au jour du dernier jugement, on contemplera la 
« réunion à Dieu et cela d'une manière évidente. » 

Alors : 

« Toutes choses seront anéanties, moins la nature di- 
vine. » 

C'est-à-dire que toutes les défectuosités, résultat du 
fait de l'émanation, de la séparation, même temporaire, 
d'avec l'essence pure — et c'est là qu'il faut voir les causes 
du mal en ce monde — tout cela disparaîtra, et Dieu 
retirera à lui ce qui est de lui. 

li résulte de cet exposé que le dieu des bâbys n'est pas 
un dieu nouveau, mais celui de la philosophie chaldéenne, 
de l'alexandrinisme , d'une grande partie des théories 
gnostiques, des livres magiques, en un mot, de la science 
orientale de toutes les époques. Ce n'est pas celui que 
confesse le Pentateuque, mais c'est bien celui de la Ge- 
mara et du Talmud ; ce n'est pas celui que l'Islam a cher- 
ché à définir d'après ce que Moïse et Jésus-Christ lui en 
avaient pu apprendre; mais c'est très-bien celui de tous 
les philosophes, de tous les critiques, de tous les habiles 
gens qu'il a nourris dans ses écoles. En un mot, soufys, 
guèbres sémitisés, — c'est-à-dire tous les guèbres depuis 
les Sassanides, — et avant eux l'Orient tout entier, ont con- 
fessé et chéri et cherché ce dieu-là depuis que la science 
a commencé dans ces contrées. Pendant des séries de 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 317 

siècles, l'Orient l'a honoré à sa manière, et après la longue 
interruption amenée par les dominations chrétienne et 
musulmane, interruption qui, ainsi qu'on l'a vu, n'a rien 
fait oublier, le Bâb n'a fait autre chose que proposer à 
tout le monde de le tirer de son obscurité, de le repren- 
dre, de le restaurer. 

Il l'a fait dans un esprit qui ne manque pas de largeur 
ni de force. Il n'a pas dit qu'il apportait une nouvelle 
conception de la divinité, la seule vraie, ni qu'il pût 
donner toute la connaissance que' comporte le sujet. Il a 
dit qu'il ne venait donner qu'un développement déplus 
à la science de la nature divine ; que tous les prophètes 
successivement en ont dit plus que leurs prédécesseurs 
n'avaient eu mission de le faire, et que c'est simplement 
en conséquence de ce progrès régulier que lui a été 
commise la tâche d'être plus complet que Mahomet, le- 
quel l'avait été plus que Jésus, qui, à son tour, en avait su 
plus que ses prédécesseurs. Mais le Bâb ajoute qu'il ne 
faut pas s'exagérer le progrès qu'il est possible de faire 
dans la connaissance de Dieu. Jamais, jusqu'au jour du 
dernier jugement, on ne le connaîtra tout entier, c'est-à- 
dire que la créature ne pourra le pénétrer que dans ce 
moment, où, cessant d'être créature, elle retournera à lui 
et se trouvera être en lui, être lui. Jusque-là, on n'obtien- 
dra que des connaissances plus ou moins incomplètes, 
toujours bien éloignées d'embrasser l'ensemble. En con- 
séquence, se livrer à cette recherche stérile n'est pas 
le but que l'homme doit se proposer. Obéir à Dieu, 
l'aimer, aspirer à lui, voilà ce qu'il doit faire plutôt 
que prétendre entrer dans des secrets trop dispro- 
portionnés à son état actuel. Il ne lui sera jamais de- 
mandé compte de son savoir ni de sa subtilité sur ce 



348 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 

point; qu'il s'occupe donc d'autre chose. Ce que chaque 
prophète révèle suffit au besoin de chaque temps. 

On a vu que le Bab fait résider le mal, Terreur, dans 
le fait même de l'émanaton qui produit un écart plus 
ou moins considérable de la créature à l'égard de 
l'essence divine; c'était l'idée de certains gnostiques. On 
ne peut pas se flatter qu'elle fasse avancer beaucoup la 
solution du grand problème, attendu qu'un déplacement 
qui transporte une manifestation d'existence de l'ordre 
de l'infini dans celui du fini ne suffit pas pour donner 
une notion claire de la production de l'existence négative, 
en tant que l'erreur et le mal seraient adéquats à cette 
/dernière. Mais ce qui est à considérer dans la théorie du 
Bàb, c'est qu'il s'écarte tout à fait de l'opinion, si chère 
à la plupart des philosophes asiatiques, suivant laquelle 
la matière serait responsable de tout ce qui est à ré- 
prouver. Nulle part le Bâb ne se prononce d'une manière 
défavorable à l'égard de la matière. On verra, au contraire, 
tout à l'heure qu'il se montre d'une grande condescen- 
dance envers elle, et assurément, sur ce point, il s'écarte 
beaucoup des gnostiques. 

En concevant de cette manière la nature divine, nous 
embrassons nécessairement dans notre conception et l'ori- 
gine de la création et la fin certaine de cette création, de 
sorte que dans la solution du premier problème se trouve 
comprise la solution des deux autres. Nous pouvons en con- 
clure que nous sommes ici en présence d'une doctrine 
panthéistique qui a pour caractéristique principale de 
n'être ni matérialiste, ni spiritual iste absolument, ou 
plutôt, par cela même que la nature extérieure, visible, 
tangible, y est donnée comme aussi divine dans son 
essence que l'esprit, et aussi innocente en elle-même, il 



LES LIVRES ET LA' DOCTRINE DES BABYS. 319 

se trouve que ce panthéisme est celui des magiciens qui 
dans la matière voient surtout la forme, et dans la forme 
les instruments, les moyens de la puissance productrice. 
Il y a donc là un spiritualisme relativement modéré, assez 
convenable pour rallier les différents partis des soufys, 
dont les systèmes oscillent entre le plus grossier ma- 
térialisme et les raffinements du plus insaisissable spiri- / 
tualisme. 

L'univers étant ainsi posé au-dessous de Dieu, mais en 
rapport constant avec ce même Dieu, dont il émane et 
auquel il doit retourner, il faut voir de quelle manière 
s'exerce ce rapport et, pour cela, comment l'univers est 
constitué de façon à le rendre possible. 

On a vu que le monde émanait de la divinité par l'action 
de sept expressions, de sept lettres, et que ces sept ex- 
pressions sont la force, la puissance, la volonté, l'action, 
la condescendance, la gloire, la révélation . Le Bâb ne dit 
pas expressément que ce sont là autant de manifestations 
du Verbe ; mais par l'expression horouf, « les lettres, » 
ou « les mots, » il exprime suffisamment cette idée, et par 
là se rattache, dès l'origine de son système, à la philoso- 
phie régnante, celle de Moulla Sadra et de Hadjy Moulla 
Hadjy Sebzewary, essentiellement néoplatoniciens à cet 
égard. Des sept lettres Dieu dit lui-même dans le Biyyan : 

« C'est la porte de Dieu, relativement à ce qui est dans 
« le domaine des cieux et de la terre et à ce qui est entre 
« les deux. Tout cela obéit aux préceptes de Dieu et est 
« conduit par son action. » 

Voilà donc le monde créé au moyen de sept expressions, 
lettres ou paroles. Comme paroles, elle sont la. source des 
choses purementintellectuelles; commelettres, c'est-à-dire 
comme apportant toute la combinaison des UçjNfc&.> ^\\&^ 



320 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

sont la source des formes visibles, qui ne vont pas sans la 
matière, en même temps que la matière n'est pas sans 
elles ; donc elles ont déterminé la matière. Mais, au-dessus 
de ce chiffre 7, comme des expressions créatrices, il faut 
placer le mot hyy } « vivant, » car la vie est à la fois la 
source même et le produit des sept énergies. En effet, 
la valeur numérique de la lettre h est 8 et celle de y 
est 1 0, ce qui fait \ 8 ; en y ajoutant 4 pour la forme ahyy, 
« celui qui donne la vie » on a 49, et le Bàb en conclut 
que 49 est l'expression numérique de Dieu lui-même, 
d'autant plus qu'il appelle l'attention d'une manière toute 
particulière sur le mot tvdhed, usité par le Roran pour 
indiquer « l'unique » c'est-à-dire Dieu. C'est, en effet, 
une des dénominations les plus élevées dont puissent se 
servir les musulmans pour désigner le souverain des 
mondes; or, icdhed, dans sa valeur numérique, c'est 
6 -j- 4 -f- 8 + * — 49 : ainsi le chiffre 4 9 signifie « l'unique 
qui donne la vie, » autrement « Dieu, unique et créateur. » 
11 reste ainsi établi que le nombre 49 étant le chiffre, et 
par conséquentla parole, la lettre de Dieu, renferme né- 
cessairement les sept lettres qui servent de moyen pour 
la production du monde. 11 en résulte nécessairement 
que, le monde n'étant autre chose qu'une émanation di- 
vine et reposant sur les mêmes principes de vie, le 
nombre 49 doit se trouver à la base de toutes les orga- 
nisations partielles qu'on y rencontre. 

Avant d'aller plus loin, il faut que j'insiste sur la 
lettres a = \ , qui, introduite tout à l'heure dans le mot 
ahyy, lui a donné la valeur active ou, comme disent les 
grammairiens, celle d'un nom d'agent. Cette lettre, ce 
nombre 4 , est ce que les bâbys, qui ne font en cela que 
suivre des méthodes bien antérieures à eux, appellent « le 



LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BÀBYS. 321 

Point. » C'est le principe d'existence, de réalité introduit ' 
dans tout ce à quoi on le rapporte, et lorsqu'il est question 
de Dieu, on peut, on doit considérer le Point comme étant 
la partie mystérieuse, inappréciable, qui fait précisément 
que Dieu est Dieu, et dont nous ne pouvons comprendre 
la véritable valeur parce que nous ne pouvons pas la dé- 
composer; or, sans analyse, il n'y a pas pour nous de 
compréhension. On pouvait être tenté, tout à l'heure, de 
supposer que cet 4 complaisant, qui venait compléter le 
chiffre 49, était un peu de fantaisie ou de tolérance. Il n'en 
est nullement ainsi, et c'est lui, au contraire, qui emporte 
la plus forte part de signification dans les mots où il se 
trouve. Nous en aurons plus loin une autre preuve. 

Le Bâb ne se contente pas des preuves qui précèdent 
pour montrer l'importance du chiffre 4 9 ; il observe encore 
que la formule consacrée, « Bism lllah elemna, elegdous, » 
« Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint, » formule 
bien puissante, qui manifeste la foi et constitue le résu- 
mé le plus parfak de la vérité, produit encore, par l'ad- 
dition de la somme des lettres dont elle est composée, le 
chiffre 49. 

Du moment qu'il est bien établi que le chiffre 49 a une 
valeur et une portée si hautes, l'unité divine étant un tout 
composé de 49 énergies, le Bâb en tire la conséquence que 
cette disposition par 49 doit présider à tout dans le 
monde : il déclare donc que l'année a 49 mois et chaque 
mois 49 jours, chaque jour 49 heures, chaque heure 
19 minutes. Cette détermination une fois établie pour 
le temps, il l'applique également à l'espace et fait triom- 
pher le nombre sacré en toutes choses. Bouleversant ou, 
suivant lui, régénérant toutes les mesures itinéraires, 
toutes les mesures de longueur, de poids, etc .^ il les awisoftA. 



322 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BÀBYS. 

à la division par 19. La jurisprudence, qu'il renouvelle, 
applique également les amendes par 19, et les marchands, 
dans tous leurs calculs, doivent se régler sur la même 
supputation, afin de ne plus troubler dans le monde les 
lois de l'harmonie préétablie. Dans les temples, dans les 
lieux de prière, l'organisation sacerdotale doit également 
se régler sur le même nombre. Chaque collège de prêtres, 
qu'il institue d'avance en esprit et en droit, en attendant 
que le triomphe du bâbysme permette de l'introniser en 
fait, est présenté par le Bàb comme formant une unité 
composée de dix-huit parties auxquelles préside, à l'instar 
du Point, un chef, qui en est le résumé, le directeur, le 
sommet. On voit ainsi que le monde est établi conformé- 
ment à la nature divine. 

11 ne faut pas prendre tout cela pour un symbole. Le 
Bàb ne pense pas faire ici une institution commémorative. 
11 vise plus haut : il entend donner à toutes choses leur 
détermination normale et nécessaire. Jusqu'ici, l'igno- 
rance avait violenté l'esprit et la matière, en leur impo- 
sant des modes d'activité et des lois d'organisation qui 
ne répondaient pas à leur véritable nature. Le Bàb réta- 
blit la cohérence et la similitude de mouvements entre 
Dieu et la créature momentanément écartée de sa source, 
et c'est pourquoi il dit avec autorité : « Organisez toutes 
choses d'après le nombre de l'unité, c'est-à-dire avec une 
division par dix-neuf parties. » 

L'univers ayant été ainsi primitivement créé confor- 
mément à la nature divine, dont il est émané et où il doit 
retourner, il résulte de cette corrélation que les rapports 
ne pouvaient être rompus entre le Créateur et la création 
souffrante. Si celle-ci y était intéressée, on peut dire que 
le Créateur ne l'était pas moins, et ce devait être son but 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 323 

de ramener à lui les parties de lui-même qu'il en avait 
momentanément écartées, et qui, bien que déchues, dans 
un certain sens, n'en ont pas moins gardé une grande part 
de dignité, puisqu'elles ressemblent encore si bien à leur 
auteur. On voit, dans cette conception, que Dieu ne saurait 
être qu'essentiellement bon, et que l'homme (et avec 
lui toute la nature) dégénéré, mais cependant resté bien 
sublime encore, ne peut manquer d'être bon. L'homme 
manifeste cet attribut par cela même qu'il a le sentiment 
de son origine, et aspire incessamment à y retourner. 

Dans cet état de choses, dans ce courant sympathique 
qui va de l'être infini à sa portion finie, Dieu prouve sa 
vitalité par des rapports ininterrompus avecia créature, 
et ces rapports ont déjà trouvé leur expression dans une / 
des parties constitutives du chiffre sept : la révélation. ' 
La nature ignorante, oublieuse, s'élance vers Dieu pour 
connaître, car la science est le seul moyen qu'elle ait de se 
régénérer, et Dieu, qui l'aime, la lui dispense avec les pré- 
cautions qu'exige sa faiblesse, résultat de son écart, 
11 ramène l'homme, il le tire à Jui, en quelque façon, au 
moyen d'une chaîne et par une série de secousses ména- 
gées; la chaîne, c'est la série des prophètes; les se- 
cousses, ce sont les révélations que ces personnages 
apportent. . 

Mais les hommes n'ont pas plus compris le caractère 
vrai, l'essence réelle des mandataires de Dieu, qu'ils n'ont 
compris Dieu lui-même. Gomment aurait-il pu se faire 
qu'un homme purement homme, soumis, rùême dans la 
moindre mesure que l'on voudra, aux humbles conditions 
d'esprit qu'entraîne le mode d'existence terrestre, pût 
jamais s'élever assez pour que la bouche de Dieu 
touchât son oreille et la pensée de Dieu son \uteVtt%*A\<^ 



324 LBS LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

Il y a de grands rois, il y a de grands docteurs ; l'huma- 
nité a fourni, a connu des sages éclatants, pourtant si Ton 
mesure la distance qui sépare toutes ces natures si nobles, 
si élevées, sans doute, de la véritable nature prophétique 
telle que le monde l'a révérée dans un très-petit nombre 
d'apparitions inoubliables, on peut bien se convaincre 
qu'un mandataire de Dieu ne saurait être, à proprement 
parler, un homme. Que sera-ce donc? 

Ce sera comme le monde, comme l'univers lui-même, 
une émanation de la nature divine. Seulement cette éma- 
nation restant en communication constante avec son 
origine, et en étant un prolongement plus court dans le 
temps, en reste infiniment plus rapprochée et constitue 
réellement, par ses qualités et ses défectuosités réunies, 
un intermédiaire entre Dieu et l'univers. Au pointde 
vue humain, c'est une personnalité, puisque la forme, 
l'apparence en est rigoureusement déterminée et finie, et 
que le corps de Jésus, celui de Mahomet, sont bien réel- 
lement des apparitions positives ; mais au point de vue 
intellectuel, prophétique, ce sont des souffles de la bou- 
che de Dieu, qui ne sont pas actuellement Dieu, mais qui 
viennent de lui plus réellemment, et retournent à lui 
plus rapidement que les autres êtres. Ce sont ses paroles, 
ce sont ses lettres. Ainsi, les prophètes sont à la fois des 
hommes et en même temps Dieu lui-même, sans être 
tout à fait ni l'un ni l'autre. 

Considérés dans leurs rapports entre eux et comparés 
quant à leur nature, on peut dire que ces envoyés célestes 
ne sont nullement différents les uns des autres. 11 y a 
plus : on serait presque en droit d'affirmer qu'ils sont 
toujours les mêmes, puisqu'ils émanent identiquement de 
)a même origine, qu'ils résultent de la même pensée, 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 325 

qu'ils viennent pour le même objet, qu'ils retournent 
sans transition à la nature divine, ce que ne font pas les 
autres hommes. Cependant il y a entre eux une grande 
différence quant au rôle qu'ils ont à remplir. 

Les prophètes primitifs venant agir sur une nature 
humaine extrêmement endormie, alourdie, paralysée dans 
sa chute, n'ont eu pour mission que de la réveiller dans 
la mesure du possible, et de l'acheminer vers l'intelli- 
gence de sa situation. Ils lui ont annoncé peu de vérités, 
et des plus simples ; ils lui ont prescrit peu de règles, et les 
plus nécessaires ; lui laissant le temps de se réconforter 
sans trop d'efforts, ils n'ont pas voulu la brusquer, au 
risque de la faire choir encore en la menant trop vite. 
C'est là une des manifestations de cette bonté éternelle qui 
fait le fond de tous les actes divins ; et combien elle s'est 
trouvée être en cela prévoyante et sage, c'est ce que la 
difficulté avec laquelle les hommes ont toujours obéi à 
toutes les prescriptions, si faciles et si modestes qu'elles 
fussent, s'est chargée de démontrer dans tous les siècles. 

Graduellement, toutefois, et à pas bien chancelants, mais /> 
cependant ininterrompus , l'humanité marchait. La loi de 
Moïse devint bientôt insuffisante, et la nature divine 
s'incarnant dans Jésus apporta le christianisme. C'était 
un progrès immense. Le monde en profita assez pour que, 
après un laps de temps beaucoup moins considérable que 
celui qui s'est écoulé depuis David, le dernier prophète, ou, 
si Ton veut, Salomon, jusqu'à Jésus, Mahomet pût appa- 
raître. Il entraîna encore les hommes un peu plus loin que 
Jésus ne les avait portés. Cependant, non plus que son 
prédécesseur, il ne vint pas à bout de leur imprimer un 
mouvement uniforme, et beaucoup d'entre eux restèrent 
obéissants aux révélations périmées, coma&ç&lt 4fa\V.«t~ 



326 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DBS BABYS. 

rivé antérieurement. Enfin le Bâb parut à son tour, et sa 
révélation, plus complète sans doute et, comme diraient 
chez nous certains politiques, plus progressive, a d'ail- 
leurs revêtu des caractères assez particuliers, qui sont 
la démonstration et la preuve de son excellence. 

Elle n'abroge aucune des prescriptions essentielles 
des lois précédentes, mais elle vient les compléter. Elle 
ne donne pas les autres prophètes comme ayant été infé- 
rieurs au Bâb, quant à leur essence ; ils ont seulement 
été plus réservés, plus discrets, et ils ont dû l'être. Du 
reste, il n'est nullement nécessaire maintenant de s'oc- 
cuper d'eux, de leur rendre des honneurs rétrospectifs, 
de s'en référer à leurs paroles, de consulter leurs livres. 
Tout cela, fort bon dans son temps, mais aujourd'hui 
dénué de toute utilité, aurait l'inconvénient grave de 
retenir les hommes dans des bas-fonds où ils ne doivent 
pas rester. On aurait tort de croire qu'une négligence si 
absolue put tourmenter ou affliger l'âme des anciens pro- 
phètes ; ce serait ne pas connaître ce qu'elle est en réalité ; 
mais Dieu, de qui émanent, dans le temps, et les révéla- 
tions et les révélateurs, s'affligerait, au contraire, de voir 
ses volontés paralysées par une aveugle reconnaissance, 
une indécente et maladroite piété, un esprit de routine 
contrecarrant ses vues de progrès indéfini. Ainsi, des 
religions mortes il ne faut rien garder, pas même la mé- 
moire des donateurs. 

Maintenant que le Bâb est le prophète du siècle, c'est à 
lui que doivent s'adresser provisoirement les hommages. 
Mais voici qui est très-remarquable, et j'y faisais allusion 
tout à l'heure en disant que la révélation nouvelle a des 
caractères qui lui sont spéciaux : Dieu n'a pas voulu cette 
foin laisser croire à l'humanité qu'elle était arrivée à son 



LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 327 

terme, et surtout que la révélation qui lui était faite se 
renfermât dans un homme. Le Bâb, pour grand qu'il 
puisse être, n'est pas à lui seul le prophète, ou si l'on 
aime mieux, la prophétie actuelle. Elle se compose d'une 
unité toute entière, et si l'on se reporte à ce qui a été 
dit précédemment, on comprendra de suite qu'une unité 
toute entière, c'est ici dix-neuf manifestations person- 
nelles. Le Bâb en est le Point, il n'est pas à lui seul 
toute la manifestation. 

C'est là un des caractères les plus originaux de la nou- 
velle foi. J'ai dit ailleurs que plusieurs des plus saints 
personnages de la secte n'avaient jamais vu le Bâb. Ils 
ne lui en étaient pas pour cela moins attachés, religieuse- 
ment parlant, moins dévoués d'affection. Ce qu'il faut 
ajouter encore, c'est que le Bâb n'assistait pas au concile 
qui fut tenu sur la frontière du Khorassan, et qui déter- 
mina l'insurrection duMazendérân. Dans ce concile même, 
Yahya, avec ses quinze ans, occupa, dit-on aujourd'hui, 
la première place; mais l'influence dogmatique appartint 
à la Consolation-des-Yeux, tandis que Moulla Housseïn- 
Çoushrewièh exerçait sans conteste la prépondérance 
politique. Il y a même des raisons de croire que le Bâb , 
s'efforça d'arrêter les saints sur la voie de l'insurrection, 
la déclarant au moins prématurée. Dans tous les cas, il 
ne s'y joignit jamais, et de sa vie, très-courte à la vérité, 
il n'a ni préconisé la révolte, ni paru éprouver aucune 
velléité belliqueuse. Cependant il ne se sépara pas non 
plus des siens, et il accepta sans murmurer et sans pro- 
tester les conséquences mortelles pour lui de la ligne de 
conduite qui avait été suivie sans qu'il l'agréât. Pour lui, 
il se consacra entièrement à l'enseignement réfléchi, à 
l'exposition de la foi. C'était évidemment uue &*&&&$&&& " 



328 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 

et un peu rêveuse. Tandis qu'enfermé dans le fort de 
Tjehrig, il attendait le dernier supplice, qu'il savait bien 
devoir terminer sa vie dans un délai plus ou moins 
prompt, il s'occupait avec un soin minutieux à élaborer 
les articles de la nouvelle foi dans les différentes composi- 
tions qu'il a produites. On ne peut lire sans émotion ce 
qu'il écrit lui-même sur le pays où il souffrira le martyre, 
ainsi que sur les sanctuaires qu'il faudra plus tard consa- 
crer à sa mémoire et à celle de ses compagnons, de ceux 
qui, avec lui, auront composé l'Unité. 

Car c'est là qu'il en faut arriver pour comprendre réel- 
lement l'essence du bâbysme. Sans doute Mirza Aly-Mo- 
hammed, autrement dit l'Altesse Sublime, est le côté le 
plus éminent, le Point de l'Unité; mais, je le répète, 
ce n'est pas l'Unité toute entière, qui se compose encore 
de dix-huit autres individualités , parmi lesquelles doit 
de toute nécessité se trouver une femme. C'était, au dé- 
but, la Consolation-des-Yeux; aujourd'hui, c'est Son 
Excellence la Purifiée. Voilà donc que l'organe révélateur 
qui se produit de nos jours possède un avantage bien 
saillant sur tout' ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il n'est 
pas seulement émané de la divinité, il est constitué comme 
elle, par ses dix-neuf façons d'être. Comme la divinité, 
il forme ce geqre d'unité primitive qui est l'unité féconde 
des différentes personnalités qui y sont comprises. Plu- 
sieurs d'entre elles ont été nommées dans ces pages : 
d'autres ne sauraient l'être, parce qu'elles existent encore 
et se cachent. Maintenant il faut savoir ce qu'elles sont 
ou ont été au point de vue de leur essence. 

Comme le Bâb, comme le Point, elles émanent de la 
substance divine ; prises chacune en leur particulier, elles 
ne sont pas inférieures au Bâb, parce qu'il n'y a pas de 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 329 

relations de supériorité et d'infériorité dans la nature de 
Dieu; mais elles ont autre chose et moins à accomplir : 
c'est pour cela qu'il est le Point. Elles sont humaines, en 
ce sens qu'elles ont un corps, des besoins, des passions ; 
elles ne le sont pas, en ce sens que les âmes qui les ani- 
ment sont directement des souffles divins, Et si l'on de- 
mande l'effet que produit la mort, la cessation de la vie 
chez ces membres de la manifestation prophétique, le voici : 
Le Bâb est martyrisé ; aussitôt l'activité qui était en lui 
s'adjoint à celle qui est dans un autre de ses compagnons 
et ainsi l'Unité continue à avoir le Point. Il semble ,que 
certains bâbys tiennent pour assuré que cet agrandissement 
spirituel s*est manifesté tout d'abord, après la mort du 
Bâb, dans la personne de l'Altesse Éternelle ; d'autres 
inclinent à croire que ce fut la Consolation-des-Yeux qui, , 
après le Bâb et jusqu'au jour où elle fut brûlée, eut la' 
puissance du Point dans l'unité prophétique des dix-neuf. 
A cause de cela, ils l'appellent le Point, et, suivant eux, 
ce serait seulement à la mort de Gourret-oul-Ayn que 
l'Altesse Éternelle serait devenue ce qu'elle est aujour- 
d'hui. Mais cette opinion ne me paraît pas tout à fait ortho- 
doxe, et il serait possible qu'elle ne fût, chez quel- 
ques-uns, que le produit de l'espèce d'idolâtrie que la 
Gonsolation-des-Yeux avait fait naître. 

Il en est de même pour tous les autres membres de 
l'Unité : leur essence, à leur mort, ne quitte point la terre. 
Elle reste, elle s'adjoint à une âme déjà vivante et rem- 
plit ainsi le vide qui avait semblé se faire. C'est pourquoi 
Moulla Housseïn-Boushrewyèh et les autres saints ont gé- 
néralement annoncé qu'ils allaient renaître dans quelques 
jours. En réalité cependant, et à proprement parler, ce 
n'est pas une renaissance comme VenteuAwA,\^\»s!Nàs«»& 



330 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

de la métempsycose indienne. L'âme animale, le corps, 
et, ce qui est plus, l'individualité physique et morale pé- 
rissent; mais le souffle de vérité, le caractère divin 
ne périt en aucune manière, et allant s'unir à une exis- 
tence terrestre qu'il en trouve digne, il lui donne une va- 
leur égale à celle du martyr qui n'est plus. Ce n'est pas, 
à proprement parler, le même homme, c'est le même es- 
prit. 

11 n'y a pas seulement que l'Unité prophétique qui soit 
honorée de cette communication de l'essence divine. 
Cette infusion s'opère dans le sein.de chaque fidèle à des 
degrés inférieurs comme le sont les fonctions auxquelles 
il sont destinés. Sans sa présence, la nature humaine ne 
pourrait rien ; mais là où l'on croit voir un des fidèles rem- 
plir une certaine mission qui a du rapport avec celle de 
quelque saint personnage, soitbâby, soit des révélations 
antérieures, on l'assimile à ce personnage et l'on dit ainsi : 
c'est l'Imam Riza, c'est Aly, c'est tel autre grand person- 
nage. En effet, celui dont on parle agit, écrit, conseille, 
pense comme ceux auxquels on l'identifie ont agi, écrit, 
conseillé ou pensé; mais c'est la direction qui lui est im- 
primée par l'essence divine qui est identique à là direc- 
tion précédemment suivie; en réalité, les hommes sont 
absolument différents. Cependant , comme l'imagination 
des fidèles est flattée de ces rapprochements et de ces con- 
fusions de personnes, on semble les autoriser et les ac- 
cepter, au moins en paroles, et l'on admet que le Bâb est la 
reproduction de Mahomet, qui l'était du Christ, qui l'était 
de ses prédécesseurs. 

Cette conception de ce que nous appelons la grâce, est 
essentiellement sémitique , et remonte aux sources les 
plus lointaines de la philosophie araméenne. Le chris- 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 331 

tianisme ne l'a acceptée que tellement réduite et transfi- 
gurée, qu'on a quelque peine à la rapporter au type original . 
C'est que le christianisme, avec grande raison, s'est pré- 
occupé de bonne heure de la nécessité de sauver le libre 
arbitre, et il faut avouer qu'il a été puissamment aidé 
dans cette tâche par les tendances de l'esprit germanique. 
L'Islam, sous l'influence chrétienne, s'est-beaucoup débattu 
pour arriver aux mêmes résultats. Quoi qu'on en dise 
d'ordinaire, la théologie mahométane se préoccupe très- 
fort de la liberté humaine , et la revendique à chaque 
instant, d'autant plus que, se trouvant dans les circons- 
tances les plus défavorables pour sauvegarder ce dogme, 
à cause des habitudes d'esprit ^e la race à laquelle elle 
s'adresse, et à cause du besoin impérieux de garantir une 
unité divine, serrée par elle jusqu'à la folie, elle est con- 
trainte de répéter à satiété que l'homme est libre et res- 
ponsable, pour réussir à le faire admettre un peu. Au- 
jourd'hui, les bâbys, donnant satisfaction aux tendances 
générales, ont réhabilité purement et simplement l'an- 
cien fatalisme, en le concevant sous la forme d'une ino- 
culation divine, laquelle a lieu ou n'a pas lieu dans les 
âmes. 

Maintenant que nous savons ce qu'est Dieu , ce qu'est 
l'univers et ce qu'est la prophétie ; d'où elle vient, com- 
ment elle opère, et sur qui en dernier lieu elle repose, 
nous allons être frappés d'une autre particularité : Le 
Bâb et, à certains égards , l'Unité entière dont il est le 
Point, n& constitue pas une révélation définitive, le Bâb 
n'est qu'un précurseur. Il attache le plus extrême intérêt, 
dans le Biyyan, à bien pénétrer le lecteur de ce fait. Il 
n'est venu que pour révéler un certain nombre de vérités 
nouvelles; il n'abroge pas les prescriptions at&foftns& 



332 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÀBYS. 

dans ce qu'elles ont d'essentiel, il ne préjuge rien sur ce 
qui sera ordonné plus tard. Il est tellement convaincu de 
son insuffisance et de la limitation de ses pouvoirs , qu'il 
Ta marqué profondément dans son livre, ainsi qu'il suit : 
Le Biyyan étant le livre divin par excellence, doit néces- 
sairement être constitué sur le nombre divin, c'est-à-dire . 
sur le nombre 49. Il est donc composé, en principe, de 
49 unités ou divisions principales, qui, à leur tour, se sub- 
divisent chacune en 49 paragraphes. Mais le Bàb n'a écrit 
que onze de ces unités, et il a laissé les huit autres au vé- 
ritable et grand Révélateur , à celui qui complétera la 
doctrine, et à l'égard duquel le Bâb n'est autre chose que 
ce qu'était saint Jean-Baptiste devant Notre-Seigneur. La 
doctrine du Bàb est donc transitoire ; elle sert de prépara- 
tion à ce qui viendra plus tard ; elle déblaie le terrain ; elle 
ouvre les voies. Elle ne fait pas davantage, et se garde de 
conclure. Ainsi, par exemple, le Bàb abolit la kibla, c'est- 
à-dire l'usage musulman et juif.de se tourner vers un 
point donné de l'horizon lorsqu'on fait la prière. On con- 
çoit que ni la Mecque, ni Jérusalem n'inspirent une dé- 
votion particulière aux bàbys. Mais il ne substitue pas de 
nouvelle kibla aux anciennes abrogées, et déclare que sur 
ce point il n'a rien à ordonner, et que ce sera le grand 
Révélateur qui décidera. 

Une grande partie du Biyyan est consacrée à annoncer, 
à expliquer, à faire prévoir l'avènement de cette fraction 
si importante de la vérité. Le Bâb, qui ne veut pourtant 
pas trop en dire, n'y étant pas autorisé, appelle le Grand 
Inconnu « Celui que Dieu manifestera. » Cependant, il se 
laisse aller à exprimer l'avis que la valeur numérique de 
son nom sera égale à celle des Lettres de la Vie, c'est-à- 
dire à 49, ce qui est, en effet, très-plausible, une fois le 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 333 

système admis. Les fidèles se sont donc mis à la recherche 
du nom que pouvait cacher ce mystère, et ils inclinent à 
croire que ce nom est Yahya, celui de l'Altesse Éternelle, 
du chef actuel de la religion. 

La solution de ce problème n'est pas seulement, à 
leur point de vue, d'un intérêt pieux ou de curiosité, 
elle implique les plus graves résultats. Ainsi, le Bâb a 
prononcé que l'apparition de « Celui que Dieu manifes- 
tera » coïnciderait avec les apprêts du Dernier Jugement, 
et que ce serait ce prophète qui, en réalité, introduirait 
l'univers purifié dans le sein de la divinité qui l'attend. 
Sous ce rapport, «Celui que Dieu manifestera » sera 
l'Imam Mehdy, sera Jésus-Christ arrivant sur les nuées 
pour juger la terre. Si nous devons considérer l'Altesse 
Éternelle comme étant, en effet, « Celui que Dieu mani- 
festera, » nos jours sont comptés, et la fin des temps 
approche. Mais plusieurs bàbys inclinent à croire qu'il 
ne faut pas comprendre ainsi les choses ; que l'Altesse 
Éternelle actuelle n'a pas le caractère définitif que l'on 
croit, et que ce n'est qu'une continuation du Bâb. Sui- 
vant cette manière de voir, qui, ce semble, pour peu que 
le monde ne prenne pas fin avant une vingtaine d'années, 
finira par s'établir universellement parmi les religion- 
naires, l'Altesse Éternelle, ainsi que les docteurs dont 
elle est entourée, continueront toujours, au nombre de 49, 
la permanence de l'Unité, qui s'est manifestée d'abord 
dans le Bâb et ses compagnons , de sorte que désormais 
le monde, suffisamment avancé dans la voie du progrès, 
jouira d'une continuité de communication intime avec 
Dieu, d'une émanation constante de grâce, d'une énergie 
régénératrice telle que les siècles précédents n'avaient 
pas été en état de la recevoir. Quant au l\^fctc&ro\> > A ^ 



334 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

a pas de doute que l'Altesse Éternelle, soit qu'on doive ou 
non voir en elle « Celui que Dieu manifestera , » y doive 
présider, attendu que le Bàb a annoncé deux espèces de 
Jugement. L'un prend place à la fin de chaque période 
prophétique : les hommes qui ont vécu dans cette pé- 
riode sont jugés par le nouveau prophète au point de 
vue de la doctrine qu'il a apportée. S'ils ont été obéis- 
sants à leur loi, s'ils ont accompli, en esprit et en vérité, 
toutes ses prescriptions, la grâce chez eux a abondé 
dans la* mesure relative où elle pouvait le faire, et ils 
jouissent du bien, du bonheur que leur prophète parti- 
culier aura annoncé et promis. Pour les méchants, provi- 
soirement, ils sont châtiés comme ils devaient s'attendre 
à l'être. 

Puis , au jour du Jugement Dernier, auquel présidera 
« Celui que Dieu manifestera, » tous les hommes purs des 
générations précédentes comparaîtront. Le prophète les 
félicitera de leurs efforts, de leur piété, de leur soumis- 
sion aux ordres qui leur avaient été transmis, et en ré- 
compense de leur vertu, il leur révélera ce qu'il pourra 
donner lui-même de vérité. Alors, préparés suffisamment, 
ils se réuniront à Dieu , et vivront en lui , participant à 
toutes ses perfections, à toutes ses félicités, en un mot, 
ils seront lui. Quant aux méchants, ils seront anéantis, 
le néant seul étant le véritable terme du mal. Ainsi les 
bâbys se proposent, comme suprême récompense, l'uni- 
fication avec Dieu. C'était aussi la théorie de la plupart 
des gnostiques. Il n'est pas besoin d'ajouter que la nature 
entière partage le sort de l'humanité : ce qui en elle est 
bon et pur retourne à l'essence divine, et ce qui est mau- 
vais tombe dans le néant. 

Tous les grands linéaments de \& toctewve étant ainsi 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 335 

tracés, nous pouvons descendre aux détails. Le Bâb sem- 
ble établir pour la société bâbye un gouvernement à la fois 
monarchique, théocratique et démocratique. Il y aura des 
rois, qui compteront avec un puissant clergé et seront 
tenus à protéger leurs sujets. Le clergé, formé, ainsi que 
je l'ai déjà dit, à l'image de l'unité divine et de l'unité 
prophétique, sera constitué en collèges de prêtres compo- 
sés chacun de dix-neuf pontifes. Les sanctuaires les 
plus vénérables seront érigés sur les tombeaux des mar- 
tyrs, et singulièrement, suivant la prescription duBàblui- • / 
même , là où il aura été mis à mort. Puis , il y en aura 
d'autres nécessairement, dans les villes, surtout dans les 
capitales; enfin, chaque maison devra contenir son ora- 
toire. 

Dans les temples seront employées les matières les plus 
précieuses, les plus riches étoffes. Tout ce qu'il y aura de 
plus excellent dans le pays devra y être consacré et y 
figurer, de même que les oratoires privés devront être 
embellis de ce que chaque maître de maison possédera 
de plus beau et de plus précieux. Le service divin, dans 
les occasions d'ailleurs rares où il est prescrit, se célébrera 
au son des instruments de musique et par des chants. 
Chaque fidèle sera assis pour prendre part à ces solenni- 
tés ; les prêtres auront des trônes élevés, d'où ils préside- 
ront à tout. Quant aux fidèles, ils mettront dans les talis- 
mans une confiance entière et absolue, et d'abord, en 
témoignage de cette confiance, chaque homme portera 
constamment sur soi une amulette en forme d'étoile, dont 
les rayons seront formés par des lignes contenant des 
noms de Dieu ; chaque femme doit avoir, de même , une 
autre amulette, combinée d'une manière analogue^ mais 
avec d'autres noms 9 et en forme de cetcte. Cçfe\.ç& q^s» 



336 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 

le Bâb appelle dan9 le Biyyan les Formes et les Cercles; 
il y fait parler Dieu ainsi : 

« En vérité, je t'ai donné les Formes et les Cercles, 
« et je t'ai témoigné ainsi ma faveur. Dis : « Toute 
« l'Exposition est contenue dans ceux-ci. Certes, tracez- 
t en autant que vous pourrez, afin de les lire (constam- 
« ment)! » 

La raison de ce respect, de cette passion pour les talis- 
mans est facile à concevoir. Puisque nous avons vu pré-" 
# cédemment l'identité des lettres, des sons, avec les noms, 
avec les attributs divins desquels résultent les mondes, 
puisque toute la création et ses énergies sont exprimées 
par des harmonies de chiffres et de nombres qui s'em- 
boîtent les uns dans les autres, il est clair que l'homme 
est amené naturellement à mettre une confiance extrême 
dans le pouvoir qu'il possède de combiner aussi les nom- 
bres, de disposer des sons et des signes. De là, s'adres- 
sant à toute la nature, comme lui émanée du sein de 
Dieu, il interrogera ses forces, qui répondront partout. 
C'est ainsi que le Bâb recommande avec insistance les 
cachets de cornaline; il veut qu'on en porte; il veut 
qu'on en mette aux doigts des morts ; il décide ce qu'on 
devra inscrire dessus ; enfin il adopte pleinement, il con- 
sacre à nouveau la science talismanique et la relève sans 
hésiter de la condamnation prononcée contre elle par le 
Christianisme, et, avec regret, prononcée aussi par l'Islam. 
Si l'on rapproche ce trait bien frappant de ce qu'on a 
vu plus haut sur la renaissance des temples et des col- 
lèges de prêtres, on en conclura que le Bâb veut simple- 
ment ramener les populations à ce paganisme araméen 
qui ne fit explosion qu'assez tard dans le polythéisme 
grec et romain, mais qui s'en ercv\mfc sv bieu^ que Tern- 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 337 

pereur Julien, prétendant revenir au passé, ne put pas 
s'élever au-delà du chaldaïsme ; il lui fut impossible de 
remonter aux vrais cultes de la Grèce et de Rome. Au- 
jourd'hui, cet ancien araméisme, que Ton devait croire 
bien mort, bien oublié, bien effacé de la surface de la 
terre jusqu'en ses dernières traces, on le revoit, et on 
peut juger s'il est faible, s'il est mourant, s'il manque 
d'énergie. On dirait que son sommeil n'a fait que le re- 
tremper. 

Personne ne saurait se laisser aveugler par le dogme 
unitaire au point de croire que le polythéisme n'est pas là 
en germe, et en germe patent. Toutes ces manifestations, 
tous ces Éons que nous avons connus, auxquels nous 
avons parlé, que nous connaissons encore, qui .ont com- 
battu dans le Mazendérân, qui ont souffert à Téhéran ou à 
Tebriz, auront des symboles dans dix ans, des statues 
dans vingt; dans cent ans les critiques pourront con- 
tester leur existence réelle, tout aussi bien que celle du 
Yaldabaoth gnostique. Voilà donc l'Asie prise sur le fait. 
Elle n'oublie rien, rien au monde, et son génie a une 
obstination logique, un entêtement qui ne se laisse 
jamais détourner et ne sera jamais définitivement vaincu. 
Je ne puis m'empècher d'admirer dans son genre cette 
obstination grandiose qui prétend de nouveau faire pro- 
mener sous nos yeux les prêtres de Ninive, les sages de 
Babylone ; nous faire assister à leurs discours, et nous 
rouvrir les savantes écoles de Poumbedita et de Boushyr, 
afin de reprendre les leçons là où le Christianisme et l'Is- 
lam les ont interrompues. Et ce n'est pas à dire qu'une 
renaissance si singulière soit l'œuvre de quelques lettrés 
maniaques, de quelques cerveaux archéologiques : les 
populations ne la comprennent q\^ Vc^^wûX^n^kJSk^. 



338 LES LIVRES ET LÀ DOCTRINE DES BABYS. 

que trop, et l'on a vu si, pour la défendre, elles savent tuer 
et mourir. 

Les bàbys ont, d'ailleurs, le grand et prfticipal carac- 
tère de la foi religieuse, celui des époques croyantes : ils 
ne demandent pas la tolérance et ne la promettent pas. 
Au contraire : dans ce même temps où le Bâb, enfermé 
au fort de Tjehrig, attendait la mort, ce jeune homme de 
vingt-sept ans adressait à ses sectateurs cet ordre émané 
de Dieu : 

« Certainement, vous prendrez à celui qui n'a jamais 
« pénétré dans l'Exposition (à l'infidèle) tout ce qu'il pos- 
« sède. Et s'il embrasse la foi, rendez-le lui. Cette règle 
« doit être observée partout, si ce n'est dans les pays où 
« vous n.'avez pas l'autorité. » 

Ainsi l'infidèle, celui qui n'est pas bâby, n'a pas le droit 
de rien posséder ; ce ne saurait être une personne civile, 
un membre de l'État. « L'Exposition » ne dit pas qu'on 
doive le réduire en esclavage ; mais sous quelque forme 
que se manifeste la nullité sociale et légale de l'infidèle 
dans la société bâbye, elle n'en est pas moins une réalité. 
Cette nullité, on a tout lieu de le croire, trouverait dans 
la pratique de telles difficultés à s'établir, qu'on peut bien 
admettre qu'elle n'aurait pas lieu d'une manière bien 
stricte ; mais elle est de dogme et a pour double cause, 
d'abord le sentiment de répulsion qu'inspire tout partisan 
obstiné de l'erreur, ensuite le désir d'amener l'univer- 
salité des hommes à la vraie foi. C'est ce qui a déterminé 
le Bâb, dans un autre passage de l'Exposition, à prononcer 
que l'infidélité ne devait pas être permise dans les cinq 
contrées dont les noms suivent : l'Aragh, l'Azerbeydjan, 
le Fars, le Khorassan et le Mazendérân, c'est-à-dire dans 
le noyau de l'empire persau. 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 339 

Pourtant, le bâbysme n'est nullement sanguinaire dans 
ses préceptes. Après avoir prononcé que Ton devait dé- 
pouiller les infidèles, le Bâb ajoute : 

« Si une terre est conquise par les sectateurs de l'Ex- 
« position, qu'on y prenne ce qui a le plus de valeur 
« pour le donner à celui qui commandera les fidèles, et 
« ensuite conservez les existences (ne mettez personne à 
« mort). » 

On voit qu'il n'est pas commandé, et même qu'il n'est 
pas permis d'ôter la vie à qui que ce soit pour cause reli- 
gieuse. Il y a plus, il est licite, d'après un autre pas- 
sage, de faire le commerce et d'entretenir des relations 
d'amitié avec les infidèles. Dans les circonstances ac- 
tuelles, lesbâbys, qui éprouvent une haine très-àpre pour 
les musulmans, montrent beaucoup de sympathie aux 
juifs, aux guèbres, aux chrétiens même. Il faudrait voir 
ce que tout cela deviendrait au jour du triomphe. J'ob- 
serve, cependant, que deux grandes causes de haine sont 
écartées : les bâbys ne font pas de prières, excepté dans 
des circonstances solennelles et prévues par la loi ; en- 
suite ils n'admettent pas l'idée de l'impureté légale. Le 
Bàb prend même grand soin de faire remarquer que l'on 
peut se laver si cela convient, et pour son propre agré- 
ment, mais que les ablutions n'ont absolument aucune 
valeur religieuse et ne causent à Dieu ni peine ni plaisir. 
La différence des formes d'oraison est, entre les gens du 
commun, une des sources les plus ordinaires de mépris 
mutuel. Les bâbys, en les supprimant pour leur compte, 
à très-peu de chose près, ont simplifié la situation. Quant 
à l'impureté légale, l'opinion publique a déjà fléchi sous 
ce rapport parmi les musulmans. On s'en moque volon- 
tiers; c'est pourtant encore une pTèteuVÀoxv eta^iA^x»^ 



340 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BÂBYS. 

une hypocrisie chez les autres, mais ce n'est plus une 
conviction chez personne. L'orgueil intraitable des juifs 
continue seul à en faire grand usage; mais, en somme 
et fort heureusement, cette doctrine est en décadence 
manifeste, et si les bàbys réussissent à l'abroger, ils ren- 
dront un service véritable à la société asiatique. C'était 
une des plus riches sources de mauvais sentiments et une 
cause perpétuelle d'antipathies. 

Les bâbys, comme les musulmans, sont très-aumô- 
niers. Voici, du reste, comment le Bâb ordonne que se 
fera le partage du butin dans toute ville ou tout pays 
conquis. 

On commencera par nommer un préposé chargé non- 
seulement de recueillir, mais encore, de faire valoir la 
part de conquête prélevée la première et qui appartient à 
« Celui que Dieu manifestera. » Cette part est destinée à 
s'ajouter à d'autres et à être perpétuellement grossie, de 
manière à former un fonds de réserve pour le jour où le 
révélateur suprême pourra en avoir besoin. En atten- 
dant, ce trésor sera administré par un préposé dont le 
Bâb n'indique pas l'origine, mais qui, de toute évidence, 
sera nommé par les représentants de l'unité prophé- 
tique ou par le Point, et relèvera d'eux. Voilà le trésor 
de la religion constitué. 

Ensuite on prélèvera un cinquième, qui appartiendra 
aux Lettres Primitives, c'est-à-dire à la réunion des dix- 
neuf inspirés. 

Après cela, le sixième sera consacré à l'entretien des 
tombeaux des martyrs et à celui de leurs femmes, ainsi 
que de leurs enfants. Quant à ce qui restera, on rem- 
ploiera à doter et à marier les pauvres, et s'il se trouve 
encore quelque, chose qui n'ait ^as été compris dans 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 344 

la somme du butin, on pourra l'appliquer aux dépenses 
des temples. Cependant le Bâb ajoute expressément 
ceci : 

« On le donnera tout entier aux fidèles, ce qui vaut 
« mieux, suivant la prescription du livre de Dieu; et on le 
« donnera de manière à ce que tous sur la terre aient du 
« butin. C'est là le bienfait de Dieu. En vérité, Lui, il est 
« le bienfaisant, le généreux ! » 

Ainsi, le clergé et les pauvres, il n'y a guère que ces 
deux partageants. Cependant on a vu ailleurs que celui 
qui commandera les fidèles a droit à la meilleure part. Il 
est douteux que ce chef puisse jamais être pris hors du 
sacerdoce ; nous en avons eu quelques preuves par les 
premiers guides des croyants, qui ont tous été des 
hommes prophétiques. Cependant il est question des rois 
quelque part, mais très-peu. Le rôle du souverain sera 
probablement très-effacé, s'il ne fait pas partie lui-même 
des dix-neuf; mais il est d'autant plus probable qu'il en 
fera partie, que la légitimité royale ne pouvant se séparer 
de l'Imamat, ou plutôt de l'héritage de l'Imamat, le Bâb, 
et par lui le Point qui lui succède et ceux qui viendront 
après, doivent être considérés comme les seuls préten- 
dants légitimes. Quoi qu'il en soit, le roi a son devoir 
tracé : défendre la religion et çn être l'ardent propaga- 
teur. Quant à ses droits, ils sont également définis, mais 
d'une manière très-brève. De chaque miskal d'or on doit' 
lui donner cinq cents dinars; de chaque miskal d'argent, 
cinquante. C'est la loi. Si l'on paye, on fait son devoir, et 
Dieu vous en saura gré. Mais, si l'on ne paye pas, on ne 
saurait être contraint, et c'est à Dieu seul qu'il appartient 
de punir. 

« Ne demandez pas aux hommes la soccviae ^qwx Vk- 



342 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

quelle ils sont inscrits au rôle des contributions, afin de 
n'affliger personne ; car, eux-mêmes savent ce qu'ils ont 
à faire. S'ils ne donnent pas ce qu'ils doivent légalement 
au fisc, certes, en vérité, ils tomberont dans les comptes 
de Dieu. » 

Les populations asiatiques n'ont jamais aimé l'impôt. 
Il leur semble dur de donner leur argent, sous quelque 
prétexte que ce soit. Ce qui se révolte surtout en elles, 
en pareil cas, c'est l'idée de la valeur immense accu- 
mulée par leur imagination sur la moindre pièce de 
monnaie. Tous les prophètes, sans exception, ont donné 
raison à cette répugnance nationale et l'ont flattée. LeBàb 
a répété là-dessus ce qu'on avait déjà dit avant lui; mais 
il est à croire que, bien qu'il défende même aux prêtres 
d'exiger leur dû, et même de le demander, il n'a pas 
beaucoup plus de chances d'être obéi au pied de la lettre 
que ses prédécesseurs. Cependant, on ne voit pas trop, 
non plus, comment s'y pourront prendre les autorités 
politiques ou religieuses pour contraindre les résistances ; 
car si le Bàb leur laisse, en certains cas, .quelques moyens 
d'action, ces moyens sont extrêmement faibles. Pas une 
seule fois, dans l'énumération des châtiments qu'il auto- 
rise, on ne voit figurer la peine de mort. Cela' peut pa- 
raître singulier chez une- secte qui a trop prouvé à quel 
point elle possédait l'énergie guerrière et qui a pratiqué 

" sur ses ennemis tous les excès de férocité dont elle avait 
eu elle-même à souffrir. Mais tout cela se passait entre 
croyants et infidèles; c'était dans un moment d'exas-e 
pération et de luttes. On ne saurait s'en autoriser comme 
d'un exemple de la conduite à tenir envers les fidèles. 
Ici, les prescriptions n'ont rien d'équivoque : non-seule- 

ment elles n'autorisent pas et ne nomment pas même la 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 343 

peine de mort, mais elles interdisent formellement la tor- 
ture et les coups. 

« En vérité, Dieu vous a défendu dans l'Exposition 
de recourir aux coups, quand bien même on vous frappe- 
rait de la main sur l'épaule. » 

Il n'existe que deux sortes de châtiments légaux : 
1° les amendes multipliées, suivant la gravité des faits, 
par le nombre mystique 49. Les riches doivent les 
acquitter en or, les pauvres en argent; ainsi là où les 
premiers auront à payer 49 miskals d'or, les autres né 
donneront que 49 miskals d'argent; 2° l'interdiction 
d'approcher des femmes pendant un nombre de jours ou 
de mois proportionné à la gravité du délit. Hors de là, 
point de pénalité. 

Nous avons vu tout à l'heure que le butin devait une 
part assez considérable aux nécessiteux*. Gomme le Bâb 
n'a pas trouvé cela suffisant, il fait de l'aumône une obli-^ 
gation étroite. Il rappelle aux riches qu'ils ne sont que 
des dépositaires, que personne sur la terre ne possède 
rien et que tout est à Dieu; en conséquence, les riches 
doivent donner pour la religion et pour ceux qui n'ont 
rien ou qui n'ont pas assez. Mais il défend absolument 
la mendicité, il la flétrit, ne la tolère sous aucun pré- 
texte. Je ne regarde pas comme impossible que le Bâb se 
soit inspiré ici de quelques renseignements qui lui se- 
ront parvenus sur les idées des Anglais à cet égard. Du 
moins je dois dire que des natifs eux-mêmes ont cette 
opinion et me l'ont communiqu.ee. En tout cas, une telle 
prescription tranche avec les notions les plus répandues 
parmi les Asiatiques, qui, d'ordinaire, sont portés à con- 
sidérer la profession de mendiant comme plutôt méri- 
toire que honteuse. Ils y voient volontiers \xu \sv\w\R£r 



/ 



344 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

ment philosophique à la vaine gloire du monde, et ils 
estiment sage celui qui se met au-dessus des humiliations 
et consent à abandonner tous les soins de cette vie. 

Je ferai toutefois remarquer que le mépris systéma- 
tique de la mendicité se déduit assez logiquement de l'en- 
semble des doctrines du Bâb. Sans doute il était lui- 
même un mystique, mais il recommande fortement la 
vie pratique et fait un cas particulier du commerce. 
On a vu qu'à propos du butin il veut qu'on le confie à 
un préposé chargé de faire valoir par la spéculation la 
part afférente à « Celui que Dieu manifestera. » Il imagine 
évidemment une société où l'état de guerre n'existera 
plus, qui vivra pour fonder et augmenter le bien-être. 
C'est ainsi que le repos, la tranquillité d'esprit, les rela- 
tions affectueuses, une extrême politesse sont recom- 
mandées par l£ Bàb. 11 va jusqu'à stipuler que lors- 
qu'on reçoit une lettre, il faut y répondre par écrit, 
attendu qu'il ne serait pas convenable de répondre de 
vive voix. Il veut qu'on évite avec le plus grand soin les 
discussions de tout genre; et c'est sans doute pour fonder 
cette harmonie absolue dans sa république que, tout en 
ordonnant à l'homme de tendre constamment à déve- 
lopper son esprit par la pratique des livres, il ordonne 
aussi de détruire, de brûler avec un soin jaloux les pro- 
ductions intellectuelles étrangères à sa doctrine. On ne 
doit pas s'en occuper, on doit les craindre, les haïr; ce 
sont autant d'instruments de désordre et de perdition. 
Le moindre mal qu'elles puissent produire, c'est d'empê- 
cher les fidèles de marcher d'un pas ferme dans la route 
qu'il leur a ouverte, et de les soumettre à l'influence dé- 
létère de doutes constants. 

Les bâbys, plus heureux et plus libres que les musul- 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 345 

mans, ne doivent pas craindre ce qui contribue à donner 
de la joie et du plaisir. Les riches vêtements, les étoffes de 
soie et d'or, les broderies, sont recommandés non moins 
que les pierres précieuses et les joyaux. Les fidèles peu- 
vent, ils doivent, dans la mesure de leurs ressources, 
s'en procurer et en jouir en pleine satisfaction d'esprit. 
C'est surtout au jour de leur mariage qu'il leur faut s'en- 
tourer de tout l'éclat et de toute la félicité possibles. 

« Habillez-vous de vêtements de soie au jour de vos 
« noces, et, si vos moyens vous le permettent, ne portez 
« que cela. Et quant à ces vêtements dont vous serez 
« couverts au moment du mystère de votre bonheur, 
« faites les faire d'or et d'argent; mais si vous n'en pos- 
* sédez pas de tels, ne soyez pas affligés. En vérité, moi 
« qui suis votre Seigneur, je vous en donnerai, dans votre 
« dernier jugement, si vous êtes croyants à moi et à mes 
« préceptes. » 

Le Bâb attache une importance extrême au mariage 
Il est en cela d'accord avec tous les sages orientaux, 
quant à l'apparence du moins ; car il faut avouer qu'il 
diffère d'eux en cette matière sur des points essentiels et 
que sa religion a une bien autre portée. Tandis que 
l'Islam ne songe qu'à la propagation de l'espèce, les pré- 
ceptes du Bâb tendent à constituer ce grand desideratum 
des civilisations asiastiques, la famille, qui n'existe là 
que par exception. Il débute en exposant les motifs qui 
le portent à ordonner le mariage. 

« Il est nécessaire pour tous les êtres, dit-il, qu'il reste 
« de leur existence une existence, et certes il faut qu'ils 
« se marient entre eux lorsqu'ils ont passé l'âge de onze 
« ans, et celui qui le peut et n'accomplit pas la tâche de 
« la propagation, son œuvre ne se fait pas. » 



346 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

Lorsque les époux sont mariés, il tolère qu'on prenne 
une seconde femme, mais il ne le recommande en aucune 
façon ; il interdit sévèrement les concubines, et il est si ma- 
nifestement opposé d'intention à la polygamie, que ses 
successeurs considèrent comme mauvais d'user de la to- 
lérance qu'il a montrée quant à la dualité des femmes. Je 
ne crois pas qu'il y ait dans cette sévérité une bien grande 
difficulté aux yeux des Asiatiques; en réalité, les gens 
qui ont plusieurs femmes constituent l'exception même 
parmi les musulmans. La majorité se contente d'un 
unique mariage, et les Orientaux, parce qu'ils con- 
naissent de visu les inconvénients de la situation con-^ 
traire, apprécient tous nos arguments mieux que nous 
ne pouvons le faire nous-mêmes; ils nous en fourniraient 
de nouveaux au besoin. 11 faut, d'ailleurs, tenir compte 
de ceci, que le Koran n'a permis la pluralité des femmes 
qu'à cause de « la dureté de nos cœurs. » Les Arabes, pour 
des raisons faciles à apprécier, ne peuvent trop faire 
autrement dans le désert que d'avoir plusieurs femmes. 
Ce sont des servantes qu'ils se donnent à bon marché et 
que leurs moyens ne leur permettraient pas d'obtenir 
autrement; c'est aussi une protection gratuite et légitime 
qu'ils étendent autour d'eux sur des êtres faibles, inca- 
pables de s'en passer. On prétend que des raisons ana- 
logues expliquent jusqu'à un certain point des faits ana- 
logues chez les Mormons. En outre, l'organisation même 
de la tribu et son genre de vie neutralisent dans une 
grande mesure les inconvénients du système, et en don- 
nant à la famille une autre forme, lui permettent cepen- 
dant d'exister. 

Mahomet avait été sensible aux inconvénients mani- 
festes de la polygamie, et il en restreignait beaucoup 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 347 

l'usage, contrariant par là tous les droits anciens. Au- 
jourd'hui, le Bâb s' étant trouvé en face d'une société 
où, sur vingt hommes, dix-neuf au moins n'ont qu'une 
femme , il est allé plus loin que son devancier , et il a 
manifestement tendu à interdire ce que l'autre accep- 
tait, bien qu'avec répugnance. Ajoutons aussi que les 
nossayrys et les chrétiens sont là, les premiers sur- 
tout, en nombre considérable, pour l'autoriser de leur 
exemple. Mais il a fait deux pas de plus, bien autrement 
décisifs : il a défendu le divorce et abrogé l'usage du 
voile. * 

En ce qui est du premier, c'est la plaie de la société 
persane. La facilité de changer de femme à tout mo- 
ment et pour le plus futile prétexte, les mariages à 
terme qui en sont la conséquence, ont plus fait que la 
polygamie pour dépraver la société en rendant impos- 
sible l'union réelle des époux. 11 est peu de femmes de 
vingt-deux à vingt quatre ans qui n'aient eu deux ou 
trois maris. Le Bâb s'est exprimé ainsi à ce sujet : 

« Ne rapproche pas le tha du gaf (ne divorce jamais)-, 
ou si tu es dans l'obligation de le faire, attends le cycle 
d'une année. 11 se peut que tu te reprennes d'affection 
pour l'unité (pour l'union). Et sache qu'il y a une per- 
mission donnée à ceux qui tiennent à leurs femmes de se 
réconcilier avec elles quatre-vingt-dix fois, même après 
qu'ils ont attendu un mois. Puissiez-vous ne pas demeu- 
rer dans l'ombre des portes qui mènent en dehors de la 
vérité I » 

Pour comprendre ce que signifie l'attente d'un mois, 
il faut se rappeler que la loi musulmane n'a pas trouvé 
de meilleur moyen [pour empêcher les divorces hâtifs, 
que de stipuler qu'on ne pourrait reprendre la mètxve 



348 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

femme que trois fois ; que si on voulait la rappeler une 
quatrième, il fallait auparavant qu'elle eût contracté une 
autre union suivie d'un divorce et de trois mois de délai. 
Ainsi le bâbysme met fin à un grand désordre moral, en 
détruisant ces facilités et même ces obstacles. 

11 ne tend pas moins à ce but en retirant aux femmes 
l'usage du voile. Cette habitude couvre des désordres 
infinis, entraine tous les inconvénients de l'isolement de 
l'homme et rend l'éducation première des enfants on ne 
peut plus dangereuse et même perverse, car des mères 
qui ont toujours vécu dans la licence complète de Tinté- 
rieur ont, à tout le moins, des habitudes de langage 
d'une grossièreté sauvage et un laisser-aller du plus mau- 
vais exemple. Cette singulière habitude de cacher le visage 
des femmes repose du reste sur le motif le plus futile. Ce 
n'est pas une prescription religieuse ; ce n'est pas non 
plus, comme on le suppose en Europe, une précaution de 
la jalousie. C'est tout simplement une convenance. Les 
anciens rois de Perse, avant l'Islam, et les grands sei- 
gneurs qui se trouvaient assez considérables pour vivre 
sur le même ton, se montraient le moins possible en 
public. La plupart du temps les gens qui avaient à les 
entretenir leur parlaient derrière un rideau. C'était un 
signe de grandeur; ce fut bientôt la marque nécessaire 
d'un certain rang dans le monde. Sous les Arsacides, 
gens brusques, peu raffinés et qui vivaient à l'ancienne 
mode, non-seulement les hommes, pour grands qu'ils 
fussent, n'avaient pas de pareilles idées, mais les femmes 
ne se cachaient pas non plus. 

Vasthi est qualifiée d'altière Vasthi pour cette raison 
seule qu'elle refusa de venir prendre part aux joyeusetés 
publiques d'Àssuérus; les conseillers du monarque se dé>- 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 340 

clarèrent indignés d'une pareille conduite, qui, si elle 
n'était réprimée, les exposerait au mépris de leurs femmes, 
tenues, il faut le croire, à figurer régulièrement dans les 
banquets où les hommes s*enivraient et où elles s'eni- 
vraient elles-mêmes. Quand on s'amuse en Orient , on 
s'affole; il n'y a pas de nuances. 

Il fut donc convenu un jour qu'une femme distinguée 
et de belles manières devait se tenir à l'écart de tout et ne 
pas même se laisser voir. Les femmes des tribus arabes, 
qui ne suivaient pas les modes , conservèrent les an- 
ciens usages libres, elles ne s'enfermèrent pas dans 
leurs tentes, non plus que celles qui habitaient les villes, 
dans leurs chambres. Mahomet trouva les choses dans 
cet état, et pendant longtemps il n'y changea rien. Ses 
femmes conversaient avec les musulmans, se montraient 
sans difficulté, recevaient des visites, en rendaient sans 
que l'on fît sortir les hommes. 11 leur arriva même de 
prendre part à des repas où des compagnons de leur 
mari assistaient, et personne n'y trouvait à redire. Mais 
lorsque le Prophète fut devenu un grand personnage 
suivant le monde, qu'il fut un prince, qu'il sentit le 
besoin de prendre des manières et de suivre des usages 
conformes à l'idée qu'on devait se faire de son rang, 
il copia les habitudes domestiques régnant à la cour 
des Sassanides, ce modèle de toutes les grandeurs con- 
temporaines , et les femmes se voilèrent , s'enfermè- 
rent et n'admirent plus aucun homme auprès d'elles, 
absolument comme chez nous une ouvrière qui devient 
une dame se met à porter un chapeau. La preuve que, 
dans la réclusion et la voilure des femmes du prophète, 
il n'y eut jamais autre chose que ce que j'indique ici, 
c'est que, si les femmes qui pouvaient prétendre à u& 



350 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

• 

certain rang dans le monde s'empressèrent de les imiter, 
le peuple ne s'en piqua pas; surtout dans les tribus on 
ne s'en, soucia jamais. Il vint cependant une époque où 
pour les gens scrupuleux ce fut un grand cas de voir à 
découvert le visage d'une femme ; mais ce sont des sub- 
tilités et des raffinements qui n'ont pas de raison solide 
d'exister, et si l'usage du voile a fini par se généraliser, 
par descendre jusqu'aux plus basses classes de la popula- 
tion urbaine et même des villages, c'est par la même 
raison qu'aujourd'hui, dans les rues de Téhéran, les épi- 
ciers et les muletiers se traitent d'Excellences. Il suffit de 
voir la facilité avec laquelle le voile disparait dans les 
mœurs de Constantinople, — et certes, s'il existait quel- 
que motif vraiment sérieux pour le maintenir, les Turcs, 
d'ailleurs fort étroits dans leurs idées, s'y cramponne- 
raient obstinément, — pour concevoir que cette coutume 
n'est ni aussi solide ni aussi liée aux mœurs des pays 
orientaux qu'on se l'imagine d'ordinaire. C'est pourquoi 
le Bâb, qui montre ailleurs encore que ses réflexions 
s'étaient attachées avec force à la constitution de la fa- 
mille, n'a plus voulu tolérer un usage qui contribue à la 
perversion des mœurs et a pu écrire ceci dans son Expo- 
sition : 

« Celui qui est instruit dans la nation (tout bâby) est 
autorisé à voir toutes les femmes, à leur parler et de 
même à être vu d'elles. En vérité, ô mes serviteurs I vé- 
nérez-moi, respectez-moi; et si les rapports libres entre 
les deux sexes ont lieu en dehors de ce qui est néces- 
saire entre deux personnes, dites : Au-dessus de dix-huit 
paroles, craignez de continuer l'entretien. Sachez que 
que vous ne sauriez en tirer aucun profit. » 

On voit que, par cette réserve, le Bâb cherche à pré- 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 354 

venir les dangers d'un commerce trop familier et qu'il 
les redoute, comme font les autres législateurs. Les mu- 
sulmans, cependant, accusent les bâbys d'avoir des agapes 
secrètes où l'on éteint les lumières et où toutes les pro- 
miscuités sont permises. C'est un genre d'accusation 
respectable par son antiquité, et peut-être doit-on le 
considérer comme le monument de la haine confession- 
nelle le plus ancien qui soit au monde. Les juifs et les 
païens adressaient ce même reproche aux chrétiens pri- 
mitifs, et il est plus que douteux qu'ils en fussent les 
inventeurs. Depuis ce temps, les différentes sectes n'ont 
pas cessé de se le prêter comme arme de guerre. On 
en a fait usage contre les ophites, contre les carpo-- 
cratiens, contre les disciples de Manichée, contre bien 
d'autres; les musulmans s'en escriment contre les nos- 
sayrys et, on le voit, contre les bâbys. Ainsi généralisé, 
cet argument perd un peu de sa valeur, et d'après ce 
qu'on vient de lire des prescriptions de l'Altesse Su- 
blime, il parait qu'il faut ici le considérer comme une 
simple injure. 

Malgré ses précautions de prudence quant aux rapports 
entre les sexes, le Bâb veut que la sociabilité existe à un 
degré suprême et il y convie les femmes. Chaque jour, 
un fidèle doit recevoir des hôtes à sa table, et il les doit 
avoir nombreux dans la proportion de sa fortune et dans 
un rapport mystique avec le grand nombre dix-neuf. Les 
femmes sont admises à ces repas. 

Le Bâb témoigne pour elles une sollicitude, une attention 
constante. Sachant combien elles attachent de prix aux 
pratiques religieuses et sont passionnées pour les pèle- 
rinages, il ne veut pas les leur interdire absolument, mais 
il marque, autant qu'il peut, que c'est^ax \s\»fc ç»u&«ïf- 



352 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABTS. 

cendance; encore veut-il qu'il n'en puisse résulter aucune 
fatigue, aucun danger pour leur santé; s'il devait en être 
autrement, il s'y oppose. A peine leur recommande-t-il 
la prière, et il la leur fait, autant que possible, douce et 
aisée. Voici, par exemple, ce qu'il dit sur les pratiques 
pieuses : 

« Si vous voulez empêcher que les femmes ne se fassent 
du chagrin, ne leur refusez pas ce qu'elles désirent quant 
au fait d'aller en pèlerinage, pourvu qu'elles n'aient pas 
à essuyer trop de fatigues dans le chemin , et lorsqu'elles 
sont domiciliées sur le territoire du sanctuaire... Si elles 
désirent l'amour de leurs maris, de leurs enfants, cela vaut 
mieux pour elles, et qu'elles ne s'occupent pas de ce qui 
pourrait leur donner du souci. En vérité, vous, femmes, 
vous avez été créées pour vous-mêmes et pour vos en- 
fants; donc, vous n'êtes pas maîtresses de faire des voya- 
ges, et certes, rendez grâce à Dieu pour ce dont il vous 
dispensées, et Dieu est le savant, le sage! » 

Ailleurs, en parlant de la fiancée, il dit aux fidèles, en 
leur recommandant de lui prodiguer les parures et tout 
ce qui peut lui causer de la joie et augmenter sa beauté : 

« Ornez votre ornement! glorifiez votre gloire! » 

La même affection qu'il porte aux femmes, il la répand 
sur les enfants. Dans sa prison, il se rappela les douleurs 
de son plus jeune âge quand , obligé d'aller à l'école, il 
avait souffert des mauvais traitements de son maître. 
C'est pourquoi il a mis le nom de ce maître , avec un 
reproche détourné, dans ce passage de l'Exposition, où il 
fait parler ainsi un petit écolier : 

* En vérité, ô Mohammed, ômon maître, ne me frappe 
pas jusqu'à ce que je sois arrivé à l'âge de cinq ans, et si 
même il ne s'en fallait que d'un clin d'œil que j'eusse 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 353 

atteint cette limite. Assurément, mon cœur est délicat 
et faible. Et cet âge de cinq ans une fois accompli, 
donne-moi de l'éducation, et ne me fais pas outrepasser les 
bornes de ce qui est convenable, et si tu veux me frapper, 
ne me donne pas plus de cinq coups, et ne me bats pas 
sur la chair sans qu'il y ait, entre elle et Je bâton ou la 
main, une couverture. — En vérité, si tu enfreins le droit 
à cet égard, ta femme t'est interdite pour quatre-vingt-dix 
jours, et si tu n'as pas de femme, tu donneras à celui que 
tu auras frappé 90 miskals d'or. Si tu veux être au nom- 
bre des fidèles, ne frappe jamais que très-doucement, 
et, lorsque tu apprends à lire aux enfants, toi et eux, 
soyez également assis sur un siège, banc ou fauteuil. En 
vérité, le temps qu'ils passent à étudier n'est pas compté 
dans leur vie et, certes, permets-leur tout ce qui peut les 
rendre heureux : les rires, le jeu. » 

On aperçoit dans ce passage et dans un autre encore 
un ressouvenir amplifié sans doute, mais cependant re- 
connaissable de l'Évangile. Le fait ne me paraît pas contes- 
table. Je crois voir aussi une influence pieuse, une idée 
d'imitation dans la prescription plusieurs fois renouvelée 
de s'asseoir sur des fauteuils, sur des chaises, contraire- 
ment à l'usage du pays, qui est de s'asseoir à terre. 
Enfin, je remarque encore une grande nouveauté, qui 
ne peut provenir cette fois que de la même source : le 
Bâb recommande à ses sectateurs de se raser la barbe et 
de porter le visage tout à fait imberbe. C'est la première 
fois, ce me semble, qu'une pareille prescription a eu lieu 
en Orient. 

Il paraîtrait, toutefois, que si le Révélateur a ap- 
prouvé et accepté quelques-unes de nos idées et de 
nos coutumes, son intention bien arrêtée a été de s'en 

20. 



354 LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 

tenir là, et de ne pas pousse* plus loin les emprunts ni 
même les rapports. On a vu qu'il défendait strictement 
de rien lire que les livres de la religion, et de s'occuper 
d'aucune autre branche de connaissances que celles dont 
la foi est l'origine; de môme, il interdit les voyages. 
Il ne veut pas qu'on quitte son pays, ni surtout sa 
famille. 

Je viens de présenter rapidement les prescriptions 
caractéristiquesdu code nouveau, on trouvera le reste et 
les détails dans le livre intitulé « Exposition. » C'est un 
objet d'étonnement pour tout esprit qui n'est pas accou- 
tumé à la nature particulière des intelligences orientales, 
que de voir à quelles minuties le législateur religieux 
s'y est cru obligé de descendre; mais rien ne saurait 
nous surprendre plus que le dédain manifeste avec 
lequel il traite ce qui est gouvernement proprement dit. 
Il n'entre à ce sujet dans aucune considération sérieuse; 
évidemment, une telle matière ne lui parait pas valoir 
la peine de s'y arrêter. Il considère toute administra- 
tion humaine comme constituant un mal plus ou moins 
nécessaire, et, désespérant de l'améliorer, il ne s'en 
occupe pas. 

Une telle façon de sentir, d'apprécier les choses de la 
vie, est un signe auquel on peut reconnaître sûrement 
les sociétés vieillies. On le rencontre dans- toute l'Asie, à 
une époque déjà bien ancienne ; la Rome impériale sug- 
gère une semblable disposition de pensée à ses philoso- 
phes et à ses poëtes , et de nos jours, nous voyons en 
Europe ce qui s'appelle « les partis avancés, les gens du 
progrès » penser à peu près la même chose, et le dire. 
C'est là leur motif principal d'admiration pour les États- 
Unis d'Amérique, où le gouvernement, systématiquement 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 355 

méprisé et abandonné par l'indifférence de l'esprit public 
aux médiocrités qui le veulent prendre, vaut à peu près 
le sentiment qu'il inspire. 

Au rebours des sociétés jeunes t et vivaces, où nul 
homme ne conçoit un plus bel emploi de sa fortune ou de 
ses talents , de son influence ou de sa bravoure , que de 
l'employer à la chose publique, où l'opinion commune 
ne découvre de gloire véritable que chez les guerriers et 
les hommes d'État, les bàbys, raisonnant comme les éco- 
nomistes européens, imaginent une organisation politique 
disposée de manière à donner à l'homme la plus grande 
somme possible de tranquillité , de sécurité et de bien- 
être; chez eux, l'habit est oriental, mais la pensée ne 
diffère pas essentiellement au fond de celle des hommes 
nouveaux de nos pays. Les uns et les autres imaginent 
une humanité éclairée, douce, riche, productrice, so- 
ciable, heureuse, ne se battant pas, et, ce qui est la partie 
du problème que la pratique seule pourra résoudre ou ne 
pas résoudre, n'étant pas un jour, à la fin, bien battue. 
Le rôle que les bâbys font jouer dans tout cela à l'inter- 
vention du Dieu qui vit au fond de la conscience de cha- 
que fidèle, c'est le même que celui prêté par M. Proudhon 
à ce qu'il appejle la Justice, et en analysant de près les 
deux conceptions, peut-être les trouverait-on plus étroi- 
tement parentes qu'il ne semble. De cela je conclurai 
qu'en fait d'idées dissolvantes, le bâbysme peut servir de 
preuve que les Orientaux ne sont pas en arrière de nous. 
Si le bâbysme est une utopie, des utopies semblables 
existent également chez les sectes philanthropiques d'An- 
gleterre, d'Allemagne et de France ; s'il est susceptible de 
recevoir une réalisation, les utopies européennes pourront 
également, sous une forme ou sous une autre, faire subir 



356 LES LIVRES KT LA DOCTRINE DES BABYS. 

quelque jour à une portion quelconque de nos sociétés les 
effets de leur expérimentation. 

Je ne vois pas pourquoi le fait n'aurait pas lieu; 
car ce n'est pas prouver l'impossibilité de la mise 
à l'essai d'un système, que de le déclarer déraisonnable 
ou nuisible. Peu de systèmes auront l'honneur d'être plus 
répugnants à l'intelligence et à la morale que celui qui a 
régné de 1791 à 4795, et cela fait quatre ans. Je serais donc 
porté à croire que telle ou telle partie du bâbysme qui 
semble peu applicable ne saurait cependant empêcher un 
jour ou l'autre l'ensemble de cette conception de triom- 
pher et de s'introniser dans l'Asie centrale. On le peut 
supposer d'autant plus aisément que, d'une part, les par- 
tisans de cette religion font constamment des prosélytes, 
et, de l'autre, le dogme n'étant pas immuable et se prê- 
tant singulièrement bien aux modifications que peuvent 
réclamer les circonstances, on doit admettre qu'en cas de 
besoin, l'Altesse Éternelle et ses assesseurs, ou leurs 
successeurs auraient le droit de transformer tel principe 
jugé nuisible ou dangereux. J'avoue même que, si je 
voyais en Europe une secte d'une nature analogue au 
bâbysme se présenter avec des avantages tels que les 
siens, foi aveugle, enthousiasme extrême, courage et dé- 
vouement éprouvés, respect inspiré aux indifférents, 
terreur profonde inspirée aux adversaires, et de plus, 
comme je l'ai dit, un prosélytisme qui ne s'arrête pas, et 
dont les succès sont constants dans toutes les classes de 
la société ; si je voyais, dis-je, tout cela exister en Europe, 
je n'hésiterais pas à prédire que, dans un temps donné, 
la puissance et le sceptre appartiendront de toute néces- 
sité aux possesseurs de ces grands avantages. 

Mais les bâbys ne sont pas en Europe, et ils sont ex- 



LES LIVRES ET LA DOCTRINE DES BABYS. 357 

posés à une cause de paralysie extrêmement puissante 
dans les régions asiatiques. 11 se peut faire que l'Altesse 
Éternelle et son conseil, que tous les fidèles ensemble, 
heureux delà seule contemplation religieuse, oublient 
complètement l'application de leur idée, et ne la jugent 
pas indispensable. Déjà ils distinguent deux états, deux 
situations dans leur histoire idéale : l'une, c'est la période 
de « la Manifestation; » ils y sont aujourd'hui; l'autre sera 
le règne de « l'Explosion. » Viendra-t-elle cette explosion, 
ou bien sera-telle toujours prédite par des hommes heu- 
reux d'y penser, heureux de s'en représenter les joies, 
les possédant dans leurs méditations, et par cela même 
moins pressés de se heurter contre les difficultés de fait à 
travers lesquelles il leur faudrait cependant passer? Sans 
doute, les bâbys ont donné de grandes preuves d'énergie, 
d'audace et de volonté effectives, mais les donneront-ils 
encore? On voit, en Orient, les juifs pleurer des larmes 
sincères en parlant de Jérusalem et du rétablissement de 
Juda , mais , pas un seul de ces personnages attendris 
n'irait jusqu'au bout de la rue pour voir et embrasser la 
réalité de la Porte-Sainte. 11 leur suffit de se la figurer, 
et je n'ai pas toutes les raisons du monde pour être con- 
vaincu que les bàbys ne finiront pas par se contenter du 
même bonheur que ces juifs-là. 

Dans cette hypothèse, d'ailleurs incertaine et seule- 
ment plausible, la religion pour laquelle viennent de 
souffrir tant de martys se rangerait paisiblement aux cô- 
tés de tant d'autres opinions théologiques ou philosophi- 
ques qui , après avoir débuté par faire un grand tapage, 
sont devenues les plus accommodantes du monde. Nous 
avons vu chez nous, dans ce genre, les anabaptistes. La 
flamme, le massacre leur étaient des moyens trop doux, 



£>* LSS UTMS& ET Là WKTMXE DES BUTS. 

et chacun de knrs pas faisait vaciller sur leurs bases les 
églises et les châteaux. Aujourd'hui,, les anabaptistes boi- 
vent du laiu ei. pourvu qu'ils ne portent pas de boutons, 
leurs voeux sont comblés. D est possible que les bàbys 
finissent de même. Cependant je me défie, d'une part, de 
la débilité des pouvoirs persans, et, d'autre part, de l'in- 
contestable activité actuelle des novateurs. 



CHAPITRE XIH 



LE THÉÂTRE EN PERSE 

Ainsi, l'esprit persan moderne, dans sa plus haute 
manifestation , vient d'aboutir de nos jours, hier même , 
à l'invention, à la fondation d'une religion nouvelle. Des 
principes très-nouveaux , ou du moins renouvelés d'une 
antiquité lointaine et bien voilée dans ces régions, ont 
apparu. Des quantités considérables de fidèles accourent 
vers eux. Est-ce un signe de vigueur, est-ce un signe 
de faiblesse dans l'intelligence d'une race, qu'une* pareille 
levée de boucliers et les circonstances accessoires qui 
l'accompagnent? Je le laisse à décider. Si c'est un signe 
de faiblesse , il en faudra dire autant de toutes les épo- 
ques où se sont décidés les grands retours de l'humanité 
et leur attribuer un degré tout particulier d'humiliation, 
proposition qui parait un peu contestable. Si c'est un signe 
de force, que faut-il penser de nous, en qui tous les élé- 
ments de cette force , et particulièrement ce qui en est 
l'âme, la susception du surnaturel, disparaissent de plus 
en plus? Je ne pense pas qu'on puisse alléguer ici que le 
bâbysme n'est qu'une superstition vulgaire. Ou je me 
trompe fort, ou ce nouveau culte n'encourt pas un pareil 



360 LE THEATRE EN PERSE. 

reproche; il n'a rien de commun avec les tentatives 
grossières de ces illuminés à la douzaine qui se rencon- 
trent partout, môme en Europe, et qui, en Asie, ne 
manquent presque jamais de se produire comme les ré- 
dempteurs annoncés par le Koran, sous le nom de l'Imam 
Mehdy, plus ou moins convaincus, plus ou moins exaltés, 
plus ou moins habiles, mais peu inventifs et ne sortant 
pas du texte mahométan , qui , exploité par eux , leur 
donne leur raison d'être. Non, bien évidemment, le bâ- 
bysme n'a rien à faire avec ces pauvretés. Il donne ma- 
tière à étude et n'indique rien moins qu'une intelligence 
vulgaire chez ses fondateurs. 

Mais, quelle que soit la valeur intrinsèque de l'effort 
qui donne lieu à cette inauguration d'une foi nouvelle, 
l'esprit persan ne s'y épuise pas. Il lui est resté de la 
vigueur disponible pour d'autres enfantements, parmi 
lesquels je n'hésite pas à citer en première ligne la créa- 
tion d'un théâtre complet, qui s opère de nos jours. Au pre- 
mier abord, il peut paraître singulier, et jusqu'à un cer- 
tain point malséant , de comparer deux productions aussi 
disparates et assurément disproportionnées entre elles. 
Je pourrais m'excuser en faisant remarquer que ce théâ- 
tre, dans son état actuel, est lui-même une œuvre toute 
religieuse et qui ne laisse pas que d'avoir aussi la portée 
d'une innovation dogmatique, agissant tout autant sur le 
dogme que le peuvent faire les théories les plus directe- 
ment théologiques; mais, bien que ces allégations soient 
exactes, je préfère puiser la raison du rapprochement que 
j'établis dans la nature même des choses. En effet, l'in- 
vention d'une religion qui n'est pas la mienne, et que je 
ne saurais accepter, tout en m'y intéressant, ne peut 
être à mes yeux autre chose qu'une production intel- 



LE THEATRE EN .PERSE. 361 

lectuelle, et la création d'un théâtre en est une autre, 
d'une importance inférieure sans doute, mais qui ne laisse 
pas, dans des circonstances particulières , de mériter une 
place considérable parmi les éléments moraux d'une so- 
ciété. Il est des cas où il n'en est pas ainsi sans doute. 
Le théâtre à Rome n'a joué que le rôle assez mesquin d'un 
dilettantisme; il n'a jamais possédé l'influence ni acquis 
la faveur des combats de gladiateurs. Notre théâtre mo- 
.derne n'est qu'un passe-temps de désœuvrés ou une fan- 
taisie de beaux-esprits. Les masses ne s'y intéressent pas 
fortement, et n'y trouvent la satisfaction d'aucun instinct 
supérieur. On peut croire que dans l'Inde il en a été à peu 
près de même, et que les chefs-d'œuvre de Kalidâsa et 
de ses émules n'ont jamais servi à autre chose qu'à dis- 
traire des rois et à amuser des poëtes. Mais en Grèce, 
il n'en fut pas ainsi. 

Soit que la foule athénienne se précipitât en tumulte 
sur les traces et autour des roues du charriot de Thespis, 
soit que, plus tard, rassemblée dans un religieux silence 
sur les marches du théâtre de Bacchus, elle assistât aux 
tragédies d'Eschyle, il faut convenir que les représenta- 
tions dramatiques furent chez elle et pour elle un grand 
fait, une manifestation des plus élevées de sa vie. Tant 
que la république fut libre et florissante , les ouvrages 
dramatiques, dans tous les genres, durent préoccuper les 
pontifes et les hommes d'État; car l'action qu'ils exer- 
çaient sur le peuple était puissante et profonde. Les effets 
produits n'allaient à rien moins qu'à des révolutions. La 
tragédie peut être avec raison suspectée d'avoir modifié, 
changé plus d'un dogme; la comédie poursuivait de la vin- 
dicte redoutée de son rire et pouvait accabler tel orateur 
qui ne paraissait à l'Agora que pour y triompher. C'est à 



3«2 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

cette puissante espèce de théâtre qu'appartient la scène 
persane, et c'est pourquoi je n'ai pas dû me faire scru- 
pule d'annoncer que j'allais en parler après la religion et 
la philosophie. 

La scène persane n'a pas pins de soixante ans d'exis- 
tence. Non -seulement on ne la connaissait nullement 
sous les Sefewyèhs. aux belles époques de splendeur de la 
monarchie, mais c'était encore peu de chose au commen- 
cement de ce siècle. De même que, dans la première anti- 
quité de la tragédie grecque, les chœurs étaient tout et 
les personnages du drame presque rien, et que, par la 
suite, les chœurs diminuant d'importance, en arrivè- 
rent graduellement à se subordonner absolument aux ré- 
cilateurs isolés, puis aux acteurs, de môme le drame 
persan s'est greffé d'une manière d'abord presque im- 
perceptible sur les cantiques récités dans les dix pre- 
miers jours du Moharrem, en l'honneur des martyrs de la 
famille d'Aly, et il est arrivé de nos jours à ce point qu'il 
en est déjà presque détaché. Dans peu d'années, il le sera 
tout à fait. Des gens qui ne sont pas encore très-vieux 
se rappellent parfaitement d'avoir vu le temps où les ta- 
zièhs — c'est le nom donné à ces représentations — se 
bornaient à l'apparition de l'un ou de l'autre de ces per- 
sonnages sacrés qui venaient pleurer leurs malheurs et 
leurs souffrances; peu à peu le nombre des acteurs s'est 
augmenté; mais il s'en faut encore de beaucoup que 
l'idée soit arrivée à sa forme définitive. Il me semble 
que nous sommes très-heureux de la trouver dans cette 
période, et de pouvoir observer sur le vif bien des points 
dont l'étude a pour nous un intérêt tout autrement vaste 
qu'il ne semblerait d'abord. C'est l'esprit de l'antiquité, 
c'est l'éternel esprit de l'humanité, c'est le travail de dé- 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 3Ç3 

veloppement d'une des plus grandes formes de la pensée 
humaine que la Perse nous offre aujourd'hui l'opportunité 
d'examiner au plus fort de son opération. 

Je dirai d'abord en peu de mots quelle est l'étoffe tra- 
vaillée. Quant aux lecteurs insuffisamment renseignés et 
qui seraient plus particulièrement curieux de connaître 
dans le détail un des événements les plus pathétiques 
que l'histoire puisse offrir, il faut les renvoyer au beau 
récit de Gibbon. 

Aly, cousin et gendre du Prophète, fut unedes natures les 
plus nobles, les plus chevaleresques, les plus dévouées, 
les plus pures et les plus malhabiles qui furent jamais. Ses 
partisans (ce n'était qu'un petit groupe) poussèrent l'ad- 
miration jusqu'à le considérer de son vivant comme un 
•Dieu, et lui, en musulman fidèle, lutta avec générosité 
contre ces aveuglements. Mais ses ennemis, plus sages, 
furent aussi plus nombreux et d'un rare acharnement. Ils 
réussirent longtemps à l'exclure du rang suprême, que 
tout lui donnait le droit d'occuper. Enfin, après Abou- 
bekr, Omar et Osman,. il y parvint; mais, impuissant à 
maîtriser les éléments, trop forts pour sa main, qui s'a- 
gitaient sous la couverture de l'Islam, il périt assassiné 
dans la mosquée de Koufa. Yézyd s'empara du pouvoir. 
L'un des deux fils que laissait Aly, Housseïn, avait épousé 
la dernière fille du roi Sassanide Yezdedjerd, et vivait à 
Médine avec son frère Hassan, sa sœur Zeynèb, les en- 
fants de ce frère et de cette sœur, tout ce qui restait en 
somme du sang du Prophète. 

A la mort d' Aly, Housseïn, qui avait hérité de l'irréso- 
lution de son père et de son désintéressement pieux, ne 
laissa pas, cependant, que d'être sensible aux encourage- 
ments de ses amis. On lui représenta comme un devoir 



364 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

de prétendre au khalifat; on le circonvint de respects, d'é- 
loges, de reproches, et il se laissa persuader d'entrer 
dans une sorte de conspiration qui n'attendait pour écla- 
ter qu'un moment favorable. 

On crut lavoir trouvé bientôt. Les habitants de Koufa, 
honteux et repentants du crime sacrilège qui s'était con- 
sommé dans leur mosquée sur la personne vénérée d'Aly, 
firent dire à son ûls que, s'il voulait se rendre parmi eux, 
ils le proclameraient khalife et le soutiendraient jusqu'à la 
mort contre les troupes syriennes de Yézyd. Housseïn était 
à Médine. 11 eut le tort de croire trop légèrement à ces pro- 
testations , et malgré son goût pour le repos, il prit congé 
de son frère Hassan et s'achemina avec toute sa famille, 
que le langage religieux appelle les Gens de la Tente, vers 
Koufa. Yézyd prit des mesures rapides, lança une nom- 
breuse cavalerie à la poursuite de son rival, s'assura, 
sans perdre de temps, de la ville de Koufa, qui, dans 
l'angoisse de la peur, rompit la foi jurée, et les Gens de 
la Tente, au nombre d'environ quatre-vingts, se virent 
soudainement entourés par des forces irrésistibles, à une 
petite distance du Tigre, au sein du désert, au milieu des 
sables. Ils eurent à peine le temps de s'entourer d'une 
sorte de fossé qui ne pouvait guère arrêter leurs ennemis. 
Ce désert, c'était la plaine de Kerbela, demeurée si fa- 
meuse dans les souvenirs des Shyytes et que leurs pèle- 
rins vont encore arroser de leurs larmes. 

Si Housseïn, comme son père, était peu réfléchi et in- 
décis, comme son père aussi il était intrépide dans l'ac- 
tion, il avait cette fierté qui mène les grandes âmes à la 
mort. De leur côté, les agresseurs, les généraux de Yézyd, 
étaient embarrassés sur ce qu'ils devaient faire. Il ne leur 
semblait pas chose toute simple d'égorger la famille du 



LE THEATRE EN PERSE. 365 

Prophète ; ils craignaient leurs soldats , ils craignaient 
l'avenir. .Le crime était un peu' trop odieux. Hésitant, ils 
se bornèrent donc pendant quelques jours à cerner les 
proscrits, et ils essayèrent de parlementer avec eux. Mais 
Housseïn, fier de son rang et de sa naissance, fort de 
son droit, demeura inflexible dans ses prétentions. D'au- 
tre part, les ordres du khalife étaient pressants et san- 
guinaires. Pour tout accorder, les chefs resserrèrent de 
plus en plus l'investissement des tentes, et refusèrent d'en 
laisser sortir personne. Ils témoignaient un respect demi- 
senti, demi-hypocrite aux Imams et retardaient la cata- 
strophe. 

Dans ces malheureuses tentes , il y avait plus de 
femmes et d'enfants que d'hommes. L'eau vint bientôt à 
manquer : la chaleur était dévorante, le desespoir à son 
comble. L'Imam Abbas, beau jeune homme, frère du père 
de Housseïn, vit les petites filles venir à lui et jeter à ses 
pieds une outre vide; elles pleuraient de souffrance. Il 
se leva, monta à cheval et voulut avec l'outre aller au 
fleuve. On le repoussa; il'tenta, le sabre à la main, de se 
frayer un passage ; un Arabe lui abattit la main droite. Il 
prit l'outre dans ses dents, son sabre de la main gauche, 
et se rejeta dans la mêlée : on lui abattit l'autre main. 
Il tomba et fut massacré. Ce fut le commencement. Aly- 
Ekbèr, un enfant, s'échappa des bras de sa mère et cou- 
rut vers le fleuve. Haché de coups de sabres, percé de 
flèches, il expirait quand l'Imam Housseïn sortit impé- 
tueusement du camp; la foule eut peur à son aspect; il 
saisit son neveu et le rapporta pour le voir expirer au 
milieu des siens. Tous, l'un après l'autre, périrent ainsi, 
avec les circonstances les plus tragiques et les plus émou- 
vantes : Housseïn et les femmes furent arrêtés, on les 



366 LE THEATRE EN PERSE. 

insulta, on les battit, on les mena à Yézyd. qui fit égorger 
l'Imam et réduisit les femmes en esclavage. Ainsi finit 
la famille du Prophète, sauf un seul enfant, l'Imam Zéyd- 
Alabeddin, martyrisé plus tard. 

C'est là tout le domaine historique du théâtre persan. 
Mais la nation n'y voit pas seulement une des destinées les ' 
plus dramatiques qui furent jamais, un digne pendant de 
l'histoire sanglante des Atrides; elle a en outre agi sur 
ce fond de manière à y résumer ce qui lui tient le plus au 
cœur et, pour ainsi dire, à s'y portraire elle-même. Hous- 
seïn n'est pas seulement le fils d'Aly, il est l'époux d'une 
princesse du sang des rois; lui, son père, tous les Imams 
pris ensemble, représentent la nation, la Perse envahie, 
vexée, dépouillée, dépeuplée par les Arabes. Le droit que 
l'on insulte dans sa personne, que l'on traite comme celui 
de la Perse, est confondu avec celui-ci : c'est le même 
droit. Les Arabes, les Turcs, les Afghans, ces ennemis 
implacables et héréditaires, reconnaissant la légitimité de 
Yézyd, on les hait doublement, et doublement on s'attache, 
on s'identifie aux victimes de cet usurpateur. C'est donc 
le patriotisme qui a pris la forme du drame pour s'expri- 
mer, et le drame se trouve ainsi concentrer en lui la foi 
religieuse, l'amour de la patrie, la haine de l'oppression, 
la vindicte contre l'étranger, puis tous les sentiments de 
la nature froissés et justifiant la plus prodigieuse émotion. 
On comprend donc que, lorsque les populations persanes 
assistent à un tazyèh, il n'est nullement question d'un 
jeu, ni dune distraction de l'esprit. Dans leur pensée, 
aucun acte ne saurait être plus religieux, plus grave, plus 
important, plus méritoire. L'homme, à ce moment, se 
trouve en face de ce qu'il ne saurait trop profondément 
méditer et se rappeler. L'émotion dans laquelle il entre 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 367 

est sacrée; s'il restait froid, ce ne serait pas un homme, 
car il se montrerait insensible à la cruauté et à l'injus- 
tice; ce ne serait pas un musulman, car il mépriserait la 
famille du prophète ; ce ne serait pas un Persan, car il ne 
sentirait pas ce qu'a souffert celui qui est la personnifica- 
tion de son pays, ce qu'a souffert son pays lui-même. 

Et cependant les chefs de la religion, les grands Moudj- 
teheds, n'approuvent en aucune manière la nouveauté 
dont je fais ici l'analyse. La raison en est transparente: 
c'est que pour créer l'ensemble grandiose qui vient d'être 
décrit, l'imagination populaire s'est beaucoup écartée de la 
réalité historique. Il est clair que Housseïn, non plus que 
son père, n'avait, en fait, rien à démêler avec la Perse, et 
que la princesse fille de Yezdedjerd , devenue musul- 
mane, était devenue Arabe. La haine pour la' nation à la- 
quelle appartenait Mohammed a d'ailleurs une forte odeur 
d'hétérodoxie, et c'est, en effet, à le bien prendre, une 
protestation qui atteint l'islamisne lui-même. Enfin, il y 
a, dans l'organisation matérielle des représentations, plus 
d'une chose qui ne choque pas moins directement l'esprit 
et la lettre du Koran. 

Mais la passion publique passe hardiment par-dessus 
ce blâme, et quoi qu'en puissent dire les moullas, non- 
seulement on ne vit, dans les dix premiers jours du Mo- 
harrem, que pour les tazyèhs, mais encore l'usage s'é- 
blit de plus en plus d'en représenter dans le cours de 
l'année comme œuvre pie. Si quelqu'un est malade, on 
en fait jouer un ; si quelqu'un désire fortement une chose, 
il fait un vœu qui aboutit encore à un tazyèh. Souvent 
même, par simple effusion directe, un tazyèh, payé par 
un particulier, rassemble toute la population d'un quar- 
tier, d'un bourg ou d'un village. Les savants ont beau 



368 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

protester et s'abstenir d'assister aux représentations, la 
passion populaire suit imperturbablement son cours. Les 
tazyèhs composent déjà une littérature considérable. 11 
s'en faut de beaucoup que, sur le même sujet, on donne 
toujours la même pièce. La façon de présenter le même 
fait varie, d'une année à l'autre, du tout au tout. Il ar- 
rive aussi que lorsqu'une pièce renferme deux, trois ou 
plusieurs morceaux qui ont produit une impression plus 
vive que le reste, on ne garde que ces morceaux, et on 
les transporte indéfiniment au milieu d'un autre contexte. 
De cette façon, il arrive que tel tazyèh en grande répu- 
tation, loin d'être l'œuvre d'un seul auteur, est le résul- 
tat d'un nombre considérable de remaniements qui, per- 
dant peu à peu les parties les moins estimées, pour 
n'avoir plus guère que celles qui le sont davantage, ar- 
rivent ainsi à une sorte de perfection indiquée par l'as- 
sentiment public. 

On peut déjà apercevoir deux points par lesquels ce 
développement continu arrivera à dépasser le cercle hié- 
ratique où il a pris naissance et perdra, probablement, un 
j our son élément principal de grandeur, en acquérant toute 
la variété et la souplesse de formes d'un théâtre d'art. 
D'une part, on commence à sortir de la légende de Ker- 
bela et à composer des pièces sur les aventures et la vie 
d'un assez grand nombre de saints. Jusqu'ici, il est vrai, 
les compositions de ce genre excitent moins d'intérêt que 
celles qui ont trait aux Alydes; mais voici qui est plus 
sérieux, parce que le public j prend manifestement goût 
et que cela répond à des préoccupations générales : 
l'usage s'introduit de faire précéder les pièces propre- 
ment dites de prologues qui tendent à les égaler en lon- 
gueur et en importance. Ces prologues sont de la nature 



LE THÉÂTRE EN PEUSE. 369 

la plus diverse et embrassent l'universalité des sujets. En 
voici deux qui m'ont paru fort goûtés. 

L'émyr Teymour, que nous appelions Tamerlan, pa- 
rait sur la scène et confie à son vizir son intention de 
conquérir le mande. Le vizir admire une si grande pen- 
sée, fait l'éloge de la magnanimité de son maître, et, 
plein d'espérance dans le résultat, l'engage à se mettre* 
à l'œuvre le plus tôt possible. L'émyr Teymour et le vizir 
montent donc à cheval et se placent à la tête de l'armée. 
Ici a lieu un déploiement de spectacle aussi pompeux que 
le permettent les ressources de la localité où se donne le 
tazyèh. Bientôt l'émyr Teymour, vainqueur des nations, 
arrive en Syrie. Le gouverneur s'empresse de venir le 
saluer et lui apporte les clefs de Damas. Mais ce gouver- 
neur est un descendant de Shemr, l'assassin des Imams. 
On en instruit l'émyr Teymour, qui, plein d'horreur pour 
les crimes qu'on lui rappelle, apostrophe vivement le 
gouverneur, lui reproche l'infamie de son ancêtre et le 
profit qu'il en tire, puisqu'il ne doit son rang qu'au sang 
innocent, cruellement répandu à Kerbela, et à l'oppres- 
sion de la Perse. Après l'avoir traité comme il le mérite, 
il se fait amener la fille issue du sang de Shemr, et la 
voyant, ainsi que son père, vêtue d'habits superbes, il lui 
détaille toutes les souffrances, toutes les humiliations, 
toute la misère accumulées par Shemr et ses associés sur 
les saintes femmes des Gens de la Tente, et il conclut en 
ordonnant de dépouiller, de battre et de chasser la race 
coupable, ce qui a lieu aussitôt. Mais tout ce que Ta- 
merlan vient de dire a évoqué chez lui des souvenirs et 
des images si tristes, qu'il ne peut trouver ni repos, ni 
consolation : il pleure, il gémit, il interpelle son vizir sui 
la mémoire des Imams, et celui-ci lui déclare que le seul 

21. 



370 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

moyen d'apaiser sa douleur, c'est d'assister à un tazyèh. 
Le conquérant y consent aussitôt et le tazyèh commence. 

Un autre prologue est fourni par l'histoire de Joseph et 
de ses frères. La jalousie de ces derniers, la candeur du pa- 
triarche, l'amour que Jacob porte à l' enfuit qui n'a plus 
de mère, la scène du désert, où les frères envieux battent 
et dépouillent leur frère et le foulent aux pieds , la pro- 
tection que Ruben lui accorde, enfin, sa descente dans le 
puits et la présentation de sa robe mensongère au vieux 
Jacob, tout ce récit est rapporté d'une façon qui ne laisse 
pas que d'être fort touchante. Le vieillard reste seul à 
pleurer et à se plaindre. Alors, l'ange Gabriel lui appa- 
raît de la part de Dieu, et lui reprochant son peu de cou- 
rage, il lui remontre que d'autres pères et d'autres en- 
fants auront des malheurs plus affreux encore, et que, tout 
saint qu'il soit,*il ne doit pas s'étonner de souffrir ce que 
Aly, Housseïn et sa fille souffriront, et au centuple. Jacob 
montre quelque incrédulité, il doute qu'un cœur puisse 
être plus martyrisé que le sien. Alors Gabriel, pour le 
convaincre, lui dit que, devançant le cours du temps, les 
anges vont jouer pour lui un tazyèh, ce qui a lieu en 
effet. 

On voit combien est faible le lien qui unit ces prologues 
à la pièce véritable. Cependant, je le répète, ils excitent 
un très-vif intérêt, et il n'est pas mal aisé de démêler 
que cet intérêt s'attache surtout à ceci, <iue leur véri- 
table sujet est tout à fait étranger à la légende d'Aly, 
L'esprit persan cherche ici la nouveauté et l'universalité 
des tableaux et des sensations. 11 parait donc vraisem- 
blable que ces prologues se sépareront un jour du tazyèh 
et constitueront une branche particulière de représenta- 
tions ôcéniques qui, empruntant de toute main, finis- 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 371 

ront par toucher aussi à tout et embrasseront dans leur 
domaine tous les pays, tous les temps et toutes les na<- 
tures d'idées. La curiosité y gagnera, peut-être aussi l'art 
proprement dit, mais assurément la grandeur, la pro- 
fondeur et l'éJUotion y perdront beaucoup, même tout. 
Heureusement cette décadence est peut-être loin encore, 
et il est permis de croire, sans s'exagérer trop les choses, 
que le tazyèh proprement dit n'a pas, de son côté, atteint 
son apogée. 

Tel qu'il est aujourd'hui, il ne porte jamais aucun 
nom d'auteur, et, comme on l'a vu plus hautj rien de 
plus naturel, puisqu'il est le produit d'un travail collectif. 
Personne ne s'en inquiète. Les auteurs sont ou bien 
quelque petit moulla qui n'a pas la tentation de se van- 
tef d'une œuvre dont le genre est peu estimé, ou plutôt 
l'un de ces Séyds Rouzéh-khâns dont j'aurai à parler 
'tout à l'heure. Le plus souvent aussi les acteurs arran- 
gent arbitrairement la pièce qu'ils vont jouer. S'ils ont 
peu de temps pour la représentation, que leurs moments 
soient comptés , qu'il faille se hâter , ils sacrifient sans 
scrupule des rôles entiers, ou des scènes, ou des tirades. 
Quand il leur manque du personnel, ils en font de même. 
Ont-ils, au contraire, leurs coudées franches, et les cir- 
constances les portent-elles à- allonger la récitation, ils 
font entrer* dans un tazyèh certaines parties d'un autre 
et les y accommodent de leur mieux. C'est ainsi que, 
dans les opéras italiens, on intercale à l'occasion tel 
morceau d'une pièce et d'un maitre différents. Il est cer- 
tains tazyèhs que les acteurs affectionnent et cherchent 
à faire affectionner au public; par exemple, celui qui 
est intitulé : « les Noces de Kassem. » C'est, en effet, un 
des plus dramatiques et des plus émouvants. Il con- 



372 LE THÉÂTRE EN PERSE. 

tient des parties d'une beauté réelle, et je ne serais pas 
étonné qu'il restât un jour comme un des monuments 
du genre. Les acteurs prennent soin de l'embellir con- 
stamment, pour le faire redemander par le public, et ce 
soin est dû à cette circonstance que les présents de 
noces qui figurent dans la pièce sont donnés par des per- 
sonnes pieuses et leur restent. Il y a en littérature cer- 
taines sources du beau dont la critique ne s'aperçoit pas 
toujours. 

Les acteurs sont constitués en troupes, sous la con- 
duite d'un directeur. En général, ils sont Ispahanys, car 
le peuple d'Ispahan est naturellement beau diseur, et son 
dialecte, qui a passé longtemps pour un des plus agréa- 
bles de la Perse, se prête bien à l'emphase de la déclama- 
tion et du chant. Le directeur exerce une autorité assez 
grande. Il ne quitte pas un instant la scène; il veille à 
tout, surveille tout, prend part à tout, soutient ses élèves.* 
Hors du théâtre, il leur apprend à chanter, à déclamer, à 
se tenir en scène, à réciter leurs rôles. On ne regarde 
pas comme essentiel que les acteurs n'aient pas leur rôle 
à la main; cependant, c'est un mérite apprécié que 
âe savoir réciter de mémoire; un assez petit nombre 
le peuvent faire et sont estimés au-dessus des autres. 
Les troupes se composent d'hommes et d'enfants. Les 
premiers font les rôles de personnages adultes et de 
vieilles femmes, de prophètes et d'anges : dans ces 
trois derniers ras , l'usage , les convenances , la loi 
religieuse facilitent l'illusion et ne leur imposent pas le 
sacrifice de leurs barbes, puisqu'il faut qu'ils soient voi- 
dés. Les enfants ont en partage les rôles si importants 
l'Aly-Ekbèr, de Kassem, de Zeyd-Alabeddin, et aussi ceux 
de Sekynèh et de Zobeydèh. Une des grandes sources de 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 373 

l'émotion dramatique dans les tazyèhs, c'est que ce sont 
surtout des enfants qui sont victimes. Aussi les composi- 
teurs leur ont-ils généralement confié les rôles les plus 
1 ongs . Un bon chanteur gagne plus que tous les autres mem- 
bres de la troupe, car les profits sont partagés au prorata 
du talent. Il y a tel garçon de quatorze à quinze ans dont la 
voix est particulièrement chère au public et qui jouit d'une 
réputation considérable, dont les gains s'élèvent pendant 
les dix jours du moharrem à 250 ou 300 tomans, c'est-à- 
dire de 2,900 à 3,480 francs, ce qui est considéré comme 
un très -beau résultat. Quand un jeune acteur est dans 
cette brillante position, on s'en aperçoit assez hors de la 
scène. Il se tient fièrement comme un homme, il s'habille 
d'une manière confortable et grave , son djubbèh est de 
drap d'Europe, son koulah de peau d'agneau fine. Il a un 
domestique qui lui amène son âne , et il tient à ce que 
cette monture soit convenablement harnachée, avec grand 
renfort de pompons de laine ou de soie aux couleurs va- 
riées, rélevés par des plaques de cuivre brillantes comme 
de l'or fin. -Le jeune artiste s'avance dans les rues d'un 
pas aussi majestueux que sa petite taille et sa figure 
enfantine peuvent le lui permettre, et traverse noblement 
la foule des enfants de son âge, pétrifiés d'admiration à 
son aspect. Avec son directeur et ses camarades, il a des 
caprices j il pleure, refuse de jouer, veut être toujours 
adulé, bat les plus petits, auxquels on donne toujours 
tort. Si un accident lui fait perdre sa voix, il expie de 
reste toutes ses prépotences. En attendant, c'est, comme 
le dit l'argot de nos journaux, une étoile, et on lui rend 
hommage. 

Le beau bénéfice qu'un acteur en vogue et sa troupe 
peuvent faire dans les dix premiers jours du moharrem 



374 LE THÉÂTRE EN PERSE. ' 

n'est pas du reste obtenu sans labeur. Les représentations 
dans les différents tekyèhs ou théâtres d'une grande 
ville commencent vers cinq heures du matin. Il est rare 
qu'une même troupe n'ait pas au moins sept ou huit re- 
présentations à donner par jour. A la fin de la décade sa- 
crée, les acteurs sont littéralement à bout de forces. 
La nuit même , ils ne la passent guère à dormir : ou 
ils courent la ville pour faire comme tout le monde, et 
s'égosillent encore avec les dévots, ou bien ils s'enivrent, 
et souvent réunissent les deux genres de fatigues. Aussi 
le moharrem, plus encore que le ramazan, est-il une épo- 
que où les rues des villes persanes regorgent de physio- 
nomies dévastées. Hors de ce mois, les acteurs ne peuvent 
plus compter que sur des gains accidentels; cependant, 
ceux ci ; encore assez fréquents bien qu'irréguliers, suffi- 
sent à les entietenirdans une position considérée comme 
très-enviable. 

Les acteurs vivent dans des relations constantes et 
étroites avec les Séyds Rouzèh-khâns, dont il a été ques- 
tion tout à l'heure. Ces Séyds sont des descendants du 
Prophète dont la généalogie demande à ne pas être regar- 
dée de bien près. Us n'occupent pas une place éminente 
dans la cléricature; c'est plutôt une sorte d'église libre ou 
interlope. Les grands moullasles dédaignent; les savants 
les traitent légèrement; mais le peuple en fait cas; ils 
vivent avec lui, et il leur témoigne de la déférence. Ils , 
vont toujours par groupes de plusieurs. Leur tâche est de 
faire des sermons dans les tekyèhs, où ils exaltent fes mé- 
rites et les souffrances des martyrs. Ce que les acteurs 
jouent, ils le récitent avec des inflexions de voix, une 
pantomime, des pleurs qui soulèvent l'émotion de l'au- 
ditoire. Ce sont eux, en réalité, qui ont donné naissance 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 375 

aux tazyèhs, qui en ont fourni l'idée première. Comme 
on le voit, ils sont restés attachés à l'enfance de leur 
œuvre. Ils prêchent constamment au peuple les mérites 
de l'assistance aux tragédies sacrées; ils en détaillent avec 
complaisance les innombrables effets pour le bonheur 
dans ce monde et dans l'autre. Pendant les nuits du 
moharrem, ils se succèdent dans les chaires des tekyèhs, 
parlant de leur illustre aïeul, l,e Prophète, ou en son nom, 
tantôt chantant, tantôt déclamant. Aux autres époques de 
l'année, les personnes pieuses font venir chez elles des 
Séyds Rouzèh-khàns pour dire la prière d'une manière 
plus solennelle, et invitent alors parents et amis. On 
peut avoir ces Séyds sans les acteurs, sans le tazyèh, 
mais on ne saurait pas avoir celui-ci sans eux. 

Leurs fonctions exigent une belle voix et autant que 
possible de la dignité dans la tenue, de la prestance, un 
costume digne, et surtout de l'éloquence. Quand ils réu- 
nissent toutes ces qualités à un degré un peu apparent, 
ils exercent une action certaine sur le peuple; ils l'émeu- 
vent, savent le manier, et pourraient dans certains cas 
être utiles ou dangereux. Je ne saurais perdre le souve- 
nir de certaines prières auxquelles j'ai assisté le soir sur 
la place d'un village. Des mashhals enflammés — espèce 
de torches formées de résine qui brûle dans des réci- 
pients de fer — jetaient leur éclat sombre sur une foule 
de paysans et de derviches accroupis, tandis qu'un Séyd 
aux grandes manières appelait sur le roi, les grands, le 
peuple et moi-même la protection de Dieu, du Prophète 
et des Imams. Ses paroles étaient si solennelles, ses 
gestes si majestueux, sa voix si convaincue, l'auditoire 
si pénétré, que je ne me serais pas pardonné de ne pas- 
l'être moi-même. 



37« LE THEATRE EN PERSE. 

Avec les Séyds figurent encore, dans les tazyèhs, les 
confréries. Ce sont des hommes et des enfants qui, pré- 
cédés d'un grand drapeau ou tout noir ou formé de 
châles et entouré de crêpes, avec des mashhals, quand il 
est nuit, entrent processionnellement dans les tekyèhs et 
en font le tour en chantant des cantiques. 11 faut voir 
ces bandes, la nuit, traversant les rues à pas pressés et 
se rendant d'un tekyèh à un autre. Quelques enfants les 
précèdent en courant et en poussant d'une voix aiguë les 
cris : Ay Housseïn! Ay Abbas! Ils se placent devant les 
chaires où sont les Rouzèhs-khâns et chantent en s'ac- 
compagnant d'une manière sans doute sauvage et bizarre, 
niais pleine d'effet : elle consiste à se frapper la poitrine 
d'une façon toute particulière et qu'il faut expliquer. 

Pendant les dix jours du moharrem, la nation entière est 
en deuil. Le roi, les ministres, les employés sont vêtus 
de noir ou de gris. Presque tout le monde en fait de 
même. Mais le peuple ne se contente pas de. cette dou- 
leur régulière. 11 faut encore que la chemise, qui, chez les 
Persans, ne s'attache pas au milieu de la poitrine à la 
mode européenne et arabe, mais sur le côté droit, soit 
ouverte, et tombe de façon à laisser la peau à découvert. 
C'est une grande marque de chagrin, et l'on voit les 
muletiers, les soldats, les ferrashs. poignard au côté, 
bonnet sur l'oreille, circuler ainsi le chemise tombante et 
la poitrine nue. De leur main droite ils font une sorte de 
coquille et se frappent violemment et en mesure au-des- 
sous de l'épaule gauche. 11 en résulte un bruit sourd qui, 
lorsqu'il est produit par beaucoup de mains, s'entend à 
une très-grande distance et produit un grand effet. Voilà 
comment les confréries accompagnent leurs chants, in- 
termèdes obligés des tazyèhs. Tantôt les coups sont pe- 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 377 

sants et espacés et semblent alourdir le rhythme ; tantôt 
ils sont pressés et rapides et excitent les assistants. 
Aussi les confréries ayant une fois commencé, il est rare 
que la presque totalité de l'auditoire, les femmes surtout, 
ne les imitent pas. Sur le signe du chef de la confrérie, 
tous les membres chantent et se frappent, et se mettent 
à sauter sur place en répétant : Hassan! Housseïn! 
Hassan 1 Housseïn! pendant plus ou moins longtemps et 
d'une voix brève et saccadée. 

Outre cette classe de confréries, il en est une autre, 
celle des berbérys. Une tradition rapporte qu'un homme 
de cette race se moqua un jour des Imams. C'est en 
expiation de ce crime que ses descendants figurent dans 
les tekyèhs. Ils ont avec eux une musique composée 
de tambourins de diverses grandeurs. Le haut de leur 
corps est absolument nu , la tête sans coiffure , les 
pieds sans souliers. Ce sont des hommes, quelquefois 
des vieillards et des enfants de douze à seize ans. Leur 
teint est extrêmement basané. Ils ressemblent aux Bé- 
loutjes et aux sujets des Afghans. Ils tiennent à la main 
des chaînes de fer et des aiguilles pointues. Quelques-uns 
d'entre eux ont des disques de bois, dont ils tiennent 
un de chaque main. Ils entrent processionnellement dans 
le tekyèh et entonnent, d'abord d'une voix assez lente, 
une litanie qui ne consiste que dans ces deux noms : 
Hassan! Housseïn! Hassan! Housseïn! Les tambourins 
les accompagnent de coups de plus en plus rapides. 
Ceux d'entre eux qui tiennent les disques les entre- 
choquent en mesure, et tous se mettent à danser. L'as- 
sistance accompagne en se frappant la poitrine de la 
manière qui a été décrite plus haut. Au bout de peu de 
temps, les berbérys commencent à se flageller de leurs 



LE THÉÂTRE EN PERSE. 379 

attitudes qui se trouvent fréquemment sur les vases grecs 
Du reste, il ne faut pas s'y tromper, tous ces chœurs que 
je viens de décrire : confréries dansant sur place, berbérys, 
corps de ballet, tout cela est l'héritage de la plus haute 
antiquité. Rien n'y est changé, ni la musique des tam- 
bourins, ni les battements de poitrine, ni les cantiques, 
ni les litanies. Les noms des divinités sont autres, voilà 
tout, et la Perse moderne entoure ses tazyèhs des mêmes 
cérémonies, des mêmes expiations, de la même pompe 
qui se voyaient jadis aux fêtes d'Adonis. Ce n'est pas un 
médiocre sujet de réflexion que de voir partout et tou- 
jours cette Asie si tenace dans ses résolutions, dans ses 
admirations, braver et traverser deux cultes aussi puis- 
sants que le Christianisme et l'Islam, pour conserver ou 
reprendre ses plus anciennes habitudes. 

On comprend quelles émotions viennent ainsi se join- 
dre à la puissance déjà si grande des représentations scé- 
niques, les complétant et les passionnant encore davantage* 
On va voir tout à l'heure que toute la pompe extérieure 
possible, tout le faste théâtral imaginable, ajoutent en- 
core la curiosité et le plaisir des yeux à ces causes déjà 
si puissantes d'émotion qui viennent d'être énumérées. 
Monté sur un tel pied, pourvu de tant de moyens d'action, 
le théâtre en Perse est traité comme une affaire natio- 
nale, une chose qui doit intéresser tout le monde, les 
grands comme les petits, et l'on peut dire avec vérité 
qu'il se proportionne autant que possible à la grandeur de 
sa tâche, laquelle consiste à rendre sensibles, à corpori- 
fier, s'il m'est permis d'user de ce mot, et à magnifier la 
religion, la patrie, et les malheurs de l'une et de l'autre 
étroitement associés et présentés comme inséparables. 



CHAPITRE XIV 



LES TEKTÈHS OU THÉÂTRES 



Le gouvernement, comme tel, n'intervient en aucune 
manière dans les représentations dramatiques; mais le 
roi et les grands se font un devoir d'avoir des tekyèhs 
où ils font représenter les saints mystères. C'est comme 
particuliers qu'ils agissent; pas un sou de l'argent de 
l'État n'est employé à cette destination. Et non-seule- 
ment le roi et les grands fonctionnaires ont des tekyèhs, 
mais il en est de même de tout personnage riche, qu'il 
soit employé ou marchand. C'est en soi-même une action 
si sacrée et si méritoire que chacun, par ce motif et 
sans doute aussi un peu par gloire mondaine, cherche 
à s'en procurer les avantages pour ce monde et pour 
l'autre. Du reste, tous les moyens existent pour que non- 
seulement les riches, mais encore les plus pauvres des 
sujets, soient en état de participer aux mérites de la 
bonne œuvre. t 

Ainsi il y a les tekyèhs du roi et des grands, mais \\ y 
a aussi ceux des villes. A Téhéran chaque quartier en 
compte plusieurs et on a soin de disposer toute place, 
grande ou petite, tous les carrefours, de manière à pou- 
voir servir aux représentations théâtrales. Ce n'est pas 



)*2 LES TfXITSS <MT T1EATMS- 

as**-z. Les quartiers se cotisent pour acheter un terrain, 
ils \ fcot construire, à leurs frais, on lekyèh plus ou 
moins \ aste et bien approprié. U se trouve toujours quel- 
que àme pieuse qui. par testament, lègue quelque chose 
au tekjêh et lui constitue une rente. Le beau tekyèh de 
Wély-Khan. argentier du roi. un des plus vastes de la 
ville, a été doté par son fondateur de trente boutiques 
dans un des bazars les plus fréquentés, et le revenu des lo- 
cations est employé à son entretien et aux frais des repré- 
sentations. Quelquefois on donne ou on lègue des étoffes, 
des châles, des ustensiles de toute espèce aux tekyèhs. 
On leur constitue ainsi une sorte de trésor qui, placé 
sous la sauvegarde de la religion, est aussi sacré que les 
bien» des mosquées et des collèges. Détourner d'une fa- 
çon quelconque le plus petit objet appartenant à un 
tekyèh est un sacrilège honni. En outre, au moment 
du moharrem, chaque propriétaire de tekyèh, fût-ce le 
roi lui-môme, chaque partie de quartier représentée par 
un rishséfyd ou doyen, fait un appel aux serviteurs, aux 
ami*, aux voisins, pour qu'ils aient à prêter tout ce qu'ils 
poKHèdent de beau, de rare ou de curieux, afin d'augmen- 
ter l'éclat des représentations. Chacun aussi contribue 
de son argent; on accepte tout, si peu que ce soit, afin 
que les pauvres aient le même mérite que les riches, et 
il fuut être bien pauvre pour ne rien donner. La diver- 
gence d'opinions religieuses n'a rien absolument à voir 
Ici. J'ai vu des nossayrys qui ne croient pas même au 
Dieu personnel, à plus forte raison à son prophète et à la 
famille du prophète, aussi passionnés pour les tazyèhs 
quu n'importe quel dévot musulman. Si Ton n'aime pas 
clan* le» Imams le personnage sacré, on adore ea eux la 
Perw, on déplore en eux les anciens malheurs du pays. 



LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 383 

On ne s'est jamais fait scrupule de me demander des 
chevaux, des tapis, des châles, des habits, des flambeaux, 
des lampes. Il ne venait à personne l'idée que je pusse 
avoir un motif de refuser, puisé dans la différence de 
religion. Pour les grands tekyèhs, comme celui du roi 
ou celui de l'argentier Wély-Rhan dont je parlais tout à 
l'heure, des personnages importants se chargent de déco- 
rer à eux seuls une loge. Il en résulte de grandes riva- 
lités à qui fera. la plus belle, et comme le génie courtisan 
met tout à profit, on cite un grand marchand, Hadjy Aly, 
homme puissamment riche, qui, tous les ans, orne à ses 
frais une loge au tekyèh royal pour une somme de plu- 
sieurs milliers de tomans, et après les fêtes, au lieu de 
reprendre ses richesses, les offre respectueusement à 
Sa Majesté. 

Les petits tekyèhs ne contiennent guère que de deux à 
trois cents spectateurs. Mais il en est d'autres, comme 
celui du Sipèhsalar et de Wély-Rhan, et celui du quar- 
tier de Sertjeshmèh, qui ont des places disponibles pour 
deux ou trois mille personnes au moins. Tous sont ab- 
solument publics; y entre qui veut : le mendiant le plus 
déguenillé, comme le plus grand seigneur, s'y présente 
librement et s'y asseoit sans qu'on le reprenne. Le mé- 
rite des organisateurs du tekyèh est d'autant plus grand 
aux yeux de Dieu, qu'ils se sont plus préoccupés de pro- 
curer à l'homme du plus bas étage, à la mendiante la plus 
sordide, au petit enfant vagabond, la plus grande somme 
de jouissances possibles. Sans doute les personnages 
riches et puissants occupent les premières places, non 
pas celles d'où l'on voit le mieux, parce qu'on voit égale- 
ment bien de partout, mais celles qui sont les plus or- 
nées. Cependant quand ces places distinguées sont vides, 



384 LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 

on ne met pas le moindre obstacle à ce que la canaille 
s'y établisse, et on la voit, sans scandale, installer ses 
haillons sur les tapis de Faroun, sur la soie et le velours. 
11 faut, d'après l'idée même de l'institution, qu'il en soit 
ainsi . On en est quitte après pour brosser et épousseter ; ce 
qui est perdu pour la bourse est gagné pour la conscience. 
Avant que la représentation commence, il se passe 
quelquefois deux heures en préparatifs. Ces heures sont 
employées par les processions qui se succèdent, les 
danses, les prières, les cantiques, e£ de longues inter- 
ruptions pendant lesquelles on fait circuler dans la foule 
des rafraîchissements. Les domestiques principaux des 
grandes maisons, qui sont en Perse les plus fiers des 
hommes, se prêtent avec empressement à servir les der- 
nières gens du peuple. Ils circulent entre les rangs por- 
tant du café; des jeunes gens de famille, souvent des 
hommes faits, vêtus avec élégance ou richesse, mais en 
grand deuil, portent de leur côté des sorbets à la glace et 
en donnent à qui en demande. Des vieillards sévères, de 
riches marchands, des mirzas importants, se promènent 
parmi les coureurs du bazar, tenant à la main des fioles 
pleines d'eau de rose, et ils en versent sur des mains, 
sur des barbes, sur des têtes qui auraient encore plus 
besoin de faire connaissance avec l'eau. Des kalians d'or 
et d'argent passent d'un soldat à un portefaix, et ce qui 
est plus étonnant peut-être, c'est l'ordre parfait, la tran- 
quillité polie qui régnent au milieu de ce peuple. Non pas 
qu'il n'y ait de temps en temps quelques querelles, mais 
elles sont immédiatement étouffées par la désapprobation 
évidente de la galerie. Quand, par hasard, on juge que les 
choses vont un peu trop loin, on fait sortir le perturba- 
teur et 1 ordre se rétablit aussitôt. La police n'a rien à 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 385 

faire ici. C'est le propriétaire ou le doyen du lieu qui 
la remplace et qui, assumant aux yeux de l'autorité ad- 
ministrative la responsabilité de ce qui se passe chez lui, 
juge lui-même et sans appel. Je n'ai jamais vu ce qui 
s'appelle un tumulte. Laissons maintenant les jolis jeunes 
gens, les pages du roi, les majors de l'armée, le dos 
chargé d'un ravyah de cuir, distribuer eux-mêmes de 
l'eau à la ronde, en souvenir de la soif dont les martyrs 
de Rerbela ont tant souffert; laissons les Rhans se pro- • 
mener nu-pieds en mémoire de ce que les imams ont 
manqué de tout, et tâchons de donner une idée aussi 
vive que possible de ce qu'est la salle de spectacle dans 
laquelle nous nous trouvons. Sans doute il en est de 
mesquines et de pauvres ; je prendrai, pour la décrire, 
une des plus belles. 

C'est un parallélogramme pouvant contenir, comme je 
l'ai dit plus haut, de trois à quatre mille personnes. Ce 
n'est pas encore là le dernier terme de la magnificence. 
On célèbre à Ispahan des tazyèhs auxquels assistent de 
vingt à trente mille spectateurs; mais la mesure à laquelle 
je m'arrête ne laisse pas que de se prêter déjà à beaucoup 
de pompe. Au centre de l'espace s'élève, aune hauteur de 
quatre à cinq pieds, une plate- forme, appelée sakou, 
construite en briques cuites, et accessible à ses deux 
extrémités par deux rampes un peu raides, larges de cinq 
pieds environ. Autour du sakou, des poteaux teints en 
noir soutiennent de longues gaules horizontales, éga- 
lement noires, qui portent des verres de couleur et des 
lanternes destinées aux illuminations de la nuit. Car les 
représentations ont lieu de jour, et l'on réserve pour la 
soirée la plus grande partie des sermons, des chants et 
des danses. Des mâts gigantesques, plantés au milieu 

8Î 



386 LES TERYÈHS OU THÉÂTRES. 

du parallélogramme, et dont quelques-uns posent sur le sa- 
kou, soutiennent une tente ou velarium dont tout l'édifice 
est enveloppé, et qui défend rassemblée du soleil en été et, 
en hiver, de la neige et de la pluie, car les mois lunaires 
sont, comme on sait, ambulatoires et promènent leurs 
fêtes sous toutes les saisons. Ces mâts sont, jusqu'à une 
certaine hauteur, enveloppés de peaux de tigres et de pan- 
thères, pour rappeler le caractère violent des scènes 
qui vont se passer. Des boucliers d'acier ou de peau 
d'hippopotame sont attachés aux mâts, et, derrière chacun 
deux, se croisent un sabre nu et un drapeau. Voilà le 
théâtre proprement dit, et de tous les côtés, de tous les 
coins de l'immense espace, on le découvre entièrement. 11 
n'y est guère question de décors dans le sens où nous l'en- 
tendons. Le récit avertit les spectateurs qu'ils sont dans 
un camp, dans un champ, dans une chambre, à Médine, 
à Damas ou à Kerbela; c'est à eux à se servir de leur 
imagination de façon à se contenter. 11 arrive môme que 
sur le sakou plusieurs lieux fort distants se trouvent ré- 
unis. Cela ne choque personne ; la convention théâtrale est 
poussée à ses plus extrêmes limites. S'agit-il de représen- 
ter le Tigre, on place au milieu du sakou un grand bassin 
de cuivre, et qui que ce soit ne songe à réclamer contre 
cette indication si sommaire. Le public montre absolu- 
ment la même souplesse d'esprit et la même richesse 
d'imagination que nos enfants, lorsque, jouant à la ma- 
dame, ils font des maisons avec des chaises. Mais si les 
décorations manquent, tous les autres accessoires, tout ce 
tout ce qui a un rapport direct et immédiat avec l'action, 
est rigoureusement donné. On s'en apercevra quand il 
sera question des pièces. 
En face du sakou, dans le sens de la longueur, est 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 387 

une loge soutenue par un échafaudage appliqué contre le 
mur et s' élevant à une quinzaine de pieds. On y parvient 
par quatre ou cinq degrés très-exhaussés, afin de ne pas 
trop empiéter sur la largeur. Le mur, l'échafaudage et les 
degrés sont couverts de riches tapis, de tentures en soie, 
d'étoffes de Benarès brodées d'or et d'argent, de châles de 
Cachemire et de Rerman ; de tout côté pendent des lustres 
en cristaux de couleur, venus de Bohême, et s'étalent 
des vases de porcelaines de Chine et d'Europe, des gra- 
vures et des lithographies, des glaces à profusion, parmi 
lesquelles beaucoup ont été apportées autrefois de Venise. 
Dans la loge et sur les différents degrés sont placés de 
somptueux coussins et des fauteuils. Cette loge, ou, comme 
on dit, ce lâgnumâ, est une annexe du sakou. Dans beau- 
coup de pièces où certains personnages doivent être mis 
plus particulièrement en évidence, on se sert de ce tâ- 
gnumà. Alors les acteurs vont et viennent du sakou jus- 
que là en se jettant en bas de la plate-forme malgré son 
élévation. Les spectateurs s'empressent de les aider à y 
remonter quand il y a lieu. Us sont en effet à portée, 
car à l'exception du sakou et de la loge, plus un espace 
de trois ou quatre pieds que l'on s'efforce de conserver 
libre autour de la plate-forme, tout le reste appartient au 
public. Il s'asseoit où il veut, où il peut. 

Aux deux côtés de la loge réservée, sur toute l'étendue 
de la paroi, et de même à l' opposite, ce ne sont que loges 
plus ou moins richement meublées et ornées, suivant le 
goût et les moyens des propriétaires ou les ressources du 
tekyèh, mais partout les briques et la chaux disparaissent 
sous de splendides étoffes, sous les châles les plus pré- 
cieux. Des pyramides de porcelaines, depuis les plus 
énormes potiches de Canton jusqu'aux petites tasses à café, 



3K* LES TEIYEHS OU THÉÂTRES. 

s'accumulent sur des tréteaux couverts de cachemires ; un 
monde de lampes et de lanternes en cristal, de lustres 
apportés à grands frais par le commerce, de tableaux 
européens et de lithographies coloriées représentant les 
sujets les plus divers, sétagent. se mêlent, se choquent, 
pendent de tous les côtés. Les piliers en bois, recouverts 
de châles rouges de Kerman,sont entourés de rubans d'or 
et d'argent ouvragés. Le sol disparait sous les tapis du 
Kurdistan et les feutres d Ispahan et de Yezd. A Tune des 
extrémités du parallélogramme, plusieurs rangs superpo- 
sés de balakhanèhs ou loges véritables, non plus tempo- 
raires, mais faisant partie de la construction, étalent leurs 
devantures en bois travaillé et comme ciselé, et tout cela 
est rempli de monde; à l'autre extrémité s'ouvre ce que 
nous appellerions, nous, un théâtre : c'est absolument la 
disposition d'une scène européenne, sauf qu'il n'y a pas de 
coulisses. Ici le peuple s'entasse assis sur les talons. Tout 
cela est-il beau, classiquement beau, froidement et réguliè- 
rement beau? Assurément non; mais plutôt que de cher- 
cher ici le classique, mieux vaut s'en aller de suite. Ce n'est 
pas beau, mais c'est magnifique, somptueux, imposant, 
plein de contrastes, frappant par les oppositions, en har- 
monie complète avec le public, avec l'ordre d'idées auquel 
cela doit sa naissance, avec le but proposé. Il est impos- 
sible de ne pas être saisi d'un tel aspect, très-remué, très- 
ému, et de ne pas se dire instinctivement que tout ici est 
pris au sérieux. 

J'ai dit que les acteurs formaient une classe estimée. 
Les moullas savants et rigides les condamnent sans doute 
ot auraient peu de peine à démontrer à des auditeurs im- 
partiaux que l'œuvre de ces acteurs constitue une vé- 
ritablo et dangereuse hérésie. Mais le peuple n'écoute 



LES TEKïEfiS «C TfiLlTïia. Wt 

représentées par de jeunes enfant as✠à *i**K -iw!'»^ 
vert , drapées de voiles en mouattlû* de Ikcarè britte 
de grandes et lourdes fleurs <f*r et < arzwat «r «tes 
fonds rouges, bleus, verts. oran?** : ^ut resplendir. 
scintille, papillote aui yeai. Mais ces femmes sont 
odieuses à la foule, parce que, an moment ou le isnerai 
de Yézyd , Ibn-Sayd . lui amène, enchaînées . les saintes . 

captives de Kerbela, elles se lèvent et leur jettent de* ; 

pierres. Voilà pour le costume. j 

La tenue en scène n'est l objet d'aucun calcul ai d'au- { 

cune règle. Comme l'acteur est vu de tous les côtés â la ! 

fois, il lui est inutile d'étudier une façon particulière- ! 

ment favorable de se poser devant le public. Il se pré- 
sente comme il peut , simplement . avec la dignité ou la j 
grâce, le geste commun ou la maladresse qu'il a plu au 1 
ciel de lui départir. Mais comme l'acteur est, aussi bien \ 
que le public, pénétré de l'importance de l'acte qu'il ! 
accomplit, qu'il se respecte dans son personnage et qu il 
joue de tout son cœur, il résulte aussi de cela des effets par- 
ticuliers. Il est sous le charme ; il y est si fort et si abso- 
lument que Ion voit presque toujours Yézyd lui-même, 
et V indigne Ibn-Sayd, et l'infâme Shemr, au moment ou 
ils profèrent les plus sanglantes injures contre les Imams 
qu ils vont égorger ou contre leurs femmes qu'ils mal- 
traitent, fondre en larmes et articuler leurs rôles au mi- 
lieu des sanglots. Cela n'étonne ni ne choque le public. 
( t ui, au contraire, à cette vue, se frappe la poitrine . lève 
les bras au ciel en invoquant Dieu et redouble ses gémis- 
sements. Mais il arrive souvent aussi que, sons la con- 
viction immédiate du caractère qu'ils ont revêtu, les ac- 
teurs s'identifient à vue dœil avec leurs personnages et 
quand la situation les emporte, on ne peut pas dire qu ib 



390 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

s'habillait la famille du Prophète, dans laquelle l'austé- 
rité et la pauvreté étaient pourtant des vertus notoire- 
ment affichées; mais, sur ce point, il s'agit ici de satis- 
faire à l'idéal d'une nation qui n'a rien en elle de la so- 
briété arabe. 

Il est un tazyèh où l'on représente la cour de Yézyd. 
Alors , et avec plus de vraisemblance , les organisateurs 
de la représentation s'en donnent à cœur-joie pour éta- 
ler toute la splendeur et la magnificence possible. Les 
familles riches du quartier se mettent elles-mêmes à con- 
tribution et prêtent ce qu'elles ont de plus beau. Le sakou 
est tout entier recouvert de riches tapis ; une vaste table est 
placée au milieu, comme c'est d'usage dans les grandes 
réceptions des plus puissants seigneurs, et disparait sous . 
les porcelaines, les plateaux d'argent, les vases émaill$s, 
les cristaux remplis de bonbons et de confitures. Sur le 
tàgnumà réservé au théâtre, assise sur les splendides 
étoffes de la Syrie , de la Perse , du Turkestan , de l'Eu- 
rope et de l'Inde, telles que nous les avons décrites tout 
à l'heure, s'élève, comme une pyramide étincelante, la 
cour entière de Yézyd. Le khalife est au sommet, assis 
dans sa gloire, vêtu d'une robe d'or ; à ses côtés sont des 
pages que l'on choisit parmi les plus jolis enfants de 
quinze à dix-huit ans, et que l'on couvre de pier- 
reries : leurs bonnets en sont brodés; leurs jolis visages 
sont entourés de ces cordons de perles et d'émeraudes 
ou de rubis qui forment une des parures les plus pi- 
quantes des femmes persanes; leurs doigts sont chargés de 
bagues. Au tekjèh du roi, toutes les richesses de la cou- 
ronne sont employées de la même manière, et les servi- 
teurs de Yézyd portent sur eux la valeur de plusieurs 
xriiJJions de tomans. Puis on voit ses femmes, également 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 391 

représentées par de jeunes enfants, assises à visage décou- 
vert , drapées de voiles en mousseline de Benarès brodés 
de grandes et lourdes fleurs d'or et d'argent sur des 
fonds rouges, bleus, verts, orangés : tout resplendit, 
scintille, papillote aux yeux. Mais ces femmes sont 
odieuses à la foule , parce que , au moment où le général 
de Yézyd , Ibn-Sayd , lui amène, enchaînées , les saintes 
captives de Kerbela , elles se lèvent et leur jettent des 
pierres. Voilà pour le costume. 

La tenue en scène n'est l'objet d'aucun calcul ni d'au- 
cune règle. Comme l'acteur est vu de tous les côtés à la 
fois, il lui est inutile d'étudier une façon particulière- 
ment favorable de se poser devant le public. Il se pré- 
sente comme il peut , simplement , avec la dignité ou la 
grâce, le geste commun ou la maladresse qu'il a plu au 
ciel de lui départir. Mais comme l'acteur est, aussi bien 
que le public, pénétré de l'importance de l'acte qu'il 
accomplit, qu'il se respecte dans son personnage et qu'il 
joue de tout son cœur, il résulte aussi de cela des effets par- 
ticuliers. Il est sous le charme ; il y est si fort et si abso- 
lument que l'on voit presque toujours Yézyd lui-même, 
et l'indigne Ibn-Sayd, et l'infâme Shemr, au moment où 
ils profèrent les plus sanglantes injures contre les Imams 
qu'ils vont égorger ou contre leurs femmes qu'ils mal- 
traitent, fondre en larmes et articuler leurs rôles au mi- 
lieu des sanglots. Gela n'étonne ni ne choque le public, 
qui, au contraire, à cette vue, se frappe la poitrine , lève 
les bras au ciel en invoquant Dieu et redouble ses gémis- 
sements. Mais il arrive souvent aussi que, sous la con- 
viction immédiate du caractère qu'ils ont revêtu, les ac- 
teurs s'identifient à vue d'œil avec leurs personnages , et 
quand la situation les emporte, on ne peut pas dire op,'U& 



VM LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

jouent, ils sont ce qu'ils figurent avec une telle vérité, un 
emportement si complet, un çubli si entier d'eux-mêmes, 
qu'ils arrivent à une réalité tantôt sublime, tantôt ef- 
frayante, et développent dans l'âme des auditeurs, déjà 
si impressionnée, ces passions qu'il m'a toujours paru 
souverainement ridicule de chercher dans les pièces 
en papier de nos auteurs tragiques : la terreur, l'ad- 
miration et la pitié. Alors rien n'est guindé, rien n'est 
faux, rien n'est conventionnel; c'est' la nature même, 
c'est le fait qui parle. Je ne dirai pas que rien n'est 
vulgaire; car, en aucune chose, je n'ai jamais aperçu 
la vulgarité en Asie; mais je dirai que rien ne peut 
retirer l'esprit de la hauteur où ces acteurs le transpor- 
tent, rien, pas même le peu de soin qu'ils appor- 
tent à supprimer des gestes ou des intonations de 
voix dont ils usent dans les habitudes de la vie ordi- 
naire. Je pense que les personnes qui se sont rendu 
compte de ce qui distingue le sublime réel du su- 
blime théâtral, et la majesté d'un Mérovingien de celle 
de Louis XIV, comprendront aisément ce que je veux 
dire. 

Les personnages de la famille de Housseïn ne quittent 
jamais la scène que pour aller combattre et mourir. Il y 
a une raison à cela : c'est qu'ils sont enfermés par l'ar- 
mée ennemie dans l'enceinte de quelques tentes, et que 
le public doit toujours avoir sous les yeux un signe vi- 
sible de cette terrible situation. Aussi, lorsqu'ils ne sont 
pas mêlés à l'action, ils s'assoient à l'écart, et alors on 
parle d'eux comme s'ils ne pouvaient pas entendre, sans 
recourir aux à parte. Il y a toujours un fauteuil sur la 
scène où s'assoient et l'Imam Housseïn, et le- héros par- 
ticulier du tazyèh; personne autre n'y prend place. C'est 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 393 

une façon de recommander un personnage au respect 
particulier du public. 

Un autre accessoire indispensable de tout tazyèh , c'est 
un tas de paille hachée où les acteurs puisent à pleines 
mains pour en porter, au besoin , une quantité suffisante 
à l'endroit du sakou où ils vont réciter leur rôle. Cette 
paille représente le sable du désert de Kerbela, et, à cha- 
que instant r dans les moments plus particulièrement tra- 
giques, les femmes, les jeunes gens et tes enfants de la 
Tente se répandent cette paille ou plutôt ce sable sur la 
tête, suivant l'usage antique encore en usage partout, en 
même temps qu'ils se frappent violemment de la main 
sur la cuisse droite. On sait donc, quand on voit r acteur 
qui va parler préparer devant lui un tas de paille, qu'il 
a un malheur nouveau à annoncer ou un discours déses- 
péré à tenir. S'il oubliait, par hasard, de se fournir de 
cet accessoire indispensable, le directeur de la troupe ne 
1 oublierait pas. Pendant tout le cours de la représenta- 
tion , ce directeur se tient sur le sakou , toujours présent 
et toujours agissant. Le manuscrit de la pièce à la main, 
il indique à chacun ce qu'il doit dire; il examine de 
temps en temps les rôles des plus jeunes enfants pour se 
bien assurer qu'ils ne vont pas commettre de fautes. 
Quand un héros, au moment d'aller livrer un combat sans 
espoir, doit, suivant l'usage oriental, s'envelopper dans 
son linceuii, le directeur est à côté de lui, le linceuil à 
la main , et le lui attache. Si le héros doit mettre le sabre 
à la main , le directeur lui tire son sabre du fourreau, 
tandis qu'il récite, et le lui remet. Il lui tient l'étrier pour 
le faire monter à cheval. Il va prendre par la main les 
plus jeunes acteurs et les place là où ils doivent être ' 
pour réciter; il se mêle de tout ouvettôvxvfttA,^ *X. 'A 



304 LES TEKYÊHS OC THÉÂTRES. 

a son rôle indispensable dans le développement du 

drame. 

J'imagine que, chez les Athéniens, le chorège primitif 
remplissait à peu près tous ces emplois, sans choquer 
davantage le goût . ni rien ôter à l'illusion. Le direc- 
teur persan, d'ailleurs, comme le chorège grec, est un 
personnage sacré par les fonctions qu'il remplit. On le 
considère avec respect; il n'est pas un intrus; presque 
toujours il est, non-seulement l'organisateur matériel de 
la fête, mais encore l'arrangeur et quelquefois Fauteur du 
poPme. 11 lui arrive, au milieu de l'action, de parler au 
public : il fait une sorte de commentaire rapide de 
ce qui est offert à la vue et à la piété des fidèles, il solli- 
cite la commisération et provoque les larmes, qui lui ré- 
pondent toujours. Souvent aussi, à défaut du Séyd Rou- 
zèh-khân, c'est lui qui dit les prières et qui raconte 
quelque anecdote inconnue touchant le martyre des 
Imams ou sur les prodiges qui ont eu lieu , qui ont lieu 
tous les jours à Rerbela, sur le théâtre de ce martyre. Ainsi 
le directeur n'est pas seulement un administrateur, c'est un • 
poëte sacré; il en a l'autorité, il en obtient le respect. On 
le qualifie, du reste, simplement d'Oustad, ou « Maître, » 
absolument comme un artisan. Son titre n'est pas plus 
relevé, et il n'en demande pas un autre, imitant en 
cela, dans une société si vieille, si corrompue, si rompue 
à toutes les prétentions, si fastueuse dans ses titres, la 
simplicité des époques jeunes où un grand peintre , un 
grand sculpteur ne sont que des maitres ymaigiers et des 
maîtres tailleurs d'images. Quand la représentation pro- 
duit un effet plus qu'ordinaire, il arrive souvent que le per- 
sonnage le plus émincnt de l'assistance honore, séance 
tenante et sans interrompre les acteurs , Toûstad ou di- 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES, 395 

recteur de la troupe d'une récompense éclatante ; car on 
n'applaudit pas, oi> ne témoigne jamais une admiration 
venant de l'esprit : on pleure, on gémit , on se frappe la 
tête , et j'ai vu porter, au milieu des larmes, un châle à 
l'oustad, qui immédiatement l'a placé en écharpe sur son 
cou. 

Cependant, les acteurs ont aussi un genre de mérite qui 
les recommande d'une manière toute particulière à l'en- 
thousiasme direct du public : c'est la voix. Les drames, 
en effet, qui font les frais des tazyèhs, sont écrits en dialecte 
populaire. On n'y voit guère figurer de ces mots arabes si 
recherchés pourlesautres compositions, mais que l'homme 
du bazar, le soldat, les femmes ne comprendraient pas, et, 
au contraire, on y peut relever en foule les façons de par- 
ler les plus familières, les abréviations de mots les plus 
courantes, tout ce qui constitue, en un mot, la façon de 
parler commune et journalière. C'est ainsi que le théâtre 
grec a usé librement de ces atticismes, qui, préférés par 
les auteurs parce qu'ils appartenaient à la langue vi- 
vante, saisissable pour la foule, sont devenus depuis 
si doctes et de physionomie si abstruse, sous la plume 
des commentateurs. 

Ce langage est employé ici à construire des vers lyri- 
ques, courts et souples, chantés sur une sorte de mélopée 
assez savamment travaillée. Les cadences et les ports de 
voix y abondent. Ce qu'on a recherché, dans ce chant sans 
accompagnement, c'est l'imitation du rossignolde laPerse, 
dont les modulations sont plus simples que celles du nôtre, 
et d'un caractère très-mélancolique, et on les a mariées 
aux tons divers de la voix humaine qui se plaint et qui 
gémit. L'effet de ces chants est extrêmement pénétrant, et 
cause une impression si vive de tristesse, même lorsqu'on 



3!H> LES TERYÈHS OU THÉÂTRES. 

n'entend pas les paroles, que l'on est ému malgré soi. Il 
y a aussi des duos, et quelquefois des chœurs, mais, sui- 
vant l'usage oriental, toujours à l'unisson. En général, les 
rôles les plus brodés de cadences sont ceux des person- 
nages principaux , et pour cette raison, comme pour bien 
d'autres, ils sont tenus par les meilleurs chanteurs de la 
troupe. Le public connaît bientôt les noms de ces virtuo- 
ses, et on les demande beaucoup. Chaque troupe cherche 
à les attirer, et les paye de son mieux. Mais ce sont seule- 
ment les personnages importants du drame, les Imams 
et les saints, et les prophètes et les anges, qui chantent. 
Les personnalités odieuses comme celles d'Ibn-Sayd, Yé- 
zyd, Shemr, ne chantent pas. Elles déclament seulement; 
c'est un élément de variété introduit dans le poëme, et qui 
produit un effet analogue à la prose dans les pièces de 
Shakespeare. 

Maintenant, il faut mentionner une certaine catégo- 
rie d'acteurs qui ne le sont pas, et qui produisent sur 
le public un effet extraordinaire. Ce sont de petits en- 
fants de trois à six ans, souvent des petites filles apparte- 
nant à des familles importantes, qui montent sur le sakou, 
accompagnés de leurs lélèhs ou gouverneurs, et viennent 
figurer dans la famille des Imams. Rien ne semble plus 
méritoire aux yeux du peuple, et ne saurait attirer plus de 
bénédictions sur les enfants et sur les parents eux-mêmes 
que cette sorte de consécration, qui, en les mêlant d'une 
manière à la fois fictive et réelle à la famille des saints, 
leur en donne, en quelque façon, au moins par reflet, le 
caractère. Danstous les cas, rien n'est plus touchant que de 
voir ces bébés, vêtus de robes de gaze noire à larges man- 
ches, la tête couverte de petits bonnets noirs ronds, bro- 
dés d'argent ou d'or, s'agenouiller sur le corps de l'acteur 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 397 

qui remplit le rôle du martyr du jour, l'embrasser, et de 
leurs petites mains, se couvrir de paille hachée en guise de 
sable, en signfe de douleur. Ces enfants peuvent se por- 
ter là avec l'intérêt qu'un jeu inspire à leur âge ; mais ils 
ne croient pas jouer, et sont évidemment remplisdu senti- 
ment qu'ils accomplissent un acte grave et important. Il est 
douteux qu'ils comprennent bien nettement ce qu'ils font, 
où ils sont, ce qu'ils représentent; ils sont trop jeunes; 
mais ils comprennent en gros que ce qu'on leur fait faire 
est triste et solennel. Ils se tiennent, se donnant la main 
ou bien seuls, à la place qu'ils doivent occuper ; ils reçoi- 
vent, les bras croisés, dans l'attitude du respect, les bé- 
nédictions de l'Imam Housseïn ; ils sont graves et sérieux 
dans leurs petites physionomies ; rien ne les distrait ni 
ne les trouble , et ce grand public qui les entoure , qui 
gémit, qui pleure, qui se tourmente, ne semble pas exis- 
ter pour eux. 

J'ai vu une petite fille de quatre ans, très-jolie, appar- 
tenant à des parents considérables, fort dévots aux Imams, 
faire plus que de figurer sur le sakou : elle avait appris 
des vers, remplissait un rôle actif dans la pièce, insulta 
Yézyd, fut martyre et couchée sur une planche comme 
morte, et, se tenant bien immobile, les yeux fermés, 
fut portée autour du tekyèh en grande pompe, sans 
être aucunement interdite. Elle mettait dans son jeu 
une ardeur singulière, et quand on me l'amena ensuite, 
dans les bras de son lélèh, elle s'intimida pour la pre- 
mière fois. 

Mais c'est assez expliquer; il faut montrer. Le tekyèh 
est plein jusqu'au comble. C'est au mois de juin , à la 
fin. On étouffe sous la tente immense. La foule prend des 
sorbets, du café, fume deskalians. Un derviche monte sur 

23 



3i)8 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

le tekyèh et chante un cantique. Les battements de poitrine 
l'accompagnent. La voix est peu entraînante, l'homme 
a l'air fatigué, il ne produit pas d'impression, et les 
chants languissent. Il parait le sentir, il s'arrête, descend 
du sakou et disparait. Le silence allait renaître, quand 
un grand et gros soldat du régiment de Maragha, un Turk, 
saisit brusquement l'air d'une voix de tonnerre, en frap- 
pant à coups redoublés sur sa poitrine résonnante. Un 
autre soldat, un autre Turk, mais du régiment de Kara- 
bâgh, aussi déguenillé que lui, ramasse le second verset; 
les battements de poitrine reprennent avec précision. Pen- 
dant ving-cinq minutes, la foule haletante est entraînée 
par ces deux hommes, et se meurtrit à tour de bras. L'air . 
monotone, mais fortement rhythmé la grise. Elle se 
frappe de son mieux ; c'est un bruit sourd, profond, ré- 
gulier, résolu, mais qui ne suffit pas à tout le monde. 
Un jeune nègre, dont les apparences dénotent un 
hammal, ou portefaix, se lève debout, au milieu de la 
multitude assise sur les talons; il jette son bonnet 
et chante à pleine voix, faisant tomber ses deux poings 
en cadence sur sa tête rasée. Il était à une dizaine 
de pas de moi, et je suivais tous les mouvements 
de sa figure; il devint bientôt de couleur cendrée, et 
ses lèvres parurent d'un violet pâle; plus il se décolo- 
rait, plus il s'animait, criant et frappant comme sur une 
enclume. Il continua ainsi pendant dix minutes environ ; 
mais les deux soldats n'en pouvant plus et ruisselant de 
sueur, le chœur, qui n'était plus guidé ni enlevé par ces 
voix précises et puissantes, le chœur commença à hésiter, 
à se troubler; une partie des voix se turent, et le nègre, 
comme si tout appui matériel lui eût manqué, ferma les 
yeux et s'affaissa sur son voisin. Chacun parut éprouver 



LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 399 

pour lui beaucoup de compassion et de respect. On lui 
mit de la glace sur la tête et on lui apporta de l'eau. I£ais 
il était évanoui, et il fallut du temps pour le faire reve- 
nir. Quand on y eut réussi , il remercia avec douceur et 
politesse tous ceux qui lui avaient donné des soins. 

Cependant, aussitôt que le silence se fut un peu rétabli, 
un bomme vêtu d'une robe de coton vert monta sur le 
sakou. Il n'avait absolument rien de remarquable dans sa 
personne, et semblait n'être autre chose qu'un bakkal, ou 
épicier du bazar. Non-seulement il était fort négligé et 
fripé dans son accoutrement, mais sa figure, très-ordinaire, 
ne montrait rien autre chose qu'une barbe médiocrement 
fournie, assez longue et mal peignée, et cette expression 
d'intelligence narquoise et d'imagination sophistique qui, 
chez le commun des Persans, tient la même place que 
chez nous le gros bon sens. La main gauche passée dans 
sa ceinture, d'un air pédant, il étendit la droite sur le 
bord du sakou, d'un air de professeur, en ayant soin de 
n'allonger que trois doigts, et adressa ces paroles à la 
foule : 

« Vous voilà donc bien satisfaits, musulmans, d'être 
assis à votre aise, à l'ombre, et vous vous figurez déjà le 
Paradis tout grand ouvert. Savez-vous ce que c'est que le 
Paradis ? C'est un jardin, sans doute ; mais vous n'avez pas 
l'idée d'un pareil jardin. — Vous me direz : « Père, dis com- 
ment il est. » — Croyez-vous que je l'ignore? Je n'y suis 
point allé sans doute ; mais assez de prophètes en ont parlé, 
et des anges en ont apporté des nouvelles. Je me bornerai 
pourtant à vous dire que tous les gens de bien y tiendront à 
l'aise, car il a trois cent trente mille zers de longueur. Si 
vous ne m'en croyez pas, informez-vous 1 Quant à être 
parmi les gens de bien, je vous déclare <\u'\\ \& 3tâS&.\*& 



400 LES TEKYÊHS OU THÉÂTRES. 

pour cela de lire le Koran du Prophète (que le salut de 
Dieu soit sur lui et la bénédiction) I II ne suffit pas de faire 
tout ce qu'ordonne ce livre divin ; il ne suffit pas de venir 
pleurer aux tazyèhs, comme vous faites chaque jour, vous 
autres fils de chien, qui ne savez rien d'utile ; il faut encore 
que vos bonnes œuvres (puissiez-vousen accomplir 1 mais 
j'en doute beaucoup), vous les exécutiez au nom et pour 
l'amour de Housseïn. C'est Housseïn, musulmans, qui est 
la porte du Paradis ; c'est Housseïn, musulmans, qui sou- 
tient le monde ; c'est Housseïn, musulmans, par qui a lieu 
le salut! Criez Hassan, Housseïn 1 » 
Toute la foule crie : ô Hassan I ô Housseïn I 

— « C'est bien. Et maintenant encore une fois : » 

— Hassan! 6 Housseïn I 

« — Priez Dieu toujours qu'il vous maintienne dans 
l'amour de Housseïn. Allons, criez à Dieu I » 

Toute la foule lève les bras en l'air d'un seul mouve- 
ment, et crie d'une voix sourde et prolongée : 

— Ya Allah! ÔDieu! 

Le père Maillard ou le Petit Père André ne prêchaient 
pas autrement. Cet homme, vulgaire dans ses façons, 
pouvait passer pour éloquent à sa manière. Il avait du 
mordant dans la voix, dans l'œil, dans le geste, et le pu* 
blic, d'ailleurs, était si aisé à saisir! 

Le discours continuait quand un roulement de tam- 
bours, un sifflement de fifres, des éclats de trompettes 
et de clairons vinrent l'interrompre, et, la voix pom- 
peuse des kernas résonna, dominant tout. Le prédicateur 
descendit du sakou et disparut. Il faut savoir que les 
kernas sont de longues trompettes de cuivre de cinq à 
six pieds de long, dont on tire un son qui s'entend à des 
distances considérables, el cçai ne saurait se comparer 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 401 

qu'au bruit d'une cloche. Ordinairement, deux ou trois 
kernas mugissent ensemble : c'est un carillon. Djemshyd 
a, dit-on, inventé le kerna; 1q faire sonner est le pri- 
vilège du roi et des princes, et partout où se trouve un 
personnage d'un tel rang, on entend retentir ce bruit so- 
lennel, le matin et le soir. Les tazyèhs étant consacrés aux 
Imams ont le même privilège souverain. Le bruit du 
kerna et celui des instruments guerriers de la musique 
d'un régiment annonçaient donc l'arrivée des acteurs et le 
commencement de la pièce. Je vais la faire jouer ici pour 
que le lecteur soit juge de l'importance que j'attribue aux 
tazyèhs. Il s'agit de la pièce intitulée : les Noces de Kassem.. 
Il y a plusieurs jours déjà que la famille de l'Imam 
Housseïn, que l'Imam lui-même est investi dans son 
camp, au milieu du désert de Kerbela, par les troupes 
syriennes et les traîtres habitants de Roufa. Aucun moyen 
n'existe d'échapper à la mort ; plusieurs des Imams ont 
péri : Abbas, Aly-Ekbèr, fils de l'Imam Housseïn, et ses 
deux petits frères. Le désespoir est dans les tentes. 
L'Imam Housseïn, se précipitant dans la mêlée, a rap- 
porté le corps de son fils et l'a rendu à Omm-Ley}a, sa 
femme ; mais il n'a pas rapporté d'eau et les enfants et 
les femmes meurent de soif. Cette situation va finir dans 
le sang, car Ibn-Sayd, le général de Yézyd, Shemr, le 
plus féroce de ses lieutenants, et l'odieux Azrek, resser- 
rent de plus en plus le cercle de lances qui entoure le 
campement, et ils viennent, à chaque heure, l'un ou 
l'autre, insulter à l'impuissance et à la misère des Imams. 
Kassem, fils de Hassan, lequel a été empoisonné à Mé- 
dine par Yézyd, et neveu de Housseïn, exaspéré par 
la mort de son cousin Aly-Ekbèr qu'il aimait tendrement, 
brûle d'aller se battre à son tour, et, à son tour % <la mv 



4(02 LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 

rir comme ses intrépides parents. Ainsi, trois faits com- 
posent la situation : le carnage inévitable, les souffrances 
de la soif, la mort d'Aly-Ekbèr, tué la veille et dont le 
cadavre est étalé là sous les yeux des spectateurs. 11 ne 
faut pas perdre de vue qu'Aly-Ekbèr est de tous les jeunes 
gens de la tente le plus aimé des Persans, le plus exalté, 
le plus regretté ; car c'est le propre fils de l'Imam Hous- 
seïn : c'est le sang de la patrie. Les autres héros, comme 
Abbas, comme Abdoullah, comme Kassem, ne viennent 
qu'après lui. Au moment donc où débute la pièce des 
« Noces de Kassem, » l'impression la plus lugubre règne 
sur la scène : car, je le répète, le cadavre sanglant d'Aly- 
Ekbèr est là couché, à l'angle du sakou ; sa mère est as- 
sise à côté, vêtue et voilée de noir, et ce spectacle ter- 
rible n'est pas écarté un seul instant pendant toute la 
durée de l'action. ' 

Voici maintenant quels sont les personnages : 

L'Imam Housseïn, fils aine d'Aly et de Fathemèh, fille 
du Prophète. 11 est le khalife légitime, le prince et le chef 
des musulmans, traqué par l'usurpateur YézydJ qui a or- 
donné sa mort. 

Zeynèb, sa sœur, de père et de mère, l'Hécube des 
tazyèhs. 

Omm-Leyla, sa femme, la mère d'Aly-Ekbèr, la fille 
du dernier roi sassanide. On l'appelle ordinairement, aux 
environs de Rey, où elle est enterrée, Bibi Sheherbanou^ 
« Notre-Dame la Patronne de la ville, » parce que l'an- 
cienne capitale du nord de la Perse était sous son invo- 
cation. 

La mère de Kassem, veuve de l'Imam Hassan, empoi- 
sonné à Médine ; elle est venue vivre auprès de son beau* 
frère flpusseïn avec ses enfants. 



LES TEKYÈHS OU THÉÂTRES. 403 

Zobeydèh, fille de Housseïn, à peine adulte, d'une 
beauté éblouissante. On l'appelle aussi Fathemèh, comme 
sa grand'mère et comme sa sœur, Fathemèh-Soghra ou 
« la Petite, » qui est restée à Médine. 

Abdoullah, le plus, jeune fils de Hassan, presque un 
enfant. 

Kassem, l'aîné des fils de Hassan, le neveu de Housseïn. 
Il a seize ans. Il n'est pas vêtu de cachemire et ne porte 
pas le turban comme les autres Imams ; mais il a sur la 
tête un casque doré, sur le dos une cotte de maille, et le 
sabre au côté. 

Ibn-Sayd, général des troupes de Yézyd. 

Shemr, officier sous ses ordres, le meurtrier des Imams, 
le plus détesté des hommes. Il est armé de toutes pièces, 
comme Kassem, et tient un bouclier. 

Enfin, des musiciens arabes, tels que ceux qui figurent 
ordinairement dans les noces, et des conducteurs de fu- 
nérailles, puis des palefreniers menant des chevaux ri- 
chement harnachés, et des porteurs soutenant une li- 
tière funèbre. 

A une des extrémités du sakou est le trône sur lequel 
s'asseoit l'Imam Housseïn. Vers le milieu, tous les mem- 
bres de sa famille sont assis par terre ; Omm-Leyla seule 
se tient à part dans le coin opposé, accroupie près du ca- 
davre d'Aly-Ekbèr. 

Les kernas, les tambours, les clairons, les trompettes 
et les fifres se taisent à un signe du directeur du théâtre, 
debout au milieu de la plate-forme. Le plus profond si- 
lence règne dans l'assemblée, et lejtazyèh commence. 



CHAPITRE XV 



LES NOCES DE KASSEH 



l'imam HOUSSEÏN. 

Dieul contemple le désastre dont le ciel et la terre 
sont frappés. 

Kerbela! vois comme mon âme en est oppressée. 

Qui donc , en écoutant le récit de pareils malheurs , 
pourrait ne pas pleurer sur cette lamentable histoire 1 

Contemplez le chagrin, les larmes; elles vont couler 
aussi .bien sur une noce que sur un deuil. 

Prophète bienheureux! Tune après l'autre, des dépê- 
ches de sang viennent de t'étre adressées ; lis-les toutes, 
et chacune séparément 1 . 

Et toi, Aly, dont Dieu est toujours satisfait, l'arbre de 
ta famille, cet arbre si superbe, le voilà, dans ton verger, 
courbé en deux, pliant sous le poids de la mort de tes fils. 
A peine étaient-ils devenus des jeunes gensl 

Housseïn; marche à la noce de ton cher Rassem, et 
regarde comme le sang remplace bien le henné aux mains 
etaux pieds de tes jeunes gens ! 

1. Ces dépêches de sang sont les âmes des Imams successivement 
martyrisés. 



406 LES NOCES DE KASSEM. 

ZEYNÈB (se levant). 

Fathemèh! du haut du Ciel,, contemple les combat- 
tants rassemblés à Kerbela. 

Contemple-nous, vois-nous ici, étrangers, sans sou- 
tiens, sans amisl 

Fathemèh, vois comme le manteau de la patience de 
notre cher Joseph, de notre Housseïn, est déchiré par la 
main de cette terrible Zelykha, le malheur! 

fille de l'apôtre de Dieu, viens à ta fille, dans ce triste 
désert de Kerbela ; considère comme le malheur s'appe- 
santit sur nous ! 

Fathemèh, regarde Housseïn, ton fils, réduit à l'im- 
puissance, se débattant entre les mains de ceux qui se di- 
sent les disciples de l'apôtre de Dieu. 

(Zeynèb se rasseoit.) 
KASSEM (se levant et se parlant à lui-même). 

Sépare-toi des femmes du harem, ô RassemI Recueille- 
toi un instant en toi-même, ô RassemI te voilà assis, 
et, dans un prompt avenir, tu vois le corps de Housseïn, 
ce corps si semblable à une fleur, tu le vois déchiré par 
les épines des flèches et des lances, ô RassemI 

Tu vivais, et il t'a fallu voir la tète et le corps d'Aly- 
Ekbèr tomber, séparés sur le champ de bataille, hélas! 

Lève-toi donc! obéis au testament de ton père : être 
égorgé, voilà ce qui t'attend, ô Kassem! 

Va, prends la permission du fils de Fathemèh, la meil- 
leure des femmes, et soumets-toi à ton sort, ô Kassem ! 

L'IMAM HOUSSEÏN (se parlant à lai-même). 

Hélas! l'orphelin de Hassan, les yeux pleins de larmes 
sanglantes, s'approche de moi. 

Le rossignol sans ailes du verger de Hassan gémit du 
fond du cœur. 



LES NOCES DE RASSEM. 407 

Zéphyr, en passant sur les cheveux de Rassem, tu 
deviens du musc; verse le parfum exhalé de la douleur 
du fils sur le tombeau du père. 

KASSEM (se parlant à lui-même). 

Dieul que ferai-je pour supporter cette douleur si 
pesante? 

Dieul que ferai-je, la lèvre ainsi desséchée par la 
soif, les cils humides? 

S'il faut penser à rendre mon âme, la vie est pire que 
la mort. 

Que ferai-je, après ce qui vient d'arriver à Aly-Ekbèr? 

Si Housseïn ne m'accorde pas la permission d'aller 
combattre, oh malheur! 

Que ferai-je alors, ô Dieu, en face de mon père Hassan, 
au jour de la résurrection?' 

Ma mère, lorsque je la verrai, au jour de la résurrec- 
tion, assise à côté de Fathemèh, que ferai-je, ô Dieu, de- 
vant elle, dans mon chagrin et dans ma honte? 

Tous mes parents sont partis pour aller comparaître 
devant le Prophète. 

Et moi, je n'irai pas aussi devant le Prophète! Eh! que 
ferai-je donc alors, ô Dieu? 

L'IMAM HOUSSEÏN (se parlant à lui-même). 

Sans compagnon, sans appui, que ferai-je, ô mon Dieu? 

Je suis seul et en face, voilà toute cette armée! Que fe- 
rai-je, ô mon Dieu? 

Me voilà sans frère, sans fils; mais, maintenant, que 
faire du fils de mon frère, ô mon Dieu? 

KASSEM (à l'Imam Housseïn). * 

Salut, ô seuil de l'honneur et de la grandeur célestes! 
Tu es le seuil du ciel et le ciel du seuil (de Dieu). 
Parmi les feuillets du martyrologe, tu es le plus su- 



408 LES NOCES DE KASSEM. 

blime. Du livre de la Création, ton histoire survivra éter- 
nellement. 

Un orphelin, un enfant sans père, le front baissé, pleu- 
rant, 

S'approche de toi avec une prière, 6 roi dont les anges 
sont les gardes. 

l'imam housseïn. 

Ame des deux du martyre ! lune brillante du second 
des septcieux! 

Soleil armé du lasso , lune armée de flèches et de 
lances ! 

perle unique et vierge du chaste abri de la mer de 
l'honneur! que viens-tu me dire? Parle à ton oncle gé- 
missant. 

KASSEM. 

lumière des yeux de Mohammed le tout-puissant, 6 
mon oncle I 

lieutenant d'Aly, le lion intrépide, 6 mon oncle 1 

Abbasa péri; Aly-Ekbèr a subi le martyre; te voilà 
sans guerriers et sans porte-étendard, ô mon oncle! 

Les roses sont passées, leurs boutons sont passés , le 
jasmin est passé, les pavots sont passés. 

Moi seul, je suis resté dans le jardin de la Foi, je suis 
l'épine, je suis le plus misérable, 6 mon oncle. 

Si tu es bon pour l'orphelin, voici le moment dé le 
montrer. Laisse-moi partir et aller combattre, 6 mon 
oncle. 

l'imam holsseïn. 

tendre, noble, fidèle, 6 mon enfant! ce que tu viens 
de dire a bouleversé mon cœur, 6 mon enfant! 6 toi qui 
qui as été la lumière des yeux de Son Altesse l'iraan Has- 
san, souvenir de la douleur de sa perte, 6 mon enfant! 



LES NOCES DE KASSEM. 409 

Ne me demande rien, n'insiste pas, ne me presse pas. 
C'est assez de douleur d'avoir perdu Aly-Ekbèr. 

KASSEM. 

toi, dont la poussière est ma couronne, prête l'oreille 
à ma prière. 

Éteins par l'eau du martyre le feu qui brûle mon être. 
Accorde-moi mon désir de boire à la coupe du sacrifice; 
car on a dit : « Quand la cruche est pleine, buvez et faites 
boire les autres. » 

l'imam housseïn. 

lumière de mes yeux, cesse tes supplicatious et ton 
insistance. Abandonne un instant tes plaintes. Par amour 
pour moi, prends pitié de l'état où je suis. Hélas 1 ô jeune 
homme (puisses-tu devenir un vieillard I) prête l'oreille 
aux conseils. 

KASSEM. 

souverain, ne cherche pas ma honte. La justice ne 
veut pas que ma vie et mon honneur restent ensemble. 
Que Kassem existe et qu' Aly-Ekbèr soit martyr, ohl plu- 
tôt que la terre recouvre ma tête et mon existence I Quoi I 
me voici, et lui, on l'a coupé en morceaux 1 Hélas I hélas I 
puis-je accepter un tel sort? Je suis l'esclave de sa maison, 
et ce que je veux est mon devoir. 

Roi, sois généreux pour le mendiant qui supplie à ta 
porte. Comme Rhezr, laisse-moi prendre pour ma part 
l'eau de l'existence éternelle. Vois comme, avec mes yeux 
en pleurs, j'ai la bouche desséchée par la soif I 

Jette un regard du côté des eaux de l'Euphrate céleste. 
Je meurs de soif : eh bien I accorde-moi, ô preuve de Dieu, 
un vase entier de l'eau de Selsebyl ; elle coule dans le 
paradis qui m'attend! 



410 LES NOCES DE KASSEM. 

L'IMAM HOU8SBÏ1I. 

Prends pitié de ma détresse, lumière de mes yeux; est- 
il bien que, moi qui suis roi, je t'obéisse? que moi, vieil- 
lard, dont les années sont diminuées, je demeure dans la 
vie? quelle justice! J'associerais à ta mère, à toi, à peine 
jeune homme, ma durée décrépite ! 

KASSBM. 

Dieu! tout cela ce sont des paroles. Mes plaintes me 
sont arrachées par mon désespoir. Être orphelin, c'est un 
malheur sans remède pour l'orphelin 1 Être orphelin, c'est 
un malheur éternel pour l'orphelin! Qu'ils étaient beaux, 
les jours que j'ai passés à Médinel mon pauvre père te- 
nait ma tête sur sa poitrine. Parla main de son affection, 
il me rendait heureux, il me faisait des caresses bien plus 
que trop. Et maintenant, hélas! hélas! je suis tombé 
dans la disgrâce de mon oncle! (S'adressant à l'assistance) O Mu- 
sulmans, Hassan, mon père, où est-il ? vous qui avez 
vos pères, être orphelin est un affreux désastre ! orphe- 
lin, mon malheur à moi est bien au-delà du malheur ordi- 
naire. 

LA MÈRE DE KASSEM (se letant et l'adressant à l'auditoire). 

nobles spectateurs! toute raison, tout sang-froid 
m'ont abandonnée ! Les cris de mon Kassem sont arrivés à 
mon oreille, (a Kassem) l'amour de l'âme de ta mère! ô 
mon fils! toi dont le père est mort, toi, l'enfant lié à mon 
cœur, pourquoi t'es-tu jeté sur le sein de la terre? Pour- 
quoi, dans une douleur extrême, as-tu déchiré ta chemise? 

KASSEM. 

Hélas! hélas! ma mère, mon chagrin est sans mesure. 
Un orphelin n'a que des peines. Quand un orphelin se 
trouve jeté dans le monde , ô ma mère, il faut que Dieu 
lui vienne en aide. Je suis allé, la tête basse, devant mon 



LES NOCES DE KÀSSEM. 4M 

oncle, pour demander à Son Altesse la permission d'aller 
combattre. Il m'a couvert de confusion aux yeux de mes 
amis. Puissé-je mourir! Il m'a chassé de sa porte. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Ne te plains pas de Son Altesse, lumière de mes yeux, 
puisque tu veux trouver la mort à sa suite. Le brevet du 
martyre, celui que Dieu accorde, ne saurait être décerné 
que sur l'ordre du sublime Imam. Il faut que ce document 
auguste soit marqué du sceau de soixante -douze témoins, 
tous des justes; parmi ces soixante douze, tu seras compté 
aussi. Toi, dans le monde alors incréé des Idées, tu as 
consenti jadis à tout ce qui t'arrive! sage, apprends 
maintenant, toi dont le cœur est brisé , que le destin de 
ton sang est fixé dans l'écrit que tu portes attaché à ton 
bras. 

(La mère de Kassem s'asseoit.) 
KASSEM. 

Gloire à Dieul ma lettre de délivrance, je la reçois I 
Gloire à Dieu 1 le certificat démon meurtre s'y trouve. 
(A rimam Honstein) cher oncle, voici Y orphelin revenu: 
aide-le. C'est ici le testament de mon père; crois ce qu'il 
ordonne, et contente-moi en l'exécutant. Mon père m'a 
accordé un titre de royauté, il me promet le martyre! 
Regarde cet écrit que je te présente, et délivre-moi de la 
servitude où tu me retiens. 

(Il lai remet le papier qui était attaché à son bras.) 
L'IMAM HOUSSEÏN (après avoir lu). 

Hélas! hélas! cet écrit ne me donne pas la vie. Mal- 
heur! malheur! voici le papier qui va verser le sang de 
mes jeunes gens! Dieu! ô mon frère, que mon existence 
serve de rançon à l'ordre sacré que tu m'imposes, mon 
Hassan I c'est un ordre sans réplique qui vient terminer 



442 LES NOCES DE KASSEM. 

ton chagrin, 6 Kassem ! maintenant, pour obéir tout à fait, 
nous allons tenir une assemblée de joie, et je te montrerai 
mon affection en faisant de toi mon gendre. 

KASSEM. 

Cher oncle, l'eau et la terre qui ont servi à former ton 
être n'étaient que bonté et affection. Réfléchis pourtant à 
ce que tu veux. Aly-Ekbèr git sur le sol, déchiré par l'en- 
nemi. L'image de la joie sous ce ciel qui est pour nous 
noir comme l'ébène!... mais il n'y en a rien, rien! Dans 
cette atmosphère de douleur, le temps d'une noce! mais 
il n'y en a rien, rien 1 Cependant, si tu l'ordonnes, com- 
ment pourrais-je désobéir? ton commandement est celui 
du Prophète, et sa voix est celle de Dieu. 
l'imam housseïn. 

mon enfant! c'est d'après l'ordre de mon frère que je 
te donne ma fille; je donne ma propre fille au fils de mon 
frère! Où sont maintenant Mohammed et Fathemèh et 
Hassan l'Élu? vous tous, du haut du ciel, regardez-nous; 
j'unis une lune resplendissante à un soleil rayonnant. Et 
maintenant, la parole dumoment estcelle-ci : « Quel douaire 
peut-on donner à cette heure? » Je remplacerai la splen- 
deur des parures par une autre splendeur. 

KASSEM. 

Je n'ai pas la force de rien ajouter à tes paroles. A une 
fille sans égale, comment proposerais-je d'offrir quoi que 
ce soit qui ait son égal ? Puisque tu me confies un corps 
animé d'une âme si pure, je lui livrerai tout à la fois ma 
vie et son essence même, l'essence de mon cœur, l'es- 
sence de mon âme , l'essence de mon esprit et de mon 
souffle, sans en rien diminuer, sans en rien garder: tel je 
suis, tel je me donne à Zobeydèh, bien entier; et cela, je 
sais prêt à le donner comptant. Ce que plus tard il faudra 



LES NOCES DE RASSEM. 413 

ajouter encore de ce que je puis avoir en moi, tout ce qui 
est réuni dans le coffre de mon corps, je l'apporterai de 
même sans réserve. Le collier, il lui en faut un; je lui . 
fournirai du sang de mon cou si jeune; un chapelet pour 
tenir à la main, elle l'aura en rubis rouges. Les jonchées 
que doivent fouler ses nobles pieds, je les ferai des lam- 
beaux de mon cadavre; et quant à des -dentelles, elle en» 
aura couleur de tulipe rouge, et des étoffes assez tache- 
tées, assez bigarrées! Si elle accepte mes dons, je suis 
content ; sinon, qu'elle prenne en gage ma tête et mon 
corps pour lui assurer l'avenir. Faut-il ici un garant qui 
réponde de moi? Je te donnerai l'Imam Hassan l'Élu, et 
Aly, dont Dieu est toujours satisfait, et avec eux le Pro- 
phète lui-même 1 

l'imam housseïn. 
Voilà des paroles qui viennent de l'âme. (A l'anditoire) Soyez 
témoins, vous tous, de cet excès d'infortune, soyez té- 
moins de cette noce de douleur. Deux planètes, Vénus et 
Mercure vont opérer leur conjonction. Soyez témoins de 
cette réunion d'une lune et d'un soleil. 

KASSEM (à l'auditoire). 

nouveaux mariés! soyez témoins de notre désespoir. 
Soyez témoins du chagrin des fiancés et de leur malheur. 
L'ornement de tête que je donnerai à la jeune fille sera 
composé des gouttes de ma gorge ouverte. Soyez témoins 
pour la perle que me livre l'écrin de la générosité 
deHousseïn. 

(Kassem ra s'asseoir sur un trône placé h l'autre extrémité du sakou.) 
L'iMAM HOUSSEÏN (à Zeynèb). 

triste Zeynèb, accablée de douleurs, 6 toi qui, hélas I 
est restée entre l'eau et le feu, voilà les moments de la 
noce, ma sœur. Apporte ici ta noble personne. 



4M LES NOCES DE KASSEM. 

ZEYNfeB (à Hoosseln). 

toi, levain de ma joie, cause de ma vie, tu parles de 
mariage et de joie! tu m'imprimes cent marques de feu 
sur le cœur. Mon frère Abbas vient de subir le martyre ; 
Aly-Ekbèr palpite encore dans les flots de son sang; nous 
pleurons toutes , nous sommes couvertes de vêtements 
•noirs; comment nous occuper de plaisir et de bien-être? 
Quand on a sous les yeux le cadavre de quelqu'un de ces 
jeunes gens, on ne saurait se teindre les doigts de henné. 

l'imam housseïn. 

affligée! tu parles avec raison. L'édifice de notre joie 

est bien fragile. Fais pourtant un effort, ô mon éprouvée! 

va auprès deZobeydèh, ma fille. Qu'elle te laisse arranger 

et parer ses cheveux de fée, afin qu'on l'unisse à Rassem. 

(L'Imam Housseïn se rasseoit sur son trône.) 
ZEYNfeB (se parlant à el e-même). 

O mon Dieu I jette sur moi un regard de miséricorde. Il 
n'y a qu'une seule Zeynèb et cent mille chagrins, (a zobey- 
dèh) O bouche pareille £ un bouton de fleurs ! toi qui as la 
couleur de la rose autour de l'oreille, ô lys silencieux, 
malgré tes blanches pétales semblables à dix langues, 
ouvre tes yeux sur mon visage, afin que je te dise le mes- 
sage de ton père. 

ZOBEYDÈH. 

O ma tante, que ma tête soit la rançon de tes pieds! que 
cent filles comme Zobeydèh soient sacrifiées pour toi ! 
Pourquoi la pléiade reçoit-elle la visite de la lune? Pro- 
nonce sur moi l'ordre de mon père. 

ZEYNÈB. 

O lumière du cœur, splendeur des yeux, ton père te 
marie. Il prétend unir ta puissance d'aimer à un autre 



LES NOCES DE KÀSSEM. 415 

amour, en te liant à Kassem au visage de lune. L'ordre de 
ton père n'est pas autre. Dis-moi ce que tu décides. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante I par ce message, par cette volonté, tu as 
mis le feu dans mon âme. ma tante! considère, vois : le 
corps d'Aly-Ekbèr est tombé, lacéré en cent lambeaux, 
sans tête! Il ne nous convient pas de penser ni à la joie 
ni à la chambre nuptiale. Oh! puissé-je aller dans la 
chambre nuptiale du tombeau! 

ZETNÈB. 

Par Dieu lui-même! le droit est du côté de ton père. 
Nous ne devons ni gémir, ni frapper nos mains d'impa- 
tience. Hélas! ton père a prononcé un ordre absolu. 
Qu'est-ce qu'un ordre? Qu'est-ce qu'absolu? Ton père est 
la preuve du Livre du Créateur; il est notre roi, il est 
notre maître. 

ZOBEYDÈH. 

ma tante!, bien que mes cheveux soient emmêlés, 
quelle violette leur comparerait sa tête? Mon père est roi. 
C'est à lui de savoir ce qui est bien ; s'il veut me brûler, 
il est le maître. 

(Elle se r asseoit.) 
ZEYNÈB (à l'imam Housseïu). 

roi assis sur le trône de l'empire de l'univers, que 
cent existences comme celles de ta Zeynèb soient ta ran- 
çon! Se pliant à tes ordres, mettant de côté sa douleur, la 
triste Zobeydèh est prête à obéir. 

(Zeynèb se rasseoit.) 
L'iMAM HOUSSEÏN (à la mère de Kassem, sa belle sœur). 

bru de Fathemèh, ô mère de Kassem, approche, 
voicHe jour du mariage de ton fils : viens auprès de Kas- 
sem. J'entends qu'à cette heure la joie pénètre dans son 



41f> LES NOCES DE KASSEM. 

cœur affligé. Tu n'en savais rien. Viens lui porter des 
souhaits de bonheur. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

héritier du vicaire du Dieu juste, du Créateur, or- 
donne-moi de périr; ne me parle pas de noces 1 S'il faut 
que Zobeydèh soit une épousée et Kassem un marié, il 
n'y a pas ici de henné, il n'y a pas de chambre nuptiale ; 
ce ne sera pas une noce , mais une fête de douleur. Parmi 
les peines et les douleurs sans remède, quelle est celle-là ? 
Mon Kassem se marie. Mais où sont donc ses compagnons 
de joie? 

l'imam housseïn. 

Mère de Kassem, tout à l'heure, dans la plaine d'an- 
goisse, la tombe servira de lit nuptial, et le linceul sera 
la robe de noces. Ne t'afflige pas! Kassem, cette lune 
brillante va dans un instant, à la face du soleil, teindre ses 
mains du henné de son propre sang; il les aura rouges 
comme la planète de Mars. Bieu que ton fils, ainsi que Jé- 
sus, semble, depuis la mort de Hassan, être né sans père, 
console-toi : il va trouver une compagne, de même que le 
soleil éclatant est associé à la lune. 

la mère de kassem. 

S'il eh est ainsi, ordonne, Housseïn; que ta sœur invite 
à la noce la mère désespérée qui pleure la mort de son 
Aly-Ekbèr. Mon pauvre orphelin, qui n'a pas un père 
pour veiller sur lui, va, lui, perdre sa mère, il l'a déjà 
perdue! Et pourtant, non, me voilà encore I je suis 
encore sa mère! Seigneur ! qu'elle meure, cette mère 
désespérée! 

l'imam, housseïn. 

Mère de Kassem, tu tires des étincelles de mes o£ Par 
la vie de Kassem I tu fais jaillir le feu de mon âme en 



LES NOCES DE KASSEM. 417 

m'adressant de telles paroles. Zeynèb, ô ma sœur, viens, ô 
ma Zeynèb 1 Les cicatrices de mon âme sont rouvertes. 
Viens, viens, ô mon Dieu I ô mon Dieu I 

ZEYNÈB (se Jeyant). 

Mon frère, pourquoi le flambeau de ton âme pétille— t-il 
ainsi? Te voilà pleurant encore I tes sœurè Koulsoum et 
Zeynèb sont-elles mortes? Mon cœur tombe dans la stupeur 
en entendant tes gémissements et tes cris. Puisse-t-elle 
mourir, ta sœur Zeynèb I que veux-tu dire avec tes appels 
à Dieu? 

L'iMAM HOUSSEÏN (montrant sa belle-sœur, mère de Rassem.) 

Voilà cette femme qui veut nous réjouir le cœur et 
l'âme I Elle a l'idée de réunir autour de Rassem des com- 
pagnons de joie, et maintenant, suivant les rites ordi- 
naires, elle entend t'inviter, toi et Omm-Leyla, la vieille 
mère du déplorable Aly-Ekbèr, à la fête que nous prépa- 
rons. 

ZEYNÈB. 

O mon Housseïn, épargne-moi les cérémonies et les 
rites ; la couleur du sang d' Aly-Ekbèr est autour de mes 
doigts, (a ia mère de Rassem.) O mère de Kassem, le cœur de 
Zeynèb s'est brisé sous tes paroles 1 Omm-Leyla est assez 
dispensée de paraître à la noce. Pourtant, va toi-même, si 
tu veux; invite-la avec ses yeux noyés de larmes. Cela 
ne regarde que toi, Kassem, Omm-Leyla elle-même et le 
cadavre d'Aly Ekbèr ! 

(Elle se rasseoit.) 
LA MÈRE DE RASSEM (à l'auditoire). 

Que dirai-je, ô Musulmans, moi qui suis sans amis et 
sans soutien, que dirai-je en présence de la mère désolée 
du déplorable Aly-Ekbèr? 



448 LBS NOCES DE RASS&lt. 

OMM-LEYLA (mère d' Aly-Ekbèr, attise près du cadarre, et lai parlant). 

Ressemblance parfaite du visage du Prophète, déplo- 
rable Aly-Ekbèr , toi que les poignards ont déchiré en 
cent lambeaux, déplorable Aly-Ekbèr I A Medine, au mi- 
lieu des cris de joie, j'avais taillé déjà tes vêtements de 
noce ; et voilà que tu as butté en chemin, déplorable Aly- 
Ekbèr! 

LA HÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

J'ai honte, 6 mes amis, de proposer à cette affligée de 
venir à des noces, quand elle est là, occupée à verser des 
larmes sur son fils mort! 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

Musulmans! dans ce monde périssable, quelle femme a 
reçu comme moi le coup de la mort d'un tel fils? Mon 
Aly-Ekbèr ! rameau sans feuilles dans le jardin de mon 
cœur, déplorable, déplorable enfant! Relève-toi, cyprès 
de mon âme! ne reste pas ainsi étendu! Il avait dix-huit 
ans, dix huit ans! Il était si jeune ! ... Je t'ai taillé des ha- 
bits de noce, tu ne les a pas mis, et moi, j'ai déchiré les 
miens; je croyais pourtant bien te voir marié, et je ne 
savais pas que je serais assise ici, pleurant ta mort. Mais 
mon espoir est long et ma vie sera courte ; il n'y a rien à 
faire si ce n'est de chanter les louanges de Dieu et de dire: 
gloire à lui ! 

LA MÈRE DE KASSEM (à Omm-Leyla). 

Il faut que je t'adresse une requête que m'imposent les 
circonstances. 

OMM-LEYLA. 

rossignol, gazouille ce que tu veux. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Pourquoi restes-tu ainsi affaissée et désolée? 



* LES NOCES DE KASSEM. 419 

OMMHLEYLÀ. 

Mon fils est devenu celui de la mort, ma sœur. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Puissé-je mourir de ta douleur I mais jusques à quand 
ton cœur restera-t-il ainsi à pétiller sans donner de 
lumière? % 

OMM-LEYLA. 

Que peut faire une mère dont le fils est mort? 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Viens t'asseoir un instant dans un coin de ma tente. 

OMM-LEYLA. 

Quel désir, dis-moi, as-tu dans le cœur? 

LA MÈRE DE KASSEM. 

J'ai honte de t'en parler. 

OMM-LEYLA. 

N'aie pas honte, sœur, ne te trouble pas. 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Housseïn veut faire une noce de douleur. 

OMM-LEYLA. 

Que la noce que veut flaire Housseïn soit heureuse I 

LÀ MÈRE DE KASSEM. 

Fixe tes yeux sur le pauvre Kassem, privé de son père. 

OMM-LEYLA. 

Fixe tes yeux sur mon pauvre Aly-Ekbèr haché en mor- 
ceaux! 

là mère, de kàssem. 
Mon fils n'a pas de père pour veiller sur sa tête. 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

jeunes gens! mon Aly-Ekbèr n'a plus de tête ! 



420 LES NOCES DE KASSEM. . * 

LA MÈRB DE KASSEM. 

Viens, sœur, viens près de Kassem, viens lui teindre les 
mains de henné. 

OMM-LEYLA. 

Les cheveux d'Aly-Ekbèr sont encore humides de sang! 

LA MÈRE DB KASSEM. 

Tu ne veux donc pas, sœur, venir à cette noce? 

OMM-LEYLA. 

Se peut-il, 6 mon Dieu, que tu sois à ce point sans 
tendresse pour moi et sans émotion devant ma douleur I 

LA MÈRE DB KASSEM. 

Viens, mets sur ta tête cette étoffe à fleurs d'or. 

OMM-LEYLA. 

Retire ta main de ma tête!... 6 Dieu grand! 

LA MÈRB DE KASSEM. 

Prends ce vêtement doré , vois mon trouble et mon 
angoisse. 

OMM-LEYLA. 

^ Je suis vêtue du sang d'Aly-Ekbèr. 

LA MÈRB DE KASSEM. 

Sois généreuse; viens, mon fils est si jeune. 

OMM-LEYLA («'écriant). 

Viens à mon secours, 6 Zeynèb ! protége-moi ! 

ZEYNÈB (se levane); 

Me voilà, 6 Omm-Leyla la désolée, me voilà, moi qui 
suis la sœur du souverain de la Foi! Si tu es mère, moi 
je suis mère aussi, et j'ai aussi de mes ongles déchiré ma 
poitrine pour la mort de notre Aly-Ekbèr. 

L'IMAM HOUSSEÏN (sur son trône). 

Jusqu'à quand gémirez-vous , mes rossignols? cessez 
de vous lamenter; teignez vos pieds et vos mains de 



LES NOCES DE KASSEM. 421 

henné en l'honneur de la noce de Kassem! Occupe-toi un 
instant, A Zeynèb, de la joie de Rassem; revêts le pau- 
vre fils de Hassan des vêtements de noce. 

(Les femmes et les enfants entourent Kassem, assis sur son trône, loi 
jettent de l'eau de rose, lui attachent des bracelets et des colliers, et 
répandent des dragées autour de lui.) 

ZEYNÈB (parant Zobeydèh). 

Zobeydèh-Fathemèh! revêts une robe d'or, revéts-là. 
Hélas I ô nouvelle mariée au cœur blessé; orne-toi, orne- 
toi, hélas I Remercions Dieu de cette nouvelle mariée qui 
vient baiser les yeux de Kassem? 

LA MÈRE DE KASSEM (à l'auditoire). 

O mes amis, versez de l'eau de rose : voilà une noce, 
voilà une noce, hélas 1 Écriez-vous : « Qu'ils soient heu- 
reux I des baisers, des baisers, hélas! » 

ZEYNÈB. 

Assieds-toi sur le trône, Zobeydèh-Fathemèh, ma bien- 
aimée, ma bien-aimée, hélas I je verserai sur ta tête les 
bonbons de noces, les bonbons, hélas I 

(Zobeydèh s'asseoit à côté de Kassem, avec un voile doré sur la tête.) 
LA MÈRE DE KASSEM. 

Kassem, sur tes mains je mettrai le henné, le henné, 
hélas! Je ferai jaillir de mon cœur la lumière de la joie ; 
de la joie, hélas! Où sont tes amis? où sont ceux qui 
doivent te teindre de henné? Mon enfant, que ta noce, 
que ta joie soient heureuses! que la fleur du bonheur soit 
toujours sur ta tête! 

ZEYNÈB. 

Et toi, Fathemèh-Soghra, où es-tu, mon enfant, que 
je ne te vois pas avec nous dans ce désert? Où es-tu, pour 
teindre aussi de henné le bout de ta chevelure ; de ta che- 
velure, hélas! O Seigneur Dieu! que la main de la douleur 
se retire de Kassem , l'honneur du monde ! 

<1V 



422 LRS NOCES DE KA8SEM. 

OMM-LEYLA. 

Que je sois la rançon de ta vie, ô souverain des servi- 
teurs de Dieul j'ai une prière à t' adresser, 6 Imam de la 
foi! Maintenant qu'Aly-Ekbèr, parti subitement, emporté 
par la mort, laisse mon cœur désespéré de l'avoir vu 
tomber au premier souffle d'automne, permets, 6 roi de 
Médine et de Betba, que pour Aly-Ekbèr lui-même je dis- 
pose une chambre nuptiale. 

l'imam housseïn. 

Va, mère d' Aly-Ekbèr, prépare les cérémonies de la 
noce pour le cadavre de ton fils! 

OMM-LEYLA (à l'auditoire). 

Femmes, qui pleurez, au nom du Prophète, apportez 
ici la litière nuptiale d' Aly-Ekbèr! L'automne est venu, 
la douleur m'a détruite; j'ai le cœur en cendres, les yeux 
noyés. Toutes les fleurs lèvent leurs têtes au-dessus du 
sol, hormis ma fleur... elle courbe sa tête. 

L IMAM HOUSSEÏN (se le Tant et s'avançant vers le cadavre: les femmes et 
les enfants couvrent leurs têtes de sable.) 

Les puissances du chagrin ont de nouveau envahi mon 
âme. Les espérances trompées d' Aly-Ekbèr me sont reve- 
nues à la mémoire! Prends mon bras, ô Zeynèb l'Excelr 
lente, mène-moi là où la place de l'âme d' Aly-Ekbèr est 
vide, (il se place devant le cadavre) A ton corps humide de sang, 
ô Aly-Ekbèr, salut! O jeune homme renversé de ton siège, 
ô Aly-Ekbèr, salut! Cher fils, pourquoi ne me consoles-tu 
pas? pourquoi ne réponds-tu pas à mon salut? Ouvre tes 
yeux sur mon visage, ô Aly-Ekbèr! moi aussi, moi Hous- 
seïn, je suis ton père, regarde-moi, ô Aly-Ekbèr! Est-ce 
que ton âme désolée serait mécontente de moi parce que, 
lumière de mes yeux, je n'ai pas pris soin de te donner 
une épouse? moi, ton père, moi qui meurs de soif, je n'ai 



LES NOCES DE KASSEM. 423 

jamais rien vu jusqu'ici qu'on pût te reprocher, et cepen- 
dant, me-voilà devant toi, moi, Housseïn, et toi, tu restes 
couché! Pourquoi me manquer de respect? ne m'offense 
pas ainsi en vue de l'ennemi. Je te conduirai au lit nup- 
tial. Baise ma mainl Les flèches et les lances ont traversé 
ton corps délicat. A quoi cela conduit-il qu'à faire mourir 
Housseïn de chagrin? Cette douleur que tu me donnes a 
fait de moi, en un instant, un vieillard accablé : vois, 
comme, à tes côtés, je tombe sur la terre! 

(Les femmes et les enfants se couvrent de sable.) 
OMM-LEYLÀ. 

Tu n'avais pas coutume d'être ainsi sans égards, mon 
Aly-Ekbèrl Voilà Housseïn debout, et tu restes couché en 
présence de ton père? Ne pleure pas ainsi, mon Housseïn, 
que je te serve de rançon, et que des milliers d' Aly-Ek- 
bèr comme le mien t'en servent également I 

l'imam housseïn. 
femmes, modérez vos transports par amour pour Zo- 
beydèh-Fathemèh. Amenez ma fille, ô filles de Fathemèh. 
Avance dans la chambre nuptiale, 6 Kassem, afin que je 
remette en ta main la main d'épousée de cette pauvre 
Zobeydèh-Fathemèh. Fathemèh-Soghra, où est-elle, pour 
habiller la mariée? Oh, si cette noce avait eu lieu au temps 
où vivait Fathemèh l ! 

ZEYNÈB. 

Il convient maintenant que les femmes prononcent les 
bénédictions d'usage. Apportez les bouquets de fleurs pour 
le fiancé. Et toi, Kassem, bouton de rose du jardin du 

1. Ici, je cherche à bien distinguer entre les trois Fathemèh celle 
dont il est question. Le texte, au contraire, fait consister sa beauté à 
es confondre dans l'esprit de l'auditeur. 



424 LES NOCES DE KASSEM. 

cœur de l'Imam Hassan, attache tes regards brillants de 
joie sur le visage de la fille de ta tante I 

OMM-LBYLA (parlant tu cadavre d'Aly-Ekbèr). 

Les voilà toutes , 6 mon fils, les voilà qui offrent des 
fleurs à Kassem; mais moi, je lui donnerai en place une 
partie de ta tresse, (a Kaasem) Puissé-je être ta rançon, à toi, 
6 Kassem, qui vas contempler J' objet encore inconnu de ton 
désir I Mon Aly-Ekbèr t'adresse ses vœux de bonheur. 

KASSEM ET SA FIANCÉE (ensemble). 

Aly-Ekbèr, où es-tu? ta place est vide 1 dans ce monde 
mauvais ta place est videl 

(On Toit entrer dans le tekyèh des musiciens jouant de la flûte et dn 
tambourin ; des palefreniers mènent des cheyaux richement harnachés 
et couterts de honsses brodées. Kassem monte sur un d'eui et est 
conduit en cérémonie par les enfants et les femmes, à l'exception 
d'Omm-Leyla. On lui jette des fleurs. Derrière lui marchent des musi- 
ciens, jouant des airs funèbres et conduisant une litière drapée de 
noir, qui est destinée à Aly-Ekbèr. 

Ici la scène est supposée changer. On est dans le désert, à l'extérieur 
des tentes des Imams, entre elles et les troupes syriennes. Fanfares 
de tambours , de trompettes et de kernas. Paraissent le général 
Yéiyd, lbn-Sayd, et Shemr.) 

IBN-SAYD (à Shems). 

Que signifient ces gémissements et ces lamentations sur 
le champ de bataille, A Shemr? 

SHEMR. 

Il se peut que ces pleurs de gazelle soient des plaintes 
poussées par ceux qui meurent de soif. 

IBN-SAYD. 

Il semblerait que c'est une noce I on entend le bruit des 
mains frappées Tune contre l'autre I 

SHEMR. 

Ce doit être une scène de douleur. Les femmes se meur- 
trissent la poitrine et la tête. 



LES NOCES DE KASSEM. 425 

IBN-SAYD. 

Les cris d'une femme arrivent à mon oreille. Elle pleure 
un mort. 

SHEMR. 

C'est Omm-Leyla, la vieille mère d'Aly-Ekbèr, qui vient 
d'être tuè. 

IBN-SAYD. 

Le roi de la Foi célèbre cependant, ce semble, une noce 
dans ce désert. 

SHEMR. 

Pour qui irait-il faire une noce et donner des baisers 
sur les yeux? 

IBN-SAYD. 

Il marie Kassem afin de le rendre content. 

SHEMR. 

Autorise-moi à leur porter mes vœux de bonheur. 

IBN-SAYD. 

11 t'est permis, va! prononce des vœux de bonheur sur 
le roi, abandonné de l'univers entier, et fais de même pour 
moi, pour Ibn-Ziyyad et pour Yézidl 

SHEMR (d'une yoix insultante à l'Imam Housseïn). 

fleur du Jardin des créatures, reçois mes vœux ! Pour 
la joie de Kassem, ton gendre, reçois mes vœuxl Le 
monde ne se souvient de rien de pareil à cette fête de 
noce que tu donnes aujourd'hui. Reçois mes vœuxl il 
se peut que cette assemblée de fête soit bientôt changée 
violemment en une assemblée de deuil, Reçois mes vœuxl 
et après t' avoir offert mes vœux, j'annonce à Kassem 
qu'il lui faut se préparer au martyre. 

(Shemr sort. — On se retrouve dans l'enceinte des tentes,) 

24. 



426 LES NOCES DE KASSEM. 

L'IMAM HOUSSBÏN (sor son trône). 

Que de pleurs pour ta dureté, 6 ciel d'azur I quelles flè- 
ches tu fais pénétrer dans le fond de mon âme! le destin, 
pour me tuer, tient déjà la corde prête; le sort brandit 
dans sa main le poignard de la violence. Où irai-je, 
que faire, quelle ressource trouver? irai-je en Chine, au 
Khatay ou dans l'Inde, l'Anatolie ou l'Europe? 

KASSEM (à l'Iman). 

Pour Dieul jusqu'à quand resteras-tu ainsi la tête 
baissée et le cœur serré, ô mon oncle? Il ne convient pas 
qu'un homme d'honneur demeure accablé sous le poids. 
Cette noce, ô mon Dieu ! je n'en ai rien vu encore que de 
la douleur, (a zobeydèh) Que Dieu te garde! car pour moi, je 
te quitte, ô ma fiancée I 

(Il l'embrasse.) 
ZOBEYDÈH (lai rendant ses caresses). 

Toi, dont la taille élancée est celle du cyprès, marche 
doucement, doucement; interroge ce triste moment, dou- 
cement, doucement ! 

KASSEM. 

Rameau fleuri, pleure comme le rossignol, doucement, 
doucement! Tire de ton cœur ses soupirs enflammés, dou ■ 
cernent, doucement ! 

ZOBEYDÈH. 

Fils de mon oncle, la fumée de la douleur tourbillonne 
dans mon âme. Viens, assieds-toi, calme l'embrasement 
de ton cœur, doucement, doucement! 

KASSEM. 

. Toi, dont les cheveux de jacinthe s'enroulent en boucles 
rondes comme le fruit du noisetier, remplis de pleurs tes 
yeux qui semblent des amandes; laisse tomber le jus de 



LES NOCES DE KÂSSEM. 427 

la grenade sur les feuilles de la rose, doucement, douce- 
ment ! 

ZOBEYDÈH. 

viens! reste un moment assis; l'éclat de ton visage 
est le flambeau qui, tous, nous éclaire; laisse-moi tourner 
autour de toi, comme le papillon, doucement, douce- 
ment I 

(Zobeydèh accomplit autour de ILassem l'ancien rile de respect et d'affec- 
tion en tournant autour de lui.) 

KASSEM. 

Tu me troubles, 6 ma nouvelle, ma triste épousée! tu 
enlèves à mes mains les rênes de ma volonté, doucement, 

doucement! (Kassem se lèye n,our s'éloigner, Zobeydèh le retient par le 

bord de son habit). Laisse aller mon vêtement; nous ne dépen- 
dons pas de nous-mêmes ! 

ZOBEYDÈH. 

Ne retire pas de ma main le pan de ton habit! je n'ai 
plus de force, je n'ai plus de résignation! 

KASSEM. 

Que dis-tu? et depuis quand donc les nouvelles mariées 
éprouvent-elles un autre sentiment que la joie? 

ZOBEYDÈH. 

Les gens disent quelquefois : Telle fiancée a porté mal- 
heur! 

KASSEM. 

Hélas! ce voile doré qui pare en ce moment ta tête n'y 
restera pas. 

ZOBEYDEH. 

Non. Sur ma tête je mettrai un voile noir s'il faut que 
je sois loin de toi. 

KASSEM. 

Ne t'afflige pas, tu t'en iras captive avec ma tante. 



42* LES NOCES DE KA8SEM. 

ZOBEYDÈH. 

A qui me confieras-tu, toi qui t'en vas si ardent? 

(Kassem l'embrasse encore et la quitte. Elle se rasseoit.) 
KASSEM (à l'Imam Honsseln.) 

roi sans ressources et sans armée, souverain dont 
les paroles sont douces, arrange toi-même le linceul 
autour du corps de ton Kassem, aux lèvres de sucre. 

l'imam housseïn. 
rossignol du verger divin du martyre! je te déchire 
ta chemise comme on déchire la pétale d'une fleur. Voilà 
ton linceuil, je te rattache! J'embrasse ton visage, cette 
lune ! Il n'y a pas de terreur, pas d'espoir, sinon par 
Dieu! 

(Kassem parait, soi Tant l'usage des Arabes , an moment de livrer un 
combat mortel , enveloppé dans son linceul , qui entoure ses épaules et 
sa taille.) 

KASSEM. 

Cent remercîments de ce que, par la bonté de mon gé- 
néreux oncle, le moment arrive où je vais porter ma vie 
à la somme des vies ! Il est temps qu'elle sorte de l'inté- 
rieur de sa coquille, la perle isolée, et qu'elle aille se 
placer au coin de la couronne de l'Être Souverain. 

ABDOULLAH (tout jeune enfant, frère de Kassem.) 

Vois, frère, dans le chagrin qui me presse je ne suis 
plus maître de moi I 

KASSEM. 

Je vais rejoindre notre père Hassan, mon frère. Je vais 
lui porter des nouvelles de Housseïn. 

ABDOULLAH. 

Si tu vas combattre l'infidèle, je ne veux pas; je ne 
veux pas! 



LES NOCES DE RÂSSEM. 429. 

KASSEM. 

Laisse-moi partir, toi dont je suis la rançon 1 Laisse- 
moi donner ma vie pour notre oncle. 

ABDOULLAH. 

Je pensais qu'au jour de tes noces j'allais porter de- 
vant toi deux flambeaux allumés. 

KASSEM. 

En place de deux flambeaux de joie, tu allumeras les 
lumières sur ma tombe. 

ABDOULLAH. 

A qui recommanderas-tu ta mariée? Mon cœur est plein 
de douleur pour elle. 

KASSEM. 

Viens I je remets en tes mains la mariée que j'aban- 
donne sans soutien dans ce désert. 

ABDOULLAH. 

Et moi, dans les mains de qui me confieras-tu, moi, 
dont la tête est la rançon de tes pieds I 

KASSEM. 

Je te confierai, 6 mon frère, aux mains de notre .oncle 
auguste. (A Housseïn.) mon oncle, mon oncle, mon cher 
oncle, je te recommande Abdoullah ; A Housseïn I lu- 
mière de mes yeux I je remets sa main dans la tienne. Il 
est sans soutien et sans amis; ô mon oncle, protége-le. 
Après moi, à chaque instant, il faudra tâcher de distraire 
sa douleur. 

l'imam housseïn. 

Mon corps succombe au chagrin de ces deux enfants 
sans père. Vois l'état où je suis, 6 éternel I O juste I Ab- 
doullah est l'âme de son oncle; il est le chéri de mon 
cœur ; il est le souvenir de Hassan, le seigneur des 
hommes. 



430 LES NOCES DE KASSEM. 

KASSEM (à Zobeydèh.) 

Viens, ma fiancée, que je te regarde encore une fois, 
que je cueille une fleur de joie du jardin de ton visage! 

(Ils s'embrassent) 
EASSEM ET ZOBBYDÈH (ensemble à l'auditoire.) 

Amis! privés de ceux que vous aimez, pleurez sur 
la séparation. Mes amis, malheur, malheur sur la sépa- 
ration! La séparation nous tue; que Dieu retire notre 
malheur ! 

KASSEM. 

Notre prochaine entrevue sera à la résurrection. fa- 
mille sacrée, adieu ! 

OMM-LEYLA. 

Rançon de mon âme, 6 mon KassemI mon chéri! Pour- 
quoi n'as-tu pas dit adieu au cadavre de mon Aly-Ekbèr? 

KASSEM (debout ànprès du mort.) 

Aly-Ekbèr, fils de mon oncle, mon vaillant! si jeune, 
livré à la mort! moi aussi jeune, me voilà sans espérance ! 
Le sabre et le poignard t'ont mis en cent lambeaux. Hélas! 
je n'ai pas vu tes noces. Bien qu'en ce moment nous 
soyons séparés, ne t'afflige pas, j'arrive derrière toi. 

OMM-LEYLA (à Kassem.) 

Quand tu vas entrer, les yeux humides, dans le jardin 
du paradis, baise pour moi la tête d'Aly-Ekbèr. 

(Faofare. Un palefrenier amène un cheval de bataille; Kassem le monte 
et prend nn bonclier : entrent Ibn-Sayd, Shemr et des soldats vêtus 
de cottes de mailles.) 

KASSEM (le sabre à la main, à l'ennemi ) 

renards astucieux et féroces, lequel de vous viendra 
se mesurer avec moi? Moi aussi, je suis un fruit royal de 
l'arbre ; moi aussi je suis un ornement et un bijou de la 
couronne et du trône; moi aussi, je suis un des rayons 



LES NOCES DE KASSEM. 431 

des deux astres souverains : je suis le fils de Hassan et le 
neveu de Housseïn ! 

SHEMR. 

Soldats I prenez sa vie comptant! Rendez ses amis té- 
moins de sa mortl 

KASSEM. 

main de Dieu, lumière demesyeux, Imam Housseïn, 
regarde-moi I souverain, lune favorable, regarde-moi I 

(Fanfare, bataille, Kassem et les Syriens sortent du tekjèh en se battant; 
on les perd de yue.) 

L'IMAM HOUSSEÏN (assis snr son trône.) 

orphelins, tirez de votre corps des soupirs de cha- 
grin. Placez tous le Koran sur votre tête. Des prières 
pour Kassem sont ici un devoir impérieux; car il est seul 
dans la bataille, et, il n'y a qu'un instant, il est devenu le 

gendre de HoUSSeïn . (Toutes les femmes et les enfants, avec le Koran 
sur lear tôte, se couvrent de sable). Seigneur Dieu 1 pour l'a- 

mourdu Prophète I 

ZOBEYDÈH (cachée derrière la tente.). 

Pieu, 6 mon maître, amen, amenl 
l'imam housseïn. 

Aly, époux de Fathemèh, la dame de la Résurrection, 
accorde la victoire à Rassem qui combat sans aide I garde- 
le de la méchanceté de Azrek le maudit. 

ZOBETDÈH. 

Dieu, ô mon maître, amen, amen I 

L'iMAM HOUSSEÏN (à Zeynèb.) 

Ces gémissements plaintifs, ma sœur, de quel être mal- 
heureux viennent-ils? Qui est là, derrière la tente? qui 
répond amen ? 

ZEYNÈB. 

Ces cris viennent de l'épouse désespérée de Kassem, 



432 LES 50CBS DE KASSEM. 

dont les yeux roulent des parles par le chagrin qu'elle 
souffre pour son mari. 

L'IMAM HOtSSIÏH àZonerdèh.) 

O épousée ! 6 cœur soucieux de mon gendre Kassem ! 
ne tire pas de pareils sanglots de ta poitrine endolorie. 

(Fanfare. Rentre lassent, il descend de cheval et s'approche de Hosstein; 

les femmes et les enfants l'entourent.) 

KASSEM. 

Mon oncle, tu es roi! Kassem est ton chef de guerre! 
écoute ce que je vais dire : Que ma vie soit la rançon de 
ton chagrin ! Quand un général remporte la victoire, il 
reçoit un présent d'honneur; Kassem a triomphé, 6 mo- 
narque puissant! Le général des troupes de Syrie, Azrek, 
a été renversé par mon sabre baigné dans son sang. J'ai 
fait reculer les rangs de l'armée impie. Honore Kassem 
d'un présent, puisqu'il est ton soldat. Vois, ton gendre 
est le chef et le général de tes fidèles. 
l'imam housseïn. 

Que je sois la rançon de ton visage ! parle : quel pré- 
sent veux-tu ? Que je sois la rançon de la force de ton 
bras, parlo : quel présent veux-tu? Que je sois la rançon 
de ta main et de ton glaive, parle : quel présent veux- 
tu ? Jo ne te refuse pas mon âme, parle : quel présent 
voux-tu ? 

KASSEM. 

Ma langue s'est desséchée dans ma bouche, 6 mon 
oncle. Le présent que je veux, c'est dp l'eau. 
l'imam housseïn. 

Tu me couvres de honte, Kassem! que faire? Tu veux 
de l'oau; il n'y- a pas d'eau. 

KASSEM. 

Si je pouvais humecter ma bouche, j'en finirais avec les 
gen» de Koufa. 



LES NOCES DE' KASSEM. .433 

L'iMAM HOUSSEÏN. 

Par ma vie, je n'ai pas une goutte d'eau! 

KASSEM. 

Si cela était permis, j'humecterais ma bouche de mon 
propre sang. 

L'iJHAM HOUSSEÏN. 

Cher enfant, que puis-je faire contre les défenses du 
Prophète*? 

KASSEM. 

Je t'en supplie, fais en sorte que mes lèvres soient seu- 
lement mouillées, et, je te l'assure, je serai vainqueur 
des ennemis. 

L'iMAM HOUSSEÏN (posant sa bouche sur celle de Kassem). 

Va maintenant, et qu'Aly, fils d'Aboutaleb, te conduise 
dans le droit chemin ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Arrête, ô mon cher enfant! A peine jeune homme, tu 
brises le cœur de ta mère, et si vite, si vite ! < 

ZOBEYDÈH. 

Ta chambre nuptiale est devenue une chambre de 
mort, ô fils de mon oncle, et si vite, si vite ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Tu t'échappes de ma main, ô bâton de ma vieillesse, 
hélas ! hélas ! 

ZOBEYDÈH. 

11 s'écarte de moi, le nouveau jeune homme, hélas! 
hélas ! 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Ame de ta mère, fiancé sans bonheur, que ferai-je? 

1. Le sang étant essentiellement impur, Kassem ne pourrait s'en 
désaltérer sans crime. 

25 



43 1 LES NOCES DE KASSEM. 

ZOBETDÈH. 

Je nourris ma vie du sang de mon cœur l 

KASSEM. 

Malheur! de tous les côtés, du sel tombe sur mes bles- 
sures î Infortuné que je suis ! où est le remède à des mal- 
heurs si divers? D'une part, les gémissements de ma mère 
mettent mon cœur en feu; de l'autre, les pleurs de mon 
épousée me jettent dans un désordre terrible. Où arrêter 
mes yeux? sur la douleur, sur le regret, sur le visage de 
ma mère désespérée, ou sur celui de mon épousée nou- 
velle ? 

ZOREYDÈH ET KASSEM (ensemble à l'auditoire). 

Musulmans! pour deux infortunés sans amis, versez 
de vos yeux des larmes de sang; gémissez; dites dans 
votre chagrin : la séparation est horrible! la séparation, 
c'est le malheur ! 

KASSEM (à Zjbeydèh . 

En souvenir de moi, ne revêts jamais de vêtements 
verts ou rouges ; sois toujours habillée de noir afin que les 
gens disent : son mari est mort. Du reste, au jour de la 
résurrection nous nous reverrons. Je te quitte, adieu ! 

(Shomr et ses soldats paraissent dans le tekyèh. Kassem remonte à cheval 
ot tire son sabre. Fanfare, combat. Kassem sort du tekyèh avu-c les 
Syriens.^ 

ZOBETDÈH (seul.). 

Tu es parti, et avec toi, fils de mon oncle, est parti 
mon bonheur. Après tout, ma tendresse, ce me semble, 
n'avait pas beaucoup touché ton cœur ; ah! s'il en est ainsi, 
ne songe pas à moi, la dédaignée, qui suis ton épouse : 
mais vois en moi ce que je suis aussi, la descendante du 
Prophète, et aime-moi pour cela. 



LES NOCES DE KASSEM. 435 

KASSEM. 

cheval est couvert d'une housse sanglante, à laquelle est attachée en quin- 
' nce UDe quantité de fuseaux de bois teints en rouge, figurant des flèches. 
Kassem, lui-même, a revêtu une sorte de chemise pareillement garnie. Son 
easque est tombé; une entaille sanglante est figurée sur sa têle jusqu'à la 
moitié du front. Son visage est sillonné de ruisseaux de sang, ses mains en 
sont rouges. Il a perdu son bouclier et son sabre. Fanfares et tambours.) 

Aly, le maître de l'épée tranchante I au secours, ô 
mon aïeul auguste, au secours I 

(Il tombe et meurt.) 
SHEMR (entrant et brandissant son sabre.) 

Belle épousée, plongée dans le désespoir, sors, viens 
ici I Kassem est revenu te voir. Sors, viens ici ! 
l'imam housseïn. 

Accours, Zeynèb! Kassem est vraiment marié I Sa noce 
est devenue l'affliction éternelle de Rerbelal Va, qu'on 
tende de noir sa chambre nuptiale; dis à sa femme qu'elle 
s'habille de deuil ! 

ZETNÈB. 

Si la femme se revêt d'un voile noir, certes, la mère de 
Kassem va expirer de douleur. Gomment pourrais-je, 
moi, tendre de noir la chambre nuptiale? Que plutôt le 
ciel livre au vent la poussière de ma vie I Relève-toi, ô 
cher neveu, aux gémissements de ma voix. Eh bien, oui I 
je vais couvrir ta chambre nuptiale de noir. 

LÀ MÈRE DE KASSEM (à Zeynèb). 

Toi, chère à Fathemèh, ô Zeynèb, que veux-tu faire 1 
Aurais-tu appris qu'ils ont tué mon fils! 

ZEYNÈB. 

Couvre ta tête de noir, ô ma sœur à l'âme déchirée I 
Que ta vie soit conservée I Ton Kassem est mort. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Hélas 1 mon destin est renversé; mon fils, enlevé par 
la mort, est abattu. Viens, nouvelle mariée, je suis au dés- 



«,. LES SOCEt H 

t-*i. ■• \ ien- iirttix t-liv marte- or z.. m z. zar^rr* ?:rant 
■>■ t»r.»\t «m - - ■ • - !•• nirtt*- m viiîjt i. ^ r- r-y^ -.x t -h*- 
\ . .i . « » ii'isimhi: . • nifiii bieu. ol I. i. 7 « - jaz^is une 
.1 :!••■■ iniTf i-iininic ni«»! Lf- son c pia > il* —z:z ia:.f ïa 
II..I-.!- 1I1: charnu 

zo*rn>tB. 
« » iiuilhf a iin k ii\ kassem ' quf if*fti? ta ran.y«n de la foi! 
h» \ !••!!- m: muiI instant dan?- celle cnamDrr nupiiale où 
:. pi.ii''- r*\ rester \idi*. Ta main roture de san£. frotte-la 
-i:- lut--. \i»u\. Ki reperde! qui est plus rouge, elie ou leur 
.-.iini'ir .1 eu\" 

l % «ÈR1 lil kASSEM Uinmnrà Ai*-Ekber . 

*Miu; mère il un jeune homme emporté par la mort! 

LA MÊME H ALT-KMÈM. 

\ 1 Niiui. ma sœur, toi la délaissée, toi la désolée! 

LA MÈRE DE fcASSEM. 

Km-iv que ton affection sait ce qui m'arrive? 

OMM-LEYLA . 

oiu m meure pour toi ! D'où vient que tu pleures? 

LA MÈRE 1>E KASSE . 

He^anle ;i nos cotes cette nouvelle épouse vêtue de 
non. ni;) surur! 

OMM-LEYLA. 

Qu'est-ce donc? le malheur a troublé mon esprit. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Mu (leur uouxclle a roulé dans le sang. 

OMM-LEYLA. 

Maintenant, tu comprends l'état de mon cœur. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Kassem, si jeune, a été la rançon de ton aimable Aly- 
Klbfcr. 



LES NOCES DE KASSEM. 437 

OMM-LEYLÀ. 

Aly-Ekbèr a été la rançon des Shyytes. 

LA MÈRE DE KASSEM. 

Si tu veux pleurer, viens I associons-nous et ne pen- 
sons désormais à rien d'autre. 

(Tous les acteurs se lèvent et , rangés en ligne , déclament ensemble 
la prière suivante.) 

Dieu, ne sépare jamais la main de la Victoire, cette 
belle fiancée, de la main de Nasreddin-Shah, le souve- 
rain, le sceau de la gloire de Djemshyd. 

Que celui qui a organisé cette plaintive réunion, el 
celui qui vient y pleurer, soient accueillis par toi en 
mémoire de Mohammed, le sceau de la prophétie I 

Que les femmes soient pardonnées pour Fathemèh, les 
hommes pour Aly, échanson de la source d'immortalité; 
les jeunes et les vieux pour Aly-Ekbèr et pour Kassem! 

A tous les acteurs, donne, ô Dieu bienfaisant, une lon- 
gue existence, et enfin, viens en aide à Féday I 



CHAPITRE XVI 



AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES 



La Fathemèh-Zobeydèh de la pièce que l'on vient de 
lire ne fut pas, après la mort de Kassem, la moins mal- 
heureuse de sa triste famille, au gré de la légende. Quand 
l'Imam Housseïn eut été martyrisé par Ibn-Sayd et par 
Shemr, ce qui arriva le lendemain, les Syriens et les 
gens_de Koufa se précipitèrent sur les tentes; tout fut 
pillé, le feu dévora de tristes restes. Les femmes, insul-# 
tées et battues, furent chassées à coups de lances devant 
les chevaux; la jeune épousée eut les oreilles arrachées 
par un soldat, qui convoitait ses bijoux. 

On se tromperait si l'on jugeait que le ton des tazyèhs, 
de ces lamentations, est toujours le même. Sans doute, 
le chagrin le plus profond y domine, et il en est néces- 
sairement ainsi dans la tragédie de tous les temps et 
de tous les pays. Mais le chagrin, comme la joie, a bien 
des nuances; or les tazyèhs s'efforcent de n'en négliger 
aucune et de les reproduire toutes dans leur cadre. On 
se tromperait également si l'on croyait pouvoir limiter 
aux dix jours qu'a duré la catastrophe de Kerbela l'espace 
de temps où se meut la fantaisie des poëtes. Il en était 



440 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

ainsi il y a peu d'années encore. Le premier jour du 
moharrem voyait, en quelque sorte, naître l'action; 
maintenant la muse émancipée recherche librement, non- 
seulement tous les faits qui se rapportent à l'existence 
des Imams antérieurement à la période funèbre, mais 
encore elle dépasse cette période et suit la destinée des 
âmes saintes au delà de leur vie terrestre. Pourvu qu'il 
soit question du martyre, dans l'avenir ou dans le passé, 
la donnée est satisfaite, et le goût public encourage les 
auteurs à prendre toute liberté. Ainsi, désormais, dans les 
représentations des dix journées saintes, les acteurs ne 
s'astreignent plus à suivre un ordre chronologique; et 
comme chaque tekyèh ne donne qu'une pièce par jour, il 
s'en faut que toutes les pièces soient données dans l'es- 
pace de temps consacré; on les joue dans les deux mois 
qui suivent et dans le reste de l'année. Seulement l'usage 
s'est maintenu de consacrer le dixième jour du moharrem 
à représenter la mort de l'Imam Housseïn. Toutes les trou- 
pes se réunissent pour cette solennité dans une place 
immense. Il n'y a pas de tekyèh, ni de tâgnumà. Les 
spectateurs riches font dresser des tentes autour de la 
vaste étendue réservée à l'action. On figure, au centre, 
le camp de l'Imam, et au dénoûihent il est incendié. 

Mais il faut maintenant donner une idée rapide du 
cycle qu'embrasse, en ce moment, la littérature des ta- 
zyèhs. 

Une première pièce est intitulée : le Jeu avec de la 
terre. Aly et Fathemèh vivent à Médine avec leurs deux 
fils Hassan et Hussein. L'affection mutuelle la plus tendre 
unit les membres de cette sainte famille. On voit leur in- 
térieur; on admire leur bonté, leur douceur, leur simpli- 



AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 441 

cité. C'est le matin. Fathemèh , la fille du Prophète, celle 
que celui-ci a proclamée, avec Eve et la sainte Vierge, 
la plus excellente des femmes, s'occupe des soins du mé- 
nage, et elle habille le petit Housseïn. Elle le fait asseoir ; 
elle peigne ses cheveux en lui parlant avec une tendresse 
exquise. Tout à coup, un cheveu tombe sous le peigne. 
Elle s'arrête à le contempler. Elle pleure de cette ombre 
de tort qu'elle vient de faire à son fils, et, ^fir cette idée, 
s'abandonne à une profonde mélancolie en songeant à 
l'avenir réservé à un enfant si cher. 

Gomme elle est plongée dans ces tristes pensées, l'ar- 
change Gabriel, envoyé de Dieu, apparaît et lui repro- 
che sa faiblesse : « Que feras-tu donc, lui dit-il, quand tu 
sauras le destin qui l'attend? Un cheveu tombe et tu 
pleures? Mais qui pourra compter les blessures qui cou- 
vriront un jour ce corps que tu chéris? Qui pourra ap- 
précier les innombrables douleurs qui tortureront son 
âme?» 

Fathemèh, plus désolée que jamais, est consolée par 
Aly, et celui-ci sort dans la ville pour aller saluer et 
écouter le Prophète de Dieu. 

Alors les enfants de la maison se réunissent autour de 
Housseïn et le saluent avec amour et respect, car il est le 
plus brave, le plus aimable, le plus noble d'entre eux. 
11 est le favori de l'Apôtre. 

Ensuite les enfants se mettent à jouer, et Housseïn 
avec eux s'amuse à faire des trous et des monticules de 
terre. Aly, de retour, l'interroge sur ce jeu, et Housseïn, 
par des réponses enfantines mais prophétiques, lui laisse 
entrevoir dans l'avenir des sépultures et des tombes. 

Quand le « Lion de Dieu » s'est retiré, arrivent d'autres 
enfants, conduits par un de leurs compagnons que le 

25. 



442 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

pottte montre armé de toutes pièces, et, malgré son 
jeune âge, la chemise de maille sur le dos et le casque en 
tète. Il apostrophe les jeunes Imams, il les insulte, il les 
poursuit. Avec ses amis, il leur jette des pierres. 

Habib, le compagnon bien-aimé de Housseïn, veut 
défendre celui-ci; mais leurs jeunes persécuteurs les 
frappent l'un et l'autre , les dépouillent et tes laissent 
étendus survie sol, Habib couvrant de son corps le 
corps évanoui du petit Imam. Ces enfants si cruels T qui 
sont-ils? C'est le petit Azrèk , le petit lbn-Sayd, le petit 
Shemr, les futurs assassins de Kerbela , et toute la bande 
de leurs complices désignés. Fiers de leur victoire, ils se 
retirent. La scène reste un moment inoccupée, si ce n'est 
par les corps des deux innocents évanouis. Mais l'ar- 
change Gabriel paraît, va prévenir Aly, le ramène, les 
enfants sont relevés et on les reconduit à Fathemèh. 

J'ai indiqué le sujet de la mort d'Abbas, celui de la 
mort d'Aly-Ekbèr, celui de la mort de ses deux frères. 11 
y a aussi la mort d'Abdoullah. Puis, enfin, le point cul- 
minant de la tragédie, le massacre d'Housseïn lui-même. 

Dans une pièce dont le sujet est «postérieur à ces évé- 
nements, un ambassadeur français, indigné des cruautés 
de Yézyd, prodigue, en sa présence, les marques de res- 
pect et de vénération aux femmes de la tente : — « Pieux 
chrétien! lui dit Zeynèb, puisses-tu être récompensé! » 
11 se fait musulman et devient martyr. Il y a dans cette 
pièce un mot qui eût fait tressaillir Alfieri. Le khalife 
Yézyd est sur son trône, quand Shemr parait et lui an- 
nonce les événements de Kerbela. Le khalife, ivre do 
joie, se les fait raconter dans les derniers détails, qu'il 
savoure avec toute la satisfaction de la haine en tf?io de 



• AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES.- 443 

se repaître. Et quand Shemr lui a énuméré avec com- 
plaisance4es blessures, les souffrances des Imams, Yézyd 
lui demande : — « Les femmes ont-elles pleuré? » 

Puis on voit ces tristes victimes, le sang le plus noble 
de l'Islam, enfermées par ordre du khalife dans une mau- 
vaise masure, sous les murs du palais. Elleô, sont en 
haillons, sans pain, sans eau. Elles pleurent; leurs gé- 
missements parviennent la nuit aux oreilles de la femme 
du khalife, qui, ne sachant quelles sont les malheureuses 
qu'elle entend ainsi se lamenter, se lève et va voir. 11 
faut savoir que cette femme, devenue alors si puis- 
sante, avait été autrefois l'esclave de Fathemèh. Elle re- 
connaît Zeynèb. D'abord assez fière, bientôt touchée, 
puis honteuse et suppliante, l'épouse du khalife, cou- 
verte d'or, tombe aux pieds de la captive en haillons, 
puis , se relevant , court à Yézyd et lui reproche son in- 
justice et sa cruauté. Mais celui-ci, qui ne se dément pas, 
ordonne la mort de sa femme , et , pour faire taire les 
plaintes des femmes et des enfants qui redemandent 
Housseïn, il leur envoie la tête du martyr. 

Sekynèh,la plus j,eune des filles, une enfant de quatre 
ans, se couche à cette vue, en tenant la tête chérie 
de son père sur sa poitrine. L'Imam lui apparaît : — 
« mon pèrel te voilà, lui dit-elle, où étais-tu donc? J'ai 
« eu faim, j'ai eu froid, on m'a battue I où étais-tu! » 
Elle a déjà retrouvé son père, l'éternité a commencé pour 
elle; elle ne rouvre plus les yeux; elle est morte, et sa 
mère et ses tantes ensevelissent la petite Sekynèh. 

Voici, maintenant, pour finir, la conception la plus sin- 
gulière de cette poétique où, comme on l'a vu, l'idéalité 
n'a pas de limite dans ses élans, non plus que la réalisa- 
tion la plus brutale et la plus matérielle dans ses exprès- 



444 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

sions. Car, je le répète, et on l'a vu, ni pour le temps, 
ni pour l'espace, ni pour les changements de lieu, le 
drame n'est gêné par aucune règle restrictive; le champ 
de la convention théâtrale est sans bornes; on exige tout 
de l'imagination du spectateur qui, de son côté, se déclare 
prêt à tout, et d'autre part, on lui donne les accessoires 
au naturel ; on lui amène les martyrs sous les yeux, on 
les lui montre ruisselants de sang et d'un sang véritable, 
défigurés par des blessures hideuses. Il n'y a en Europe 
que les Espagnols qui aient compris l'art de la même 
manière; aussi leur théâtre, tout aussi bien que le théâtre 
grec, pourrait-il donner lieu ici a beaucoup de compa- 
raisons très-frappantes. 

La pièce dont je veux parler et qui est intitulée : la 
Fille chrétienne, a été composée il y a deux ans tout au 
plus, peut-être moins. On l'a jouée l'année dernière 
au tekyèh du roi , dans son camp d'été , et c'est pour la 
première fois, cette année, qu'elle a été vue à Téhéran. 

Par une innovation digne de remarque, le sakou est, 
avant que la réprésention commence, caché aux yeux des 
spectateurs. Un rideau formé de toiles de tentes l'envi- 
ronne. On veut qu'il y ait surprise; le poëte cherche et 
prépare une première impression. Rien n'est plus simple 
pour nous, et, pour les Persans, plus nouveau. Quand 
les fanfares, qui annoncent d'ordinaire l'entrée des ac- 
teurs, se font entendre, des ferrashs enlèvent rapidement 
l'enceinte de toile qui dérobait la vue de la plate-forme, 
et voici ce que l'on voit : 

Le sakou représente la plaine de Kerbela après le dé- 
sastre. Les Arabes sont partis; il ne reste rien, rien que 
les tombes. Une épaisse jonchée d'herbes vertes étend ses 
rameaux çà et là sur les sépultures, en forme de tumulus, 



AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 445 

et comme cette jonchée est disposée de manière à ne rien 
couvrir qu'à demi, on voit, dans les tombes, les corps des 
martyrs. Aux uns il manque la tête ; aux autres les deux 
bras ; celui-ci a un bras de moins et la tête fendue ; celui- 
là, un enfant, a le corps traversé d'une flèche. Ces cada- 
vres remuent, car ce ne sont pas des mannequins, mais 
les acteurs eux-mêmes qui sont là couchés. Un tombeau, 
plus vaste, élevé comme un autel, est au bout du sakou : 
c'est celui de l'Imam Housseïn lui-même. On voit le 
saint, couvert de plaies, étendu sur sa tombe. 

Ainsi le spectateur perçoit, en même temps, et ce qui 
est sur la terre et ce qui est. dessous. Il voit le champ 
des martyrs et les martyrs aussi; mais ce n'est pas tout. 
Des sabres, des lances sont plantés près de 'chaque fosse 
et rappellent le combat. Puis, à l'entour, des cercles de 
bougies allumées figurent la gloire céleste qui environne 
désormais les Imams, et les nimbes qui se sont allumés 
pour eux; de sorte que l'imagination est saisie à la fois 
parle silence et la solitude du désert, de l'horrible désert 
où s'est accompli un tel carnage, et par l'idée que tout 
est fini et que tout commence, puisque les saints , cou- 
chés et visibles dans leur sanglant repos , sont resplen- 
dissants de la splendeur éternelle. 

Soudain entre dans le tekyèh une caravane. Ce sont 
d'abord des joueurs d'instruments divers; puis viennent 
des soldats, ensuite des chameaux lourdement chargés de 
caisses et de bagages que recouvrent des tapis de drap 
rouge brodés en couleurs variées; enfin, une suite de 
domestiques à pied, et sur un cheval, caparaçonné d'or 
et portant une aigrette sur la tête, une jeune dame euro- 
péenne : sa servante et des soldats terminent le convoi. 

J'ai été frappé du costume de la dame européenne. Le 



446 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

directeur du théâtre y avait donné des soins infinis. 11 
avait consulté des lithographies, des gravures, et ana- 
lysé la toilette dune ou deux personnes qui sont à Téhé- 
ran. 11 y avait mis beaucoup de conscience et, à quelques 
égards, n'avait pas mal réussi. Le jeune garçon chargé du 
rùlc de la Fille chrétienne était d'ailleurs très-joli. Il portail 
une robe de satin vert , à grandes fleurs brodées ; c'était 
une étoffe de Lyon ; deux ou trois volants chargeaient le 
bas de la jupe; les manches étaient froncées; un petit 
châle de l'Inde se croisait sur la poitrine à la façon de nos 
paysannes. Un chapeau de paille, à larges bords, était 
entouré d'un ruban de velours noir, avec un nœud sur 
le côté Mais tout cela paraissant un peu pauvre, la jeune 
dame avait mis un agdrou; c'est le cordon de perles 
avec des pendants d'émeraudes ou de rubis, qui, atta- 
ché aux tempes, entoure le bas du visage. Enfin, et je 
voudrais me dissimuler cette circonstance, non-seule- 
ment la jeune dame européenne était à cheval, jambe de- 
ci, jambe de-là, comme les hommes, sur une selle per- 
sane; enfin elle était chaussée de jolies bottes noires, qui 
ne devaient pas monter beaucoup moins haut que le 
genou. C'est à peu près ainsi qu'avec beaucoup de re- 
cherches et de science, nos costumiers réussissent à 
produire des chefs-d'œuvre qui feraient sourire les gens 
des époques auxquelles on les assigne, s'il leur était per- 
mis de revenir faire leurs critiques. 

La jeune dame chrétienne descend de cheval avec sa 
servante et ordonne au chef de ses ferrashs de faire dres- 
ser ses tentes sur le champ des martyrs , car elle ignore 
absolument quel est ce lieu où elle se trouve. Le domes- 
tique se met en devoir d'obéir. On apporte un piquet, 
on commence à l'enfoncer, mais un long jet de sang 



AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 447 

jaillit de la terre, du sang véritable, rouge, et qui tache 
a Tentour les herbes dont le sol est couvert. L'assis- 
tance fait un mouvement d'horreur. Le chef des ferrashs 
quitte cette place néfaste. Il cherche à enfoncer son pi- 
quet dans d'autres endroits : partout le sang jaillit, et à 
chaque nouvelle épreuve des cris d'angoisses sortent de 
l'assemblée. Enfin, l'Européenne, épouvantée, renonce à 
s'établir dans ce lieu funeste, et monte, avec sa ser- 
vante, sur le tâgnumâ. Là, elle se couche et s'endort. 

Alors le Christ entre dans le tekyèh, monte sur le sa- 
kou , et raconte à l'étrangère endormie dans quelle con- 
trée elle se trouve, ce que c'est que Kerbela, le drame 
terrible qui s'y est accompli. Peu à peu la vision se ter- 
mine et le Christ se retire 

Cependant, un Arabe du désert, un Bédouin, que na- 
guère Housseïn avait comblé de ses dons, a appris ce qui 
vient de se passer dans le désert, au bord de l'Eu- 
phrate. 11 n'a qu'une seule pensée, c'est le pillage , et il 
s'imagine pouvoir trouver encore quelque chose à enle- 
ver, quelque butin à faire du bien de son bienfaiteur , un 
lambeau quelconque échappé à la rapacité et à la furie 
des soldats. Il se glisse dans le tekyèh avec les allure* 
d'un voleur qu'il est. Il monte sur la plate-forme. L'acteur 
que j'ai vu remplir ce rôle en avait non-seulement le 
costume, mais la physionomie, mais les gestes. Il ne 
tenait pas son cahier à la main; il jouait au naturel; il 
était horrible dans son déportement louche et néfaste ; il 
épouvantait. Eschyle n'a pas représenté la Force et la 
Violence d'une manière plus brutale; Shakespeare n'a 
pas pétri son Caliban d'une pâte plus grossière. 11 se 
glissa cauteleusemcnt sur le sakou, se mit à chercher les 
débris qu'il convoitait. 11 ne voyait pas les nimbes allu- 



4W AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

mes autour des tombes. Ils étaient naturellement cachés 
à une nature si obtuse. Ce qu'il ne voyait pas non plus, 
c'était un groupe de colombes blanches, toutes vivantes et 
apprivoisées, qui se promenaient sur le corps de l'Imam 
Housseïn; car la tradition veut que, pour défendre ces 
restes sacrés de l'ardeur du soleil, une troupe de ces 
oiseaux ait plané au-dessus. Il était absorbé dans son 
odieuse recherche, et bientôt il s'irrita, car il ne trouvait 
rien. La rage le prit; la rage contre l'Imam qui lui semblait 
le frustrer de ce qu'il espérait. C'était pis que la fureur du 
chasseur contre le gibier qui, en se dérobant par la fuite, 
lui dérobe sa proie. 11 fouilla avec rage la tombe sacrée 
de Housseïn. Troubler le repos delà mort, l'action la plus 
odieuse que l'on puisse commettre aux yeux d'un asiati- 
que, et quelle mort et quel cadavre! que l'on juge du fris- 
sonnement de l'assemblée. Mais l'horreur avait encore du 
chemin avant d'être à son comble. Le misérable, hors de 
lui, frappe les restes du martyr. Gela ne lui suffit pas ; il se 
met à tourner violemment dans tout le champ funèbre; il 
cherche une arme. Il trouve des poignards; ils ne lui 
conviennent pas; il les jette. Il saisit des sabres, les ai- 
guise lun contre l'autre; mais le combat les a trop ébré- 
chés; ils ont trop travaillé déjà contre les casques et les 
cuirasses, il les méprise. Il trouve un couperet de bou- 
cher, c'est son affaire, c'est ce qu'il veut. Il le brandit 
et se précipite à nouveau sur le corps saint. Alors il 
frappe, il redouble, il s'efforce, il gémit, il injurie, et, en- 
core une fois, le sang jaillit à gros bouillons sous les coups 
qu'il porte. D'abord une voix lugubre l'a épouvanté. La 
voix de Housseïn est sortie du tombeau, proférant ces pa- 
roles révérées : « Il n'y a de Dieu que Dieu! » Il a eu 
peur; mais sa folie l'aveugle et le rend sourd; les gémis- 



AUTRES COMPOSITIONS THÉATBALES. 449 

sements mystérieux qu'il excite redoublent son épouvan- 
table manie. Le sang qui coule à flots rougit ses mains, 
tache sa tunique, l'enivre, l'exalte et emporte la brute 
jusqu'au démon. Les colombes effarées voltigent autour 
de sa tète; il ne les voit pas. Soudain un cri terrible le 
rappelle à lui ; il reprend une sorte de connaissance , et , 
lançant en l'air une main rouge qu'il vient de détacher 
du cadavre, il fuit pour ne plus reparaître. 

Alors entrent dans le tekyèh les anges, les prophètes, 
Mohammed, Jésus-Christ, Moïse, les Imams, les saintes 
femmes. Toute cette foule voilée , au désespoir, élevant 
les bras, se précipite sur le champ des martyrs, court à 
Housseïn. Maisje n'ai voulu raconter que l'action de ce 
drame bizarre qui , dans l'union des sensations les plus 
idéales et les plus matériellement sauvages, dépasse tout 
ce que j'ai vu ou lu jusqu'ici. Il va sans dire que la fille 
européenne, éclairée déjà par le Christ, son propre pro- 
phète, se fait shyyte. 

Je n'ai pas la prétention d'analyser ainsi tous les 
tazyèhs; je crois que ce que j'en ai dit peut suffire. Il 
arrive, dans le monde intellectuel comme dans le monde 
organique, que des productions qui semblent nées viables 
et sont même d'apparence robuste, contiennent cepen- 
dant un germe d'atrophie qui se manifeste à un certain 
moment de leur existence, les arrête dans leur dévelop- 
pement et les tue. Il n'est pas impossible qu'une telle 
force négative soit cachée quelque part dans la drama- 
turgie persane. Seulement, j'ai beau la chercher, je ne 
la vois pas. Il me semble que toutes les conditions de la 
prospérité s'y trouvent réunies. Sans doute, le point de 
départ est hiératique, mais il n'est circonscrit par aucune 
loi acceptée ; aucun dogme ne lui impose; il fait tout plier 



450 AUTRES C0MI0S1TI0NS THÉÂTRALES. 

à ses convenances. Il a trouvé moyen de s'établir au 
cœur d'une histoire vraie en elle-même, mais qu'il mo- 
difie, au gré de ses vues et de ses besoins, avec une 
telle liberté qu'il y fait entrer tout ce qu'il veut. Les 
légendes même, développées sur' ce fond primitif et adop- 
tées par le clergé, ne lui suffisent pas. Ces légendes, il 
les traite comme il a fait de 1 histoire, les amplifie et les 
modifie, puis à ce fond ainsi modifié, il ajuste de nou- 
velles combinaisons. Le public l'encourage, accepte tout, 
ne discute rien, est prêt à tout et excite les poëtes à ne 
pas regarder derrière eux, à ne pas s'arrêter. On peut se 
demander ce que serait devenu le théâtre grec s'il n'avait 
pas possédé la féconde légende des Atrides ; et qu'est-ce 
que cette légende en comparaison de celle que se sont 
élaborée les Persans? L'une contient peut-être l'humanité 
héroïque .dans son orgueil sauvage, dans sa majesté sou- 
veraine, dans son intrépidité sans bornes, dans ses pas- 
sions sans frein; elle y ajoute la candeur d'iphigénie; 
mais, à tout ce trésor, sans lui rien dérober, la légende des 
Alydes joint encore le trésor des affections intérieures de 
l'âme; et depuis le dévouement enfantin de Habyb, jus- 
qu'à la loyauté réfléchie de l'ambassadeur français, de- 
puis le personnage si gracieux et si tendre de Zobeydèh, 
jusqu'à la tendresse instinctive de la petite Sekynèh, je 
ne vois pas ce qui manque. 

Nos mystères du moyen âge ne peuvent ici entrer en 
comparaison, non pas, assurément, que je veuille les dé- 
nigrer ; mais si la force du sentiment religieux y apparaît 
quelquefois d'une manière remarquable, il faut avouer 
que le plus souvent la poésie leur manque et que la vul- 
garité les étouffe. Ici, rien de semblable; la poésie dé- 
borde; la vulgarité ne se montre même pas. Ce qui sur- 



AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 4ol 

prend d'abord, c'est qu'on y trouve relativement très- 
peu de l'afféterie à laquelle la littérature persane s'est 
accoutumée depuis le quatorzième siècle. Ce n'est pas 
un style européen, sans doute; mais ce n'est pas non 
plus ce style surabondamment chargé et fleuronnant des 
poëmes et des collections d'élégies, qui est en usage 
partout. Les auteurs des tazyèhs cherchent infiniment 
moins les phrases que les autres poëtes ; ils courent à 
l'expression du sentiment, à l'expression la plus rapide 
et la plus vive, avec une ardeur qu'on n'était pas fondé à 
attendre d'eux. Ils veulent réaliser des caractères, et ces 
caractères, ils les copient sur la nature même, telle qu'ils 
l'ont sous les yeux. Kassem est un jeune homme idéal, 
mais non pas un jeune homme impossible. J'ai vu un de 
mes amis, Mirza Rézy-Rhan, Kurde, épris à ce point de 
la gloire guerrière qu'il pleurait la nuit, comme Alexan- 
dre, de n'avoir encore rien fait. A la honteuse défaite de 
Merw, qui a eu lieu il y a deux ans, des officiers se sont 
fait tuer, sans hésiter, pour sauver leurs soldats. De 
même, Zobeydèh est une fiancée parfaite. On ne saurait 
guère l'imaginer ni l'inventer dans un pays où il n'en 
existerait pas des types plus ou moins approchants. Ou je 
me trompe fort, ou l'on sera d'avis que rien du langage 
prêté par le poëte à cette charmante fille ne sent la rhéto- 
rique, et si j'y mettais un peu de hardiesse, j'avouerais 
qu'à mes yeux elle semble une sœur et une sœur bien 
pure de Juliette. 

J'ai dit que la langue employée dans les vers du tazyèh 
était la langue vulgaire, et que tous les auditeurs, même 
les enfants, pouvaient la comprendre. On a pu se con- 
vaincre qu'elle avait peu d'emphase, beaucoup de sincé- 
rité. Dans le texte, l'élégance et les grâces, naturelles 



452 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

abondent, et quand il le faut, la concision et l'expression 
la plus énergique se présentent sans devenir triviales. 
Mais l'auteur se permet toutes les élisions, tous les res- 
serrements de syllabes, tous les renversements d'ortho- 
graphe, toutes les suppressions de particules du langage 
parlé. La façon d'écrire est incorrecte au point de vue des 
livres, mais incorrecte à la façon de Plaute et de Térence. 
Ce sont de ces incorrections que les grammairiens contem- 
porains flétrissent ; mais que les grammairiens postérieurs 
adorent et recommandent tout particulièrement aux ad- 
mirations de la postérité. Enfin, ce qui me parait digne 
de considération au suprême degré, ce que j'ai déjà si- 
gnalé plusieurs fois et veux signaler encore, c'est l'union 
si étroite, si intime, si passionnée de ce théâtre, de ces 
inventions, de ces peintures de caractères et de mœurs, 
de ces personnages si faiblement historiques et admis 
comme si réels, de toute cette poésie, enfin, avec l'esprit 
du public. 

Le public, on l'a vu', ne se considère pas comme un 
public, il est acteur. A tout moment on l'entraîne dans 
l'action et il se laisse prendre; il fait plus : par ses pleurs, 
par ses acclamations et ses gémissements, il se donne, il 
se livre, il veut être pris. Quand l'acteur s'écrie : O mu- 
sulmans! tous les auditeurs sont prêts. Quand il dit : 
O femmes! Le femmes répondent par leurs sanglots. On 
n'applaudit pas. Il n'est pas question ici d'une admiration 
littéraire ou d'une pâmoison sur un bien-dire. On souffre, 
on pleure, on donne son âme, et quand on entend dire : 
« A Sengheledj , il y a un tazyèh !» on y court. De sorte que 
le public persan est placé à l'égard de ses drames comme 
l'était le public grec à l'égard des siens, avec un inter- 
médiaire en moins. 



AUPRÈS COMPOSITIONS THËATftALÉS. 453 

À Athènes, en effet, il se dressait, entre le public et la 
scène, l'autel dont la réalité religieuse imposait; aux 
côtés de l'autel évoluaient les chœurs, plus réels que les 
personnages de la tragédie et tenant à la fois et à eux et 
aux spectateurs à qui ils parlaient. Là, h n'en est pas de 
même. Il n'y a pas d'autel , il n'y a pas de chœurs. C'est 
rimam lui-même qui parle aux musulmans quand il le 
juge nécessaire, et les musulmans l'entendent et s'émeu- 
vent. Le directeur, l'oustad, pourrait bien passer en cer- 
tains cas comme un intermédaire, puisqu'on le voit faire 
la prière, s'agiter constamment sur la scène , prépa- 
rer publiquement les accessoires ou les moyens de l'ac- 
tion sans gêner personne. Mais si bien venue que soit sa 
parole lorsqu'il la fait entendre , elle n'est point jugée 
seule possible, et l'on préfère évidemment les apostro- 
phes des personnages du drame eux-mêmes. De là cette 
puissance d'émotion, cet intérêt actif qui n'a pas d'égal 
dans les temps modernes. Je veux que le théâtre de Sha- 
kespeare ait exercé sur les contemporains un grand inté- 
rêt d'admiration, de curiosité; je veux que les seigneurs 
et les dames de la cour de Louis XIV aient applaudi avec 
émotion les pièces de Racine; je veux encore que l'Eg- 
mont de Goethe et le Guillaume Tell de Schiller aient 
singulièrement troublé les jeunes imaginations alle- 
mandes; mais tout cela me parait néant quand je me re- 
porte à cette terrible première représentation des Eumé- 
aides, où les Furies d'Eschyle, en se précipitant sur la 
scène, firent reculer l'assistance, et je ne retrouve cette 
possession de l'être entier du spectateur par le drame que 
dans les tekyèhs persans; mais là je la retrouve tout 
entière; et comme j'ai subi moi-même ces ensorcelle- 
ments, ces entraînements communs, ce magnétisme d'une 



454 AUTftES COMPOSITIONS THÉÂTRALES, 

foule dans laquelle l'électricité circule et qui la commu- 
nique à tout ce qui l'approche, je suis amené à cette 
conclusion nécessaire que le théâtre européen n'est 
qu'une élégance de l'esprit, une distraction , un jeu, tan- 
dis qu'à l'exemple du théâtre grec, le théâtre persan, 
seul, est une grande affaire. 

Je crois que personne ne révoquera en doute cette vé- 
rité que, si la nation qui vit entre l'Inde et la Turquie 
avait adopté pour système de philosophie la méthode 
expérimentale, son théâtre n'existerait pas. Elle se.con- 
tenterait des fantoccinis de Kara-Gueuz et des farces gros- 
sières que ses. bateleurs exécutent, et qu'on appelle les 
bakkalbazys, ou « pièces de gueux. » Elle n'en aurait pas 
moins d'esprit cependant. Elle aurait déjà peut-être 
transformé ces grossièretés en saynètes: de la saynète elle 
aurait passé au vaudeville, peut être eût-elle abordé la 
comédie de caractère. Je crois qu'elle aurait pu combiner 
des infiniment petits d'une manière aussi ingénieuse pour 
le moins que Goldoni ou Gollin d'Harleville, mais elle 
n'aurait pas eu son théâtre. C'est l'habitude générale de 
planer sur tout et partout, de ne payer guère moins de 
respect à la fiction qu'à la réalité, de ressentir pour 
l'erreur une tendresse non moins grande que pour la vé- 
rité, d'adorer surtout, d*adorer partout, d'adorer toujours 
les idées, en tant qu'idées, n'importe lesquelles, pourvu 
qu'elles soient idées , voilà ce qui a produit ce système 
dramatique et sa puissance. Entre lepoëte et le public, 
c'est ici le public qui est le plus poëte des deux, le plus 
imaginatif, et qui pousse l'autre si bien qu'il ne s'arrête ni 
ne peut s'arrêter. Le goût de tout concevoir, tout savoir, 
tout voir, amène seul ces étonnants conflits de l'esprit et 
de la matière où vous avez à la fois sur la scène, là, 90us les 



AUTRES COMPOSITIONS THEATRALES. 455 

yeux, des cadavres mutilés, montrant leurs plaies béantes, 
le sang coulant à flots, du vrai sang, et les anges, et les 
prophètes, et les visions. J'ai vu apparaître Aly-Ekbèr, 
après sa mort, la hache d'armes enfoncée dans son crâne 
fendu en deux et le sang lui ruisselant sur la face; il chan- 
tait les louanges de Dieu. Tout cela n'est pas très-raison- 
nable, sans doute ; mais je mets le raisonnable au défi de 
rien créer dans son genre qui exerce sur des âmes hu- 
maines la puissance de ces absurdités. Or, une création 
ne vaut que par sa force. 

Il se présente encore ici un problème assez curieux : 
Une nation, dans sa vieillesse, à plus forte raison dans sa 
décrépitude, a-t-elle coutume de produire des œuvres aussi 
considérables? J'avoue que je n'en connais pas d'autre 
exemple que celui dont il est question ici. Que le peuple 
persan soit vieux, il n'est pas besoin de le démontrer. Il 
est plus vieux que l'histoire. Ses institutions démante- 
lées sont comme lui ; les tribus turkes n'ont pas renouvelé 
son sang au delà d'une limite assez restreinte. Rien que 
que la richesse extraordinaire et le désordre de son do- 
maine intellectuel prouveraient assez son grand âge. Ses 
mœurs faciles, relâchées, tolérantes, fatiguées; son incré- 
dulité politique, son indifférence sociale, tout achève le 
tableau auquel la tournure profondément démocratique 
des idées, partout où ne régnent pas les tribus, vient 
donner le dernier coup de pinceau. D'où vient donc qu'un 
peuple, à un tel moment de la vie, ait un tel retour de 
jeunesse? Je m'étonnerais moins s'il ne s'agissait que de 
chefs-d'œuvre à notre mode, mais à celle d'Eschyle 1 
Sans doute, il y a bien dans les tazyèhsdes marquesassez 
sensibles d'une intelligence très-vieillie , absolument 
comme dans les drames de l'Inde. Ainsi, un peuple jeune 



456 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

et naïf n'a pas tant de douceur d'expression, tant de po- 
litesse, un tel culte des convenances, etsurtout n'emprunte 
pas des effets tragiques à ce sentiment, devenu une 
vertu. Néanmoins je ne crois pas me tromper en atta- 
chant un grand prix aux productions du théâtre per- 
san, et je continue à m'étonner de leur existence. Pour 
rendre plus grande encore la difficulté à résoudre, je 
dois ajouter que cette passion du drame ne s'est pas em- 
parée des seuls musulmans; elle a atteint les Juifs. A la vé- 
rité, ceux-ci n'osent pas représenter leurs productions; ils 
craignent qu'on ne les accuse de vouloir parodier les ta- 
zyèhs des Imams; mais il les écrivent. Ils les écrivent 
en vers, comme font les poëtes persans; il les écrivent 
dans la langue de la Gémara, les lisent avec passion, y 
ajoutent tous les jours, composent sans cesse sur de nou- 
veaux sujets. C'est ainsi qu'ils aiment surtout à entendre, 
dans ce moment, un poëte lisant dans une de leurs assem- 
blées, soit la Ruine de Jérusalem, soit YIncendie du Pcn- 
tateuque, par l'empereur Aposthoumos (Posthumus), soit 
le Massacre des 80 ,000 jeunes gens par les Chrétiens, soit 
la Mort de Zacharie; les sujets sont très-nombreux. Je 
n'ai vu aucune de ces pièces; je ne saurais donc me pro- 
noncer sur leur mérite; j'en signale seulement l'existence 
pour montrer à quel point est forte et contagieuse la pas- 
sion dramatique des Persans, puisqu'elle passe d'eux aux 
Juifs qui vivent sur leur territoire. Il faut ajouter, du 
reste, pour prévenir toute erreur, que ces Juifs sont des 
descendants de prosélytes, presque tous, et qu'il y a, 
dans l'Iran, extrêmement peu de familles qui proviennent 
réellement des Hébreux. 

J'ai posé la difficulté, mais comme je ne sais absolu- 
ment que dire pour la résoudre, et que je ne pourrais 



AUTRES COMPOSITIONS THÉATHALES. 457 

que me livrer là dessus à d'assez pauvres raisonnements, 
je laisse la question à un plus sagace et je conclus. 

Ce théâtre, qui a tant de valeur et une valeur si vraie, 
qui s'est emparé si puissamment du génie national et que 
toutes les classes, depuis le roi jusqu'au mendiant, 
écoutent, inspirent, encouragent, qui occupe une place 
si considérable dans la vie publique de la nation, ce 
spectacle, je dois lé redire, est méprisé des doctes et 
en horreur au clergé. Ceux-là mêmes qui vont y pleurer 
et qui contribuent de leur argent à ses splendeurs, affec- 
tent de le mépriser en paroles. On ne considère pas les 
tazyèhs comme des œuvres littéraires, et personne ne se* 
vante de les avoir composés, si bien que je ne connais pas 
un seul de ces poëtes que j'admire sincèrement, et je ne 
crois pas en avoir vu un seul. 

Cette humilité attachée au rôle d'auteur dramatique 
n'est point, du reste, une anomalie sans exemple. On sait 
ce que, dans la Grèce artiste, Platon a écrit des poëtes et 
Plutarque des sculpteurs et des peintres. A Rome, de 
même, les esprits les plus lettrés de la république se 
croyaient obligés en conscience de déverser le mépris sur 
la littérature et sur les productions plastiques qui les char- 
maient. Les hommes affectent volontiers une gravité de 
convention qui les porte à feindre un amour exclusif pour 
les choses positives, et à mépriser le reste; et ce que les 
doctes sont appelés par métier à considérer exclusive- 
ment comme positif, c'est la science, c'est la philosophie, 
c'est. la théologie. Si les auteurs de tazyèhs prétendaient 
se renfermer avec scrupule dans les termes des traditions 
sacrées, ils s'attireraient moins de reproches. On leur en 
voudraft toujours de violer les règles les plus impérieuses 
du Koran, de repousser dans l'ombre Dieu, le Prophète, 

26 



458 AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 

jusqu'à un certain point Aly lui-même, de tendre à créer 
une religion qui n'est pas universelle, mais seulement 
persane, d'amener et de poser en scène des êtres surhu- 
mains que la pensée seule doit envisager. On leur repro- 
cherait bien d'autres hérésies moins excusables encore; 
mais du moins on ne diraitpas d'eux, comme on le répète 
j ournellemen t avec mépris dans les cercles lettrés : « Quels 
menteurs! » 

Heureusement, les auteurs des tazyèhs ne sont pas des 
critiques, ne s'occupent en aucune façon de se composer 
une esthétique à leur mode pour s'en faire un bouclier ; 
on la leur fera plus tard quand il ne seront plus et auront 
perdu leurs derniers successeurs. En attendant, estimés 
ou non, ils écrivent avec passion et produisent de belles 
choses dans l'obscurité où le dédain les oblige à vivre. 
Ils ne savent pas eux-mêmes qu'en négligeant les pré- 
tendues choses positives qu'on leur préfère, ils sont en 
Asie les seuls qui non-seulement cherchent, mais trou- 
vent la vérité, je dis la vérité humaine, le sentiment vrai 
des passions, des mobiles du cœur, des ressorts du carac- 
tère. Ils trouvent et montrent l'homme intérieur dans sa 
plus haute grandeur, danssa plus Jiideuse faiblesse morale. 
Ils déshabillent le scélérat et l'exposent avec ses plaies 
toutes nues sur la scène; ils pénètrent, la lanterne à la 
main, dans l'âme des saints, des héros, de la femme, de 
l'enfant et instruisent le spectateur. Mais les savants, dans 
tous les pays du monde et dans tous les temps, ont né- 
gligé d'apercevoir cette science poétique, cette analyse 
humaine : comme les chevaux de carrosse, ils ont des 
œillères, et n'aperçoivent que les livres ouverts sous leur 
nez. Quand une fois la poésie est vieille, morte dans son 
action sur les masses, enterrée dans les hypogées des bi- 



AUTRES COMPOSITIONS THÉÂTRALES. 450 

bliothèques, c'est alors qu'ils s'en avisent, l'aperçoivent, 
l'atteignent sur un rayon poudreux, la déshabillent de 
ses bandelettes, soufflent sur la poussière qui la couvre, 
crient, déclament, remuent les bras et annoncent qu'ils 
vont l'expliquer. Mais tant qu'elle parle, vit, chante et 
ravit les hommes, à l'aspect de ses yeux brillants, de son 
divin visage, à l'accent ineffable de sa voix, les savants se x 
donnent bien de garde de reconnaître son existence, ou la 
traitent volontiers comme une fille des rues. Les beaux 
commentaires que l'on composera dans deux cents ans sur 
les tazyèhs ! et comme les rhétoriciens et les critiques de ce 
temps-là feront tapage contre leurs contemporains incapa- 
bles, diront-ils, de produire d'aussi nobles choses, et 
même, ajouteront-ils avec modestie, de les comprendre, 
si nous n'étions pas là, nous, pour les expliquer! 



APPENDICE 



KETAB-È-HUKKAM 
(le livre des préceptes) 

Dieu est le très-grand. Lui, il est le très-sublime. Au 
nom de Dieu le très-sublime, le tiès-sublime! Dieu! Il 
n'y a pas de Dieu sinon lui, le très-sublime, le très-su- 
blime. Dis : Dieu est le très-sublime au-dessus dé tout ce 
qu'il y a de plus sublime. Il n'est pas possible de sépa- 
rer de ce souverain maître sa sublimité Gela n'est pos- 
sible en rien, ni dans les deux, ni sur la terre, ni -entre 
les deux. Il crée ce qu'il veut par son commandement. 
En vérité, Lui, il est le sublime par excellence, ce qu'il y 
a de sublime, le vrai sublime. 

{Dieu parle au Bab) : Dieu est le très-auguste 1 ! En vé- 
rité, c'est là le nom par lequel se distingue ce qui est de 
ce qui était avant. En vérité, il a été révélé de la part de 
ton Seigneur, dans l'espace d'un jour et d'une nuit en- 
tière, quatre mille lignes qui, si Dieu les a réellement 

1. Le mot œzfjm est, en effet, employé par les Bâbys daus les cas où 
les musulmans se servent de l'expression errahmdn. Ils se reconnais- 
sent entre eux à l'usage affecté de cet adjectif et de quelques autres 
qui, d'ailleurs, sont usités aussi par leurs adversaires, mais avec moins 
de prédilection. 

26. 



462 APPENDICE. 

révélées ! , donnent pour toute Tannée le nombre de 
toutes choses exprimées par ces quatre mille lignes. 
Calcule donc ce qui est venu de toi : ensuite expose-le 
jusqu'à ce que la balance de l'année soit complète, et 
qu'il n'y ait plus à aller au-dessus. Et, en vérité, ce 
(que tu annonces ici) est le don de ton Seigneur aux 
créatures! Et il n'y a rien là de ta part, sinon que tu t'es 
rappelé ce qui est révélé de par Dieu, le souverain Sei- 
gneur, l'impénétrable! et expose le nombre de toutes 
choses d'après ceux qui connaissent Dieu, et qui garan- 
tissent ses décrets. En vérité, nous avons (nous, Dieu,) 
déterminé l'ensemble et le détail des chapitres de Y Ex- 
position, pour ce qui a trait à ce qui arrivera (aux 
croyants) après leur passage sur la terre, ou (encore) par 
rapport à ces vérités qu'ils considèrent et qui ont été 
révélées par Dieu, et eux, ils ont persévéré dans la loi 
de Dieu, et Dieu les secourt avec sollicitude aussi long- 
temps qu'ils patientent. 

Celui que Dieu manifeste (le Bâb) a mis ceci en lumière 
dans Y École 2 . 

Lui (Dieu), il est le très-beau (la beauté même 3 ). 

1. C'est-à-dire que, si Dieu est réellement l'auteur des préceptes qui 
▼ont suivre, ils doivent être au nombre de 4,000 beyts ou lignes manu- 
scrites, renfermant un nombre de lettres voulu. C'est là, en effet, 
d'après la doctrine musulmane, un des signes les plus irréfragables 
en même temps que les pins nécessaires du caractère prophétique. 
Tout envoyé de Dieu, tout Imam doit être capable de rédiger en un 
jour et une nuit, en vingt-quatre heures, quatre mille beyts. Le Bâb 
se vante ici de l'avoir fait, et Dieu lui dit de le proclamer. 

2. V École est la chambre dans laquelle le Bàb enseignait ses pre- 
miers disciples à Shyraz, en 18/ig. Il y a ici une expression persane qui 
donne à ce début du paragraphe le cachet de la langue vulgaire; mais 
ce qui suit est en arabe. . 

3. Ceci est une expression platonicienne qui se retrouve fréquem- 
ment dans les écrits des magiciens. En qualifiant cette expression de 
platonicienne, jo n'entends pas dire assurément qu'elle ait été inventée, 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 463 

Dieu, il n'y a pas de Dieu sinon lui, l'auguste, l'aimé! 
De lui vient ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la 
terre, et ce qui est entre les deux; Lui, il est le protec- 
teur, l'éternel, le bienfaiteur, Dieu, l'auguste, l'aimé, Aly 
(le Grand 1 ). En vérité, il est l'Exposition (la source de 
l'Exposition et son but) et ce qui est en elle. 

(Dieu parle au Bdb) : La bonne direction vient de moi 
pour toi. 

(Le Bdb parle à Dieu) : Aly (ô grand) ! En vérité il n'y 
a pas de Dieu sinon toi! Et, en vérité, le comman- 
dement, l'œuvre et la création viennent de toi. Et il n'y a 
pas une seule chose sinon dans toi. Et, en vérité, celui 
que tu manifestes (les prophètes passés, présents et fu- 
furs et moi-môme) vient de toi, et les preuves qui te 
concernent, certainement tu les enseignes par ta faveur, 
et les paroles que tu ne veux pas dire ne se retrouveront 
qu'au jour de la consommation finale (du monde). Ce qui 
est dans l'Exposition, c'est jusque-là seulement que nous 
buvons le lait de la mamelle 2 . En vérité, toi, pour le si- 
gne de ta main, certes, tu es le glorifié dans ton signe 3 . 



non plus que l'idée qu'elle exprime, par les Grecs. Elle se trouve fré- 
quemment employée dans les textes cunéiformes et rendue par le môme 
mot qu'on voit ici : ahhy. Elle est parfaitement chaldéenne d'origine; 
mais, pour nous, le dogme qu'elle expose nous est surtout familier par 
l'adoption qu'en a faiie Platon. 

1. Le nom d'Aly se trouve ici pour donner satisfaction aux néophytes 
persans. Du reste, les Bàbys conservent, du moins dans les rangs infé- 
rieurs, beaucoup de partialité pour le nom et la mémoire du héros et 
du saint national, bien que la nouvelle religion ne fonde plus rien 
sur lui. Outre ces motifs, qui ont fait placer ici sou nom, non pas 
comme dénomination, mais comme qualificatif, il y a aussi avantage à 
ce qu'un lecteur musulman, qui trouverait ce livre par hasard, pût se 
rassurer sur son orthodoxie en y lisant un nom sacré pour lui. 

2. C'est tout ce que nous pouvons savoir de la vérité. 

3. Tout ce qui est résulte d'un signe de la toute-puissance, et toute 
chose ainsi créée glorifie Dieu. 



464 APPENDICE. 

Et puisqu'il en est ainsi, en vérité, lui (Dieu), il n'y a 
pas de doute en lui! Certes, vous (croyants), vous patien- 
terez neuf fois dix ans ! , et alors vous obtiendrez de 
lui la participation à ce qu'il y a d'excellent en lui 2 . 
En vérité, toi (Dieu), tu es celui qui distribue la gran- 
deur; et, en vérité, toi, tu égalises toute chose par rap- 
port à toute chose, et rien ne s'égalise avec toi dans les 
cieux, et rien sur la terre, et rien entre les deux; et, en 
vérité, toi, tu es le compensateur, le grand, et, en vérité, 
toi, tu es le souverain maître de toutes choses ! 

Par Celui que Dieu manifeste (parle Bâb), s'élève et de- 
vient insaisissable (pour l'esprit) sa puissance 3 . Lui, il 
est l'élevé, l'excellent! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le Dieu des dieux! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus beau des plus beaux! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es l'unique des uniques! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus élevé des 
plus élevés! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
seul des seuls! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tues 
l'unité des unités! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le principe des principes! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le dominateur des dominateurs 1 Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le soutien des soutiens! Assu- 

1. Le chiffre 10 représente ici l'unité, et 9 étant un nombre sacré, il 
est employé dans la multiplication avec l'autre pour représenter la 
durée de la vie humaine. 

2. çjiS n'est justifié à la place de /Oj^ que par la nécessité de 

former l'assonnance avec -we3 En outre, ^i'^ renferme une anti- 
nomie, ce mot voulant dire excellent, mais aussi vil et méprisable. 
Je me borne à appeler l'attention, une fois pour toutes, sur cette 
multiplicité dans un morne mot de sens très-divers. Il serait trop mi- 
nutieux de la signaler partout. 

3. C'est-à-dire qu'on acquiert la vraie notion de l'immensité incom- 
préhensible, de l'infini absolu de Dieu. 



mm 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 465 

rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le juge des jugesl 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus opulent 
des plus opulents! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le possesseur des possesseurs ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le maître des maîtres! Assurément, Dieu 
en vérité, toi, tu es l'éternel des éternels! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le précédent des précédents ! 
Assurément, Dieu, en vérité; toi, tu es le parfait des par- 
faits! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es l'exquis des 
exquis! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
glorieux des plus glorieux! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es ce qu'il y a de plus proche parmi les plus 
proches M Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
accompli des accomplis ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le plus inaccessible des inaccessibles! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus exalté des exaltés ! Assu- 
rément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus merveilleux des 
merveilleux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus grand des plus grands! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus joyeux des plus joyeuxl Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tues le plus lumineux des plus lumi- 
neux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus haut 
des plus hauts! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus souverain des plus souverains! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le plus aimant des plus aimants! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi tu es le plus secourable des 
plus secourables! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus saint des plus saints ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus satisfaisant des plus satisfaisants ! Assu- 

1. Dieu est ce qu'il y a de plus intimement uni à la nature de 
l'homme et à celle de toute chose, puisque rien de ce qui existe n'est 
étranger à l'existence divine. 



466 APPENDICE. 

sèment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus affectueux des 
plus affectueux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tués 
le plus noble des plus nobles! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus généreux des plus généreux! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus magnifique des 
plus magnifiques! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus grand des plus grands ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi,tuesleplusfierdesplusfiers! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus élevé des plus élevés! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi. tu es le plus entendu des plus en- 
tendus. Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus vu 
des plus vus 1 ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus attrayant des plus attrayants! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es l'enseignant des enseignants! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le premier des premiers! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus fort des plus 
forts! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu esle plus dispos 
des plus dispos! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus savant des plus savants ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus robuste des plus robustes! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es plus libéral des plus libé- 
raux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu esle plus im- 
muable des plus immuables ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le guide des guides! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le permanent des permanents ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le suprême des suprêmes ! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus hostile des 

1. Tout ce que les sens de l'homme perçoivent n'est que la manifes- 
tation de l'existence de Dieu sous différentes apparences. Du reste, les 
mots entendu et vu peuvent être remplacés par ceux-ci : « Le plus 
célèbre des plus célèbres; » et « le plus avisé des plus avisés. » Ce 
sont là des multiplicités de conceptions qui sont de rigueur dans les 
écrits du genre de celui-ci. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 467 

plus hostiles! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
plus sévère des plus sévères * ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus habile des plus habiles! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus victorieux des victo- 
rieux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus, 
existant des plus existants ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus manifesté des plus manifestés! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus intérieur des plus 
intérieurs 2 ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
agissant des agissants! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu 
es le plus retenu des plus retenus! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus affectueux des plus affectueux ! As- 
surément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus juste des plus 
justes! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
miséricordieux des plus miséricordieux ! Assurément Dieu, 
en vérité, toi, tu.es la somme des sommes! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus compté des plus comp- 
tés 3 ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le protecteur 
des protecteurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le plus loué des plus loués ! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es l'acquéreur des acquéreurs! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es le créateur des créateurs ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tues le nourrisseur des nourrisseurs! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le dispensateur 
des dispensateurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es 
le préservateur des préservateurs! Assurément, Dieu, en 

1. Les qualifications d'hostile, de sévère, ont trait à la réprobation 
du péché. 

2. Dieu est tout ce qui est manifesté; mais, en même temps, ce qu'il 
y a de plus intime, de plus caché, de plus mystérieux, c'est encore 
Dieu essentiellement. 

3. Ces diverses qualifications ont essentiellement trait à la doctrine 
des nombres que l'unité divine renferme toute entière en même temps 
qu'elle se détaille par le calcul infini des manifestations émanées. 



468 APPENDICE. 

vérité, toi, tu es le sauveur des sauveurs! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le prié des priés ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le contemplé des contemplés! 
Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le facteur des 
facteurs! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le for- 
mateur des formateurs ! Assurément , Dieu , eu vérité, 
toi, tu es l'attesté des attestés ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es l'aurore des aurores! Assurément, Dieu, 
en vérité, toi, tu es l'ouverture des ouvertures ! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es la suffisance des suffi- 
sances! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es l'isolé des 
isolés ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es la norme 
des normes! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
révélateur des révélateurs! Assurément, Dieu, en vérité, 
toi, tu es le plus complet des plus complets ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus nouveau des plus nou- 
veaux! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tues le plus 
bienveillant des plus bienveillants ! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le plus riche des plus riches! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es l'explicateur des expli- 
cateurs '.Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le législa- 
teur des législateurs! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le suscitant des suscitants! Assurément, Dieu, en 
vérité, toi, tu es le protecteur des protecteurs! Assuré- 
ment, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus propice des plus 
propices! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le plus 
favorable des plus favorables ! Assurément, Dieu, en vé- 
rité, toi, tu es le plus subtil des plus subtils ! Assurément, 
Dieu, en vérité, toi, tu es le plus compatissant des plus 
compatissants! Assurément, Dieu, en vérité, toi, tu es le 
meilleur des meilleurs ! Assurément, Dieu, en vérité, toi, 
tu es le mainteneur des mainteneurs ! Assurément, Dieu, 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 469 

en vérité, toi, tu es le dispensateur des dispensateurs! 
Assurément, Dieu, tout vient de toi, et nous adorons tout 
devant toi 1 ! 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES 

LA PREMIÈRE UNITÉ 2 . 

Lui ! au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint! En vé- 
rité, nous sommes Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon nous, et, 
en vérité, il n'y a rien en dehors de moi qui soit ma création 3 . 
Dis : En vérité, ô ma création, tu es moi! Adorez! (Dieu parle 
au Bâb) : En vérité, je t'ai créé et je t'ai maintenu : et je te 

1. La plupart des adjectifs contenus dans cette litanie sont suscep- 
tibles de prendre des sens différents de ceux qui leur sont attribués ici. 
Je l'ai déjà indiqué, mais on ne saurait trop insister sur ce point. Plu- 
sieurs même contiennent un ezdad y ou une antinomie, ce qui est 
essentiel pour bien établir la valeur du morceau en tant que liturgique 
et doué, à la récitation, de vertus secrètes et actives. 

2. Maintenant commence, à proprement parler, le Biyyan, « l'Expo- 
sition, » c'est-à-dire le Livre des définitions dogmatiques. Bien que la 
substance soit une et que le fait de la vie n'appartienne qu'à elle, 
toutefois on doit la considérer comme divisible, en ce même sens que 
les chrétiens admettent une sorte de division par trois dans la nature 
divine. Les Bftbys conçoivent, eux, une division par 19, et ce chiffre 
sacré, représenté par l'idée de Dieu, se retrouve partout. L'année a 
19 mois, le mois 19 jours, le jour 19 heures, etc. Un livre dogmatique 
d'une aussi haute importance que le livre actuel ne peut manquer 
d'être divisé en 19 parties, dont, à la vérité, il n'existe que dix, et on en 
verra la raison. Quoi qu'il en soit, chaque partie est encore divisée en 
19 paragraphes. Afin de bien marquer l'importance de l'idée unitaire, 
chacune de ces parties, dont on a ici la première, s'appelle unité, au lieu 
de s'appeler chapitre. Le livre entier est donc composé de 19 unités. 
Mais, encore une fois, ces unités sont consubstantielles comme les per- 
sonnes de la sainte Trinité, et de même que 1 multiplié par 1 donne 1, 
il n'y a au bout du livre qu'un tout compact. Il résulte encore de là 

que, s'il faut traduire, comme je viens de le faire, JjVl J^y I par la 
première unité, ces deux mots signifient aussi : Y uni té primordiale^ 
principe essentiel à rappeler au début de l'exposition du dogme b&by. 

3. En effet, la création, c'est encore Dieu lui-même. 



470 APPENDICE. 

ferai mourir et je te ferai revivre, et je t'ai envoyé pour por- 
ter ma révélation et je t'ai choisi pour me manifester moi- 
même en lisant (aux hommes), de ma part, les préceptes 
émanés de moi : Et, certes, tu annonceras tout ce qu'en vé- 
rité j'ai créé, conformément à ma loi. 

Voilà la voie auguste, avantageuse ! et j'ai créé toutes choses 
pour toi et j'ai fixé moi-même, pour toi, la souveraineté sur 
les hommes et j'ai permis que tout homme qui entrerait dans 
ma maison * entrât aussi dans mon unité. Et à celui-là, je 
lui fais lire l'explication qui est faite par toi. 

L'explication qu'en vérité j'ai inspirée ne contient que des 
paroles véridiques ; c'est le résultat de ma bonté. C'est ainsi, 
qu'en vérité j'ai révélé l'explication de ma loi et, en vérité, 
cette loi est celle-ci : que ceux qui l'adoptent sont mes asso- 
ciés, mes serviteurs, les bienheureux. 

Et, en vérité, le soleil de mes préceptes vient de moi ! Ils 
sont destinés à rendre témoignage en toute occasion, qui sera 
comme un lever de ma loi, tous ceux-là qui sont mes servi* 
teurs, les croyants * I 

En vérité, nous t'avons créé et toi-même 3 et toutes choses, 
suivant l'action de la parole; vous êtes le résultat d'une action 
qui provient de nous. Nous sommes tout puissant l 

Je t'ai déterminé, comme étant le premier et le dernier, 
le manifesté et le caché. Nous sommes savants ! Personne n'a 
été envoyé relativement à la loi, si ce n'est par rapport à toi 4 . 
Et il n'a pas été révélé de livre, sinon relativement à toi ! 
Telle a été la volonté du protecteur, de l'aimé. 

Et, en vérité, l'Exposition (de la foi) nous renseigne sur 

1. Dans ma loi. 

2. L$s occasions dont il est question ici se sont déjà présentées sons 
une forme sanglante, dans le martyre du Bàb et de ses premiers sec- 
tateurs. 

3. Comme Dieu est tout ce qui existe, et que le Bàb existe, le Bàb 
est Dieu. Mais il l'est plus excellemment que toutes les autres créatures. 
C'est une sorte de BodJhisattwa, une incarnation immédiate et ayant 
conscience d'elle-même. On verra plus bas que cette infusion de la 
divinité ne se borne pas à une manifestation dans un individu unique. 

6. Comme préparation à toi. Les prophètes successifs sont ainsi 
étroitement liés les uns aux autres, tous précurseurs. Ceci d'ailleurs 
a'e&t pas une idée particulière au babysme. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 471 

toutes choses complètement 1 Pris en masse, les docteurs sont 
impuissants à produire quelque chose de comparable à ces 
préceptes. Elle contiemt tous nos commandements anciens et 
nouveaux, de môme qu'en vérité, toi, tu es le contenu (le ré- 
sumé) de toutes nos démonstrations. Tu fais entrer qui tu veux 
dans le paradis, qui est la sainteté sublime. 

Cela (ces préceptes), c'est ce qui devient manifeste dans une 
apparition complète par l'ordre (divin). Cet ordre vient-il de 
r.ous? 

Nous sommes ceux qui font les préceptes ! Et il n'y a pas 
de manifestation, quant à la loi, sinon en ce qui est ordonné 
actuellement et qui est une invitation à notre adresse *. 

En vérité, nous sommes omnipotents sur toute chose et, 
certainement, nous avons établi les chapitres de cette loi 
pour donner le nombre de toute chose, comme nombre in- 
dicatif des divisions du cerele (mensuel) relativement à la sé- 
rie des jours, afin que ces chapitres servent de portes pour 
faire entrer toute chose dans le paradis sublime et afin de 
mettre dans tous les nombres l'unité 2 , quant à l'imposition 
de chacune des lettres primitives de Dieu 3 , le maître des 
cieux et le maître de la terre, le maître de toute chose, le 
maître de ce qui est visible et de ce qui ne l'est pas, le maître 
des êtres î 

Et nous, certainement, nous avons établi dans ce premier 
paragraphe que, certainement, Dieu atteste qu'en vérité, Lui, 
il n'y a pas de Dieu, sinon Lui, le maître de toutes choses, et, 
en vérité, il n'y a rien en dehors de Lui, et tous, nous l'ado- 
rons ! 

Et, en vérité, la valeur des lettres au nombre de sept 4 est la 

1. Dans la nouvelle révélation qui vient réformer, compléter et 
remplacer absolument les anciennes. 

Le nous s'applique dans tous ces passages à Dieu et à l'humanité 
pris ensemble. 

2. Et* afin que tous les nombres possibles contiennent une même 
unité et soient ainsi concordants en substance. 

3. Le mot wahed, l'unique, donne, par l'addition numérique des 
lettres dont il est composé, le chiffre 19, qui, totalisé, produit l'unité 
fondamentale. 

4. Ces sept lettres représentent les sept attributs : 1° de Force; 2° de 



472 APPENDICE. 

porte (Bàb) de Dieu relativement à ce qui est dans le domaine 
des deux et de la terre et à ce qui est entre les deux. Tout 
cela obéit aux préceptes de Ditu et est conduit par son ac- 
tion. 

Dans tous les paragraphes est l'exposition du nom de Dieu 
donnée par nous ! et l'exposition, seule véritable, des lettres 
cemposant Dieu, en tant que ces faits ont trait aux indivi- 
dualités qui sont arrivées à l'existence dans les temps qui 
ont précédé (celui-ci, tels que) Mohammed, l'envoyé de Dieu, 
et ceux qui furent les martyrs rendant témoignage de Dieu 2 ; 
ceux-là furent les portes (Bàb) de la bonne direction et ils ont 
été créés (à nouveau) pour le progrès dernier que Dieu nous 
a promis dans le Koran 3 , (progrès) par lequel le nombre 
unique (dix-neuf) se manifeste en l'unité primitive des doc- 
teurs qui viennent de nous ! En vérité, nous sommes les sa- 
vants 4 ! 

Cette unité primitive de l'unité calculée 5 est exposée dans 
le mois précieux 6 . Certainement nous avons commencé la 
création du monde dans ce mois et, certes, nous supputons 
tout à partir (de ce mois); c'est ainsi que nous avons établi 
les choses ; nous sommes omnipotents. 

Puissance; 3° de Volonté; 4° d'Action; 5° de Condescendance; 6° de 
Gloire; 7° de Révélation, ce qui est exprimé par les mots : 



^bTjaJ ^il •Lsâ^ji itoU 



Le chiffre 7 est atteint par la somme des lettres formant ces deux 
noms : Aly Mohammed, qui sont ceux du Bàb. 

.1. Ceci signifie aussi : « Chacun de ces prophètes, chacune de ces 
« incarnations qui sont ma Porte, mon Bâb, viennent aussi révéler aux 
« hommes l'exposition du nom de Dieu donnée par nous. » Toutes les 
fois que le mot Bàb reparaît, il y a matière à double sens. 

2. C'est-à-dire les Imams et leurs descendants persécutés et marty- 
risés par les Abbassides. Ceci est une concession à la religion nationale. 

3. Les âmes de Mohammed, des martyrs ont revêtu de nouveaux 
corps et se sont manifestées dans le monde, où elles ont été et sont 
encore les confesseurs et les docteurs bàbys. * • 

û. C'est-à-dire : ces docteurs sont en fait une incarnation, une éma- 
nation de Dieu même. 

5. L'unité qui contient toute chose opposée à l'unité qui ne se 
peut fractionner sans perdre sa matière propre. 

6. On verra plus bas les noms des mois. 



—• «• »rx„ t . 



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itiqaeavecle 



474 APPENDICE. 

nifeste et dont le nom est fourni par le calcul des lettres du 
mot hyy (le vivant *), et avant l'apparition (de ce personnage), 
il a fait sortir la nature des sept lettres du sein des lettres pri- 
mitives 2 , dont l'antériorité est comprise dans l'unité même, 
puis (il faut savoir que) dans la source de cet unique 3 repose 
Tunique du Koran 4 , qui est à la fois manifesté et caché, le 
premier et le dernier, et (il faut savoir encore que) le docu- 
ment postérieur est (indicatif) de l'essence de l'unique, de 
même que l'est aussi le document antérieur qui est leForgân 5 . 
La différence est celle-ci : que dans l'espace de 1270 ans, la 
révélation a toujours progressé dans les âmes des prophètes suc- 
cessifs, et à chaque apparition nouvelle (de l'un de ces manda- 
taires divins), les préceptes se sont modelés sur l'état des es- 
prits, et ainsi, cette fois-ci, il s'est manifesté un agrandissement 
auguste dans la révélation du nom 6 du sage, le dernier venu 
(le Bàb), lequel nom contient l'essence des sept lettres 7 ; (et 
l'agrandissement a eu lieu) parce que celles-ci sont produites 
(en cette occasion) par l'intermédiaire du nombre des huit 
unités (appelées) « les miroirs de Dieu 8 ». La force du foyer 

1. Ce nouveau prophète ne s'est pas encore manifesté, et lorsque les 
bàbys veulent en parler, comme son nom est encore inconnu, on le 
désigne par les mots arabes qui l'indiquent ici : Men yezher hu Allah, 
« Celui que Dieu manifestera. » 

2. C'est-à-dire que sept— les sept attributs indiqués plus haut— ont 
agi en faveur des hommes, depuis bien des siècles, d'une manière pro- 
portionnée à rétendue des révélations successives, et ces sept attributs 
sont sortis de l'unité représentée par le chiffre 19. 

3. Représenté par 19. 

6. C'est-à-dire que le mot wahed, « l'Unique, » si souvent employé 
par le Koran comme étant l'attribut le plus essentiel de Dieu, n'est pas 
autre chose que l'expression voilée de ce chiffre 19. 

5. Le document postérieur, c'est la révélation bàbye; l'antérieur, 
c'est la série des livres émanés des anciens prophètes et le Bàb appli- 
que à la somme de ces livres le nom commun de Forganou Explication. 

6. Par une tradition judaïque que les musulmans ont conservée, 
le mot Ism, ici employé dans son acception ordinaire « le nom, » 
signifie les attributs, sefât. 

7. Les sept lettres fournies par l'addition pure et simple des lettres 
contenues dans les noms suivants : Aly, Mohammed. Le Bàb réunis- 
sait ces deux noms. 

8. Merai oullak. Les intermédiaires dans lesquels Dieu se reflète et 
par lesquels nous arrive son image. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 475 

d'affection (qui existe dans la nature des sept lettres) est 
telle que la puissance de rivaliser avec elle n'a été donnée à 
personne. 

Le signe du soleil de l'unité s'absorbe dans l'unité 
même 4 . 

Tout homme qui lit le verset : « Dieu atteste qu'en vérité, 
« Lui, il n'y a pas de Dieu, sinon Lui, l'auguste, l'aimé ! A 
<t Lui appartiennent les noms excellents, tout ce qui est dans 
« les cieux et tout ce qui est sur la terre le prie, ainsi que 
« ce qui est entre les deux ! Il n'y a pas de Dieu sinon Lui, le 
« vivant, le protecteur, l'Éternel ! » puis, qui (après avoir ré- 
cité cette formule) ajoute encore cette prière : « Dieu ! 
donne le salut à la substance des sept lettres (au Bâb) puis 
aux lettres du vivant (celui qui doit venir après le Bâb), avec 
la sublimité et la gloire ! » celui-là (qui a proféré ces deux éja- 
culations) a fait acte de foi à l'Unique (représenté par le nom- 
bre dix-neuf). 

LA SECONDE UNITÉ 2 . 

Lui ! au nom de Dieu, le plus grand, le plus saint ! En vé- 
rité, oh ! les lettres ita et Ba 3 Î Elles portent témoignage de 
ceci qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de Dieu sinon nous ! Certes 
ceci est révélé dans le premier paragraphe de la seconde 
unité : Fais connaître la puissance de ton Seigneur par ses 
préceptes ! Porte témoignage pour l'indication de l'infini de 
toutes choses î Rends l'homme impuissant à rétorquer ou à 
nier ce qui aura été révélé par une exposition (de notre part) 
et, en vérité, il est démontré dans ce livre (actuel) tout ce 
qu'il est désirable de savoir ! 

1. C'est-à-dire que le Bâb, quelle que soit son importance comme 
producteur et symbole de la foi, disparaît devant Dieu, le signe s'an- 
nihilant devant la chose représentée. 

2. Le texte arabe reprend ici. 

3. Réunies, ces deux lettres fournissent le mot rabb, • le Seigneur, 
le maître, un des noms suprêmes de Dieu. » Leur valeur numérique 
est représentée par 202. Et les valeurs numériques de Mohammed et 
d'Aly, additionnées, donnant 92 pour le premier, et 110 pour le second, 
on a également 202; ainsi les deux lettres ra et ba contiennent une des 
plus hautes appellations de Dieu, laquelle se trouve être identique avec le 
nom du nouveau prophète. 



47C APPENDICE. 

Dans le second paragraphe (il est dit) : Il n'est pas possible 
d'être enlacé dans la science de l'Exposition si ce n'est par 
ton intermédiaire et dans le but que tu sois et la fin et le 
commencement ! , ou bien en portant témoignage de ce que 
J'ordonne. En vérité, ceux-là (qui suivent Tune ou l'autre de 
ces routes) sont ceux qui remportent la victoire. 

Dans le troisième paragraphe il est ordonné : 11 n'est per- 
mis à personne de donner (à mes prescriptions) un autre sens 
que celui que j'ai donné moi-môme. Dis (en conséquence) : 
Tout ce qu'il y a d'excellent retourne à moi, et hors de moi, 
(retourne) au mot néant 1 . Telle est la science de l'Exposition 
si vous la connaissez. 

Ce qui est excellent (en soi) est défini comme étant ce qui 
retourne '(au monde de) l'atome, dans la science des purs ; 
donc ce qui est en dehors de l'excellent destiné (au monde de) 
l'atome (c'est-à-dire le mal), porte témoignage dans ce qui est 
en dehors des bienheureux 3 . 

En vérité, lisez les enseignements précédents 4 si vous pou- 
vez les comprendre. Tous ces enseignements sont l'image de 
celui-ci, si vous le comprenez ! Tout cela c'est le nom saint 
produit par une nouvelle évolution, en vérité, vous en êtes les 
témoins! Cette nouvelle évolution sera marquée par l'avéne- 
ment de « Celui que Dieu manifestera 5 ; » au temps que 
Dieu voudra, vous en acquerrez la certitude. 

1. C'est-à-dire, que Dieu soit l'objet principal ou même unique de 
l'examen et de l'étude. Mais, dans l'idée que les babys se font de Dieu, 
il est clair qu'il s'agit ici de l'ensemble des êtres. 

2. Il faut comprendre ici non-seulement le néant absolu, mais l'er- 
reur et l'hérésie, qui en sont les représentants intellectuels. 

3. En croyant que ce qui est en dehors des Bienheureux est certai- 
nement le mal, par cela seul on conçoit que ce qui est en dehors d'eux 
n'a rien à faire avec l'excellent ni avec sa destinée qui est de retourner 
à l'indivisibilié. 

h- Ces enseignements précédents sont les livres usités, la Thora, les 
Psaumes, l'Évangile, le Koran. 

5. Le Bâb étant « Celui que Dieu manifeste », l'Émanation qui vien- 
dra api es lui sera « Celui que Dieu manifestera. » Il y aura toujours, 
dans le monde, de pareilles incarnations et il y en a toujours eu. Seule- 
ment, elles sont de deux sortes : celles qui continuent et maintiennent 
une phase de la révélation; celles qui en commencent une autre. Jésus, 
Mahomet, le Bàb et a Celui queDieu manifestera, » sont de ces dernières. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 477 

Ensuite, dans le quatrième paragraphe, il est dit : Nous n'a- 
vons rien abrogé dans le livre (actuel) ; (exécutez les anciens 
commandements) si vous croyez à « Celui que Dieu manifes- 
tera ». 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe, il est dit : Il n'a été 
révélé aucune parole dans l'Exposition (de la foi), sans que 
(cette parole) ait en elle l'esprit (divin). Vous vous attacherez 
douloureusement à la science profonde. Vous vous amusez 
maintenant à la science superficielle. En vérité, vous étudiez 
ce qui est vain *. Certainement vous finirez par comprendre 
la manifestation de Dieu, si vous êtes clairvoyants: et si vous 
lisez (avec intelligence) les choses incontestables, certaine- 
ment vous les accepterez. Voilà ce qui est manifesté de la 
part de Dieu, si vous le voulez saisir ! 

En vérité, la première des douceurs, c'est que vous lisiez avec 
la permission de Dieu (les préceptes actuels). Tous les mots 
(employés ici) s'y adressent. Soyez intelligents et ne dites 
pas : « Il n'y a pas de Dieu, sinon Dieu 1» jusqu'à ce que vous 
soyez parvenus au ciel de la lumière des choses incontestables. 
Telle est la condition que Dieu vous a imposée et telle est la 
marque de faveur que Dieu donne à ceux qui s'approchent de 
lui M 

Ensuite, dans le sixième paragraphe, il est dit : Nous n'a- 
vons pas révélé l'explication de ce qui est excellent dans notre 
exposition, sinon en vue de « Celui qui sera manifesté au jour 
du jugement » pour me servir de signe. Puissiez- vous vous 
réfugier vers lui! Et nous n'avons pas fait l'explication de 
ce qui est en dehors de l'excellent (du mal) sinon pour ceux 
qui ne le suivent pas. Certainement ceux-là ne sont pas les 

1. La théologie musulmane. La science profonde ou comme il est dit 
dans le texte, la science lointaine, c'est la critique et l'analyse bàbyes. 

2. Les babys font ici une déclaration directement opposée à celle 
des musulmans. Ils affirment qu'il n'est pas permis de se servir de 
la profession de foi unitaire, tant qu'on n'en a pas compris la por- 
tée. Les musulmans, au contraire, sont d'avis que renonciation seule 
de la formule est bonne et méritoire, qu'on la comprenne ou non, et ils 
poussent ce principe jusqu'à déclarer converti tout homme qui, fortui- 
tement, sans en avoir conscience, en état d'ivresse ou même en songe, 
aura prononcé les paroles sacramentelles* 



478 APPENDICE. 

serviteurs (de Dieu), jusqu'au moment où nous ayons décidé 
qu'ils le deviennent. Et, assurément, c'est de la môme façon 
que nous avons révélé le Koran ; mais il y a un voile (épais) 
entre vous et (la compréhension de) mon intention. 

C'est pourquoi les huit unités forment un cycle de nuits et 
de jours par rapport à ceci (le livre des préceptes), et vous êtes 
envers ce (livre) dans l'adoration aussitôt que vous reconnais- 
se! l'unité *. 

Voilà (quelle sera) la mesure (exacte) de la bonne direction 
dans (la mise en pratique) de l'Exposition, si vous lui consa- 
crez votre foi jusqu'au temps où se lèvera le soleil su- 
blime *! et cela est (ainsi) ! et, « Celui que Dieu manifestera,» 
si vous suivez ses voies (alors), certainement, vous serez croyants 
et vous demeurerez éternellement dans la satisfaction, et si- 
non, vous serez effacés. 

Ensuite le septième paragraphe dit : Le jour du jugement 
sur lequel vous portez votre réflexion (a commencé) du mo- 
ment où s'est levé le soleil de grand prix 3 et il durera jusqu'au 
moment où il (ce soleil) se couchera (jusqu'à la mort du Bàb). 
(Ces jours) auront (composé) l'excellent (tel qu'il est défini) 
par le livre de Dieu (le présent livre 4 ) (en contraste) avec les 
nuits (qui suivront le temps de la mort du Bàb, temps de té- 
nèbres spirituelles), si vous le jugez (comme il convient). 
Dieu n'a pas créé quoi que ce soit, si ce n'est, en vérité, 
pour ce jour, où toutes choses arriveront à la satisfaction de 
Dieu. Alors vous opérerez la réunion avec Lui ! 

Et, au jour du jugement, on contemplera (la réunion à 
Dieu) et cela, d'une manière évidente. Et, en vérité, attendez! 
Et, en vérité, nous, nous attendons ! Mais vous,, opérez en 
vue de Dieu. 

1. C'est parce que vous avez peine à saisir la vérité que les nuits et 
les jours, c'est-à-dire l'enchaînement des temps, s'est allongé avant que 
vous ayei été en état de comprendre les préceptes actuellement ré- 
vélés; mais aussitôt que tous arrivez à saisir la véritable nature, le 
sens exact de l'unité divine, alors vous eu êtes les serviteurs de fait et 
réellement, et non plus fictivement, comme au temps ou vous n'en aviez 
pas la connaissance. 

2. Où paraîtra « Celui que Dieu manifesterai. »• 

3. C'est Aly-Mohammed, le Bàb, ou Hesret Alâ. 

4. Voir ci-dessus le troisième i 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 479 

Et, certainement, en vérité, le jour du jugement 1 est pro- 
che, et, en vérité, vous, vous êtes sans connaître le jour 
(précis). 

Et celui qui unit sa nature â la mienne, assurément nous 
le ferons jouir de tout ce qui peut rendre quelqu'un content 
d'un autre, et, certes, il vous faut apprendre (à connaître) le 
dernier mot. Dès lors vous saurez le terme (de la foi*). 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : En vérité, la mort 
commande sur toute chose, par suite de ma manifestation 
et (en conséquence) de ce que les hommes n'ont pas eu pour 
moi (tout l'amour) nécessaire, et je ne créerai pas mon œuvre 
(à nouveau). En vérité, c'est cette conclusion qui vous sera 
bonne et qui vous enlève au feu (pour vous porter) à la lu- 
mière. Elle constitue le grand équateur, si vous la considé- 
rez bien 3 . Elle est la mort dans la vie 4 , et, assurément, la 
vérité (ou Dieu) sera certainement en elle, et, certes, la mort 
du corps est l'image de cette mort (à l'erreur). Quand vous 
serez tous parvenus à la vie (éternelle), certainement vous le 
verrez 1 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : En vérité, la lettre 
Syn 5 et tout ce qui croit en elle, tous renaîtront au jour du 

1. On peut traduire aussi : « l'événement merveilleux» et « rabais- 
sement » de toute chose qui fait pressentir la fin. 

2. « Ce dernier mot, » qui est le dix-huitième des nombres compris 
dans le mot %y,etqui indique, par conséquent, le dernier des Impecca* 
blés purs est considéré comme désignant Hadjy Mohammed -A ly Bal* 
fouroushy, surnommé Goddous, • le Saint. » C'était un des lieute- 
nants du Bàb. 

3. La mort, la conclusion dont il est ici parlé, n'est pas la mort or* 
dinaire. C'est la mort finale, terminant la série des morts temporaires 
et aboutissant au jugement définitif. Après elle, point de retour & un 
mode temporaire d'existence, à cette existence actuelle, abolie pour 
toujours. 

a. C'est-à-dire le détachement absolu de tous les vices et de toutes 
les imperfections qui arrêtent l'homme dans son essor vers Dieu. 

5. La lettre syn ou S, est la plus considérable des lettres de lumière 
comme étant la clef de plusieurs mou d'une signification auguste, 
tels que, par exemple, selam, « le salut, » Si l'on entre plus à fond 
dans la valeur qui lui est propre, on y trouve encore plus de motifs de 
vénération. Le nom de la lettre étant composé des trois valeurs numé- 
riques *, y, *t, ▼»«* « 301 • et la définition de la nature de Mahomet 



4*0 AFFUMCE. 

jugement. Dis : En venté, cela est certainement la vérité, et 
Q n'y a pas de doute en elle! Et, certes, Elle (la lettre Sym, 
la série des prophètes) renaîtra dans ce que le Point an- 
noncera 1 . Gela s'exécutera parla vertu du protecteur, de 
F Éternel! 

Ensuite le dixième paragraphe dit : Le serviteur (de Dieu, 
le prophète Mohammed) n'a pas élevé d'interrogation au sujet 
de ce qui est manifesté (dans le présent livre). Cela n'a pas 
été demandé dans le koran. Pour vous (qui vivez actuelle- 
ment), reconnaissez la vérité! (Le Koran) est la parole de 
l'Ange (parlant) de la part de Dieu, si vous avez confiance 
dans les préceptes de la religion. Ici se trouvent (déjà) les com- 
mandements de « Celui que Dieu manifestera. » Dès lors, 
l'ombre du neuvième chapitre et l'ombre du dixième, rap- 
prochez-les (ces chapitres, l'un de l'autre, de façon à les con- 
cilier et à les comprendre l'uu par l'autre). 

Ensuite le premier après le dixième paragraphe dit : En 
vérité, la résurrection finale est comme le tombeau : la vé- 
rité, c'est que Dieu ressuscitera tout ce qui sera de l'espèce 
des vivants que Dieu avait créés. Il les ressuscitera fidèles (aux 
préceptes de) leurs prophètes (respectifs). De môme que vous, 
au jour du jugement vous ressusciterez dans la foi que « Ce- 
lui que Dieu manifestera » vous aura donnée 2 . 

étant : Wahed wahed y l'unité de l'unité, on retrouve le même nombre 
351 . Mais c'est précisément ce que vaut l'appellation : Men yezher-hu 
Allah, « Celui que Dieu manifestera,» qui donne aussi 361. Il s'ensuit 
que la lettre Syn, en raison de sa valeur numérique, est essentielle- 
ment unie à la notion de la nature prophétique. Syn veut donc dire ici 
le Bâb ou, pour mieux dire, la série de tous les prophètes. 

1. Le Point, -c'e*t u Celui que Dieu manifestera» et qui apportera le 
point, la conclusion finale de toutes les révélations. Cette expression 
dernière de la vérité contiendra, elle, la somme de toutes les vérités 
précédemment dévoilées d'une manière incomplète et c'est ainsi que le 
8ab annonce qu'elles renaîtront toutes en elle. Ainsi elle comprendra à 
la fois la Thora, les Psaumes, l'Évangile, le Koran et les manifestera 
de nouveau en y ajoutant ce qui leur manquait. v 

9. Cet état des âmes ressuscitées étant encore un état d'obscurité, 
d'impuisaance spirituelle, est, en effet, comparable à l'inertie du tom-* 
beau, car toutes les révélations imparfaites dont les hommes auront 
conservé lus préceptes, ne seront que ténèbres en comparaison de 
cotte vive lumière que la révélation finale fera immédiatement éclater. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 481 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième dit : Telle 
est l'explication du chemin de la vérité, et certainement, 
vous êtes en discussion sur ce sujet. La solution dépend de 
« Celui que Dieu manifestera. » Quand vous serez arrivés au 
jour de sa manifestation, vous serez éclairés par lui. Dis (toi, 
qui es le Bâb) : Tous ceux qui étaient avant moi ont attendu 
mon jour. Lorsque j'aurai été manifesté, j'établirai ce qui 
sera leur religion. Puis, alors, vous serez tous instruits du 
chemin (qu'il faut suivre). Cela est l'indication utile pour eux 
dans (la poursuite de) la vérité, si vous voyez juste. 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième dit : L'ex- 
plication de la balance 1 . C'est le souffle de « Celui que Dieu 
manifestera. » La vérité sera victorieuse par son moyen, 
comme ce qui remporte la victoire sur l'ombre au moyen du 
soleil et après le coucher 2 ; certainement vous serez à la hau- 
teur de l'Exposition (de la foi) et (de la conviction) des mar- 
tyrs, si vous tenez compte de la balance 3 . 

Le quatrième paragraphe après le dixième, c'est l'explica- 
tion de la supputation. De même que la balance, c'est la vé- 
rité : ainsi que tout ce qui est révélé dans l'Exposition (de la 
foi), (de môme la supputation)*fcst ce dont Dieu demande 
compte à l'homme et à toutes choses. mes serviteurs, crai- 
gnez! 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième : — En 
vérité, le Livre de Dieu provient de la vérité (môme), c'est-à- 
dire de la parole de Dieu par (l'intermédiaire de) ma langue, 
si vous avez foi en la vérité ! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième : — En vé- 

i . Ce met Balance indique la juste mesure d'attention que l'on donne 
du fond de l'âme aux enseignements religieux, en prenant soin de ne 
pas laisser les mauvaises passions ou la légèreté naturelle l'emporter 
sur le poids que doit avoir la sagesse. Alors, il est évident que le croyant 
ne peut avoir l'attention requise que par la grâce; c'est donc de la grâce* 
qu'il s'agit ici. 

2. Après la mort du Bâb. 

3. C'est-à-dire que, lorsque la mort du Bâb vous aura fait perdre les 
avantages de son enseignement, vous n'en resterez pas moins aussi 
éclairés et aussi fermes dans la foi que le requièrent les préceptes et que 
le montre le dévouement des martyrs, si vous ne négligez pas ce qu'il 
faut pour conserver la grâce. 



482 APPENDICE. 

rite, le paradis, c'est l'amour de Dieu, puis, sa satisfaction, et, 
certes, cela est la vérité sans égale 1 Certes, nous, nous serons 
à perpétuité dans elle 1 Celui qui se reporte à ce qui est dans 
le paradis, celui-là est celui qui se reporte à « Celui que 
Dieu manifestera, » Et, donc, est-ce que tous n'entrerez pas 
dans le paradis? Et, certes, le feu (de l'amour), avant qu'il 
soit métamorphosé en la lumière du feu de Dieu, c'est-à-dire 
en « Celui que Dieu manifestera, » avant que ce (dernier) ne 
vous ait inspiré son souffle, entrez dans ce feu ! Et, certes, 
ce feu de l'amour est dans la vérité ! H n'y a rien d'égal à lui, 
si vous êtes une fois entrés en lui, c'est que vous considérez 
toute son excellence ! 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième : — L'ex- 
plication du feu que je n'aimerai jamais, c'est l'explication 
de celai qui ne croit pas en « Celui que Dieu manifestera, » 
c'est-à-dire celui qui n'a pas cru précédemment. Celui qui 
se rapproche de ce (dernier) ne se rapproche pas du feu (de 
l'amour). En vérité, ô mes serviteurs, craignez ! 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième:— L'heure 
dans laquelle Dieu donnera des explications par sa parole 
(l'heure du jugement), si cela lui plaît, certainement ayez y 
foi! 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième : — Je 
n'ai pas révélé, dans l'Exposition, le jardin de la nature de la 
sublimité (la nature de Dieu) ; (j'en ai laissé le soin) au temps 
de « Celui que Dieu manifestera. » Puissiez- vous croire à ses 
préceptes! 

LA TROISIÈME UNITÉ. 

Dieu ! au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint ! En 
vérité, moi, je suis Dieul 11 n'y a pas de Dieu, excepté moi, et, 
en vérité, ce qui est en dehors de moi, c'est ma création* Si 
elle suit la bonne direction, dans ma direction, elle devient 
comme le miroir dans lequel est perçu le soleil de ton ascen- 
sion 1 . Voilà ma création! dis : En vérité, 6 ma création, tu 
viens de moi; dès lors, adore! 

1. Dieu parle ici au Bâb. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 483 

Et, certes, le premier paragraphe de la troisième Unité, 
soyez convaincus de ce qu'il contient. Tout ce qui porte le 
nom d'une chose m'appartient, et ce que tu possèdes, cela est 
ce qui est à moil Dis": En vérité, ô ma création, dans la der- 
nière manifestation (au jour du jugement dernier), tu possé- 
deras de mon bien donné par moi. 

Ensuite le deuxième paragraphe (dit) : Ce que je dis c'est 
la vérité ! Je crée par son moyen tout ce que je veuxl Certes, 
la vérité sort de la vérité, et, certes, ce qui est en dehors de 
la vérité est en dehors de ma parole, c'est-à-dire en dehors 
de ce que tu annonces. Dès lors, tout ce qui est erreur et 
tout ce qui est certitude, existe assurément à l'état mani- 
feste par ce que tu dis. Dis : En vérité, ô mes serviteurs, 
adorez ! 

Ensuite le troisième paragraphe (dit) : Lorsque nous te fe- 
rons comparaître au jour du jugement, alors, dans ce que 
nous avions révélé auparavant (avant ta mission), nous rejet- 
terons encore ce que nous avions révélé précédemment, au 
temps où tu as reçu la permission (d'enseigner), et, en vé- 
rité, nous sommes le patient *. 

Ensuite le quatrième paragraphe dit : Nous ne t'avons 
rien révélé pour ceux qui t'ont précédé (les prophètes anté- 
rieurs), et rends grâce (du surcroît de faveur que tu as eu de 
plus qu'eux). En vérité, l'avantage que nous t'avons accordé 
en plus est comme l'avantage du Koran sur l'Évangile, c'est- 
à-dire l'avantage de Mohammed ~à l'égard de Jésus. Dis : Ea 
vérité, ô mes serviteurs! attendez (patiemment) ma manifes- 
tation dans le dernier jour. 

Ensuite le cinquième paragraphe (dit) : En vérité, les 
tombes de l'Unique 2 se lèveront lorsque nous appellerons 
(toute chose) au jour de ma manifestation. Alors vous re- 
viendrez à moi. Certainement elles se sont levées autrefois 
en moi 3 . En vérité, ô mes serviteurs, vous reviendrez à moi ! 

1. Noos saurons attendre jusqu'à la fin des temps pour faire con- 
naître la vérité toute entière. 

2. Des dix-neuf impeccables qui composent l'Unique. 

3. C'est-à-dire que les dix-huit disciples et le BAb n'ont jamais été 
morts dans la pensée de Dieu. 



484 APPENDICE. 

Ensuite le sixième paragraphe (dit) : Tout ce qui porte le 
nom d'une chose quelconque, cela n'est pas en dehors de la 
création, et il n'y a pas de tiers entre cela et moi. Dis : Certes, 
je suis la vérité! et, certes, il n'y a hors de moi, assurément, 
que la création ! Donc, en vérité, ô mes serviteurs, vous ver- 
rez ma manifestation dans le dernier jour. 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Jamais on ne me 
contemplera tout entier jusqu'à ce qu'on m'ait vu (au jour 
du jugement), et toutes les explications que j'ai révélées à 
ceux qui sont en rapport avec moi ', cela a lieu de même entre 
toi et les prophètes qui l'ont précédé ou qui te suivront 2 . Dis : 
Ce sera là le plus auguste des paradis, si vous contemplez 
Dieu, après (avoir compris) son explication. Dis : N'attendez 
aucune chose pour l'amour de moi, si ce n'est après que vous 
aurez aperçu que ce qui est en cette chose tourne à ma satis- 
faction. En vérité, ô vous qui m'aimez, adressez tous vos dé- 
sirs vers « Celui que je manifesterai 3 , » dans la vie 4 . 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : En vérité, tout ce 
que nous avons créé de toutes choses est (défini) dans cette 
explication. Attachez-vous à l'étudier. 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Ce qui est dans cette 
explication, certes, a été révélé dans les (dix-neuf) personnes 
de l'Unité. Il vous faut lire ces préceptes : Dieu atteste qu'en 
vérité, lui, il n'y a pas de Dieu, sinon lui, le miséricordieux, 
le seigneur du trône, le sublime 1 Dieu, il n'y a pas de Dieu 
sinon lui , le protecteur, l'Éternel 1 Dieu, il n'y a pas de Dieu 
sinon lui, le roi, le souverain, le tout-puissant, le manifesté, 
l'incomparable, le grand ! A lui appartiennent les noms de la 

1. C'est ce que les Sunnites rendent par le mot lega. Les bàbys ont 
adopté la même expression ; il s'agit des prophètes qui jouissent de 
l'entretien de Dieu et sont en contact avec sa nature. 

2. C'est-à-dire que la révélation que Dieu fera de sa nature, bien 
que de plus en plus étendue à mesure que les temps passeront, ne sera 
jamais complète jusqu'au jour du jugement. 

3. L'homme ne doit accorder son attention et ses désirs qu'à ce qui 
platt à Dieu, et ce qui lui plaît, c'est la foi que le Bâb vient annoncer. 

4. Cela signifie, à la fois que Dieu manifestera son mandataire en 
lui faisant revêtir les formes de la vie, et aussi qu'il lui donnera le ca- 

actère dont il sera revêtu en lui conférant la valeur numérique du 
mot hytji la vie, valeur que l'on a vue plus haut. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 485 

perfection, à lui, adressent leurs prières tout ce qui est dans 
les Cieux et sur la terre et tout ce qui est entre les deux. Dis : 
Gloire à lui! Il n'a pas de compagnons comme vous lui en 
attribuez. Dieu, il n'y a pas de Dieu sinon lui, le vrai, le sa- 
vant , l'immuable , l'omnipotent ! A* lui appartiennent les 
noms de la perfection ! Tout ce qui est dans les cieux et ce 
qui est sur la terre se prosterne devant lui, ainsi que ce qui 
est entre les deux ! Il est le sublime, le chéri 1 1 

Ensuite le dixième paragraphe (dit) : Ce qui est dans le 
(présent) chapitre se concentre dans le verset (qui suit) : Vous 
êtes le nombre de toutes choses 2 . Lorsque vous réunissez en 
un l'âme et le souffle (lorsque vous vous absorbez dans une 
méditation profonde), lisez et ne soyez pas muets 3 ; ensuite 
réfléchissez. Dieu atteste qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de 
Dieu sinon Lui 1 De Lui vient l'action créatrice et le décret 
(créateur). Il donne la vie et il donne la mort. Puis il donne 
de nouveau la vie. Et en vérité, Lui, c'est Lui le vivant ! Il ne 
meurt pas. L'empire de toutes choses est dans son poing. Il 
crée ce qu'il veut par ses décrets. En vérité, Lui, il est om- 
nipotent! 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième : Ce qui a 
été révélé dans ce (livre), au premier verset, (c'est-à-jlire) : 
«Au nom de Dieu le très-grand, le très-saint », considérez-le 
comme produisant les lettres de l'Unique. 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) 
(au sujet de) ce qui est rapporté ici, considérez la première 
lettre comme correspondant au Point 4 . Celui-ci est « Celui 
que Dieu manifestera. » Les Lettres de la vie sont, à l'égard 
de ce dernier, comme un miroir à l'égard du soleil. Ainsi, 
occupez- vous (de même) à réfléchir en vous tous les attributs 

1. Il y a, dans cette série de noms divins, dix-neuf noms qui corres- 
pondent aux dix-neuf personnes saintes formant l'Unité. 

2. Ceci s'adresse à l'unité formée de dix-neuf. 

3. C'est-à-dire ne négligez pas de lire constamment et de faire parler 
votre esprit. 

6. Le Point, c'est Dieu; c'est le principe de toutes choses incarné 
dans tous les prophètes, partant dans le Bàb. Ainsi, le Bâb est le point 
dans les dix-neuf, ce qu'étaient Moïse, Jésus, Mahomet, ce que sera 
aussi « Celui que Dieu manifestera. » 



4*6 APPENDICE. 

et toutes les qualités qui dépendent de lui (Celui que Dieu 
manifestera), afin d'en avoir une appréciation parfaite (quant 
à leur nombre de dix-neuf et aux particularités qui s'y rat- 
tachent). C'est là l'essence de l'explication. Celle-ci expose 
la nature de « Celui que Dieu manifestera, » d'après ce qu'est 
celle de son Seigneur, afin que vous la compreniez : En 
vérité, moi, je suis Dieu. U n'y a pas de Dieu sinon moi, le 
roi, le manifesté, le souverain. Dis : Ce qui est en dehors de 
moi, c'est ma création. Que tous m'adorent ! Dis : Dieu est 
mon maître ; et vous, en vérité, ne donnez en aucune chose 
d'associé à Dieu, votre Seigneur, et n'adressez vos prières à 
personne sinon à Dieu, votre Seigneur, le miséricordieux ! 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Ne cherchez pas à connaître le commencement et la fin, si ce 
n'est par le moyen du Livre 1 , et, certainement, restez tran- 
quilles tous et chacun chez vous 2 . Puissiez-vous être modérés! 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
En vérité, apprenez par cœur tout ce qui est révélé dans 
cette Exposition. Donnez-lui une forme (matérielle) pareille 
à une façon de tableau très-soigné. Ne l'écrivez pas d'une 
autre façon que celle qui lui convient ; puis garantissez (le 
volume ainsi produit) par une reliure excellente. Et qui que 
ce soit qui en parlera avec des expressions en dehors de la 
convenance et du respect, le voile tombera sur lui. Ne soyez 
pas du nombre de ceux pour qui le voile existe 3 ! 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Si vous croyez en Celui que je manifesterai au jour du juge* 
ment, alors, en vérité, vous avez été avec moi et pour moi dans 
toutes vos existences (successives); vous (y) avez été des 
croyants, et, s'il n'en est pas ainsi, demandez pardon à Dieu! 
Dès lors, repantez-vous (de vos erreurs) ! 

1 . C'est-à-dire : Ne demandez pas & Dieu d'autres explications que 
celles qui sont dans le livre actuel, et ne solliciter pas d'antres preuves 
que celles qu'il vous y donne. Par exemple, ne cherchez pas à obtenir 
des miracles. 

2. Ne vous agitez pas pour satisfaire une curiosité inutile et pro- 
hibée. 

3. Un voile tombera entre le coupable et la compréhension du Livre. 
Il n'y pourra rien saisir. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 487 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
faites rien que suivant ce que nous vous avons révélé, et 
n'ordonnez rien que dans la même (limite). Dis : En vérité, 
Lui, il est le soleil 1 . En vérité, Il vous détermine (tels que 
vous devez être) tdnsi que vos actions. (Celles-ci) sont comme 
des miroirs où l'on voit ce que vous aimez. (En suivant la 
règle tracée ici), vous vous trouverez conversant avec la 
vérité. 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (dit) : 
N'écrivez pas mes signes sinon de la plus belle écriture en 
tant qu'il est en votre pouvoir, et si, eu égard à un seul (écri- 
vain), il y a une lettre qui ne soit pas de la plus belle écriture, 
(alors) relativement à lui, son travail est perdu 2 . (Il en est 
ainsi pour tout le monde), excepté pour les enfants, pendant 
le temps qu'ils apprennent (à l'école). 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième (dit) : A 
celui qui veut écrire la parole de Dieu, dis : Exécute d'abord 
pour toi-même un exemplaire excellent 3 . Ensuite, donne 
(une copie) à qui tu voudras, et cela, certainement, c'est la 
mesure exacte de la vérité. 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ô mes serviteurs, dépensez du bien (que vous tenez) 
de moi (au profit) de ce qui a été révélé par rapport à moi, 
dans la proportion où vous le pourrez faire. C'est pourquoi il 
t'a été révélé ce que vous devez (exécuter). Si vous trouvez 
quelqu'un dont l'écriture ait une valeur égale à celle de la 
terre entière et de ce qui est dessus, certes, donnez-lui (tout 
cela), afin qu'il écrive les noms : le Secourable, l'Éternel 
(et ceux qui suivent). Et tout ce que je vous ai ordonné, au 

1. Le Bâb est le soleil. 

2. Dans toutes les religions, dans le christianisme même, avant l'in- 
vention de l'imprimerie, copier les livres saints constitue une bonne 
œuvre. Le Bâb dit ici que, si une copie est défectueuse, môme d'une seule 
et unique lettre, le copiste perdra tout le mérite qu'il aurait acquis 
sans cela. Ce précepte, très-sage, est malheureusement très-mal suivi 
dans l'état actuel de persécution et de trouble. J'ai en dans les mains 
des copies où les interprètes bàbys eux-mêmes ne pouvaient voir le 
texte, à travers les lettres incorrectes et les fautes, que parce qu'ils le 
savaient par cœur. 

3. Cette règle existe aussi chez les juifs. 



4S8 APPENDICE. 

iujet de l'excellence de l'écriture, ne saurait jamais être que 
pour la meilleure compréhension des Âmes (du sens des 
mots), c'est-à-dire pour vos enfants (vos œuvres). Ensuite, 
certainement, vous serez réunis parmi les comptés (ceux qui 
font partie du compte des élus). Dès lors, rendez-moi grâces! 

LA QUATRIÈME UNITÉ. 

Le premier paragraphe de la quatrième unité (dit) : 
Dieu ! Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint ! En vérité, 
je suis, moi, Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le plus 
sublime de ce qu'il y a de plus sublime! En vérité, je t'ai 
créé et j'ai déterminé pour toi deux emplois : c'est-à-dire un 
emploi suivant lequel tu ne verras jamais en lui (en cet 
emploi) que moi-même, et, par cet emploi, tu raisonneras sur 
moi de cette manière-ci : En vérité, je suis moi ! Il n'y a pas 
de Dieu sinon moi, le Seigneur des mondes 1 ! — Par l'au- 
tre emploi, tu me prieras et tu me rendras grâces, et tu me 
1 jueras, et tu m'adoreras, et tu seras, à mon égard, du nom- 
bre de ceux qui se prosternent. Voilà le premier paragraphe 
de la quatrième Unité. 

Ensuite je passe au deuxième : Dis : Celui qui rentre en 
moi rentre en Dieu, mon Seigneur, et celui qui ne rentre pas 
en moi ne rentre jamais en Dieu. Dès lors, rapportez à sa 
considération ce commandement, que vous recevez ici 2 . 

Ensuite, dans le troisième paragraphe, (il est dit) : Je ne 
dois pas être adoré (comme je le suis par) ceux qui m'adorent 
suivant un (autre) commencement*. C'est-à-dire que l'es- 
pèce de ton commencement était décrétée pour le temps qui 
a précédé et pour celui qui a suivi ta manifestation, dès 

1. C'est-à-dire : pensant de Dieu ce qu'il pense, lorsqu'il dit* de lui- 
même : En vérité, je suis moi! il n'y a pas de Dieu, etc. 

2. C'est-à-dire: Pensez que cet ordre a été donné relativement à lui. 

3. Ce que le Bâb entend ici par commencement, bedà, c'est la règle, 
ce sont les préceptes d'un culte particulier, fixés par Dieu avant 
môme l'apparition, la manifestation de ce culte. Le Bâb dit ici qu'il 
ne faut plus adorer Dieu d'après les institutions des prophètes précé- 
dents, mais d'après celles qu'il apporte et qui étaient décrétées alors 
qu'il était encore dans le ventre de sa mère, et arrêtées dans leurs vé- 
rité éternelle. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 489 

l'époque où tu étais confiné dans le ventre de ta mère. Si tu 
ne t'y étais jamais remué (dans le ventre de ta mère), en vertu 
de cette possibilité de mouvement (que tu as eue) 1 , tu ne 
serais pas parvenu à mon commencement 2 , et, en vérité, 
toi, tu es unique 3 . Je n'ai créé, par rapport à toi, rien de 
comparable, ni d'égal, ni de semblable, ni de symétrique, 
ni de pareil. €'est ainsi que je crée ce que je veux, et, en 
vérité, moi, je suis moi, le tout-puissant, le savant I 

Ensuite, dans le quatrième paragraphe, (il est dit) : En vé- 
rité, j'ai créé l'essence de toutes choses (de manière à la 
résumer) dans la forme de l'homme, et j'ai déterminé toute 
nature de formes) dans « Celui que je manifesterai. » Dis : En 
vérité, moi (le Bâb), je suis le premier d'entre vous, extrait 
de vous-mêmes, par rapport à vous î En vérité, ô mes servi- 
teurs, attendez votre supérieur 4 ! 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe, (il est dit) : Tous 
les cycles de préceptes sont des (commandements) d'amour 
(aboutissant) à moi. En vérité, ils prescrivent mon adoration. 
Dis : O vous, femmes et hommes, attendez « Celui que je ma- 
nifesterai. » Celui-là est votre bien-aimé. Tous, dans les 
nuits et dans les jours, vous le désirez. 

* Ensuite, dans le sixième paragraphe, (il est dit) : En vérité, 
ne demandez pas (à comprendre) ce que je fais, et tout pro- 
vient de mon unité (d'essence), et « Celui que je manifeste- 
rai,» interrogez-le. Et j'ai déterminé «Celui que je manifes- 
terai » pour être votre gardien. Dis : Si vous interrogez (le 
Bâb) sur ce qu'il fait, comment croirez-vous en moi (Dieu)? 
Et, en vérité, lui, certainement, il vous interrogera sur toutes 
choses, et ne répondez que la vérité. 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Toutes choses ont 
leur commencement en moi : vous l'avez. Et toutes choses 
sont en toi ; certes, elles reviendront à moi. 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Tout ce qui est dans 

1. Si ta n'avais jamais eu la vie qui t'a fait trouver le mouvement 
dans le ventre de ta mère. 

2. Tu n'aurais jamais pu être l'intermédiaire de la révélation 
actuelle, qui ne pouvait avoir lieu sans ton incarnation. 

3. Aucun. prophète n'aurait pu te suppléer. 

4. Celui que Dieu manifestera. 



490 APPENDICE. 

tes préceptes et qui a été révélé par rapport à toi a la puis- 
sance de créer, de sustenter, puis de faire mourir et de rap- 
peler à la vie 1 . 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Celui qui s'élève 
par l'effet de cette Explication devient un roi. Il est le gardien 
de toute ma puissance. Dis : Détermine donc pour moi, ô 
Dieu, (que je sois) celui qui est le plus puissant des puis- 
sants ! Certainement (vousbâbys) écrivez son nom 2 et ce qu'il 
fait; certainement je vous en récompenserai lorsque vous 
retournerez à moi (en vous rendant) très-supérieurs à ce 
que vous étiez parmi mes ouvriers, et, certainement, vous 
guiderez, au jour de la manifestation du jugement dernier, 
(les troupes de mes) fidèles, afin que la récompense soit don- 
née suivant la justice. Certainement, nous avons établi que 
tous ceux qui coopèrent à cette (œuvre actuelle) sont des 
croyants. 

Ensuite le dixième paragraphe (dit) : N'enseignez que ce 
qui a été révélé dans cette Explication ou ce qui est composé 
à son sujet, suivant la science (numérique et alphabétique) 
des lettres, et (enfin), ce qui résulte de la connaissance de 
cette Explication. Dis : En vérité, ô mes serviteurs, soyez re- 
tenus et n'inventez rien ! (n'ajoutez rien de votre crû à ce 
qui est dans l'Explication). Puis apprenez par cœur (la doc- 
trine) et répandez-(la). 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ne transgressez pas les limites et ne donnez pas d'af- 
fliction (à ceux qui) suivent les règles de l'Explication, et 
n'attristez personne, et, certes, c'est là la plus grande des 
prescriptions. Puissiez-vous ne pas être attristés par a Celui 
que je manifesterai, » et quiconque sort de la limite (tracée 
ici), « Celui que je manifesterai» ne jugera pas qu'il soit 
dans la droite voie, et nul ne sera considéré comme étant 
dans la droite voie, si ce n'est celui que « Celui que je mani- 

1. Ceci doit s'entendre non-seulemeat dans le sens mystique et in- 
tellectuel, mais aussi dans le sens talisraanique. 

2. Le nom du Bàb. Il y a dans le texte votre nom, parce que le nom 
du prophète est pris pour celui de toute la réunion des fidèles, et réci- 
proquement. C'est un usage très-général en Asie. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 491 

f esterai» y conduira. Dis : En vérité, ô vous qui êtes dans la 
droite voie, marchez avec fermeté dans ma voie ! 

Ensuite le deuxième paragraphe après le commencement 
du dixième (dit) : En vérité, ô mes serviteurs, délaisser les 
sanctuaires de la terre ^ et ce qu'ils ont (de gloire, d'honneurs), 
transportez-le à l'Unique 2 . 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ô mes serviteurs, magnifiez les demeures de l'Unique 
en tant que vous le pourrez I 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
En vérité, ô mes serviteurs, si vous cherchez protection près 
de ces sanctuaires, il convient que -vous soyez respectés par 
les hommes, et que ceux-ci n'exercent pas de pouvoir sur 
vous (tant que vous occuperez de tels asiles 3 ). Ceci est 
afin que vous soyez protégés au jour du jugement par ceux- 
là qui seront suscités hors de leurs tombeaux, et les choses 
ne se passeront pas comme aujourd'hui; vous serez efficace- 
ment protégés par eux, et vous opérerez par leur moyen, 
quand seront brisés les cieux et la terre et ce qui est entre 
les deux, quand vous entendrez (l'appel dernier); et, dès lors, 
comment ne savez-vous pas ce qui vous importe 4 ? 

Ensuite, dans le cinquième paragraphe après le dixième, 
(il est dit) : Et n'empêchez personne de chercher protection 
auprès de Dieu, ni par conséquent auprès des Lettres de sa 

1. C'est-à-dire la Kaabade la Mecqne et les tombeaux sacrés de 
Médine, de Kerbcla et de Meshhed ou de Goûm. 

2. L'Unique étant composé de dix-neuf existences saintes, les tom- 
beaux des dix-neuf personnages qui en ont été animés sont indiqués 
ici par le mot l'Inique, bien que ces tombeaux soient dispersés en des 
lieux différents, et que môme il en manque un, le corps de Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh, le premier des apôtres, ayant été brûlé après 
martyre du saint, et les cendres jetées à la mer. 

3. Ceci est destiné à transférer aux tombeaux des saints bàbys le 
droit d'asile aujourd'hui attaché à ceux des saints musulmans. 

4. Au jour du jugement dernier, ceux qui auront respecté le droit 
d'asile aux tombeaux des saints auront acquis un droit à la protection 
de ceux-ci, et cette protection ne sera plus bornée et souvent précaire 
comme on la peut avoir en ces temps-ci : elle sera toute puissante et 
couvrira ceux qui seront autorisés à la réclamer. Comment donc pour- 
riez-vous hésiter a remplir le devoir qui peut vous acquérir uu tel 
bien? 



492 APPENDICE. 

vie (les 18), dans le temps où règne la manifestation *, et cela 
Jusqu'au jour dernier, et, avant ce (jour), réglez votre con- 
duite sur ce qui précède, et, certes, de même lorsque quel- 
qu'un cherche asile auprès de l'Unique (Dieu, c'est-à-dire 
les 19), si on lui accorde son chemin libre, (cela) est meil- 
leur devant Dieu que si on lui met obstacle. En vérité, ô 
serviteurs, tenez-vous en relation (avec les lieux saints) ! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, ô mes serviteurs, venez à ma maison. C'est la maison 
que Dieu a créée. Voilà ma maison ! Donc ne trafiquez pas de 
ce qui constitue ses dépendances 1 . Autant que vous en aurez 
la puissance, certes, il faut que vous en augmentiez la gloire ! 

Ensuite le septième paragraphe aptes le dixième (dit) : Ne 
trafiquez pas des dépendances de la maison 3 . C'est le temple 
de Dieu, et, certes, vous tous, restreignez-vous dans les 
limites de vos biens, suivant la mesure que vous en possé- 
dez 4 . En vérité, que vos amis le sachent 5 . Alors ceux qui 
auront cherché protection (auprès de la maison de Dieu), ce 
qu'ils auront aimé, en vérité, ils l'écriront 6 . Et, en vérité, le 
temple sacré 7 est ce (lieu-ci), qui enfantera en lui « Celui 
que Dieu manifestera 8 , » c'est-à-dire ce (lieu) où je Penfan- 
terai. Dis : La vocation d'Ahmed (de Mohammed) est l'Expli- 
cation que je donne 9 . Vous, entrez dans ce (temple, qui est) ici, 
afin d'y faire la prière, et n'ayez pas d'espoir en ma maison ni 

1 . Dans le temps où la religion du Bàb est triomphante. 

2. Du territoire qu'elle occupe et des alentours. 

3. Il s'agit ici du lieu où le Bab a été emprisonné, près d'Ardebyl, 
et où il a écrit cette exposition. 

a. Ne cherchez pas à augmenter vos richesses en achetant ou en 
vendant la maison ou ses dépendances. 

5. Que tous vos coreligionnaires soient instruits de ce commande- 
ment. 

6. Ceux qui auront joui des immunités des lieux saints écriront et 
feront connaître à tous, les avantages qui lés auront remplis de joie, et 
s'ils n'étaient pas bàbys, ils le deviendront, ainsi que les personnes 
instruites par eux de leur bonne fortune. 

7. Il faut intercaler ici mentalement cette phrase : « n'est pas la 
Kaaba de la Mecque, mais ce lieu qui enfantera, etc. 

8. « Celui que Dieu manifestera » naîtra dans la prison du Bàb. 

9. C'est-à-dire qu'il définit sa propre mission comme analogue à 
celle que Mahomet a remplie. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 493 

dans cette vocation (analogue à celle d'Ahmed), à moins que 
vous ne vous mettiez en possession de ce chemin où vous mar- 
cherez sans hésitation. Celui qui a le pouvoir d'entrer en moi 
ou dans ma maison n'en deviendrait pas possesseur ! C'est- 
à-dire qu'il faut vous introduire auprès de « Celui que je 
manifesterai. » Par là vous entrerez dans la maison de Dieu, 
votre Seigneur, et vous serez confondus (de respect) devant 
lui et vous adorerez î 

Puis le huitième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, si vous avez envie d'aimer à faire le pèlerinage de ma 
maison, donnez à l'Unité des (19) surveillants, assis à leur 
place, quatre miskals d'or. En vérité, eux, ils s'associeront à 
vous dans la perfection de l'amitié, et, certainement, (l'obli- 
gation de donner cette somme est remise) à ceux qui ne le 
peuvent pas. Et celui (des serviteurs du temple) qui exerce 
l'autorité, et celui qui obéit, et celui qui sert, et celui qui lit 
(dans le sanctuaire), puissent-ils rendre grâces (à ceux qui 
leur donnent les quatre miskals d'or 1 ) i Le pèlerinage a pour 
but de vous faire connaître le Seigneur de la maison. Donc, 
franchissez la porte de la maison 2 . C'est ce (pèlerinage) qui 
vous instruit dans la science intérieure de l'intérieur de ce 
qui est visible dans le visible. Cette (œuvre a pour but) moi- 
môme au jour du jugement 3 . En vérité, ô mes serviteurs, ap- 
prenez ! 

1. Le Bàb parle ici au présent, dans la certitude que sa prison de- 
viendra le temple qu'il annonce. Chacun des 4 miskals vaudra 19 ké- 
rats d'après la division en 19, qui est fondamentale dans la nouvelle foi 
et qui s'étend à tout absolument. Ainsi, l'année a 19 mois et le mois 
19 jours, et le jour 19 heures, etc. Chacun des miskals d'or se réfère à 
un des quatre archanges. Il y aura aussi en l'honneur de ces quatre 
grandes existences, quatre grands voiles étendus sur les murailles du 
temple, l'un blanc, l'autre jaune, l'autre vert, l'autre rouge, tous en 
soie. Outre les 19 places de l'Unité des 19 surveillants et celles des 
subdélégués, des lecteurs et des serviteurs qui ont été énnmérés, il y 
aura aussi 19 places pour les hommes et 19 pour les femmes. On exé- 
cutera des processions et des cérémonies pompeuses au son de la mu- 
sique. 

2. Les Shyytes, dans leur pèlerinage à la Mecque, font le tour de 
la Kaaba, mais n'y entrent pas. Ici, les bâbys marquent leur supé- 
riorité. 

3. C'est-à-dire de vous attirer à moi au jour du jugement. 

23 



494 APPENDICE. 

Cette (œuvre) est pour que vous espériez en « Celui que je 
manifesterai. » En vérité, c'est comme quelqu'un qui mar- 
cherait du côté (de Celui que je manifesterai). (Quoi !) dès 
lors, vous ne monteriez pas à Lui ! Dans ce temps (au jour 
du jugement), vous monterez tous à ma maison en plus grand 
nombre qu'auparavant, et ceux-là (qui ne viendront pas) 
resteront derrière le voile à l'égard de Celui (Dieu) qui a 
établi la maison (pour être sa) maison 1 . 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Si vous voulez empêcher que les femmes ne se fassent du 
chagrin, ne leur refusez pas ce qu'elles désirent (quant au 
fait d'aller en pèlerinage) pourvu qu'elles n'aient pas (à essuyer) 
trop de fatigues dans le chemin 1 , et lorsqu'elles sont (domiri- 
1 ées) sur le territoire du sanctuaire 8 . Mais celles-ci (les 
femmes), lorsqu'elles veulent entrer dans le sanctuaire, (il 
faut que ce soit pendant) la nuit, et qu'alors elles s'assoient 
à leurs places (indiquées) devant l'Unité des surveillants, et 
on leur expliquera Celui qui les a créées, et, ensuite, elles 
retourneront dans leurs demeures. 

Et si elles désirent l'amour de leurs maris et de leurs en- 
fants, cela vaut mieux pour elles, et qu'elles ne s'occupent 
pas de ce qui pourrait leur donner du chagrin. Et, en vérité, 
vous (femmes), vous avez été créées pour vous-mêmes et pour 
vos enfants 4 . Donc vous n'Oies pas maîtresses de faire des 
voyages, et, cer!es, rendez grâces à Dieu pour ce dont il vous 
a dispensées! Et Dieu est le Savant, le Sage! 

En vérité, 6 Unité des surveillants chargés de YAlêf et du 
Ja*, ne demandez à personne de l'argent. Certes, chacun 
connaît ce qui est commandé à cet égard, et vous, qui êtes 
sous ma main et que nous avons établis pour la conservation 

1. Les incrédules ne verront pas Dieu et ne jouiront pas de ses bien- 
faits. 

2. Les pèlerinages sont un des plus grands plaisirs des femmes 
persanes. 

3. Parce qu'alors il y a peu de peine. 

4. Le Bâb fait ici allusion à la faiblesse physique des femmes, et aux 
soins constants que leur santé réclame. 

5. Aux soins desquels tout ce qui est du temple est remis depuis le 
commencement jusqu'à la fin. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 495 

de ma maison, adorez-moi! Et, en vérité, moi, je vais et je 
Tiens dans cette maison et vous n'en savez rien ! Et, en vé- 
rité, faites du bien à tous ceux qui entrent dans ma maison. 
Puissiez-vous me contempler I 

LA. CINQUIÈME UNITÉ. 

Dieu l au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint ! En vé- 
rité, moi, je suis Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le pri- 
mordial du primordial ! Certes, j'ai révélé dans le premier 
paragraphe de la première unité que vous deviez élever une 
unité de temples (c'est-à-dire 19) dans le lieu où je suis né en 
tant que cela sera en votre pouvoir. 

Ensuite le deuxième paragraphe (dit) : En a érité, par ma 
grâce, vous élèverez les temples du Vivant 1 . Ensuite le nom- 
bre des lumières qui seront (allumées) dans ces temples, 
entretenez-le 2 ! 

Puis le troisième paragraphe (dit) : Certes, nous avons dé- 
terminé le cycle de dix-neuf mois (pour chaque année). Puis- 
siez-vous tout organiser (conformément à la constitution de) 
l'Unité ! 

Puis le quatrième paragraphe (dit) : Nommez-vous tou- 
jours de mes noms 3 , et, certainement, nous t'avons déterminé 
(toi le Bâb) pour être (le représentant, de) ma valeur. Dis : 
En vérité, ô ma création, que tous tes désirs s'adressent à 
moi, et appelez-vous des noms de Mohammed, et d'Aly, et de 
Fathemèh, et de Mehdy, et de Hady 4 . Et, en vérité, de 
toutes les lettres de ton nom nous avons déterminé d'autres 

1. C'est-à-dire un groupe de dix-huit temples, valeur indiquée par 
le mot « le Vivant, »• comme on Ta vu plus haut. 

2. Il doit y avoir, dans les temples, 2,000 flambeaux. 

3. L'importance majeure des noms pour ceux qui les portent est 
une théorie primitivement assyrienne. Les juifs et les musulmans 
l'ont eue également de tout temps. Une tradition du prophète dit : 

•L^w 1 ^j* J^i Lr* - -"» Les noms descendent du ciel. 

4. Ceci veut dire aussi : Appelée- vous des noms de Mahomet, d'Aly 
et de Fathemèh, et vous serez bien dirigés et vous dirigerez bien. Aly, 
Mohammed sont les deux noms du Bàb. Gourret-oul-Ayn, se nommait 
aussi Fathemèh. 



496 APPENDICE. 

noms 1 . Dis : Tous (les hommes) viennent de moi, et, en vé- 
rité, moi je viens de Dieu, mon Seigneur, et il n'est personne 
qui procède de Lui, sinon Dieu ! Celui-là (Dieu) est le souve- 
rain des mondes! Celui-là est le chéri des mondes! Celui-là 
est le possesseur des mondes ! Celui-là est le but que se pro- 
posent les mondes! Celui-là est l'adoration des mondes! Ce- 
lui-là est le désiré des mondes! Celui-là est votre Dieu, et 
votre roi, et votre Seigneur, et votre maître, et votre souve- 
rain, et votre possesseur, et le célébré des mondes ! 

Puis le cinquième paragraphe (dit) : Et, certainement, vous 
prendrez à celui qui n'a jamais pénétré dans l'Explication 2 
tout ce qu'il possède. Et s'il embrasse la foi, rendez-le lui. 
(Cette règle doit être observée partout), si ce n'est dans les 
pays où vous n'avez pas d'autorité. 

Puis le sixième paragraphe (dit) : Si une terre est conquise 
par (les partisans de) l'Exposition, qu'on lui prenne ce qui 
a le plus de valeur, pour le (donner) à celui qui commandera 
les fidèles, et (ensuite) conservez les existences (ne mettez per- 
sonne à mort pour cause de religion). En vérité, il ne faut 
pas faire de changement à l'égard de celui qui fait le com- 
merce (dans le pays conquis 3 ) et s'il n'y a personne (qui se 
livre à ce genre d'occupation), qu'on fasse le commerce en 
mon nom avec la valeur de ce (qui aura été pris aux infidèles), 
et que (celui qui sera proposé à cet emploi) prélève un droit 
pour lui-même, sur toute (somme de) mille qu'il vendra ou 
qu'il achètera (jusqu'à concurrence) de cent; (c'est) le don 
qui est fait par moi à « Celui que je manifesterai dans la 
vérité. » Ensuite il (le préposé) prendra le prix du Hâ (le 
cinquième) et il le conservera pour les lettres primitives 
(les 19), sous l'œil des croyants; ensuite il prendra le Waw 
(le sixième) pour (les femmes, les enfants et Fentretien des 
tombeaux) des martyrs ; ensuite il mariera avec (le reste de 
l'argent les gens de) la religion qui sont sans ressources. Puis 

1. C'est-à-dire que tous les noms commençant par une des lettres 
qui entrent dans la composition des noms indiqués ci-dessus sont éga- 
lement donnés de Dieu. 

2. A celui qui n'est pas bàby, à l'infidèle. 

3. Il faut le laisser librement trafiquer cemmc il faisait auparavant. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 497 

il l fera du pays ce qu'il voudra. Et il donnera à chacun, dans 
son armée, selon son droit, et s'il y a quelque chose de surplus 
(en dehors dupartage du butin), il l'emploira (aux dépenses) des 
temples, ou bien, il le donnera tout entier aux fidèles, ce qui 
vaut mieux, suivant la (prescription) du livre de Dieu, et (il le " 
donnera) de manière à ce que tous (les fidèles) sur la terre 
aient quelque chose (du butin). C'est là le bienfait de Dieu I 
En vérité, lui, il est le bienfaisant, le généreux. 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : tout ce qui vient 
aux mains des (partisans) de la foi est pur, et ce qui appartient 
(encore) à ceux dont la croyance est en dehors (c'est-à-dire : 
aux musulmans, aux chrétiens, aux juifs), l'est également 
aussitôt que cela tombe au pouvoir (des vrais croyants). Dieu 
t'a accordé une faveur en te permettant de trafiquer avec tes 
frères (d'abord), puis (en second lieu) avec les gentils. Dis : 
Lorsque quelque chose vient (aux mains de) celui qui croit à 
l'Explication, cette, chose est pure dès cet instant. En vérité, 
ô mes serviteurs, il vous faut rendre grâces! Et, certainement, 
faites le commerce comme il vous plaira dans tout l'univers. 
Plaise à Dieu que vous deveniez possesseurs de tout ce qui 
est agréable ! 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Lisez l'Exposition! 
Par cet exercice, vous deviendrez maîtres des perles de l'o- 
céan de l'Exposition ; et ne vous contentez pas à moins de 
dix-huit chapitres (par séance). Eh vérité, si vous n'avez pas 
appris (à comprendre l'Exposition), dites : « En vérité, lui, il 
est Dieu, mon Seigneur ! et je n'associe rien à Dieu, mon 
Seigneur! » (En agissant ainsi), certainement, il ne vous ar- 
rivera aucun mal au jour de mon retour, et alors vous serez, 
par (la vertu de) votre propre parole, (mis) au nombre des 
justes. 11 ne te sera (d'ailleurs) d'aucun profit que tu écoutes 
l'exposition de ma manifestation, si tu es de ceux qui restent 
assis (dans une foi inerte et muette). 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : tenez compte de 
moi dans les noms de toutes choses, en prononçant mon nom, 
et quand môme ( l'idée du) danger serait dans ton cœur, sois 
au nombre de ceux qui tiennent compte de mon nom! 

1. Le Bàb ou ses lieutenants. 



496 APPENDICE. 

Le dixième paragraphe (dit) : En vérité, je t'ai donné les 
fwme$ et les cercla* et Je t'ai témoigné ainsi ma faveur. Dis : 
Toute r Exposition (est contenue) dans ceux-ci (les formes et 
les cercles). Certes, tracez en autant que tous pourrez, afin 
de les lire! 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : Et 
certes, faites rAzayyem* à chaque naissance d'enfant cinq 
fois et debout, et après chaque fois, prononcez dix-neuf fois 
(ces paroles) : Nous croyons tous en Dieu et nous mettons 
tous notre foi en Dieu et nous avons tous commencé en Dieu, 
et nous retournerons tous en Dieu et nous tirons tous notre 
Joie de Dieu ! 

Au moment de la mort, il faut faire rAzayyem trois fois, 
puis dire dix-neuf fois : Nous sommes tous les serviteurs de 
Dieu! Puis, après avoir fait rAzayyem une première fois 
(il faut dire) : Nous tous, nous nous prosternons devant Dieu; 
nous tous, nous sommes les sujets de Dieu ; nous tous, nous 
adressons nos prières à Dieu ; nous tous, nous rendons grâces 
à Dieu ; nous tous, nous sommes dans l'attente de Dieu ! » 

Et, en vérité, vous enterrerez les morts dans le cristal 3 , ou 
bien dans la pierre polie. Puissiez-vous prendre là votre de- 
meure ! 

En vérité, vous établirez la règle qu'une pierre gravée 
soit placée dans la main gauclie du mort, portant le signe 
ordonné 4 . Puissiez-vous être glorifiés ! 

Le Miroir (le Bâb), reflète relativemet à Dieu ce qui est . 
dans les deux et sur la terre et ce qui est entre les deux. Dieu 
est savant, tout puissant, grand! Dis : le Miroir établit la dé- 
termination au sujet de ce qui a été révélé dans le livre su- 

1. Ce sont deux espèces de talismans de construction fort ancienne. 
Les formes représentent une étoile à cinq pointes, dont chaque ligne est 
composée de versets spéciaux ; au milieu, et dans les cinq comparti- 
ments formés par l'intei section des lignes, sont écrits dés noms do 
Dieu. Ce talisman est destiné aux hommes. Celui qui est attribué aux 
femmes est de forme ronde et beaucoup plus compliqué. 

2. La récitation de la série des noms de Dieu. 

3. 11 faut entendre par là les marbres transparents de Maragha ou 
de Yezd qui sont d'un grand et très-ancien usage dans les cimetières 
musulmans. 

4* La pierre doit être une cornaline; le signa» c'est le mot Allah ! 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 409 

blime, et L'empire des deux et de la terre et de ce qui est 
entre eux appartient à Dieu, et Dieu est savant, tout-puissant, 
grand! 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
Mettez un peu de la terre du premier et du dernier avec le 
mort que vous enterrez '. 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Écrivez un testament en vue de « Celui que je manifesterai. » 
C'est là ce que vous écrirez en vue de Dieu, si vous avez 
pleine foi en lui î 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Le nom de Dieu vous purifie lorsque vous répétez soixante- 
six fois : Dieu, Dieu est le plus pur ! Ensuite le Point (le Bâb) 
vous purifie, ainsi que ce qui vient de lui, en fait de révéla- 
tions de Dieu, et ses paroles, si vous êtes convaincus de leur 
vérité. Ensuite tout ce qui se rapporte à la loi (purifie); 
ensuite ce dont on change la constitution (purifie) 2 ; ensuite, 
le feu, l'air, l'eau, la terre (purifient par le frottement); 
ensuite le soleil (purifie) lorsqu'il sèche. En vérité, ô mes 
serviteurs, il en est ainsi ! Donc, rendez (moi) grâces ! 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
la semence des êtres animés est pure. C'est de là que vous 
êtes créés! Mais, en vérité, embellissez vos corps 3 . Puissiez- 
vous être (toujours) dans un état agréable ! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Toute 
chose qui n'a pas dépareille (qui est meilleure que les autres) 
appartient à Dieu, c'est-à-dire à « Celui que Dieu manifes- 
tera. » Organisez toute chose d'après le nombre de l'Unité 
(d'après la division par 19). En vérité, ô mes serviteurs, sup- 
putez d'après ce (chiffre), et lorsque le coucher du soleil (arri- 
vera 4 ), alors vous posséderez par vous-mêmes, en mon nom, 

1 . Les bâbys disent que, dans chaque sépulture, il faut mettre uq 
peu de la terre où ont été enterrés le premier chiffre de l'Unité, le Bàb, 
et le dernier des 19, Hadjy Mohammed Balfourousby. 

2. Du métal, si on le fait fondre, un meuble si on en change la 
ferme, etc. 

&. Lavez-vous après les relations sexuelles. 
4» La mort du Bàb. Le Bàb a toujours été convaincu qu'il serait 
martyrisé. 



500 APPENDICE. 

et, au jour de ma manifestation (au jour du jugement), cer- 
tainement, vous le rendrez • ! 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (dit) : 
Répétez tous les jours, quatre-vingt-dix-neuf fois : « Dieu est 
très-auguste. » Et révérez moi ! 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième (dit) : 
Vous avez la permission (entière) de vendre et d'acheter, (ô 
vous) tous mes serviteurs, du moment que vous êtes mutuel- 
lement satisfaits de vos transactions, et (môme) ceux-là (n'ont 
point de tort) qui trafiquent de ce qu'ils désirent (dans le 
moment môme 2 ). 

Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 

Dans ce que vous voudrez peser, que le miskal soit de dix- 
neuf khamès d'or ou d'argent 3 , et déterminez la base de la 
valeur monétaire, pour le premier (métal), à dix mille dinars 
et pour le second, à deux mille, et si la valeur (de la monnaie) 
est abaissée pour tout (l'or et l'argent), ne dépassez pas (ce- 
pendant) la limite (fixée ici) de l'unité (formée de 19 khamès) 
et ne vous servez pas d'une autre mesure dans votre empire, 
et (il n'est pas permis) à quelqu'un d'abaisser la monnaie en 
rien de façon à ne pas lui donner sa véritable valeur 4 . 

Prenez (pour donner au Bâb) cinq cent quarante miskals 
(de votre bien) et le cercle de l'année) ne sera pas fini (que 
vous verrez des marques de) ma faveur dans le développe- 
ment de votre fortune). Puissiez-vous rendre grâces ! 

1. Tant que le Bàb était vivant, lui seul possédait pour son peuple. 
Après sa mort, chacun a pu, en droit, se considérer comme maître de 
sa fortune, mais seulement à titre d'usufruitier, car tout appartient à 
Dieu, dont le Bàb était le représentant, et, au jour du jugement, il fau- 
dra rendre compte de l'usage fait du capital prêté et des intérêts. 

2. Ce chapitre autorise l'usure à tous ses degrés, tous les genres 
de commerce et do transaction, tous les genres de marchés, et n'oppose 
l'action restrictive de l'autorité religieuse qu'en cas de fraude. Il 
permet aussi implicitement, de l'avis des docteurs bâbys, le commerce 
fait par les enfants, même au-dessous de treize ans, ce qui est défendu 
par la loi mosaïque et l'Islam. 

3. Il est, sous la loi musulmane, de 24 nokhouts. 

4. Ici le cas est prévu où la monnaie bàbye venant à succéder à la 
monnaie musulmane, les vainqueurs voudraient tirer avantage des 
différences de poids entre leur miskal et celui des populations soumises, 
ce qui est défendu. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 501 

Ensuite, après (les premiers débuts de votre existence po- 
litique), si vcfus vous trouvez (placés) sous l'autorité d'un roi, 
ne dépassez pas les limites (qui vous sont imposées) à son 
égard par l'Exposition. Remettez-lui de chaque miskal ti'or 
cinq cents dinars et de chaque miskal d'argent cinquante. 
Puisse (ce roi) au jour de ma manifestation porter secours 
à la religion de son Seigneur ! Et que (le roi) n'ait pas besoin 
de prendre môme un kérat en dehors de son dû; et (le tribut 
qui lui est alloué par la loi) suffit, si (toi, roi,) tu es du nombre 
de ceux qui craignent Dieu ! 

Ne demandez pas aux hommes (la somme) pour laquelle ils \ 
sont inscrits (au rôle des contributions), afin de n'affliger 
personne; car eux-mêmes savent ce qu'ils ont à faire. S'ils ne 
donnent pas (ce qu'ils doivent légalement au fisc), certes, en 
vérité, ils tomberont dans les comptes (de Dieu), et même, 
assurément, j'ai ordonné que tous les hommes soient en 
crainte depuis le moment de leur naissance jusqu'à celui de 
leur mort. Ils ne sont maîtres de rien ayant de la valeur; 
c'est pourquoi (il convient) qu'ils me rendent grâces ! Ce que, 
en vérité, je vous ai permis n'existe que par la vertu de « Ce- 
lui que Dieu manifestera. » En vérité, nous avons permis que 
vous soyez ses serviteurs ! Puissent-ils (ceux qui ne le connais- 
sent pas encore) tourner leurs affections vers lui, et ils ne 
formeront pas de jugements (hostiles) à son égard, et ils ne 
seront (ni les sujets ni les causes de) l'affliction. Sache que 
cela (provient) de ma vertu et de la vertu de mes noms qui, 
si on les considère, ne sont pas autre (chose) que moi-môme ! 
En vérité, ô ma création ! certes, vous serez sauvés par les 
lettres primitives 1 . 

LA SIXIÈME UNITÉ. 

O Dieu ! au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint ! En 
vérité, moi, je suis moi, Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, 
le protecteur; le protecteur l En vérité, j'ai révélé l'Exposition 
et je l'ai établie pour être un document venant de moi à 

1. Qui sont à la fois les 19 noms sacramentels et les 19 individualités 
saintes et toutes les séries de 10 qui s'y rattachent et composent l'u- 
nité. 



502 APPENDICE. 

Tégard des créatures! Elle contient ce qui n'a pas d'égal : c'est- 
à-dire les préceptes de Dieu. Dis : l'univers entier est en 
impuissance devant eux (ces préceptes)! Elle (l'Exposition} 
contient ce qui n'a pas d'équivalent : c'est par elle que vous 
avei à prier Dieu. Elle contient ce qui n'a pas de semblable; 
c'est elle que nous sommes occupés à expliquer. Celle-là, c'est 
l'A/t/, entre les deux Babs 1 . (Arrêtez-vous) à contempler la 
porte 2 (qui conduit à Dieu). Elle contient ce qui n'a pas de 
parallèle ; c'est elle qui est l'essence de la science et de la 
philosophie. Vous devez vous convertir à elle. Elle contient 
ce qui n'a pas de pareil ; c'est ce qui donne lieu aux con- 
testations des gens du Fars 3 : mais, certainement, (vous qui 
Oies fidèles), vous faites les tœzyms à l'Unique 4 ! Et n'écri- 
vez pas les paragraphes (des livres saints), sinon (en pre- 
nant soin que) les versets ne soient jamais (au-dessous du 
nombre de) deux mille 5 , et, dès les premiers nombres (du 
verset que vous copiez), je vous avertis, ô mes serviteurs,, 
d'être diligents ! 

Et j'ai permis que chacun portât sur lui mille lignes à son 
choix. Qu'il prenne plaisir à les lire, et qu'il soit du nombre 
de ceux qu'un charme (puissant) garantit 6 . 

En vérité, la ligne doit être de trente lettres; mais si vous 
écrivez les signes orthographiques, alors, comptez-la pour le 
chiffre Mym 1 . Ensuite, écrivez de la manière la plus excel- 
lente et apprenez par cœur. C'est là le précepte de la prc- 

1. La Porte et le Mb. 

2. LeBâb, v^b 

3. Seyd Aly-Mobammed, le Bàb, étant de Shyraz, c'est dans le Fan 
que sa doctrine a été d'abord répandue et discutée. 

6. Vous prononcez aux temps requis la série des noms divins. 

5. Toutes les fois que vous ferez, pour votre usage, un extrait des li- 
vres saints, prenez garde de n'en jamais copier et réunir moins de 
deux mille versets. 

6. Ces lignes, que le Bâb permet de porter sur soi, doivent être em- 
ployées comme talismans préservatifs. 

7. La ligne des copistes actuels est de 50 lettres. Le Bàb la veut plus 
courte ; mais son calcul, qui ne suppose pas la présence des voyelles et 
des signes auxiliaires, se corrige ensuite au cas où ces derniers seraient 
employés. — La lettre Mym vaut 60; ainsi, dans cette hypothèse, le 
copiste aura le droit de compter et de faire payer 40 lettres à la ligne. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 503 

mière (lettre de Y) Unité (du Bâb.) En y obéissant), tous de- 
meurerez en Dieu. 

Ensuite, le deuxième paragraphe (dit) : Vous pouvez bâtir 
des habitations sur toute la terre, et rendre agréable votre 
propriété 1 ; et, toute chose, il faut l'arranger de la meil- 
leure manière, suivant votre pouvoir. Et qu'une fontaine ne 
porte pas témoignage (de sa pureté) suivant la mesure ordi- 
naire 2 . En vérité, ô mes serviteurs, révérez-moi ! Cela (l'eau), 
. c'est la meilleure de toutes les choses, si vous le savez ! 

Ensuite, le troisième paragraphe (dit) : et n'habitez pas dans 
cinq régions, à moins que d'être mon serviteur dévoué 3 . 

Ensuite, le quatrième paragraphe (dit) : Et lorsque vous vous 
saluez entre vous, dites : « Dieu est très-grand ! » ensuite, 
répondez : « Dieu est très-sublime ! » Ensuite, que les femmes 
disent : « Dieu a le plus grand prix (ou la plus grande 
beauté) î » et : « Qui aime Dieu, est ce qu'il y a de plus accom- 
pli (ou de plus élégant)! » Oh, vénérez-moi! 

Ensuite, le cinquième paragraphe (dit) : En vérité, l'eau 
est pure, purifiante, purifiée dans une tasse, (et d'elle) tout 
aussi bien que (de la mer) on rend témoignage dans le juge- 
ment qu'on porte de la mer (lorsqu'on dit qu'elle est 
pure 4 ). 

Ensuite, le sixième paragraphe (dit) : Désormais, effacez 
tout ce que vous avez écrit, et ne vous occupez plus que de 

1. Il faut entendre par là que les maisons doivent toutes avoir des 
bassins et des réservoirs d'eau qui les rendent fraîches et permettent 
de les laver constamment en y entretenant ainsi la propreté. 

2. Suivant le Kur. — Le Kur représente à peu près un mètre cube 
d'eau, et, suivant nombre de docteurs musulmans, cette mesure est 
toujours pure quoi qu'il arrive; mais si l'on enlève une cuillerée de cette 
•eau, les argumentateurs subtils déclarent qu'elle perd son immunité. 
Le Bàb veut qu'on juge de la pureté de l'eau par des motifs purement 
naturels. 

3. Ces cinq régions sont : le Fars, le Khorassan, le Mazendérân, 
Téhéran, l'Azerbeydjan. C'est une idée analogue à celle de Mahomet ne 
voulant que des fidèles en Arabie. 

4. H faut pour que l'eau soit pure, qu'elle le soit matériellement, que 
ni odeur, ni saveur, ni apparence ne révèle en elle la putridité. Le 
contact d'un être ou d'un homme frappé d'impureté légale ne rend 
pas l'eau impure pour les bàbys, ce qui a lieu, au contraire, chez les 
musulm ans et les j uifs. 



Itf>4 APPE5DICE. 

l'Exposition et de celui sous l'ombre duquel vous avez été 
amenés à la vérité (le Bâb). 

Ensuite, le septième paragraphe (dit) : Unissez le Ba à 
YÈlif, parce qu'en vérité, nous l'avons révélé dans le Livre, 
puis révérez-moi * ! Dis : dans les villes, (il faudra donner pour 
douaire à la femme) 95 miskals d'or et, dans les villages, la môme 
somme (de miskals) d'argent, (en diminuant suivant la posi- 
tion du marié), jusqu'à ce qu'on arrive à dix-neuf miskals, 
suivant que ce nombre de l'unité a été révélé. (C'est ainsi 
qu'il faudra calculer) lorsque le contrat de mariage (aura 
lieu *). 

Puis, ornez votre ornement (votre fiancée)! puis, glorifiez 
votre gloire ! Et, en vérité, que tous (ceux qui sont présents 
au mariage) mettent leurs cachets (sur le contrat), ensuite, 
que tous disent : En vérité, tous, nous tenons notre joie de 
Dieu, et certes, en vérité, Dieu a établi que toutes les essences 
de la terre auraient le désir de voir créer t Celui que (Dieu) 
manifestera, *> c'est-à-dire celui que Dieu aime. Certes, (il con- 
vient) que (ces essences) soient au nombre de ceux qui ren- 
dent grâces! 

Ensuite, le huitième paragraphe (dit) : Ne raisonnez qu'au 
moyen des versets (révélés ici), et assurément, celui qui ne 
raisonne jamais par leur moyen, il n'y a pas de science en 
lui, et ne reconnaissez aucun miracle en dehors de celui-ci : 
(la révélation de l'Exposition). Puissiez-vous, au jour de ma 
manifestation, vous montrer fermes croyants d'une façon ins- 
tantanée! Et (pour cela), certes, il vous faut lire ceci ! Et, en 
vérité, prenez-le comme un fortifiant pour vos yeux! Puissiez- 
vous, au jour de ma manifestation, n'avoir pas les yeux cou- 
verts ! 
f Ensuite, le neuvième paragraphe dit : Habillez-vous de vê- 
tements de soie (au jour de vos noces), et si vos moyens vous 
le permettent, ne portez que cela. Et quant à ces vêtements 

1. Unir le Ba à YÈlif, signifie marier les sexes, parce que a est la 
première lettre de abn, le fils, et b celle de bnet, la fille; en outre, 
parce que Jï/i/estlet Ba 2, ce qui produit 3; puis, parce que le mot Bà 
signifie l'acte générateur, etc. 

2. 5 fois 10 font 05, et le mot ZUlah, « pour Dieu, en vue de Dieu, » 
vaut également 05. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 505 

dont vous serez couverts au moment du mystère de votre bon- 
heur, faites-les faire d'or et d'argent 1 , et si vous n'en possé- 
dez pas de tels, n'en soyez pas affligés. En vérité, moi, je suis 
votre Seigneur, et je vous en donnerai dans votre dernier ju- 
gement, si vous êtes croyants à moi et à mes préceptes. 

Ensuite, le dixième paragraphe (dit) : Et, en vérité, portez 
à votre main une cornaline rouge, et faites-la graver, afin de 
rendre témoignage, par ce moyen, qu'en vérité, « Celui que 
je manifesterai » est le vrai dans lequel il n'y a pas de doute, 
et que tous les êtres ont été créés par son entremise. Dis : 
« Dieu est la vérité, et certes, tout ce qui est en dehors de 
« Dieu est création, et nous sommes tous ses serviteurs 2 ! » 

Ensuite, le premier paragraphe après le dixième (dit) : Dis : 
En vérité, ô Mohammed, ô mon maître, ne me frappe pas 
jusqu'à ce que je sois arrivé à l'âge de cinq ans, et si même 
il ne s'en fallait que d'un clin d'œil : et, assurément, mon 
cœur es.t délicat et faible 3 ; et après cet (âge de cinq ans), 
donne-moi de l'éducation, et ne me fais pas passer les bornes 
de ce qui est convenable 4 et, si tu veux me frapper, ne me 
donne pas plus de cinq coups, et ne me frappe pas sur la 
chair sans qu'il y ait entre elle et (le bâton ou la main) 
une couverture, et en vérité, si tu dépasses le droit (à cet 
égard), ta femme t'est interdite pour quatre-vingt dix jours, 
et si tu n'as pas (de femme), tu donneras à celui que tu auras 
frappé 90 miskals d'or, si tu yeux être au nombre des fidèles. 
Ne frappe jamais que très-doucement, et lorsque tu apprends 
à lire aux enfants, que (toi et eux) soyez assis sur un siège, 
banc ou fauteuil. En vérité, cela (le temps qu'ils passent à êtu- 

1. Le luxe des habits est très-recommandé par le Bàb, en contradic- 
tion avec la loi musulmane, qui déclare la prière sans valeur quand 
l'homme qui la fait porte des habits précieux, la soie, les broderies 
d'or et d'argent étant particulièrement interdites. 

2. C'est la sentence qu'il faut faire graver sur les cachets de cornaline 
rouge dont il est ici question. 

3. Cette défense au maître d'école de frapper les enfants avant l'âge 
de cinq ans est adressée par le Bàb à un Mohammed qui avait été son 
maître et qui l'avait indiscrètement battu, ainsi que les autres en- 
fants. 

fl. C'est une recommandation aux maîtres d'éviter les vices qui exis- 
tent trop dans les écoles musulmanes. 

Î9 



500 APPE5DICE. 

di«-r) n'est pas compté dans leur tie et, certes, permets-leur 
tout ce qui peut les rendre heureux, (les rires, le jeu.) 

En vérité, apprenez-leur récriture Shikestèh * ! (Test celle- 
là que Dieu aime et qu'A a déterminée pour être la porte (qui 
fait pénétrer) en lui par (la puissance) des caractères. Puissiez- 
vous écrire de telle façon que tos cœurs s'éprennent de cette 
(écriture), à cause de son attrait, et faites-en un germe pour 
• Celui que je manifesterai.» Alors qu'il désirera (tous avoir) 
a lui, il vous attirera de la même manière (que nous rayons 
été nous-mêmes) lorsque nous écrivions ce livre (en commu- 
nication étroite avec Dieu). 

Eu vérité, je viens de te prescrire ce qui peut te donner une 
règle, afin que tu n'affliges pas le trône de ton Seigneur 2 dans 
ce petit enfant (qui lui appartient) et que tous ceux qui sont 
en Dieu ne soient pas affligés. Dis : Si tu rends témoignage 
(A la foi) en ce point, les biens que je t'ai donnés ne te seront 
Jamais enlevés. En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi! 

Ensuite, le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
rapproche pas le Tha du Gaf (ne divorce jamais), et si tu es 
dans l'obligation de le faire, attends alors le cercle (d'une 
année). Il so peut que tu te prennes d'affection pour l'Unité 
(pour l'union). Et sache qu'il y a une permission donnée à 
ceux qui (tonnent (à leurs femmes) de se réconcilier avec elles 
quatre^ ingt-dix fois, (môme) après qu'ils ont attendu un 
moi» 3 . Puissiez- vous ne pas demeurer dans l'ombre des portes 
qui mènent hors de la vérité! 

Emuitc, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : Et 
n'tMabli»»ei pas pour la maison du Point (ce qui remplacera la 
Kaaba) plus de quatre-vingt-quinze portes, et ne mettez pas 
dan» les demeures des Lettres (les dix-huit temples) plus de 

\s CVM l'écriture vulgaire. Les musulmans, au contraire, recomman* 
<tem H» Ne*fchv el le déclarent sacré. 

«x Cftti au m> qull s'agit ici. 

3U i-e* n*u»uUn*aa ne peuvent reprendre la môme femme que trois 
fv4*i *ptô* quoi» pour y être encore autorisés, ils doivent lui faire contrac- 
ter uu nouveau mariage, suivi d'un divorce et de trois mois de délai. 
*WY*ftt ^ttetquQ» eaauittes, il faut môme que ce mariage se célèbre au 
prenûer étage d\me maison, le mari divorcé étant couché au rez-de- 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 507 

cinquante portes. En vérité, ô mes serviteurs, comprenez, 
d'après ce fait, tout ce qui a trait à la connaissance relative 
(à moi et à mes saints). 

Ensuite, le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Vous, au jour de Dieu, qui est le plus grand jour (de Tannée *) 
prononcez le nombre de toutes choses (qui est) : « Dieu atteste 
qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de Dieu sinon Lui, l'auguste, 
le chéri !» et si vous êtes inspirés (réellement) par le souvenir 
de sa puissance, (ajoutez) : « le Tout-Puissant! » vous mettez 
(ainsi) le sceau (à la formule). Ensuite, dans cette môme nuit, 
prenez devant vous, en fait d'ustensiles de Dieu (d'assiettes 
pleines de nourriture) , depuis le nombre dix-neuf, jusqu'au 
« Protecteur » (le nombre de deux mille et un 2 ). Cette per- 
mission est donnée à celui qui peut. Mais ne vous affligez pas 
si vous ne le pouvez faire. 

En vérité, devant Dieu, placé sur le trône, se tient l'Unité 
(composée des 19); dis: Cette (unité), c'est moi-môme (le 
Bâb) : rendez grâces ! Dis : Cela est le jour du Point ! Les 
jours du nombre du Vivant (18), consacrés au Vivant (les 
dix-huit jours du premier mois) (passent ensuite). Puis (vien- 
nent) les mois du Vivant, les 18 mois restant sur les 19. 
(Avec le temps qui s'écoule) vous avancez (graduellement) 
dans l'océan de la création. 

Ensuite, le cinquième chapitre après le dixième (dit) : Et, 
certes, il faut vous lever, lorsqu'étant tous rassemblés, vous 
écoutez lire (ce qui a trait à) «Celui que Dieu manifestera, » 
(à. ce moment où l'officiant dit : ) « Au nom de l'Immuable 3 ! » 
Certainement, vous inclinerez la tôte au nom de l'Immuable, 
qui est l'Éternel ! Ensuite dans la neuvième année vous verrez 
beaucoup de choses excellentes 4 . 

1. C'est le Nôrouz, le premier jour de Tannée persane. 

2. C'est une exemption particulière à cette fête. Dans la vie ordinaire 
les bàbys ne mangent que d'un seul plat à chaque repas. 

Mustegas, le Protecteur, vaut, en additionnant toutes les lettres 
par le grand calcul, dans Tordre de Yabdjed, 2001. 

S. Sous cette dénomination, il se cache deux sens : Gaym signifiant 
Y Immuable y s'applique à Dieu ; mais comme il figure aussi avec le sens 
de « celui qui est, » il s'applique au Bâb, et Ton produit ainsi une 
synthèse ou le Bàb et Dieu sont identifiés. 

4. Nous avons dépassé cette neuvième année. 'Elle arriva deux ans 



508 APPENDICE. 

Ensuite, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
faites pas de voyages si ce n'est pour (les choses de) Dieu, en 
tant que vous avez les moyens (de vivre sans voyager), jus- 
qu'au temps où Dieu aura fait sa manifestation. Et en vérité, 
il vous est imposé d'aller trouver (Dieu, dans les lieux de pè- 
lerinage). Certes, nous avons été créés pour cela. Si vous 
pouvez aller à pied (faites-le). (Aucun pèlerinage) n'est indis- 
pensable pour vous, si ce n'est celui de la maison (où le Bâb 
est né) , ensuite le lieu du Point (où il a été emprisonné), 
si cela est en votre pouvoir; ensuite (allez) au Lieu du Vivant 
(aux dix-huit Tombeaux), si vous le pouvez. Au cas où vous 
auriez l'intention d'aller faire le commerce, ne restez pas 
(absent) plus de deux années , si vous allez par terre ; et si 
c'est par mer, plus de cinq ans. Si quelqu'un dépasse (ces 
limites), il payera comme amende (aux pauvres) deux cents 
miskals d'or, s'il le peut, et s'il ne le peut pas, d'argent. 

(Ne voyagez pas) sans emmener vos femmes avec vous. 
Puissiez-vous, (vous qui êtes) sous la loi de l'Exposition, n'af- 
fliger personne! Celui qui contraint quelqu'un à voyager, 
quand môme ce ne serait que d'un pas, ou qui entre dans la 
maison de quelqu'un avant d'en avoir obtenu la permission, 
ou qui voudrait tirer quelqu'un de sa demeure sans son 
consentement, ou qui prétendrait enlever quelque chose 
d'une maison sans droit, sa femme lui est interdite pour 
dix-neuf mois , ou s'il transgresse l'ordre de Dieu sur toutes 
ces prescriptions , en quoi que ce soit, il est nécessaire pour 
le sectateur de l'Exposition qu'on exige de lui 95 miskals d'or. 

Et celui-là qui commet une violence sur quelqu'un, que 
celui qui en a connaissance et qui peut agir le réprime, 
quand bien môme une année (se serait écoulée depuis) ; et il 
faut que (le coupable) comparaisse et qu'il fasse réparation. 

S'il ne comparaît pas , pouvant (le faire) , sa femme lui est 
interdite pendant dix-neuf jours, et elle ne lui sera pas per- 
mise de nouveau, tant qu'il n'aura pas donné 19 miskals d'or, 
s'il le peut, et d'argent, s'il ne le peut pas. 

après le martyre du Bâb, et on y vit se produire Hezret-è-Ezzel, le se- 
cond Bâb, qui est uq ensemble de choses parfaites et qui « tient la 
c/efdu monde entre ses mains. » 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 509 

Cette (règle est prescrite) afin que personne ne soit violenté 
sous (la loi' de) l'Explication. 

Celui qui élève la voix sans raison, sort des bornes pre- 
scrites à l'homme. En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi ! 

Ensuite, le septième paragraphe après le dixième (dit) : Ce 
qui sort des animaux, ne le redoutez pas (comme légalement 
impur) , à moins que vous ne préfériez (l'éviter pour votre 
satisfaction '.) 

Ensuite, le huitième paragraphe après le dixième (dit) : Il 
vous est défendu, dans votre Loi, de jeter les yeux sur les 
papiers des autres, à moins qu'ils ne le permettent, ou bien 
que, le sachant, ils ne raccordent. Puissiez-vous vivre et être 
bien élevés! 

Ensuite, le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il est nécessaire, dans votre Loi, que vous fassiez réponse à 
celui qui vous parle , et vous interpelle sur oui ou non , ou 
quelque chose d'analogue. 

Lorsque quelqu'un écrit à quelqu 'autre sur du papier, il 
faut que (cet autre) lui réponde aussi avec du papier sur le 
même sujet*, en tant qu'il le peut faire et sinon qu'il emploie 
un autre moyen. 

Celui qui renvoie un message écrit ou le déchire, ou qui, 
pouvant faire parvenir (une lettre destinée) à quelqu'un, 
n'en fait rien, ne sera jamais, à l'égard de Dieu, du nombre 
de ses serviteurs. 

LA SEPTIÈME UNITÉ. 

Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint! en vérité, 
moi, je suis Dieu ! Il n'y a pas de Dieu sinon moi, le très- 
juste, le très-juste! Dis : Certainement (il vous faut) écrire 
à nouveau l'Explication et tous vos livres sacrés lorsque (un 
cycle) est terminé (embrassant) les nombres du nom de Dieu 

1. Le Bâb explique qu'il n'y a pas d'impureté légale; mais que cha- 
cun est libre d'éviter la malpropreté. C'est un sentiment tout pareil 
au sentiment européen. 

2. Les interprètes prétendent aussi que le mot le-aserehou, que j'ai 
traduit : « sur le môme sujet, • ordonne d'une manière vague de 
répondre « dans la même langue. » 



sio AHEiroicz. 

(96 ans) , en Uni que tous le pcuves Dure; «non (faites ces 
nouvelles copies) à l'expiration des nombres du Aa et du £4 
(202 ans), si tous ne pouvez pas (mieux) '. 

Poissiez-vous contempler une bonne situation (pour tous) 
au jour dernier ! Lorsque (l'on peut écrire) dans la deuxième 
(écriture) cela vaut mieux; sinon la première (écriture) 
conviendra, et si l'on ne trouve pas une écriture égale à la 
sienne (à celle du manuscrit ancien), qu'on en prenne une 
antre, et après (qu'on s'est procuré ainsi une copie neuve en 
échange du texte primitif), qu'on le donne, ou bien qu'on le 
Jette dans l'eau pour le détruire. Et lorsque tous écrirez vos 
livres, avant d'employer (aucune lettre de) l'alphabet, von 
procéderez d'abord à la mention de l'Éternel. Puissies-vous 
rendre grâces! Voici le premier paragraphe de la (septième) 
unité! 

Ensuite vous êtes au second paragraphe (qui dit) : Faites 
en vue de Dieu votre Seigneur tout ce que vous faites. Si vous 
aspirez à « Celui que Dieu manifestera,» en vérité, vous 
agirez pour Dieu, et si vous n'agissez pas en toute bonté, vous 
êtes dans le feu , et vous n'êtes nullement de Dieu , même 
sans avoir eu l'intention (de vous séparer de lui). 

Ensuite le troisième paragraphe (dit) : L'argent que vous 
avez emprunté, rendez-le aussitôt que cela vous est possible, 
et pour vous, (à l'instar de cette loi, accomplissez vos devoirs 
religieux) à l'expiration de chaque mois (de 19 jours), en écri- 
vant , les uns pour les autres, un livre d'attestations au sujet 
de « Celui que Dieu manifestera. » Puissiez-vous, au nom de 
sa manifestation, agir conformément à ce que vous aurez 
écrit ! 

Ensuite le quatrième paragraphe (dit) : Pour vous, dans 
toute Vannée , faites une retraite pendant un mois * au nom 
de Dieu. Puissiez-vous, au jour de la manifestation de Dieu, 

1. D'après cette prescription, les b&bys seront astreints à faire de 
nouveaux exemplaires de leurs livres tous les 06 ans, nombre fourni par 

l'addition des lettres > J * d'après le mode de calcul appelé grand. 

Le Ba et le Bd donnent 202, et forment le mot wy rabb, le maître. 

2. Le mois Âlà, le premier. * 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 51 i 

lui faire voire soumission ! Qu'il ne sorte jamais de vos bou- 
ches que le nom de l'Unité (19); et (toutefois) si vous parlez 
<et faites vos affaires sans cela, il n'y a pas de péché pour 
vous ! 1 Dis : Tout ce 4 ue nous disons vient de Dieu et se rap- 
porte à Dieu ! 

Ensuite le cinquième paragraphe (dit) : Au jour de la ma- 
nifestation de Dieu, lorsque tout ce qui aura existé sera pré- 
sent , toute loi sera abolie pour ces existences, sinon ce que 
Dieu pourra commander (dans le moment môme) 2 ! En vé- 
rité, ô mes serviteurs, vénérez moi ! 

Et, en vérité, s'il faisait des prophètes de tous les êtres qui 
sont sur la terre, tous ces prophètes ne seraient que des man- 
dataires de Dieu; mais il ne maintient jamais que celui qu'il 
veut, et Dieu est le savant et le sage ! 

Ensuite le sixième paragraphe (dit) : Ne portez pas des 
instruments de guerre entre vous, et ne vous costumez pas 
de manière à faire peur aux enfants 3 . Puissiez-vous ne pas 
affliger a Celui qui sera manifesté dans la vérité ! » 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Lorsque vous verrez 
« Celui que nous manifesterons, » demandez-lui la faveur de 
Dieu; qu'il vous accorde sa faveur en venant s'asseoir sur vos 

1. C'est-à-dire que la perfection serait de ne parler que pour s'entre 
tenir de Dieu, de ses émanations, de ses bienfaits. C'est là la voie 
étroite, et il est conseillé de la suivre. Mais ne pas la suivre, en rem- 
plissant d'ailleurs les devoirs d'obligation stricte, ne constitue pas en 
soi-même un péché. 

2. Certains docteurs entendent ce passage en ce sens, qu'au jour de 
la conclusion des siècles, ies existences manifestées perdront toute 
réalité objective, sauf ce que Dieu en voudra établir d'une nouvelle 
façon, au moment même. On peut comparer ceci au passage de la Dii- 
vine Comédie où le poète montre que les bienheureux, tout en ayant la 
pleine possession de leur individualité, ne la manifestent plus sous les 
formes qui appartenaient à cette individualité dans l'existence ter- 
restre. Ainsi ces cercles lumineux et ces étoiles qui sont les docteurs 
et les saints. 

3. Ceci paraît en contradiction avec les prescriptions de conquête pro- 
mulguées plus haut et surtout avec les débuts extrêmement belliqueux 
du bàbysme. Biais les docteurs excusent plus qu'ils n'expliquent ces 
inconséquences par les difficultés des temps. Il en est qui blâment avec 
force et déplorent la tentative d'assassinat faite sur le roi. En réalité, le 
bàbysme est bien une religion piétiate et très-opposée à toute violence. 



512 APPENDICE 

sièges, et, en vérité, cela sera auguste, majestueux, grand! 
S'il boit une tasse d'eau de votre main, cela est meilleur que 
si tous les hommes et même toutes choses versaient l'eau de 
leur vie sur sa route ! . En vérité, ô mes serviteurs, vous le 
verrez ! 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Chaque mois, l'un 
après l'autre, remplissez (un papier) de la mention du nom de 
votre Seigneur Dieu, le très auguste, de la plus belle écriture, 
et si vous avez oublié de le faire, il faut que votre héritier le 
fasse pour vous. Puissiez-vous, au jour de la manifestation de 
Dieu, avoir foi dans 11'nité première. Multipliez donc (ces 
talismans)! . 

Ensuite le neuvième paragraphe (dit) : Celui qui s'élève, 
dans cette loi , au rang de roi, qu'il construise une maison 
de Dieu pourvue de cinq portes, puis (une autre maison avec) 
00 fenêtres, pour servir de lieu de réunion, avec 90 portes 
(consacrées) à « Celui que nous manifesterons, » afin que la 
terre (même) de ces constructions rende témoignage que le 
roi appartient à Dieu; en vérité, dans tout ce qu'il fait, il 
rend un témoignage conforme à celui de la terre de ces cons- 
tructions. En vérité, ô mes serviteurs, révérez-moi ! 

Ensuite, le dixième paragraphe (dit) : puis, en vérité, at!a- 
chez (aux bras et au cou de) vos enfants, des figures augustes 
marquées du nom de Dieu, fournissant le nom mystérieux 
(2000). Puissiez-vous, au jour du jugement, être sauvés par ce 
nom. 

Ensuite, le premier paragraphe après le dixième (dit) : 
Asseyez-vous pour écouter les leçons et (soyez assis également) 
pour faire la prière dans les jours de joie et (dans les jours) 
d'affliction 2 . Dès lors, révérez-moi ! 

Ensuite, le second paragraphe après le dixième (dit) : Si 
vous travaillez en vue de « Celui que je manifesterai, » certaine- 



1. Si voua entretenez une vie paisible et innocente, conforme en tout 
aux préceptes de la foi, cela vaut mieux pour vous que les transports 
de zèle qui, à un moment donné, peuvent vous porter à sacrifier votre 
vie et celle des vôtres, pour la cause sainte. 

2. Ce sont des jours désignés dans chaque mois pour remercier Dieu 
et s'affliger des fautes qu'on a commises. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 513 

ment vous ne ferez pas des œuvres vaines, en ce (sens) que, 
en vérité, vous rendrez grâces à Dieu et vous ne le savez pas 1 ! 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : En 
vérité, emparez-vous de l'esprit de Dieu en vous rendant 
maître du sens infime des dix-neuf paragraphes 2 . Gela vaut 
mieux pour vous que toute autre chose excellente. Si vous 
connaissez la puissance des commandements de Dieu, (vous 
savez que) Dieu n'a rien créé de plus auguste ! En vérité, fai- 
tes attention au mystère de son œuvre ! 

Ensuite, le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il vous est interdit dans votre loi de faire pénitence entre les 
mains de qui que ce soit , si ce n'est devant « Celui que je 
manifesterai » ou celui qui en aura reçu mission spéciale de 
ce dernier 3 . Mais vous demanderez pardon à Dieu, votre Sei- 
gneur, le Souverain (universel), et faites pénitence à Lui ! 

Ensuite, le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Prosternez-vous devant la porte de la ville qu'habite o Celui 
que Dieu manifeste » comme étant le lieu où il a (d'abord) 
apparu 4 ! Puissiez-vous me vénérer ! Et, en vérité, ne craignez 
pas! 

Ensuite, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Le 
jour de la manifestation sera révélé au roi; qu'il écrive ce 
qui lui sera révélé de la part du Point 5 , et qu'il en avertisse 
les savants. Certainement, il manifestera (ainsi) la faiblesse 
de ceux-ci à tout habitant de la terre 6 . Qu'il n'exerce pas 
son empire, dans son pays, sur celui qui ne croira pas à" (sa 
déclaration), et de même (sur ceux qui n'auraient pas cru au- 
paravant à) ce qui s'est manifesté dans l'Explication ; excepté 
(toutefois) sur ceux qui font le commerce dans le pays (des 
bâbys). Dis : En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi 7 ! 

1 . Ceci est dirigé contre l'abus de la direction intérieure, et indique 
l'excellence des œuvres. 

2. C'est-à-dire, de chacune des prescriptions qui composent ce livro. 

3. Ceci est pour mettre fin à l'autorité des moullas. 
A. C'est Shiraz qui devient ainsi une ville sainte. 

5. Dieu. 

6. Les savants disputeront, ne croiront pas, et, après quelque temps, 
se verront confondus. 

7. Ceci implique un ordre de tolérance l'égard des habitants infidèles 

29. 



514 AttEKBICK. 

Ensuite, le septième paragraphe après le dixième (dit) : Le 
Jour du vendredi, au lever du soleil, prononcez ce verset : 
— Puissiei-vous au Jour du jugement le prononcer entre mes 
mains! à moi, le Bftb, qui suis le soleil de la vérité : — « En 
« vérité ! Le prix soit sur toi de la part de Dieu, ô symbole du 
« (vrai) soleil levant! Atteste ce qu'en vérité Dieu lui-même 
m atteste par sa nature, qu'en vérité, Lui, il n'y a pas de 
« Dieu, sinon Lui, l'auguste, le chéri! » 

Ensuite, le huitième paragraphe après le dixième (dit) : 
Celui qui met en prison quelqu'un, sa femme lui est interdite, 
et si (malgré cela), il s'en approche, il est prescrit sur lui (une 
amende) de dix-neuf fois dix-neuf miskals d'or chaque mois, 
(la prohibition et l'amende devant durer) pendant dix-neuf 
mois ; et s'il se refuse à ce qu'il doit donner, qu'il soit rejeté 
(de la loi) au nom du Saint, et que le retour à la foi ne soit 
plus jamais admis de sa part 1 . En vérité, ô mes serviteurs, 
vénérez-moi ! Et celui qui afflige quelqu'un avec intention 
en quelque chose, qu'il lui soit imposé une amende de dix- 
neuf miskals d'or de compensation, s'il le peut, et sinon d'ar- 
gent, à moins que celui (qui afflige) en ait l'autorisation*! 
Pour celui (qui cause l'affliction par) inadvertance, qu'il de- 
mande pardon à Dieu, son Seigneur, dix-neuf fois. Dis : en 
vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi! 

Ensuite, le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Est abolie pour vous tous la prière, sinon de décours en dé- 
cours (une fois par mois : alors vous ferez) dix-neuf rikaats, 
dont chacun sera accompagné d'un geyyâm, d'un gonout et 
d'un gezoud. Puissiez-vous, au jour du jugement, être debout 
entre les mains de Dieu ! ensuite, vous y agenouiller, ensuite, 

d'un pays bâby, sauf les commerçants, qui devront tons être bàbys on 
s'en aller. Le novateur attache une importance extrême au commerce, 
parce qu'il veut que tout l'édifice social repose sur les arts et les habi- 
tudes de la paix. Les commerçants sont ainsi, à ses yeux, une classe 
supérieure, dont les babys seuls doivent faire partie. Cependant, en 
dehors d'elle, il ne faut violenter personne. 

1. Ceci est dirigé contre le pouvoir civil, et c'est une barrière op- 
posée à sa puissance. Il peut être ainsi mis hors la loi pour cause d'abus. 

2. A moins qu'il n'ait agi légalement et pour une cause juste, 
comme, par exemple, le magistrat qui punit un coupable régulièrement 
reconnu comme tel. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 515 

y faire le gonout et ensuite la prosternation *. Et (pendant 
tout le temps de la prière, ayez) dans vos cœurs les lettres de 
l'Unité (19), symbole de Dieu, votre Seigneur 1 Puissiez-vous 
être sauvés par Lui! Puis, révérez-moi et prosternez-vous de- 
vant Dieu l 

LA HUITIÈME UNITÉ. 

O Lui ! Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint ! En 
vérité, moi, je suis moi, Dieu! Il n'y a pas de Dieu, sinon moi, 
le plus manifeste, le plus manifeste! En vérité, regarde dans 
les livres ce dont nous avons, certes, porté témoignage à son 
sujet! En vérité, toute œuvre que nous avons manifestée, cer- 
tes, elle est plus grande aux yeux de Dieu que tout ce que 
vous avez pu trouver de louanges 2 ! Dis : en vérité, lui, il est 
comme le soleil! il n'est jamais comparable aux étoiles. En 
vérité, ô mes serviteurs vénérables, cela, c'est le premier pa- 
ragraphe. 

Le second paragraphe. Dis : En vérité, lorsque vous le pouvez, 
(disposez de) dix-neuf feuilles de papier très-bon, ensuite du 
nombre unique (1 9) de cornalines montées en cachets (en faveur 
de) vous-mêmes , et lorsque vous le pouvez, certes, agissez 
ainsi. Dis : que personne n'hérite du mort, sinon son père et 
sa mère, et ses enfants, et sa femme, et son frère, et sa sœur, 
et celui qui l'a instruit (Qu'on prenne l'héritage), après avoir 
fait les dépenses (nécessaires) pour le mort (dépenses) qu'on 
prélèvera sur le bien (laissé par lui)* Qu'on lui rende les hon- 
neurs (convenables) après sa mort, et (toutes les fois que) 
vous avez appris que quelqu'un est mort devant Dieu, soyez 
présents (à son convoi) et sortez (à cet effet) de vos assem- 
blées (d'affaires ou de plaisir). 

Ensuite, le troisième paragraphe (dît) : Vous, au jour du 
jugement, lorsque vous entendrez cet arrêt : « Toutes choses 
sont anéanties, sinon la nature divine! » vous prononcerez le 
nom de votre Seigneur, le maître de la souveraineté et de 

1. Le texte décrit ici les trois opérations du geyyàm, du gonout et 
du gezoud. 

2. Il n'est rien de ce que nous venons de vous révéler qui ne soit 
plus saint et plus auguste que tout ce <jue, de vous-même, tous pouviez 
concevoir et exprimer dans vos louanges et votre gratitude. 



516 APPENDICE. 

l'omnipotence, et vous comparaître! entre les mains de Dieu, 
ensuite entre les mains du Vivant 1 ; ensuite, tous demanderez 
pardon à Dieu, votre Seigneur, le miséricordieux; ensuite, 
vous reviendrez à Dieu (par le délaissement absolu de toute 
pensée étrangère à lui) et, si vons n'avez pas (actuellement) la 
force (de vous préparer à cette transformation sublime), de- 
mandez-la de la bonté de Dieu, en lisant vos livres, et si vous 
comprenez bien que, dans chaque mot, il y a le pardon de 
Dieu, cela est meilleur (pour vous) que tout (autre) profit, sa- 
chez-le bien ! 

Ensuite, le quatrième paragraphe (dit) : Tout ce qui est 
bon, faites en provision, en le rendant meilleur en vue de 
« Celui que je manifesterai ; » puis, ce qui est moins bon, vous 
le donnerez à celui qui croit en lui; ensuite, ce qui est entre 
les deux , (vous le donnerez) à ceux qui vous ont annoncé le 
Point (les 18 *). Ayez toujours l'attention fixée sur les Lettres 
de la Vérité. 

Ensuite, le cinquième paragraphe (dit) : Si vous le pouvez, 
réunissez trois diamants et quatre rubis balais et six éme- 
raudes et six rubis sur les lettres de l'Unité , suivant l'ordre 
(que je vous en donne de la part de Dieu.) Et, certainement, 
considérez la valeur de toutes (ces pierreries) comme étant la 
valeur de l'Unité première 3 . Puissiez-vous être persuadés er. 
Dieu! 

1. Lorsque vous aurez été jugés, il ne vous restera que la participa- 
tion à l'existence, et toute la partie transitoire de votre nature sera 
anéantie. 

2. Le meilleur de vos actions et de vos pensées doit être pour Dieu, 
ce qu'il y a de moindre, pour vos coreligionnaires ; mais ce qui par- 
ticipe de l'un et de l'autre doit appartenir a vos instituteurs spirituels. 

3. 



3 


pour 




ÇWi 


au nom 


4 


— 




* J3 1 


de Dieu 


6 


— 


1 


i,)JI 


le très-grand 



6 — {j* Jil ; ! le très-saint. 



19 
Ceci est un mode de calcul spécial où l'on ne considère pas la va- 
leur numérique de chaque lettre, mais seulement le nombre des lettres. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. . 517 

Ensuite, le sixième paragraphe (dit) : Puis, lavez vos corps 
(complètement) tous les quatre jours, aussi bien que vous le 
pourrez faire. Certainement, lavez-les, et certainement, con- 
sidérez (vous) dans les miroirs nuit et jour. Puissiez-vous ren- 
dre grâces ! . 

Ensuite, le septième paragraphe (dit) : Faites la prière vê- 
tus de vos abbas (tels que vous êtes), et quant à elles (vos 
femmes), (qu'elles la fassent) dans leurs vêtements (ordinaires). 
Il n'y aura pas de péché sur elles, si leurs cheveux paraissent 
(pendant la prière) ainsi que leurs corps, devant leurs maris, 
tandis qu'elles prient 2 . Pour vous, rasez le poil de vos visages. 
Certainement, vous en deviendrez plus forts et plus beaux 
dans ce que vous aimez de vos corps. Puissiez-vous rendre 
grâces quand les jours de Dieu (seront arrivés) ! Dis : en vé- 
rité, votre kibla, c'est « Celui que Dieu manifestera, » jusqu'à 
ce qu'il soit arrivé ; (quand il sera arrivé), il vous donnera 
pour kibla ce qu'il voudra. Alors, vous considérerez ce qui était 
avant (c'est-à-dire, la direction que vous aviez choisie pour 
adresser vos prières), comme étant celle que vous saurez 
après devoir prendre. Dis: Partout où vous vous tournez, vous 
avez Dieu en face! Faites (uniquement) attention à Dieu 3 ! 

Ensuite, le huitième paragraphe (dit) : Celui qui a en vue 
le jour du jugement, qu'il tienne note de ce qu'il fait de bien 
et de mal. Puissiez-vous être bien instruits de la rémunéra- 
tion finale ! 

1. Le commandement dont ceci est un abrégé, contient les prescrip- 
tions suivantes : le bain tous les jours, le rasage des cheveux et du 
corps tous les huit ou quatorze jours ; se couper les ongles et les 
teindre au hennèh tous les quatorze jours; sur la poitrine des 
hommes tracer le mot : le Miséricordieux; sur celle des femmes': 

6 Dieu! *«**)' Il faut se regarder dans le miroir, pour être sur que 

la propreté est maintenue et qu'il n'y a de taches nulle part. Il faut 
aussi changer de vêtements et surtout de chemise une fois par semaine, 
au moins. Le Bâb cherche à rendre effective et complète la propreté 
que la loi mosaïque et l'Islam, se plaçant à un point de vue de pureté 
légale, ont recherchée mais n'ont pas trop bien obtenue. 

2. La prière musulmane n'est pas légale si l'homme consejvc son 
manteau, et si la femme n'est pas toute entière enveloppée par In sien. 

3. Ici le Bàb ne défend pas précisément l'usage d'une kibla, mais il 
en montre l'inutilité. 



51* AFfERMCS. 

Ensuite, le neuvième paragraphe (dit) : Celui qui est ins- 
truit dans la nation (tout bftby) a la permission de voir tontes 
les femmes, et de leur parler, et de même d'être vu d'elles. 
En vérité, ô mes serviteurs, vénérez-moi 1 respectez-moi! Et 
si (ces rapports entre les deux sexes) ont lieu en dehors de ce 
qui est nécessaire entre deux personnes, dis : Au-dessus de 
dix-huit paroles, craignes (de continuer)! Sachez que vous ne 
pouvez en tirer aucun profit 1 ! 

Ensuite, le dixième chapitre (dit) : Nettoyez vos bouches 
avec le cure -dent et la brosse après que vous avez terminé 
vos repas; ensuite, cer taine ment, (vous pouvez) aller vous 
coucher. Ensuite, lavez vos visages et vos mains Jusqu'à la 
naissance du bras, si vous voulez prier; ensuite, appropriez 
vos visages et vos mains avec la serviette, et, en vérité, dans 
(l'intérieur de) la maison libre 1 , gardez quelques parfums 
dans des serviettes. Puissiez-vous ne jamais éprouver que ce 
qui vous platt! Et, certainement, versez sur (vos mains, en 
prenant) la forme de l'Unité 3 de l'eau exquise (des essences 
précieuses) telles que (de Veau) de rose rouge. Puissiez-vous, 
au jour du jugement, entre les mains de Dieu, entrer dans 
l'eau de rose rouge et dans les parfums, et (faites en sorte que) 
votre odeur ne change jamais votre disposition (d'esprit) 4 . Et 
si vous prononcez le « au nom de Dieu ! » cinq fois, certaine* 
ment, c'est (une compensation) suffisante de votre ablution, 
lorsque vous ne pouvez pas trouver d'eau, ou que cela est trop 
difficile pour vous 1 Puissiez-vous rendre grâces ! 

1. Le Bàb défend lt voilure des femmes et vent que tes deux sexes 
aient des rapports publics et libres entre eux. Mais il met les fidèles en 
garde contre les dangers de ces rapports, et défend les conversations 
inutiles et indiscrètes. Il est certain que la voilure et la licence qu'elle 
favorise sont la cause principale de la dépravation morale des Orien- 
taux. 

S. L'oratoire quo chacun doit avoir chez soi. 

3, U hykai touhyd % « forme de l'Un)té, * signifie la posture que les 
bahyt prennent pour faire les ablutions. Tandis que les musulmans 
s'accroupUseut, ils doivent, eux, s'asseoir les Jambes croisées. Us 
donnent à cette posture le nom de « forme de l'Unité » pour indiqaer 
le repos absolu dans lequel l'unité est surtout comprise. 

4. Que vous ne soyez pas distraits ou affectés desagréablemeat par 
quelques mauvaises odeurs que vous laisseriez subsister sur. vous» 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 519 

Dû : A chaque manifestation (d'un prophète), les créatures 
échangent le feu pour la lumière, et comment dirigerez-vous 
vos actions? C'est en ayant (toute) votre attention portée sur 
le point (générateur de l'œuvre nouvelle, c'est-à-dire le nou- 
veau prophète); et, en vérité, 11 vous est pardonné ce que vous 
éprouvez dans le sommeil, si vous déterminez une pollution 
par vous-mêmes; mais connaissez le prix de cette liqueur, en 
vérité, elle est la cause de la création de l'être qui adore Dieu. 
Autant que cela est possible, conservez-la en tout honneur 
(et respect) ! l Puissiez-vous venir au secours de la loi de Dieu 
parles fruits de vous-mêmes! Et lavez-vous, si vous l'aimez 
mieux, lorsque vous trouvez cette eau, puis, certainement, 
conservez (l'eau avec laquelle vous vous êtes lavés), et, certai- 
nement, dites dix-neuf fois : Gloire à toi, ô Dieu ! En vérité, il 
n'y a pas de Dieu, sinon toi! Gloire à toi I En vérité, je suis 
au nombre de ceux qui te louent! Et si vous vous êtes enfoncés 
dans l'eau, la même prescription (que ci-dessus) vous est 
faite, après que vous vous êtes lavés. Et, de même, si vous 
lavez vos têtes et vos corps et vos mains et vos jambes, ne 
manquez pas de louer Dieu pendant cette occupation. 

Et, en vérité, les femmes, lorsqu'elles ont leurs mois, il n'y 
a pas pour elles de prières ni de jeûnes, à moins qu'elles ne 
se lavent. Ensuite elles feront la louange (de Dieu) quatre- 
vingt-quinze fois, d'un coucher (de soleil) à un coucher de so- 
leil), et elles diront : Gloire à Dieu, le maître de la beauté et de 
la forme 1 Ei« tous êtes en voyage avec elles (les femmes), après 
-mie vous êtes descendus (de cheval) et que vous êtes (en train) 
de vous reposer dans le lieu (que vous aurez choisi), prosternez- 
vous tous pour la première fois, puis, prononcez cette fois-là 
la louange (de Dieu) ; ensuite asseyez-vous pour (le bien de) 
la forme de l'Unité 2 . Alors louez Dieu dix-huit fois. Ensuite 
levez-vous ! Tout cela est dans ce but, que vous puissiez rendre 

grâces à Dieu conformément à sa loi ! 
Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : Et, 

pour vos morts, lorsque vous le pouvez, lavez-les cinq fois 



1. « Dans an vase précieux. » 

*. Asseyea-vous sur vos talons, dans nn repos complet. 



9M j^psacuarsi. 

4m» îf **b jiht** . EiiimnVv 4niws>ttimB«-&eF <aBns «fies w&gnjgiife 
é> aiée <vv 4e 'jcAtrtj 19m» wninr jâwif nm «adhett »ôe icarBiflnie 
■ tau* 9MLOIE. jtokuû ôt Iâkto -un *ir*ï«in$ -rt «m g 
7-t y» «i-uir *j«ufcmioe «a « Geftim qp»e je 1 
m jeu* «ï; JLj&watwi; 

Et, *•* i*vjl* ? krofMr îT-csaBB «rf au jâss fesott «eçrê de cha- 
leur, \**i*r*nLA* pwr Imer n* asurfe par la mon* de ©an 
que «ou* </Af»4mz avnamt «w Mues: dans 4e lean froid* 
mettez i *ani (bande et **n*x-*«» en lorsque vmb avez at- 
teint I* d*;.-?* de tiédeur qui t-ous oosmeut. Ensuite (tarez} 
le coq* d*« uwrU a«e* de I eau de rose rouge ou (quelque 

I. Os dvh bmr fibetû 1» t&e, ec dont : O rimcmmfmrmUt: en- 
soft* la pwirjoe, « dîtaat : O Fmaf..* pvslm m 
O rKterhrl' ^tmtut la ssaio caodte, ea dnas* :OU\ 
1* pfod drwt, «i dâut : O Je V«d*. f fini lesû 



> 


j 




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3 
3 


cr»--» 


k 



19 
Ici il ne s'agit dans le calcul que du nombre des lettres composant 
chaque mot. 
2, 0i c'est un mort, il faut qu'il y ait sur le cachet : 

cj'G Uy^> d>j* ] ijj oi^Ji ^y k*Uj 

« Kt à Dieu appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre 
s et ce qui est entre les deux! Et Dieu est sa?ant sur toutes choses 1 » 
81 c'est une morte : 

CjÇ* ^i^J U°J% O'jir-U viCLi J^ 

l^î Ji ^à. J^ J>o aJJI 

« Kt à Dieu appartient l'empire des cieux et de la terre et de tout ce 
« qui est entre les deux, et Dieu est tout-puissant sur toutes choses! » 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 52! 

eau) semblable. Lorsque vous le pouvez, certes, il faut vous 
rassembler (pour accompagner le défunt). Ensuite, donnez- 
lui tous les témoignages de vœux pour son repos et d'affec- 
tion (pour sa mémoire). Ensuite, après dix jours (écoulés), 
que tous (les croyants sans distinction aucune) aillent visiter 
leurs morts. Ou même, il est plus près (de la perfection) que 
vous y alliez tous les jours si cela vous est facile. Lorsque 
vous le pouvez, pendant dix-neuf jours et dix-neuf nuits, ne 
vous éloignez pas (du mort ou du tombeau), et lisez les révé- 
lations de Dieu et tenez les lampes allumées auprès (du mort). 

Ensuite, le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
En vérité {c'est Dieu qui parle au Bâb), j'ai vu, pendant qu'on 
te martyrisait (comparaître devant moi) toute la douleur (du 
monde) 1 . Ne t'afflige pas! Et, en vérité, dans ce lieu-là, toutes 
choses m'ont loué par toi, et tout ce qu'on a fait, si on le sait, 
a été fait par toi et en vue de toi, et, promptement (toutes 
choses) reviendront à moi ! Et elles me demanderont pardon. 

Dis : celui qui est dans ce pays dont la circonférence est de 
soixante-six farsakhs*, aussitôt que dix-neu fan nées au ront passé 
de son temps de vie, il faut qu'il se présente dans ce lieu du 
martyre pour y faire le pèlerinage, tous les ans une fois ; puis, 
après dix jours (passés) là, certainement (les pèlerins) seront 
libres (de s'en retourner chez eux 3 ). Et sur la place de la 
Station, certes, qu'ils fassent cinq rikaats de prières, et celui 
qui ne peut pas (venir les faire là, qu'il les fasse) dans sa 
maison, (et alors) pendant dix-neuf jours qu'il prie Dieu, 
son Seigneur; et celui qui n'est pas dans cette limite 4 , il lui 

1. C'est ce passage qui me fait douter que le livre soit du Bâb. Mais 
je dois cire que ceux qui le prétendent présentent ici deux interpréta- 
tions. Les uns assurent que le martyre dont il est ici question n'est pas 
la mort du Bâb, mais son arrestation à Sliyraz et son transfert dans la 
citadelle d'Ardebyl, où il aurait composé l'ouvrage actuel pendant 
l'emprisonnement qui précéda sa mort. D'autres soutiennent qu'il s'agît 
bien de la mort du Bâb, mais que celui-ci, qui la prévoyait et la con- 
sidérait comme assurée, en parle comme d'un fait déjà accompli. 

2. Le pays de Tebryz, où le Bâb a été martyrisé. 

3. Ce passage a encore ce sens : a certainement, ils doivent prier 
avec toute effusion. » 

6. Qui ne fait pas toutes les prières nécessaires, qui les fait impar- 
faitement ou qui abrège le temps des dix-neuf jours. 



5» 1PPE5DICR. 

est pardonté par ma bonté, et, en vérité, j'ai prononcé ce 
jugement sur ce qui est sur la terre : foi pourrait aller à ren- 
contre? En vérité, ô mes serviteurs, vénères Dieu ! 

Ensuite, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Faites le azayyem pour le Point, en vue de ses premières (ma- 
nifestations) et de ses deraièi«,quatre-vingt-qninxe fois, dans 
les prières (qui) lui (sont adressées), et certes, priez tous (tant 
que vous êtes), une fois, mais vous (qui êtes seuls), vaquez à 
la prière isolément 

Ensuite, le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : Si 
vous savez ce qu'est l'Exposition et (ce que sont) ses préceptes, 
lisez en ce qui vous plaît, jour et nuit, et si (vous n'êtes pas 
en état de comprendre l'Exposition et ses préceptes), rappe- 
lez-vous Dieu sept cent fois (par jour), si vous êtes en dispo- 
sition, et sinon (attendez) jusqu'à ce que vous le soyez 1 ! 

Ensuite, le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il est nécessaire, pour tous les êtres, qu'il reste de leur exis- 
tence une existence, et, certes, il faut qu'ils se marient entre 
eux lorsque sont passées onze années de leur âge, et celui 
qui le peut et n'accomplit pas la tâche de propagation, son 
œuvre ne se fait pas. Et s'il y a empêchement (d'âge) dans 
l'un des deux (dans la femme), quant à la production des 
enfants, qu'ils attendent, si cela leur plaît, jusqu'à la puberté; 
et il n'est pas permis (de prendre un conjoint) sinon qu'il 
soit (des croyants) à l'Exposition, et, si (une épouse étrangère) 
entre (dans la maison d'un fidèle), ce qu'il possède de lui- 
même reste interdit pour l'autre (conjoint), à moins qu'elle 
(l'épouse infidèle) n'arrive (à la vraie religion). Ce précepte 
a été donné (postérieurement à l'abrogation de la première) 
ordonnance que Dieu avait manifestée dans la vérité et qui 
s'était manifestée dans la justice, avant ce (nouvel ordre). Dès 
lors, donc, vous êtes libres de vous marier. Puissiez-vous, au 
moyen de ce précepte, glorifier la loi de Dieu ! 

Ensuite, le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ceci 

1. On voit qu'en général le Bàb se montre très-peu exigeant sur la 
pratique des dévotions extérieures. Plusieurs fidèles croient mena 
qu'il n'y tenait pas et ne faisait que céder à un certain respect pour la 
coutume établie qu'il ne voulait pas trop violenter. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 523 

importe à la justice de Dieu que, de toute chose qui a la valeur 
de cent miskals d'or, quelle que soit cette chose, tous donniez 
la valeur de vingt miskals, au nom de Dieu, lorsque le cercle 
(d'une année) a passé sur (cette chose) et qu'elle n'a pas déchu 
de ce qu'elle valait d'abord, (que vous donniez, dis- je, cette 
valeur) à «Celui que Dieu manifestera.» Certainement (ce der- 
nier) donnera à chacune des Lettres de l'Unité l un miskal, 
excepté à la première Lettre (au Bâb) 2 à laquelle il donnera 
deux miskals, et, en vérité, jusqu'au temps où « Celui que 
Dieu manifestera » sera apparu, (il faudra remettre ce 
tribut) à celui (des prophètes ou des lieutenants de Dieu) qui 
aura été manifesté pendant la vie (des tributaires), et, assuré- 
ment, après la mort de ces derniers, (leurs dons) reviendront 
à leurs enfants s'ils en ont et, s'ils n'en ont pas, à toute per- 
sonne instituée par Dieu (pour être leur héritier). Que toufr 
agissent ainsi. 

Cet ordre (doit s'accomplir) si (le propriétaire) possède par lui- 
même, et s'il a plus que (ce qu'il faut pour) son entretien; et 
quand on fait le compte (de son bien) après sa mort, (cet im- 
pôt se prélève) sur la totalité du bien (sans faire la distinction 
précédente). Ensuite (le lieutenant du Bâb ou le Bâb lui- 
môme) détermine, suivant la justice, pour tout l'espace de 
temps qui s'écoulera jusqu'à la manifestation (de Celui que 
Dieu manifestera), la quotité de l'impôt sur l'héritage, au 
taux qui lui convient. Et, en vérité, il ne faut pas que vous 
soyez en retard (pour payer 3 ). 

Ensuite, le septième paragraphe après le dixième (dit) : 
Lorsque le produit du prix (des objets représentés par) les mis- 
kals d'or et d'argent a été remis par tout le monde en vue 

J . Aux dix-huit qui forment l'unité prophétique avec Hrî. 

2. Cette lettre est celle qui, jointe aux dix-huit, accomplit avec elles 
le chiffre dix-neuf. Il ne s'agit pas ici du premier Bàb, mais d'une des 
incarnations successives appelées ici : a Celui que Dieu manifestera. » 

S. On voit ici la trace d'un établissement théocratique différent de 
Tordre des pouvoirs civils et pouvant faire des lois dont l'origine, bien 
que spirituelle, a cependant action sur le domaine temporel. Ce- 
pendant, c'est un fait digne de remarque que le bàbysme, contraire- 
ment, aux précédents asiatiques, conçoit la séparation des deux pou- 
voirs. 



524 APPENDICE. 

do nombre des lettres (dii-neuf) et des deux fias ^ il est révélé 
que le septième (de ce produit total) appartient à Dieu, et, 
assurément (celui-ci) permet que, de toute chose possédée, 
sauf le nombre de Dieu* certainement, on donne aux pau- 
vres de la part de leur Seigneur, et à ceux qui sont em- 
pêchés dans leur travail, et aux débiteurs, ou à ceux qui sont 
rançonnés, ou à ceux qui sont embarrassés dans leur com- 
merce, ou à ceux qui ont besoin de quelque chose dans le 
voyage, et que Ton se fasse du bien l'un à l'autre. Dis : En 
vérité, ce qu'il y a de plus proche, ce sont les enfants et ce 
qui leur est nécessaire; ensuite la parenté. 

En vérité, riches! vous tous tant que vous êtes, vous êtes 
les préposés de Dieu, et soyez attentifs à la fortune de Dieu 
(qui est entre vos mains), et enrichissez les pauvres de la part 
de votre Seigneur, et il n'est pas permis de mendier dans les 
bazars, et celui qui demande, il est défendu de lui donner, 
et, en vérité, l'ordre (de se considérer comme les préposés de 
Dieu, quant à la possession des biens du monde, s'adresse) à 
tous ceux qui font le commerce, et celui qui n'est pas en si- 
tuation (de prendre les charges imposées par ce précepte), 
vous, les préposés à la richesse, faites parvenir (le néces- 
saire) jusqu'à lui! 

Et, certes, elle est indispensable pour vous, la science de 
ce qui est (décrété) dans votre loi (savoir : ) que personne ne 
manque de rien ! En vérité, mes serviteurs, vénérez moi ! 

Et, en vérité, ce nombre de Dieu (le sixième des biens), 
lorsqu'on l'aura prélevé sur la totalité des fidèles, pour le 
donner à Dieu, et que, pour toute l'année, il sera recueilli, 
et lorsqu'il sera arrivé au plus haut taux qu'il puisse atteindre, 
le Point (ou tout représentant de Dieu) le prendra pour les pre- 
mières et Us dernières Lettres 3 , et de ce que vous possédez, 

1. Les deux Hâs sont Moulla Hoosseîn Booshrewyèb, la première 
des lettres du Virant, surnommé la porte de la Porte, Babel Bâb, et 
Celui que Dieu manifestera, qui est également la Porte, celle de sortie, 
comme Moulla Hoosseîn Bouslirewièh est celle d'entrée. Le Bâb loi- 
même a cessé d'être la Porte pour prendre nn rang plus élevé, après la 
confereion deMoullaHoussein Booshrewièh. Il est alors devenu le Point, 

2. C'est-à-dire la part attribuée à Dieu qui constitue le sixième, 

3. Pour le clergé 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 525 

vous ferez part aux dix-neuf principaux dévots (que vous 
connaîtrez parmi vous), lorsque Tordre (qui les fera connaître 
sera arrivé pour vous). 

Que chacun donne le nombre Hâ * suivant ce qu'il peut 
(c'est-à-dire cinq ashrefys, ou cinq krans ou cinq pouls) d'après 
ses ressources, à ses parents, et que les parents entre eux 
(se donnent), pour peu qu'ils soient croyants! 

Ensuite, le huitième paragraphe après le dixième (dit) : 
Jeûnez tous les ans pendant le mois d'Alâ (le dernier des 
i 9 mois de l'année) et avant que ne soient mûrs l'homme et la 
femme, (c'est-à-dire avant) la onzième année après leur con- 
ception 2 . (Passé cette époque), si on le veut, qu'on jeûne jus- 
qu'au coucher du soleil. Et après la quarante-deuxième année, 
(le jeûne) leur est remis. Pour ceux qui se trouvent entre le 
lever (c'est-à-dire l'âge de onze ans) et le coucher (les quarante- 
deux ans), certainement qu'ils jeûnent. Puissiez vous, au jour 
de la manifestation, ne pas franchir les portes du feu ! 

Autant que vous le pourrez (dans le mois du jeûne), don- 
nez des repas avant le lever (du soleil) et après le coucher. 
Et si vous croyez en celui qui sera « Celui que je manifes- 
terai,» ne discutez pas à son sujet et ne mangez pas et ne bu- 
vez pas et n'ayez pas des relations de femmes (dans ces repas). 
(Le but qu'on doit s'y proposer est) de prendre du plaisir (à 
lire et à commenter) les prescriptions de Dieu ; et ne tournez 
pas vos bouches en parlant de ces sujets sacrés, tant que vous 
lisez 3 ! 

1. C'est-à-dire, cinq. 

2. Le B:\b autorise le jeûne pour les enfants comme pour les adultes 
pendant le mois d'Alâ. Mais, en faisant remarquer que les adultes 
pourront, s'ils le veulent, jeûner jusqu'au coucher du soleil, il donne 
à entendre que les enfants n'ont nul besoin de se soumettre à cette 
austérité, et le jeûne, pour eux, peut être réduit à quelques heures de 
la matinée ou môme supprimé tout à fait, sans qu'il y ait faute de 
leur part ou de celle de leurs parents. On voit encore ici que le nova- 
teur accepte, avec répugnance et à demi, des habitudes dévotes qu'il 
Juge trop enracinées et trop peu importantes d'ailleurs pour les heurter 
de front. 

3. Comme font les musulmans, chez qui c'est une mode dévote 
d'abaisser les coins de la bouche, ainsi que de parler du nez et de ren- 
verser la tOte en arrière en clignant des yeux. 



520 1PÎENDKHL 

Ensuite, le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Chaque fois que vous entendez nommer le Point *, saluez-le 
(d'une formule de louange). Faites-en de même lorsque (vous 
entendez citer) les Lettres du vivant (les dix-neuf). Puissiez- 
vous avoir la bonne dévotion, au Jour de la manifestation de 
leur Seigneur! 

Lorsque vous faites un récit (relatif à Dieu ou aux saints), 
il suffit (de faire le salut) une fois*! Et la veille du vendredi 
et le vendredi même, dites : « Gloire à toi, ô Dieu! donne 
le salut à la nature des sept Lettres (Aly-Mohammed) et aux 
Lettres du Vivant, avec gloire et élévation 3 !» Puissiez-vous au 
jour du jugement être convaincus de ce que vous direz-la! 

Ne faites pas le salut comme (vous le faites) aujourd'hui 
(en l'adressant) à Mohammed et aux Lettres du Vivant. Vous 
serez séparés d'eux "par un voile (au jour) de leur manifesta- 
tion, dans leur dernier (jugement 4 ). Si vous ne les saluez pas 
et si vous ne les affligez pas, certainement vous les rendrez 
satisfaits de vous 5 . Mais (pour être dans le vrai) ne les saluez 
pas, faites ce que vous avez à faire (de vraiment utile, néces- 
saire), et celui qui salue « Celui que je manifesterai, » Dieu le 
salue mille fois. Et de même, si vous saluez les Lettres de la vie ! 

LA NEUVIÈME UNITÉ. 

O Lui ! en vérité, moi, je suis moi, Dieu ! Il n'y a pas de 
Dieu sinon moi, le plus puissant, le plus puissant ! Et, en vé- 
rité, c'est à moi qu'appartient l'empire du ciel et de la terre 

1. Ici, le Point c'est Dieu. 

2. Les musulmans rigides affectent d'incliner la tète avec respect 
chaque fois qu'ils nomment Dieu, le Prophète on on saint personnage 
quelconque. 

3. Ici il s'agit des douze Imams musulmans qui portent ce nom. 

4. C'est-à-dire : Vous n'avez aucune espèce de rapport avec eux ni 
avec leurs sectateurs. 

5. A quoi sert de les saluer d'une part, et de l'autre, de ne plus les 
reconnaître comme guides? Ils sont plus satisfaits qu'on les laisse 
absolument en repos. Seulement, il ne faut pas les offenser, car tant 
que la loi qu'ils ont prechée au monde n'a pas été remplacée par le 
bàbysrae, ils représentaient la vérité et étaient pour le monde une 
source de salut. 



LE LIVRE DES HtâCEPTES. 527 

et de te qui est entre eux I Ce qui vient de moi arrivera à toi, 
à ton dernier Jour, et à ton premier jour *l 

Bis : La terre entière est magnifiée pour « Celui que je ma- 
nifesterai. » Au jour de sa manifestation, vous retournerez à 
lui l Et si vous avez une maison et que vous y demeuriez, nous 
décrétons contre vous le feu ! En vérité, ô mes serviteurs, vé- 
nérez moi 2 1 

En vérité, les palais des rois sont à lui (Celui que Dieu 
manifestera), et, en vérité, si quelqu'un fait la prière dans 
ceux-ci, il est indispensable pour lui qu'il donne aux pauvres 
un miskal d'argent, à moins que vous ne soyez un des té* 
moins de l'Exposition 3 , priant au coucher du soleil avec une 
autorisation (des supérieurs). Que celui-là habite (sans scru- 
pule) dans ces (palais des rois), s'il en a la permission. 

Dis : dans les grandes assemblées, laisse/ vide (la place) de 
dix-neuf (personnes). Puissiez-vous au jour de la manifestation 
n'avoir pas pris le pas (sur les dix-neuf) I Cette (prescription a 
lieu) lorsqu'il y a de la place, sinon une seule place (vacante) 
vous suffira. Puissiez-vous dans ce jour de la manifestation 
être sauvés ! 

Ne vous en allez pas comme aujourd'hui, parlant de moi et 
discutant sur moi et ne me saluant pas (de formules de res- 
pect 4 ). Ainsi est le premier paragraphe. 

1. A la fin des temps et au jour où commencera l'éternité. Il y a 
encore un autre sent : au jour où finira la période dogmatique actuelle 
et où commencera l'autre période plus élevée dans la vérité absolue 
que viendra ouvrir « Celui que Dieu manifestera. » 

2. Cela veut dire que si, suivant la prescription qui en est faite plus 
baut, vous avez dans votre maison un oratoire destiné à « Celui que Dieu 
manifestera, » et que vous, propriétaire, ou plutôt usufruitier des biens 
qui n'appartiennent réellement qu'à « Celui que Dieu manifestera» » 
vous vous permettiez de vous en servir pour des usages profanes, vous 
êtes damné. 

3. Un personnage ecclésiastique. Cette prescription n'est que le 
maintien du loyer que le roi paye aujourd'hui aux moullas pour avoir 
le droit défaire la prière chez lui, ce qu'il possède ne lui appartenant 
que par usurpation, puisqu'il n'est pas de la famille d'Aly. La 
prière ne serait pas légale dans un lieu ainsi possédé sans droit; mais 
le loyer payé à la mosquée est censé rétablir la légalité. 

4. Cette défense est dirigée contre la passion qu'ont les Persans, les 
Hindous et les Arabes de parler sans terme' ni mesure sur des sujets 
théologiques. 



528 APPENDICE. 

Ensuite tous lisez dans le second paragraphe : En vérité, 
ô médecins, craignez Dieu, et donnez des médicaments bons 
et bienfaisants (tels que) Dieu les a créés, et vous, ô mes ser- 
viteurs, visitez les malades. 

Si quelqu'un possède une très-belle écriture, (telle) qu'elle 
soit incomparable, qu'il écrive mille lignes (d'éloges de Dieu, 
du Bab et des saints) et ce sera son testament, et certaine- 
ment je tiendrai grandement compte de lui ! 

Ensuite le troisième paragraphe (dit) : Tous les rois (bâbys) 
devront avoir une maison (ornée) de miroirs et leur apparte- 
nant. Ils feront écrire devant eux ce qui servira d'arguments 
pour (prouver) la vérité des préceptes de leur Seigneur 1 . 

S'ils n'aident pas (à la religion), certainement Dieu pren- 
dra vengeance d'eux par tous les moyens possibles et s'ils 
viennent en aide à. lui (au Bab), certainement Dieu leur ac- 
cordera tout ce qu'il y a de meilleur. Dis : En vérité, je t'ai 
créé pour que tu donnes assistance (à la religion) et il te fau- 
dra mourir (ensuite), mais je maintiendrai ton souvenir jus- 
qu'au jour du jugement, dans la mémoire du Créateur ! 

Ensuite le quatrième paragraphe (dit) : Chaque fois que 
vous vous reposez dans l'endroit retiré (de vos maisons), pre- 
nez plaisir à parler de Dieu, mais si vous prenez plaisir à ce 
qui a trait à « Celui que Dieu manifestera, » certainement 
c'est (encore) meilleur devant Dieu que si vous prenez plai- 
sir à vous entretenir de Lui. Certes, je l'ai exalté dans vos 
cœurs, par les préceptes qui le concernent, avant qu'il n'ait 
été manifesté (et cette glorification a été faite par) ma langue. 
En vérité, ô toutes choses, vénérez-le ! 

Ensuite le cinquième paragraphe (dit) : Il a été prescrit à 
tout homme de servir le Point pendant dix— neuf jours, dans 
(le temps de sa) manifestation*, et cette obligation vous est 
remise lorsqu'il le permet. Dis : Cela est la meilleure des 
œuvres si vous pouvez la bien considérer ! 

1. Il est ordonné aux rois d'avoir les murailles de leurs palais cou- 
vertes de formules talismaniques bien et richement écrites. C'est 
exactement ce que faisaient les monarques anciens au moyen de 
récriture cunéiforme. 

2. Tout homme est obligé d'aller pendant dix-neuf jours servir ma- 
tériellement le fiàb. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 529 

Ensuite le sixième paragraphe (dit) : Ne prenez point le 
pas sur la famille dans laquelle le Point se manifeste, (à la 
condition que ceux-là (les gens de cette famille) seront des 
croyants '. Dis : Ceux-là sont lesjneilleurs de (tous les hommes 
qui sont) sur la terre; et si Dieu avait connu (quelque autre 
famille) plus excellente dans la foi, certainement il aurait 
manifesté le Point au milieu de cette famille. Demandez le 
salut à Dieu pour le père et pour la mère (du supérieur ec- 
clésiastique), et pour ce qui vit avec lui , et pour ce qui croit 
en lui parmi les chefs de sa parenté. Si vous vous conduisez 
bien avec tout le monde, puissiez-vous avoir connaissance 
(du Point) avant qu'il se manifeste, et après cela (après la 
manifestation), vous n'aurez aucune peine à considérer et à 
comprendre. (La forme de salut à adresser aux parents du 
Bâb est celle-ci :) C'est à toi qu'appartiennent, en vérité, 
ô Trésor de Dieu (ô Bâb), puis aux premiers de ta parenté , 
l'Exposition de Dieu et la louange de toutes choses *. En tout 
temps (existe la manifestation), et avant ces temps, et après 
les temps ! 

Ensuite le septième paragraphe (dit) : Tenez-vous loin de 
tout ce qui n'est pas de moi, et ne vendez pas et n'achetez pas 
ce que Dieu n'aime pas. Et, en vérité, cela vous est interdit, 
et ne faites pas cela. Vous qui êtes dans cette loi, écartez- 
vous, autant que vous le pouvez, de toute action impure. 

Ensuite le huitième paragraphe (dit) : Ne prenez pas de 
drogues (enivrantes), ni arak, ni opium, ni les choses qui 
sont au-dessus, et n'en vendez point , et n'en achetez point, 
et ne vous en occupez point, sinon dans le cas où vous pren- 
driez plaisir à en fabriquer 3 . 

1. Toute famille qui compte parmi ses membres un des dix-neuf 
membres de l'Unité prophétique, ou bien un des chefs spirituels infé- 
rieurs, a droit à des respects spéciaux. 

2. Toutes choses signifie ici le prototype de toutes choses, c'est-à-dire 
les Lettres du Vivant, la religion même. — Il faut considérer que les 
mots kull-shy, toutes choses, ont la valeur numériqne de 360, et en y 
ajoutant l'Élif hamzè, pour le Noktèh, pour leBàb, on a 361, qui est le 
carré de 19, lequel nombre est à la fois Dieu, et l'univers et le Bàb. 

3. C'est-à-dire dans le cas où vous en auriez besoin pour l'exercice 
des métiers ou des arts, et je crois qu'il faut ajouter aussi : dans le cas 
où vous en fabriqueriez pour les vendre aux infidèles. 

30 



530 APPENDICE. 

Ensuite U neuvième paragraphe (dit) : Ne faites pas de 
prières en commun ; mais visitez les temples et méditez, assis 
sur les bancs , sur tout ce qui plaît à Dieu , et faites des prê- 
ches ; excepté dans le cas où l'on prie pour les morts , et en 
vérité (dans ce cas) , vous prierez (ensemble) i pendant le 
temps que Ton sera réuni. 

Certainement , prenez tout ce qu'il y a de bon dans vos 
maisons pour (le mettre) dans vos temples (domestiques), et, 
en vérité, fréquentez les temples *. C'est excellent pour vous. 
Puissiez- vous, au jour de la manifestation de Dieu, être di- 
ligents dans l'œuvre de Dieu I 

Ensuite le dixième paragraphe (dit) : Autant que vous le 
pourrez, rendez-vous possesseurs de tous les vestiges (les li- 
vres qui traitent) du Point , quand môme ce seraient des (li- 
vres) imprimés. Et, en vérité, les faveurs (de Dieu) descendent, 
sur celui qui les possède, comme une pluie. Dis : Eu vérité, 
ô mes serviteurs, c'est le meilleur des commerces! En vérité, 
croyez en « Celui que je manifesterait » 

Ensuite le premier paragraphe après le dixième (dit) : Cer- 
tainement, purifiez vos esprits de ce qui n'appartient pas 
aux Lettres Sublimes 3 1 Puissiez-vous ne pas pénétrer dans 
ces horribles réalités 4 , et certes ne soyez pas d'entre eux 
(les infidèles) ! Et celui qui peut ne s'occuper à comprendre 
que le bon, cela est bon pour lui. Pour vous, ayez votre at- 
tention concentrée sur ce que Dieu a manifesté, et, en vé- 
rité, il a été révélé dans la (loi du Bâb) tout ce qui a été ré- 
vélé jusqu'à présent 5 1 

1. Chacun pour soi, à voix basse et sans s'unir aux autres assistants. 

2. Il s'agit ici des oratoires domestiques. C'est la recommandation 
expresse des méditations solitaires. 

3. C'est-à-dire, de tout ce qui n'a pas trait au peuple fidèle du 
Bâb. Les bàbys s'appellent les Lettres Sublimes, parce que toutes 
leurs pensées, tous leurs désirs, toute leur vie expriment Dieu et 

ses envoyés, en opposition avec les lettres emprisonnées ^^ m> 
qui représentent les gens enfermés dans l'erreur et l'inâdéâUé, tout ce 
qui n'est pas bàby. 

4. C'est-à-dire, le châtiment certain qui attend les infidèles. 

5. La loi du Bâb contient toutes les révélations antérieures, et de 
plus des vérités qui n'avaient pas encore été annoncées. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 531 

Après ÏÉHf et le Ya, si (Celui que Dieu manifestera) veut 
compléter le nombre de toutes choses (360), certainement, 
avec la volonté de Dieu, vous en serez témoins *. 

Ensuite le deuxième paragraphe après le dixième (dit) : 
Le poil des animaux ne rend pas votre prière infructueuse ni 
Tien de ce qui a vie. Pour vous, rendez grâces à la loi de 
Dieu 2 . 

Ensuite le troisième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
détruisez jamais aucun écrit ! 

Ensuite le quatrième paragraphe après le dixième (dit) : 
Tous les dix-neuf ans, si vous le pouvez, renouvelez tous vos 
effets 3. 

Ensuite le cinquième paragraphe après le dixième (dit) : 
Certes, il vous faut tracer le nom du Bâb sur tous vos objets. 
Puissiez-vous , au jour de la manifestation de sa réalité , si 
vous êtes restés fermes dans votre {pi, apporter vos hom- 
mages à l'Arbre auguste (le Bâb) 4 ! 

Ensuite le sixième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
frappez jamais personne ! 

Ensuite le septième paragraphe après le dixième (dit) : 
Certes, dans l'espace de dix-neuf jours, soyez l'hôte de dix- 
neuf personnes, quand môme vous n'auriez que de l'eau à 
leur donner, et si vous ne pouvez pas avoir plus d'un convive 
(à la fois) , amenez- le (cependant chez vous). 

Ensuite le huitième paragraphe après le dixième (dit) : Ne 
déchirez pas vos habits et ne frappez pas vos corps lorsque 

1. Ceci explique ce fait, que huit unités du livre traduit ici n'ont pas été 
écrites encore. Le Bàb, en abandonne la révélation à « Celui que Dieu 
manifestera, » et qui ainsi complétera le nombre des 19 unités formant 
l'unité de la loi. Jusque-là, le nombre de toutes choses restera incom- 
plet. Mais ce chiffre de huit unités encore à révéler correspond à une 
chose qui est représentée par le chiffre 8 : les huit demeures du pa- 
radis. Ces demeures ne seront ouvertes que par les huit unités qui 
restent à révéler, et elles sont destinées à tous les peuples du monde 
non encore convertis, mais qui le seront alors. 

2. Ceci est dirigé contre les idées musulmanes sur la pureté et 
l'impureté légales. 

3. Les vêtements, les meubles, les tentures, afin que tout soit tou- 
jours propre. 

4. Cette dénomination d'arbrt est prise de* juifs et des chrétiens. 



532 APFESfDICE. 

meurt quelqu'un d'entre tous. (Se le frites) jamais, jamais! 
Ensuite le neuvième paragraphe après le dixième (dit) : 
Chaque fois que tous préparez un poisson de mer ou de ri- 
vière, dites : Au nom de Dieu, le protecteur, l'Éternel! En- 
suite, mangez de tout (poisson) qui a des écailles! 

la dixième rxrrit 

Au nom de Dieu, le très-grand, le très-saint! En vérité, 
moi, je suis moi, Dieu! Il n'y a pas de Dieu, sinon moi, le 
plus parfait, le plus parfait! En vérité, j'ai révélé dans la 
dixième unité que, en mérité, j'atteste que, en vérité, Lui, il 
n'y a pas de Dieu, sinon moi ! Le protecteur, l'Étemel ! dis : 

(C'est ici) le premier paragraphe. Ne vous écartez pas des 
chiens ni d'autres (animaux), et quand même vous vous frot- 
teriez à leur poil ou à leur humidité, à moins que vous n'ai- 
miez à vous brosser après *. 

Dis, dans le deuxième paragraphe : En vérité, Dieu a per- 
mis à ceux qui croient à l'Exposition, tant Lettres (mules) 
que Lettres (femelles), de contempler les femmes, lorsqu'ils 
le veulent , et qu'elles le veulent , sauf à ce que les hommes 
n'assistent pas, ou que (les femmes) n'assistent pas à ce que 
Dieu n'aime pas dans le fait de la contemplation d'eux et 
d'elles, et Dieu veut qu'il soit créé entre vous et elles ce qui 
peut vous donner la satisfaction que vous aimez *. 

Et, en vérité, dans le troisième paragraphe (il est dit) : Certes, 
faites le partage de ce dont vous avez hérité des biens de Dieu, 
de la m<3me manière que je les ai partagés entre vous. Puis- 
siez-vous, après avoir accompli ce que nous voulons au sujet 
des parts de chacun, entrer, au jour de la manifestation, dans 
celle-ci (la part de la félicité éternelle qui vous reviendra 
pour votre conduite)! 

1. Pour les musulmans, on n'est pas impur quand on a touché un 
animal impur, à moins qu'il ne soit resté après vous quelques-uns de 
ses poils, ou bien, s'il est mouillé, que vous n'ayez gardé quelque chose 
de son humidité. Pour les bàbys, cette impureté est abolie: mais il n'est 
pas défondu d'éviter la malpropreté. 

2. L'usage du voile et la réclusion des femmes sont abolis. Il est per- 
mis aux deux sexes de se regarder librement, mais dans la mesure et 
avec la réservo que doivent imposer la décence et les bonnes mœurs. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 533 

Certes, croyez à « Celui que Dieu manifestera! » Ensuite, 
soyez convaincus de ses préceptes. 

Dis : En vérité , vos enfants hériteront d'après la supputa- 
tion du Tha *. Donnez à vos (filles) des portions équitables. Dis : 
Puissent-ils rendre grâces de ce que Dieu a prescrit pour . 
ceux-là (les infidèles) le nombre de l'Inimitié! 

Dis : Pour ce que Dieu a prescrit qu'il soit donné à vos 
femmes, d'après le calcul du Ha, conformément aux nombres 
Ta et Fa, partagez-le entre elles avec équité. 

Dis : Pour ce que Dieu a prescrit dans la supputation de la 
supputation du la ( *U ) pour vos pères, (ce qui revient) aux 

nombres Ta et Kaf (v^d), décidez d'après la loi que Dieu 
(vous a tracée). 

Dis : Pour ce que vos mères (ont droit d'avoir en) héritage, 
c'est d'après la supputation du Waw, nombre vain dans le 
calcul. Pour vous, conformez, sur ce point, votre volonté à la 
volonté de Dieu ! 

Et , en vérité , pour ce que Dieu a prescrit pour vos frères 
du nombre Shyn, d'après la suppution Ha (J-^Jl), conformez- 
vous à ce que Dieu a prescrit. 

Et, en vérité, pour ce que Dieu a prescrit relativement à 
vos sœurs, du nombre M et Mym, d'après la supputation Dâl, 
soyez justes envers elles, suivant ce que Dieu, en vérité, a 
prescrit. 

Et, en vérité, pour ce que Dieu a prescrit pour ceux qui 
vous ont instruits (et élevés) , d'après la supputation Djym du 
nombre Gaf, accordez-le leur avec justice. 

Dis : En vérité, Dieu a partagé votre héritage entre quatre 
degrés après les trois (premiers degrés de parenté) suivants, 
et en vérité, il a déterminé, par les lettres (indiquées plus 
haut), ces degrés (de parenté), (de façon à ce) qu'avant les 
quatre derniers , il y en eût trois. Cette prescription est tirée 
du trésor de la science (déposée) dans le livre de Dieu ; il ne 
sera jamais changé , ni transformé ; contemplez-le en vous- 
mêmes ! 
Au jour du jugement dans lequel Dieu éclairera toutes les 

1. C'est-à-dire en divisant par 0. 

M. 



534 APPEXD1CE. 

lettres an moyen dn nombre Hè (•-») f , tous croirez et tous 
serez convaincus en « Celui que Dieu manifestera. » 

DU : En vérité, le quatrième paragraphe est l'essence de la 
Loi! Il est dans votre commencement et dans votre retour 
(au Créateur au Jour du jugement). ( Le voici : ) En vérité, 
croyez en Dieu, celui qui est, Celui sinon lequel il n'y a pas 
de Dieu ! Ensuite (croyez) à «Celui que Dieu manifestera, • au 
jour du jugement, pour (produire votre retour à Dieu); en- 
suite (croyez) à ce qui vous a été révélé des Livres ; ensuite, 
(croyez) à « Celui que Dieu manifeste • sous le nom d'Aly 
(placé) avant (le nom de) Mohammed; ensuite, (croyez) à ce 
que Dieu a révélé (à celui-ci) d'une Exposition à la hauteur 
de laquelle rien (dans le monde) ne saurait s'élever, si vous 
attendez votre retour de « Celui que Dieu manifestera », et si 
vous considérez (la vraie cause de) votre commencement ! 

Dis : En vérité, le cinquième paragraphe (dit) : Que toutes 
choses qui méritent le nom de chose, en vérité, entrent 
dans l'océan des choses permises et pures, de la façon la plus 
complète , excepté celui qui ne croit pas à l'Exposition, et il 
vous a été « ordonné dans le Livre que vous n'acceptiez 
pas ce qu'il dit, et, en vérité, le devoir qui vous a été imposé 
ne sera pas modifié par ce qu'il porte en lui-même (d'opposi- 
tions et d'objections), et ne faites pas de discussions sur ce 
que, en vérité, Dieu, votre Seigneur, vous a commandé. Du 
reste, abstenez-vous de tout ce qui vous répugne! 

Dis : En vérité, le sixième paragraphe (dit) : En vérité, Dieu 
vous a défendu dans l'Exposition (de recourir) aux coups , et 
quand même on vous frapperait d'un coup de la main sur 
l'épaule. En vérité, ô mes serviteurs, vénérez Dieu, et, en 
vérité, lorsque vous désirez de discuter les raisons et les ar- 
guments, écrivez avec la retenue la plus parfaite vos objec- 
tions, et, avec la convenance la plus entière, exprimez-les! 
En vérité, (en agissant ainsi), vous pourrez converser avec 
Dieu, votre Seigneur, au jour du jugement, en conversant 
avec « Celui que Dieu manifestera, » et avec « Celui qui aura 
été une porte pour arriver à lui en faveur du Créateur (le 

1. Qui produit Hu, Lui : c'est-à-dire que Dieu expliquera toutes 
choses par cela seul qu'il se fera comprendre dans sa nature infinie. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 535 

Bâb).»Puissiez-vous ne pas avoir d'entretien avec Dieu, votre 
Seigneur, et ne pas commettre d'actions qui affligent Dieu, 
votre Seigneur, en affligeant « Celui que Dieu manifestera > ; 
vous seriez ainsi écartés de toute compréhension et de toute 
appréciation (du vrai). 

Dis : En vérité, le septième paragraphe (dit) : Que chacun 
de vous donne à « Celui que Dieu manifestera » une coupe 
à parfums en cristal, magnifique, précieuse, au nom du Point 
de l'Exposition (du Bâb) ; ensuite prosternez-vous devant Dieu ! 
Faites ce présent de votre propre main et non par celle de 
quelqu'un qui ne soit pas vous, à moins que vous ne puissiez 
faire autrement. 

Dis : En vérité, le huitième paragraphe (dit) : Ne vous 
prosternez que sur du cristal ! (Cette substance) contient des 
parcelles de la terre du premier (du Bâb), et du dernier 
(Boushrewyèh, la dernière des Lettres du Vivant). Cette 
prescription (vient) de Dieu. (Elle est consignée) dans le 
livre de l'Exposition. Puissiez-vous ne jamais avoir de coi** 
tact avec des choses autres que celles qui sont aimées (de 
DieuM) 

Et en vérité, dans le neuvième paragraphe, (il est dit) : Que 
chacun possède, en objets de cristal excellents et précieux, le 
nombre de l'Unité (49 pièces), autant que cela lui sera pos- 
sible. Et s'il ne peut (se procurer ces objets) et qu'il ne les pos- 
sède pas, il lui est prescrit de donner aux pauvres dix-neuf 
miskals d'or; voilà ce qui a été prescrit (quant à la mesure 
de l'aumône), dans le livre de Dieu. Puissiez-vous être pleins 
de respect (pour ces ordres) * l 

Et en vérité , dans le dixième paragraphe, (il est dit) : Et 
que les lettres (mâles) n'attendent pas, après que les lettres 
femelles ont été saisies (par la mort) , plus de 90 jours pour 

i. Ces personnage», ahn saints que les autres, ont éU créé» du cris- 
tal, la plus pure des terres. 

2. Il serait difficile de ne pas reconnaître dans cette partialité du 
Bàb pour le cristal une influence de la mode la plus nouvelle. Les Per- 
sans de toutes les classes raffolent de cristaux. Le roi en a des cham- 
bres remplies; il n'est pas de maison, grande ou petite, qui n'en fasse 
son principal ornement. Les cristaux d'Europe sont surtout extrême- 
ment recherchés, et portktriièfemttt ceux de Bohême. 



536 APPENDICE. 

se remarier, et les lettres (femelles), après que leurs lettres 
(mAles) ont été saisies (par la mort), plus de 95 jours. Telle 
est la limite (fixée) dans le livre de Dieu! puissiez-vous la 
révérer ! Certainement, vous' rendrez témoignage que le 
royaume (de ce monde) et tout ce qui y est compris , certai- 
nement, retournera (à Dieu). Et si eux (les hommes) ils met- 
tent des délais plus longs que ceux qu'en vérité Dieu leur 
prescrit , ou si elles (les femmes) (vont de môme) au delà de 
ce que Dieu leur a prescrit , bien que pouvant (obéir) et en 
ayant la faculté, il leur est ordonné (aux hommes) de donner 
aux pauvres 90 miskals d'or, et (aux femmes) de donner aux 
pauvres 95 miskals d'or, si cela est en leur pouvoir, et si cela 
ne Test pas (la dette leur) est remise, à eux et à elles, et Dieu 
ne demande de chacun qu'amour et contentement. Puissiez- 
vous rendre grâces dans la satisfaction (que vous donne) 
l'Exposition ! 

Et, en vérité, le onzième paragraphe (dit) : En vérité, ceux 
qui composent un livre ! doivent écrire en tête : « 11 n'y a pas 
de Dieu sinon Dieu !» et, à la fin, (il faut mettre) : « 11 n'y a 
pas de garantie, sinon (par celui qui a pour nom) Aly avant 
Mohammed. » Puissiez-vous, au jour que Dieu manifestera, 
avoir des convictions comme celles-là ! Alors, (lorsque vous 
aurez suivi les règles indiquées ici), vous serez bien conduits 
dans (l'écrit que vous aurez tracé) ! 

Et, en vérité, le deuxième paragraphe après le dixième 
(dit) : Vos enfants, il n'y a pas à leur égard d'obligations (du 
genre de celles qui vous ont été prescrites dans l'enterre- 
ment) de vos morts avant que n'ait soufflé en eux l'esprit (de 
vie) 2 , et, après que (cet esprit) a soufflé, s'ils sont descendus 
(du sein de leurs mères) vivants, alors, en vérité, vous, il vous 
faut leur appliquer les obligations de vos morts. — Mais, s'ils 
naissent morts, vos obligations sont levées, ainsi que toutes 
prières pour eux, et que ni leurs pères ni leurs mères ne les 
approchent (ne prennent part à leur sépulture), afin de ne 
pas s'affliger, et s'il n'y a personne qu'eux (pour ensevelir 
l'enfant, alors ils peuvent le faire) ; la miséricorde est de Dieu 

1. Ou un écrit quelconque. 

2. Il ne faut faire aucunes funérailles aux enfants mort-nés. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 537 

ainsi que la douceur est dans le Livre. Puissiez-vous compter 
sur les jours (que) Dieu (manifestera)! 

Et, en vérité, le troisième paragraphe après le dixième (dit) : 
Il vous a été permis par l'Exposition de vous organiser par 
unités distinctes (19 par i 9) afin de pouvoir tous distribuer 
entre vous les nombres du Vivant. Puissiez-vous vous honorer, 
par cette situation, devant Dieu, votre Seigneur ! 

Dis : En vérité, le Point (le Bâb) est la marque de l'arbre 
sublime ; puis le Vivant (les dix-huit) est la marque de la pre- 
mière (source) de la vie ! Approchez-vous ^vous-mêmes, (par 
tous vos efforts) de cet état 1 Puissiez-vous, au jour du juge- 
ment, ne pas être séparés par un voile de « Celui que Dieu 
manifestera, » et ensuite de la première (source) de la vie ! 

En vérité, celui que u Dieu manifestera », lorsqu'il se mani- 
festera, ce sera sous la forme du Point (d'un Bâb) ou (sous 
celle des Lettres) du Vivant (sous les formes de dix-huit pro- 
phètes ou de l'un de ces prophètes). Et, en vérité, ce (dernier) 
proviendra de la Vérité, de la part de Dieu. Il n'y aura pas de 
doute en lui. En vérité, nous croirons tous en lui. Et, en vé- 
rité, (la source) première de la vie (est manifestée) soit qu'elle 
se présente sous la forme (des dix-huit Lettres) du Vivant, 
soit que ce soit sous celle du Point (du Bâb). Et (dans tous les 
cas), en vérité, ces (manifestations) sont les noms primitifs 
(de Dieu par lequel s'opèrent toutes choses). En vérité, nous 
croyons tous en eux (en ces noms) ! 

. Et, en vérité, le quatrième paragraphe après le dixième 
(dit) : que Dieu a prescrit à vos pères et à vos mères de vous 
entretenir depuis votre naissance jusqu'à la dix-neuvième 
année d'une façon complète, et (il vous a prescrit), à vous, que 
vous les entreteniez jusqu'à la fin de leur vie dans le cas où ils 
ne pourraient pas le faire eux-mêmes, et, (Dieu leur a pres- 
crit) de vous entretenir lorsqu'ils le peuvent, et que vous- 
mêmes n'êtes pas sur la terre du nombre de ceux qui le peu- 
vent (faire). Cette (prescription a lieu) . pour que tous (les 
croyants restent en dedans des obligations de leur foi, et si 
quelqu'un d'entre eux s'en trouve séparé, alors, en vérité, 
vous, pardonnez-lui, et celui qui est séparé des obligations 
(imposées par) Dieu sur (le sujet traité ici), certes, il est 



538 APPENDICE. 

indispensable pour loi que, chaque année, il donne i9 mis- 
kals d'or dans le chemin de Dieu ; (e'est) de règle (étroite) 
dans le Livre de Dfcem. Puissiex-vous vénérer (Dieu) ! 

Et, en vérité, le cinquième paragraphe après le dixième 
(dit) : Ne chevauches pas sur les vaches, et ne leur faites 
porter aucun fardean, si vous croyez à Dieu et à ses préceptes; 
et ne buvez pas le lait de l'ânesse, et ne lui imposez pas, 
ainsi qu'aux animaux autres que l'âne, d'autres charges que 
celles qui sont proportionnées à ses forces. C'est là ce que, 
en vérité, Dieu a ordonné ! Puissiez-vous le respecter ! 

Et ne chevauchez sur aucun animal si ce n'est avec la selle 
et l'étrier, et n'en montez aucun que vous ne puissiez être 
en parfaite sûreté sur son dos et, en vérité, Dieu, certes, vous 
interdit cela d'une interdiction très-grande ! 

Ne mettez pas les œufs en contact avec quoi que ce soit qui 
puisse les gâter avant leur cuisson. C'est l'œuf que, en vérité, 
Dieu a déterminé pour être la nourriture du Point primitif 
au Jour du jugement et (la nourriture) de ceux qui étaient 
avec lui M Puissiez-vous rendre grâces! Et, en vérité, s'il se 
montre dans l'œuf quelque peu de sang, (l'œuf n'en reste pas 
moins) licite pour vous, et, en vérité, il est pur, et (si) vous ne 
le mangez pas, (par simple dégoût, il n'y a pas de mal). Puis- 
siez-vous ne jamais contempler quelque chose de plus répu- 
gnant! 

Et ne vous embarquez pas sur un navire, à moins que vous 
ne possédiez pas dans votre fortune assez de moyens (de 
vivre), et ne disputez pas (quand vous serez embarqués), et ne 
faites pas de querelles, et accordez-vous les uns avec les autres, 
comme l'âme avec l'esprit 

(Dieu) a prescrit à ceux qui président à la manœuvre dans les 
vaisseaux d'avoir la haute main sur ceux qui sont embarqués 
au nombre de ceux qui naviguent dans ce (même vaisseau), 
pendant le temps que ceux qui sont dans le vaisseau sont (bal- 
lottés (par les vagues), et vous, pendant ce temps (que le vais- 
seau est agité), ne vous tenez pas debout et demeurez assis à 
votre place; et que ce ne soit pas une place où il y ait sujet 

1. Dans sa captivité à Makou, le Bab et ses compagnons se nourris- 
saient principalement d'œufs. 



LE LIVRE DES PRÉCEPTES. 539 

d'éprouver de la crainte, quand on s'y est établi. Et vous, de 
même que vous vous appuyerez (fermement) par le dos à votre 
place, de môme, dans une autre place (que vous choisirez 
pour vous étendre et vous coucher); établissez-vous (solide- 
ment). Et ne vous laissez pas aller en arrière, ne vous éten- 
dez pas dans le vaisseau, sinon suivant la mesure où vous 
(savez) certainement (que vou